Ni juge, ni soumise, Yves Hinant, Jean Libon (2017)

Ni juge, ni soumise

So Help Me God Année : 2017

4/10 IMDb

Réalisation :

Yves Hinant, Jean Libon

 

Méthode de documentaire à la Strip-tease offrant un regard distant, sans commentaire ou parti pris avec son sujet. C’est plutôt louable, mais à la fois aussi la seule qualité du film et celle qu’on pourrait justement attendre d’un juge dans l’exercice de sa fonction. Le problème est bien là. Le personnage dépeint dans le film est insupportable et questionne même la déontologie de sa profession : qu’est-ce qu’un juge ? Est-ce qu’un con, exprimant la grandeur de sa connerie dans le cadre d’une profession où il est amené à exercer de lourdes responsabilités sur le devenir des autres, a-t-il le droit ainsi de manquer de respect à tous, voire à s’émanciper des lois qu’il est censé faire respecter ?

Je ne connais pas les usages judiciaires en Belgique, pas beaucoup plus en France, et ne sais par conséquent pas jusqu’à quel degré de libertés les juges d’instruction peuvent s’autoriser dans leur exercice du pouvoir. En revanche, sur la seule question éthique, pas besoin d’être expert pour comprendre que ces méthodes sont révoltantes. Tout dans ce personnage en fait, il y a le contraire de ce qu’on pourrait être en droit de demander et d’attendre d’un juge : partialité permanente, insolence envers certains prévenus (presque toujours des hommes issus de l’immigration) et empathie envers d’autres (quand ce sont des femmes, même pour une femme s’expliquant sur son infanticide), abus d’autorité (dont elle peut même s’amuser comme quand elle demande, hilare, à un policier de jouer de la sirène pour éviter les bouchons), non-respect de la parole des prévenus (elle leur coupe la parole, les menace, s’autorise des commentaires déplacés, refuse aux avocats de s’exprimer…) et même racisme.

On fait passer ça pour de l’excentricité, ça ne me poserait pas de problème si cette excentricité s’exprimait en respect avec la bonne pratique de son travail. Voilà une belle illustration malheureusement de l’idée qu’une partie des maux de la société est issue du mépris d’une certaine partie de la population pour une autre, toujours prête à lui savonner la planche pour que surtout elle ne dispose pas des mêmes droits qu’elle. Comme l’impression de voir la justice d’un autre siècle avec laquelle le pauvre est par nature coupable de sa misère, non pas seulement des actes qui lui seraient reprochés, mais aussi encore plus de sa condition misérable à laquelle on lui refuserait le droit ou la possibilité de s’extirper. Croit-on qu’un homme, coupable ou innocent, ainsi (pré)jugé pour ce qu’il est et non pour ce qu’il a fait, sortira de cette expérience judiciaire en faisant profil bas et en suivant le droit chemin ? Je n’y crois pas une seconde. Un homme à qui on dit qu’il est non seulement coupable de ses actes, mais aussi, par nature, de sa condition, retournera au monde avec une nouvelle obsession, celle de se venger de ceux qui l’ont (sur)jugé. Un type lui jure qu’il ira se battre en Syrie pour avoir été traité, et sans qu’on daigne l’écouter, comme un coupable et non comme un être humain : qu’une telle menace soit ou non suivie d’une quelconque radicalisation, c’est déjà le signe que la justice va de travers et qu’au lieu d’aider les hommes à se grandir, elle ne soit au contraire que l’outil d’une partie de ceux-ci servant à dénigrer et à rabaisser une autre qui est déjà à genoux. Qu’est-ce que Victor Hugo disait déjà, cité dans le film de Ladj Ly, au sujet des bonnes, des mauvaises herbes et des cultivateurs ?…

Ni juge, ni soumise, Yves Hinant, Jean Libon (2017) | Le Bureau, Artémis Productions, France 3 Cinéma


 

Mudbound, Dee Rees (2017)

Mudbound

Mudbound Année : 2017

5/10 IMDb

Réalisation :

Dee Rees

Avec :

Jason Clarke, Carey Mulligan, Garrett Hedlund

Guimauve en noir & blanc hypocrite formatée comme il faut pour les prix.

Honorer les braves d’hier, c’est une manière pratique de fermer les yeux sur les victimes d’aujourd’hui. Dans cette veine de films bon teint enfonçant les portes ouvertes sur le racisme. Il n’y a guère que Green Book qui sort du lot dans ce registre, ces dernières années (et de ce que j’ai pu voir bien sûr), peut-être justement parce qu’il sort du formatage du film d’époque en proposant une relation inversée d’un Blanc au service d’un Noir.

Parce qu’ils sont fatigants ces films américains traitant du racisme d’hier (on croirait presque voir une nostalgie de cette époque, un comble) et applaudit en masse par une armée de petits critiques blancs qui se trouvent, bien sûr, en rien égratignés par un tel film, et qui ont tout intérêt à louer le message faussement anti-raciste du film. Le racisme d’hier n’aide en rien la compréhension et la lutte contre les racismes d’aujourd’hui. Au contraire, je pense qu’il sert à se donner bonne conscience et à ne rien changer sur ses propres petits réflexes d’exclusion ou de jugements hâtifs.

Dans les années 50, le Sud nous racontait l’histoire d’un homosexuel, la jambe dans le plâtre, hantée par la perte de son meilleur ami (Une chatte sur un toit brûlant, et ce n’est qu’un exemple parmi d’autres). Pas une histoire de couleur, certes, mais on dirait qu’en 2017, Hollywood n’est plus aussi en avance qu’autrefois sur ces questions de mœurs. Il semblerait presque qu’on en soit encore à offrir des rôles à Sidney Poitier dans lesquels il fait ami-ami avec un Blanc… Devine qui vient dîner ?… En somme, un demi-siècle que l’Amérique fait du surplace, recule même. Et plus, ces histoires semblent sorties des ateliers d’écriture de Disney, plus on applaudit. Surtout, ne froisser personne. La dictature douillette du politiquement correct.

Paradoxalement (paradoxe allemand, on pourrait dire), la seule note originale du film, bien que très convenue (et servant de happy end au film), c’est le retour du sergent noir chez sa blonde. Ici, on ne va pas se mentir, je doute qu’il y ait eu beaucoup d’histoires d’amour de ce type à la fin de la guerre, qui ne soit pas en réalité de sordides histoires de viol, plus en tout cas qu’en France libérée. Mais c’est peut-être parce que là enfin, on sort justement des clichés, tout en gardant cette naïveté bien léchée qui inonde tout le film, que cette conclusion avait réussi à m’émouvoir. Un bonheur simple de retrouvailles sans chichis ni trompettes. Un amour sincère et digne. Il était temps.


 

Okja, Bong Joon-Ho (2017)

Okja

Okja Année : 2017

6/10 IMDb

Réalisation :

Bong Joon-Ho

Avec :

Tilda Swinton, Paul Dano, Jake Gyllenhaal

Veau d’or sous soleil vert…

Il faut noter l’ironie de dénoncer la nourriture industrielle tout en faisant un film foutrement formaté. La cuisine de Bong est par moment indigeste, entre la farce Tex Avery (Jake Gyllenhaal est insupportable), le film émotif à la Disney, l’humour potache et l’action de charcutier. Ça fait trop pour moi.

Si le sujet malgré tout (celui de la satire antispéciste) vaut le coup d’œil, l’ennui l’emporte globalement. J’ai du mal par exemple à comprendre comment on peut s’émouvoir d’une telle relation avec un rythme aussi relevé où les temps-morts sont rares (la séquence la plus lourde est une réunion explicative entre tous les personnages du groupe des Américains : Bong Joon-Ho est trop poli avec ses acteurs et ne contrôle rien). Il y aurait moins d’action, la fillette serait moins contrainte dans ses mouvements (un personnage principal impuissant, c’est chiant), et on aurait utilisé un poulet ou un bœuf à la place de ce machin porcin numérisé et sans charme, je me serais plus régalé… Okja, qu’elle parte à l’abattoir, ça me faisait ni chaud ni froid.

On m’a aussi fait remarquer certaines incohérences dans l’histoire. C’est vrai par exemple qu’il y a un petit côté étrange à voir débarquer le commando antispéciste et la petite, à la fin, dans l’abattoir, avec ses hectares de bétail porcin enfermé dans des enclos à ciel ouvert, et ne pas s’en émouvoir plus que ça (c’est bien là que la réalisation ne prend pas assez son temps pour nous montrer l’étendue du désastre, trop concernée qu’elle est à cet instant pour nous faire participer à une grande cavalcade)


(Me voilà moi aussi lancé dans une longue course, puisque j’entame avec Okja un mois gratuit sur Netflix. Et je compte bien saigner leur catalogue de films récents — il n’y a de toute façon rien à se mettre sous la dent en termes de classiques, c’est même le grand désert.)


 

Une femme fantastique, Sebastián Lelio (2017)

Una mujer fantástica

Una mujer fantástica Année : 2017

7/10 iCM  IMDb

Réalisation :

Sebastián Lelio

Listes :

MyMovies: A-C+

Autre portrait de femme, après celui beaucoup moins bien réussi de Gloria. Lelio reproduit les mêmes facilités techniques pour construire son film (saupoudrage de séquences courtes articulées en ellipses), et même si c’est pas forcément toujours bien conçu (on ressent une certaine vacuité à suivre à la longue une situation qui ne se propose guère plus que d’effleurer les choses par crainte de trop en faire), celui-ci élève le niveau, de mon point de vue, grâce à l’interprète principal. Si l’actrice de Gloria me faisait trop souvent penser à Dustin Hoffman dans Tootsie (à croire que Lelio ne fait que des films queers), celle qui joue ici est, non seulement très convaincante (Lelio en rencontrant Daniela Vega a vite compris qu’elle pouvait être un sujet à elle seule de film, et il explique n’avoir cessé de se rapprocher d’elle jusqu’à lui proposer, au final, le rôle principal), mais surtout, elle me paraît moins antipathique que le précédent personnage de Gloria. Cette dernière cherche l’amour et doit gérer un amoureux pour le moins casse-pieds (lui aussi) ; rien de bien passionnant ou d’original là-dedans et, à la longue, suivre des personnages antipathiques, ça fatigue. Marina, elle, passe par des séquences bien plus critiques et de conflictuelles : son bonhomme vient de lui claquer entre les doigts, et elle doit composer avec une belle famille où sa présence n’est pas franchement la bienvenue.

La grande réussite du film se joue justement là. Ce qui est une situation extra-ordinaire pour des personnages ordinaires se change avec la nature même du personnage en une situation extraordinaire pour un personnage extraordinaire. Marina est trans, on le comprend petit à petit, et cela est révélé peu à peu. Le tour de force du film, c’est de nous mettre face à nos propres préjugés trans avec doigté. Rien de plus normal au début, et puis on apprend qu’elle n’est pas bien vue par certains membres de la famille de son homme, on se questionne, et ce qu’on pensait être la normalité se trans-forme en quelque chose de plus perturbant. Sauf que la perturbation vient de ces personnages, même si on comprend, puisqu’on a goûté à la normalité d’une relation trans, on n’y voit rien à y redire. Comme le dit Lelio, son film, c’est un peu de la science-fiction, parce qu’il arrive à nous faire croire ce qui n’existe pas. Mais en nous montrant cette irréalité, on en appréhende la réalité non fictive, les possibilités, les implications, et on l’accepte presque naturellement débarrassés de nos potentiels préjugés.

Au-delà de ce simple aspect, ça reste un cinéma aux ambitions limitées. On croirait parfois se retrouver face à un film Arte allemand. Toujours dans le sens de la vague, et de préférence, rester bien au chaud dans le creux de celle-ci. La peur de l’audace, de la singularité, vues presque comme des monstruosités, des indélicatesses. Tout doit être fade pour ne pas chahuter l’ordre des choses… Eh bien, au moins on n’y échappe un peu ici. Grâce à une interprète.


 

Les Garçons sauvages, Bertrand Mandico (2017)

Les Garçons sauvages

2/10 IMDb

Réalisation : Bertrand Mandico

Vidéoclip de Mylène Farmer. Laid, brouillon, mal filmé, mal découpé, mal joué, mal dirigé. Effarant d’amateurisme et de prétention. On n’est pas loin d’ailleurs de ce qui m’exaspère le plus au cinéma, celui des vide-greniers. On multiplie les accessoires, les effets, les références, mais le tout sans logique et encore moins de savoir-faire. En littérature, ça donnerait une espèce de bazar fait d’énumérations ronflantes, de vocabulaire faussement riche et recherché. Faut juste savoir que l’imagination, tout le monde en a.

Le plus drôle, c’est à la fin de la projection, le garçon (Mandico, présent pour une discussion) qui se la raconte pour dire à la salle combien il maîtrise tout dans la production, de la caméra, aux décors, à la direction d’acteurs, à la post-production… Et là, première question du public : « Quelle pellicule vous avez utilisée ? (le « stock Kodak) » « Hein quoi ?! Hi, hi… Stock quoi ?… » On l’aide un peu (stock, pour stock film, qui en anglais veut dire pellicule). Et là : « Ben, je sais pas. Aucune idée du type d’émulsion employé… » Donc en gros le mec gère tout, mais il a aucune idée de ce qu’il fait et laisse tout le monde gérer sa partition sans rien comprendre (de la photo aux acteurs, c’est la même musique, le gars gère rien), tout en prétendant le contraire. Définition même de la prétention. Une arnaque complète. Mais tant mieux s’il y a un public pour regarder ces âneries. Un escroc sans victimes, ce n’est plus un escroc.

Y a-t-il encore la place dans la production française pour les œuvres montées par des créateurs pleins de savoir-faire ou est-ce qu’on laisse faire toute ces bandes d’incapables et de prétentieux dicter leur loi ?


 

The Square, Ruben Östlund (2017)

The Square

The Square Année : 2017

7/10 IMDb

Réalisation :

Ruben Östlund

 

Ça alterne le bon et le moins bon. Après Snow Therapy, Östlund confirme sa bonne direction d’acteurs, un goût presque hanekien à l’exposition de situations censées faire sens, voire celui de la provocation froide et distante. Le hic, c’est que le plus réussi dans le film, c’est l’humour, le cynisme qu’on peut deviner mais qui n’a rien de bien profond. Et heureusement. Parce que le fond du film, celui qui est tenté de sens, on n’y comprend rien, et ça semble même se perdre, se confondre, comme ça arrive très souvent avec les films à idées, avec le sujet qu’il dénonce. On voit trop bien qu’en faisant le lien entre un point, puis un autre et encore un autre, on nous mène à un but, sauf qu’on n’y arrive jamais et on sent trop la supercherie et la volonté de nous perdre. Le discours au cinéma est toujours creux parce qu’inintelligible. On n’accepte de comprendre que ce qui est paradoxalement laissé à notre interprétation. Ici on voudrait trop nous faire passer quelque chose de mou et d’indéfini pour quelque chose de carré et de profond.

Reste ces séquences prises les unes séparément des autres. La magnifique suspicion de l’homme refusant d’abandonner le préservatif à la femme qu’il vient de « transpercer », scène à laquelle répondra la gênante explication entre la femme qui dit éprouver des sentiments et l’homme ayant profité de la situation d’une toute autre façon (le cynisme, s’il est réussi ici, c’est de s’être servi de la nationalité de la protagoniste : inévitablement on suspecte, ou on craint, avec lui, qu’elle l’est poussé dans un piège procédurier) ; la performance du môme s’en prenant à l’employé de notre « homme » lui expliquant qu’il a été puni après « sa » lettre de menace ; la répétition de notre homme machinant l’interruption de son propre discours pour le rendre soi-disant moins formel (idée révélatrice des astuces de communication à vomir) ; la Tesla perdue dans un quartier chaud ; les différentes expositions absurdes mais plus vraies que « nature » dans le musée (dont une faite de gravier démolis par le service d’entretien). En fait, tout serait bien plus réussi si on tournait moins autour de ce Square insignifiant, de la thématique de la confiance ou de l’inhumanité supposée des sociétés, et de leurs individus, modernes face aux petites injustices courantes de la vie. Même la polémique très hanekienne de la vidéo conçue pour être virale, on comprend ce que ça dénonce en creux (ou en cône de gravier), mais on ne peut pas y croire ou y adhérer comme dénoncé (surtout qu’on a le mauvais goût de nous la montrer : non pas que ce soit terrible à voir, on sait que c’est du cinéma, mais bien parce qu’elle n’atteint jamais son but supposé, à savoir choquer).

Carré 35, Éric Caravaca (2017)

Carré 35

Carré35Année : 2017

5/10 IMDb

Réalisation :

Éric Caravaca

Avec :

Éric Caravaca

Pas bien convaincant. La forme manque de grâce pour un film documentaire personnel. Sur le fond, la découverte d’un secret familial, c’est affreusement banal et traité maladroitement.

Tout le montage, et donc vraisemblablement le discours d’Éric Caravaca, tourne autour du seul déni de la mère, personnage central du film, à nommer la pathologie dont souffrait sa fille (et sœur que l’acteur cinéaste n’a jamais connue). Ce déni devient presque un sujet psychanalytique pour le film, de là ses errances maladroites, tout fasciné qu’est Éric Caravaca par le refus de sa mère à nommer la chose.

C’est maigre pour faire un film. Faire toute une histoire (ou un récit) avec un secret, c’est monnaie courante, mais cela devient intéressant quand en tirant sur la pelote cela dévoile bien autre chose. Et on fait un peu les trois pas dans ce Carré 35. Alors, pour meubler l’inconsistance d’un tel sujet, l’acteur cinéaste y mêle des images d’archives qui, au mieux, pourrait passer pour de l’opportunisme bien-pensant, au pire, pour du mauvais goût (détournement de propagande coloniale ou images d’archives nazies sur l’euthanasie des handicapés).

Un exercice périlleux, celui du film-essai personnel (familial), auquel Chantal Akerman s’est livrée toute sa vie avec plus de réussite, sachant, elle, garder un cap, un sujet unique, quand elle filme, même sur un tout petit sujet, sans broder par-dessus en se rendant compte ou en craignant qu’il ne se suffise pas à lui-même.

D’ailleurs, sans spoiler, est-ce vraiment une si bonne idée de prendre le spectateur par surprise et de lui révéler au bout de quelques minutes de quoi il suspecte sa petite sœur d’avoir été atteinte ? Ça donne l’impression de trouver son sujet en cours de route ou de jouer d’un artifice puéril pour intriguer son spectateur. C’est tout le dilemme avec les secrets… savoir quand et comment les divulguer.

Si Éric Caravaca voulait faire un film pour honorer la mémoire de sa sœur, c’est perdu me concernant, je trouve surtout qu’il y humilie malgré lui sa mère.