Ling yi ban (The Other Half), Liang Ying (2006)

The Other Half

Ling yi banThe Other HalfAnnée : 2006

Réalisation :

Liang Ying

6/10  IMDb

La Chine provinciale telle qu’elle est sans doute.

Le procédé au début est plus que rebutant, car tout est filmé en DV. Et puis, on doit faire face à une ribambelle d’actions secondaires, des procédés plus ou moins audacieux, et de thématiques qu’on retrouve rarement additionnées dans un même film (faits divers à travers le cabinet d’un avocat local, histoire d’amour de la secrétaire du même cabinet avec un petit ami déjà oisif et alcoolique, les évocations de crimes en série dans la ville pour lesquels le petit ami de la secrétaire sera un temps suspecté, les tentatives vaines de la mère de marier sa fille avec un homme plus âgé mais bon parti, la question environnementale, voire celle de la corruption, etc.) dont on peine à croire que tout ça arrivera à se tenir en 1H40.

Tout cela est mis en boîte avec des acteurs amateurs ou des personnages jouant leur propre rôle. Et pourtant, malgré ces procédés de mise en scène étonnants et lourds, une partie du contrat est tenu. L’objectif, derrière ce dispositif, c’est de présenter une photographie juste et sociale d’une ville moyenne en Chine. À l’image d’un Short Cuts en son temps, on dévoile la réalité de toute une société avant un chamboulement autrement plus catastrophique.

C’est parfois drôle, même s’il faut l’avouer, le plus souvent, que les Chinois dépeints tout au long du film sont détestables : malpolis, grossiers, manipulateurs, intéressés, idiots… Heureusement que les deux personnages qui surnagent sont finalement ceux qu’on verra jusqu’à la fin à l’écran, avec en prime, une “jolie” note d’incommunicabilité. C’est donc pas si mal, mais parfois ça sent le film tourné avec deux trois bouts de ficelle.


 

Quitting, Zhang Yang (2001)

La Vie de famille

Zuotian
zuotian-quitting-zhang-yang-2001Année : 2001

Réalisation :

Zhang Yang

Avec :

Jia Hongsheng
Jia Fengsen
Chai Xiuling
Wang Tong

9/10 IMDb iCM

Listes :

TOP FILMS

Limguela top films

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Brillant.

Joyeux retour aux années 70 pour la forme avec une sorte de mix entre Lenny et Family Life et un personnage principal qui n’a qu’une idole, John Lennon (en plus de se revoir en boucle Taxi Driver). Là où le film détonne en revanche, c’est qu’en plus d’être une de ces « histoires vraies » (donc parfaitement banales) évoquant les troubles psychologiques, addictifs et relationnels d’un acteur chinois prometteur retiré prématurément de la scène, tous les “protagonistes” (à commencer par le principal) jouent leur propre rôle.

Il faut imaginer un réalisateur aller voir Greta Garbo lui demander si elle veut bien réinterpréter les premières années de sa vie d’errance après son retrait du cinéma, et elle accepter. « Et sinon, pour les autres personnages, vous pensez qu’ils accepteraient de jouer leur propre rôle ? » « Je ne sais pas, je m’en fous, demandez-leur. »

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Quitting, Zhang Yang (2001) | Iman Film Company, Xi’an Film Studio

Le film commence sous la forme d’un documentaire dans lequel le réalisateur dit vouloir mettre en scène la vie de cet acteur durant cette longue parenthèse où il s’est réfugié dans un appartement avec sa sœur et ses parents. Face caméra, Hongsheng, avec un peu de défiance ou d’inconscience, consent à rejouer les quelques années de trouble qu’il vient de vivre. Tout au long du film, on reviendra ainsi parfois avec ses amis ou les membres de sa famille pour donner du recul à ce qu’on vient de voir, commenter ou annoncer ce qui va suivre. Comme dans le théâtre grec ou brechtien, on force la mise à distance pour pousser le spectateur à donner du sens à ce qu’il voit, essayer de comprendre une situation, ses origines, son évolution, la vision que chacun des protagonistes pouvaient s’en faire… Des voix off viendront aussi tout simplement se coller aux images, à la manière du style documentaire toujours (qu’on remarque dans Lenny ou dans certains films de Woody Allen) ou comme si un personnage venait à commenter sa vie à travers des bonus. L’idée à ce stade est bien de comprendre ce qui a poussé Hongsheng a se retirer du métier, raconter ses années de doute, et percer le secret de son mal-être. Comprendre, éclairer, la démarche de la plupart des documentaires.

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Ses parents, dans ce qui est maintenant une reconstitution du passé, s’interrogent tout comme nous sur les raisons qui ont poussé leur fils à quitter le champ des caméras et des projecteurs, et ils viennent ainsi spécialement de province pour aider leur fils à ne pas sombrer un peu plus. Parce qu’ils ne savent rien alors, ils ne peuvent se fier qu’à ce qu’ils ont appris dans les médias, et on dit que si Hongsheng a arrêté le cinéma, c’est parce qu’il était tombé dans la drogue. Ils craignent alors de le voir basculer et vont jusqu’à le suivre pour s’assurer qu’il ne fait aucune mauvaise rencontre. Mais ils refusent encore de voir que la drogue (ou l’alcool) n’est pas la cause de son refus de travailler et de se couper de tout : lors de ses escapades or du foyer familial reconstitué, il ne fait rien d’autre que se promener, échapper à un monde qui lui est étranger, ne rencontre personne et semble au contraire à la recherche de quelque chose qui ne cesse de le fuir et que personne pas même lui ne saurait identifier. La drogue n’est pas la cause, mais le révélateur d’un malaise plus profond. Hongsheng doute en permanence de lui-même, des autres, ce pourquoi il fréquente si peu de monde ; surtout, on l’apprend peu à peu, il a pris conscience que ses talents d’acteur n’étaient pas à la hauteur de ses ambitions (étrange mise en abîme quand on le revoit rejouer une séquence où il se regarde dans un film « d’époque » et se trouvant tellement à chier qu’il en détruit son téléviseur) ; pire encore, il juge la qualité des productions dans lesquelles il a jouées sans intérêt. Tout lui paraît fade et c’est d’abord pour échapper aux illusions d’un monde qui le déçoit qu’il tente en vain une clé (la drogue) capable de l’aider à atteindre son idéal. Son doute est là, principalement. Il y a la haine de ce qu’il fait et du monde dans lequel il a évolué et qui semble avoir tué en lui tout espoir et toute vie. La reconnaissance, on le comprend alors, si elle peut être pour certains le moteur de toute ambition, ne signifiait rien pour lui parce qu’il se jugeait en fonction de valeurs étrangères au statut que pourrait lui offrir celui « d’acteur prometteur ». Hongsheng ne se réfugie pas seulement dans la drogue ou l’alcool : en quête d’un idéal, sans comprendre encore qu’il chasse encore des illusions, il développe une fascination pour John Lennon, au point de désirer, imaginer, être son fils. L’acteur à la retraite nourrit alors une nouvelle ambition et s’entoure de musiciens avant de se rendre compte très vite là encore qu’il ne sera jamais l’égal, ou le fils, de son maître… Le dur apprentissage de la vie passe par la reconnaissance de ses propres imperfections et de ses limites. Pour certains artistes bercés par des images, des idéaux ou des espoirs inatteignables, cela peut être impossible à concevoir.

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Le plus étonnant dans cette affaire, ce n’est pas tant l’histoire, ou la singularité de la forme, l’audace même, car si le pari était déjà hautement improbable au départ, ce qui est sidérant c’est que ça marche. L’exécution tout du long tient du miracle et la maîtrise parfaite. La caméra est virevoltante mais sans effet superflus, juste ce qu’il faut pour apporter un brin de lyrisme et de distance… C’est de l’incommunicabilité de celle qui fait qu’un personnage ne cesse de se sentir seul et jamais en phase avec le monde dans lequel il vit, et ce malgré la présence de ses proches. Il y a la drogue bien sûr, il en est souvent question mais on ne la voit jamais, et au fond tout tourne autour des relations des personnages et de leur incapacité à vivre ensemble et à se comprendre. Si ça marche, c’est qu’au niveau de la direction d’acteurs rien ne peut laisser penser qu’on a affaire à du cinéma. Rejouer son propre rôle n’est pas l’assurance que ce qu’on produit soit des plus naturel. On peut être dans l’incommunicabilité, il y a toujours une nécessité au théâtre comme au cinéma qui est celle d’écouter ses partenaires. L’incompréhension doit naître du sens de ce qu’on comprend, des intentions qu’on prête à l’autre, de la peur de sentir l’autre cacher quelque chose… L’expérience peut être singulière, le fait que Hongsheng et que son père soient des acteurs professionnels, et encore plus parce que tout ce beau monde devait en plus faire rejaillir des conflits probablement toujours pas refermés, c’était bien un pari, et le résultat pourtant est là.

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Et puis on pouvait se satisfaire jusqu’à la fin de cette maîtrise, mais dans le dernier tiers, une idée fait basculer encore plus le film dans une autre dimension, une de ces idées que Greenaway utilisait déjà génialement dans le Bébé de Mâcon et qui fait perdre la tête au spectateur à ne plus savoir distinguer la réalité de la fiction. On suit cette famille, on sort parfois pour prendre l’air mais le plus souvent on est resserrés comme dans un huis clos entre les trois ou quatre pièces de l’appartement. Pendant les deux premiers tiers, on pourrait se dire que le réal est pas mal doué à arriver à nous filer à chaque séquence un angle différent, à ne pas se répéter, et cela sans trop en faire… eh ben c’est qu’il y avait une raison à tout ça. C’est que les murs sont des murs de théâtre. La caméra pouvait prendre du recul, il suffisait de virer le décor hors champ… Et ça, on nous le montre en prenant tout à coup de la distance… Encore plus de distance. Comme si la mise en abîme d’un acteur jouant à l’écran son propre rôle n’était pas suffisant. Car toute cette réplique d’une tranche de vie bien réelle, ne se reproduit pas seulement pour les besoins du cinéma, devant les caméras, mais au théâtre. On y est, la caméra s’éloigne, les murs disparaissent, mais c’est le même espace, le jeu tout à coup devient aussi plus théâtral, porté vers la salle qu’on commence à deviner au-delà des premières rangées de sièges, les lumières tombent en douche sur les acteurs qui viennent maintenant à réciter leur texte, à produire un ou deux monologues… La forme composite du film se confirme une fois de plus : de la réalité au documentaire, du documentaire à la fiction cinématographique, et du cinéma au théâtre…

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Et là, la classe des petits génies qui ont en plus la politesse de ne pas parader ce qui pour eux est parfaitement normal : l’idée peut-être géniale, audacieuse, l’exécution parfaite de maîtrise, mais on n’insiste pas, et au bout de deux minutes à peine, on passe à une autre séquence en replongeant dans le vif du sujet. On y retournera deux ou trois fois mais avec la même subtilité, sans forcer… Les génies ne donnent jamais l’impression de trop en faire. Forcer ses capacités, c’est crisper le spectateur : là encore, c’est ce qu’on apprend au théâtre. Pendant tout ce temps, Hongsheng était en quête d’un idéal et forçait sa nature jusqu’à se compromettre dans les excès, tous lui faisaient remarquer. Il pensait pouvoir trouver des réponses à ses interrogations dans la drogue ou la musique quand tout était déjà là autour de lui : sa formation au théâtre, son père directeur d’un théâtre provincial, ses errances multiples le ramenant à un théâtre à ciel ouvert… Et peut-être après tout, s’il avait fait confiance au réalisateur, c’est que lui aussi avait cette culture.

Ce qu’on cherche parfois en vain peut se révéler être tout proche…

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L’acteur aura finalement repris le travail, peu de temps avant la sortie de ce film, apparaissant dans Suzhou River, remarqué dans divers festivals et par la critique en 2000. Et puis plus rien. On imagine que ses vieux démons ont dû rejaillir parce qu’il se suicidera dix ans plus tard en 2010, un peu de la manière annoncée dans le film…

Une vraie réussite. Singulière, audacieuse et parfaitement aboutie.


 

Les Démons à ma porte, Jiang Wen (2000)

L’occupation et l’absurde…

Les Démons à ma porte

Note : 4.5 sur 5.

Aka : Devils on the Doorstep

Année : 2000

Réalisation : Jiang Wen

Avec : Jiang Wen, Kenya Sawada, Jiang Hongbo

— TOP FILMS —

Un village de campagne de la Chine occupée par le Japon pendant la seconde guerre mondiale. Des inconnus viennent remettre à un villageois deux sacs à garder jusqu’à leur retour. Les deux sacs contiennent un Japonais et un traducteur chinois. Les villageois les cachent des Japonais en attendant qu’on vienne les réclamer, mais on ne viendra jamais et ces deux cadeaux commencent à leur empoisonner sérieusement la vie.

Le film est tout du long très drôle, commençant comme une farce italienne. On croirait voir les bêtises de Vittorio Gassman et de ses compères de bras cassés dans Le Pigeon. Ils sont stupides, mais on ne peut s’empêcher d’avoir une grande sympathie pour eux, parce qu’ils n’ont pas de mauvaises intentions, ils se sentent juste coincés avec ce cadeau encombrant, et toutes leurs tentatives pour s’en débarrasser d’une manière ou d’une autre finiront par échouer.

Le charme du loser.

La dernière tentative pourrait être la bonne, et en fait elle va faire glisser le récit vers une absurdité tragique, implacable. Toutes ces folies paraissent à la fin vaine, à l’image de la dernière image du film et de cette tête coupée du misérable paysan qui continue de rire jaune de son sort, de l’infâme, terrible et funeste inhumanité ; comme s’il ne servait à rien de se débattre ou de se défendre, parce qu’on était déjà coupables de vivre. Et vivre, ça se résume à asservir ou à être asservi, vaincu ou vainqueur. Pas de place au libre arbitre. Toutes nos décisions, nos actions entraînent une vague de conséquences imprévisibles et coupées de ce pourquoi on a essayé de les provoquer. Vivre, c’est un peu comme tenter de garder le cap dans une tempête : on ne peut pas être sûr qu’un coup de gouvernail nous l’y fasse tenir…

Il n’y a pas de bons et de méchants, il n’y a que des crétins, des misérables, quel que soit leur rang ou leur grade, qui n’ont aucune emprise sur la marche du monde, sur les événements et sur le sort. Leurs vaines tentatives pour trouver une issue seraient comme des vagues parmi mille autres perdues dans la tempête de la guerre. Une guerre est faite pour être pourrie, injuste, cruelle, et vaine. Il n’y a pas de traître, il n’y a pas de collaborateur, il n’y a que des hommes qui se retrouvent le cul à l’air et entre deux chaises. On pourra toujours ériger des principes, prétendre rendre la justice. Il n’y a qu’une seule vérité pendant la guerre : celle du chaos. Il n’y a de justice que de celle du vainqueur. Traîtres, héros, collaborateurs, vainqueurs, vaincus, on est tous un peu tout ça en même temps et ce sont les circonstances qui font qu’ont apparaît aux yeux des autres tantôt l’un, tantôt l’autre. Encore une fois, toutes nos tentatives pour essayer de garder un cap juste seront à la fois vaines, et susceptibles plus tard d’être interprétées contre nous. Le paysan obligé de tenir captifs ces ennemis est tout autant qu’eux pieds et mains liés ; il a tout pouvoir sur eux, décider quoi en faire, au final, ce sont les circonstances qui décideront pour lui, tout comme elles décideront de faire de lui un héros ou un traître. Vraiment de quoi rire… jaune. La guerre est un chaos absurde, surtout pour ceux qui n’ont aucun pouvoir d’agir, le film en est encore un excellent exemple.


Les Démons à ma porte, Jiang Wen 2000 Guizi lai le | Asian Union Film & Entertainment, Beijing Zhongbo-Times Film Planning, CMC Xiandai Trade Co


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Le Printemps d’une petite ville, Fei Mu (1948)

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures histoires

Le Printemps d’une petite ville

Note : 5 sur 5.

Titre original : Xiao cheng zhi chun

Année : 1948

Réalisation : Mu Fei

TOP FILMS

Triangle amoureux classique, le dilemme vieux comme la pluie, et pourtant ça marche toujours.

Le mari et sa femme vivent dans une petite ville comme le titre l’indique, éloignés du chahut de la grande ville. On est presque à la campagne. C’est paisible, mais on voit les traces de la guerre un peu comme dans Autant en emporte le vent, avec des murets éclatés… Un serviteur vit avec eux, ainsi que la sœur du mari, tout juste nubile (c’est le printemps pour tout le monde). Lui, le mari, souffre de la tuberculose et refuse de se soigner ; elle, sa femme, se languit par l’ennui. C’est une sorte de Madame Bovary qui attend que quelque chose vienne la délivrer, ou la réveiller…

L’un des coups de génie de ce film, il commence par l’angle employé pour raconter cette histoire. C’est la femme qui la raconte, chuchotant presque. Quelques phrases au début, puis parfois une pensée pour exprimer son état d’esprit, pour compter le temps qui passe (au lieu de mettre des panneaux « le jour suivant » pourquoi ne pas le faire dire par un narrateur… jamais vu ça et pourtant ça marche incroyablement). Des voix off, on en voit souvent au cinéma, la voix du narrateur, mais quand on y pense, c’est systématiquement celle d’un homme. La voix du narrateur, c’est un peu celle du dieu omnipotent, donc forcément, on pense à un homme… Pourquoi avoir choisi la femme pour raconter cette histoire ? ça marche tellement bien sous cet angle que ça peut paraître évident, encore faut-il avoir eu l’idée. Les meilleures idées sont les plus simples, pourtant, je ne me rappelle pas avoir vu un tel procédé.

Un visiteur se présente donc dans le domaine. Un ami que le mari n’a pas vu depuis une dizaine d’années. Sa femme ne le voit pas encore, mais quand elle apprend son nom, elle commence à s’inquiéter parce qu’elle a connu quelqu’un qui portait ce même nom (récit en voix off). Ils se rencontrent finalement, et c’est bien lui : les deux expliquent au mari qu’ils étaient du même village, et qu’ils ont grandi ensemble…

Les dés sont lancés. On peut deviner la suite. Ils s’étaient jurés autrefois de ne jamais se quitter, mais les événements les ont séparés… et à nouveau rapprochés. Le film parvient à échapper à la tentation du passage à l’acte. Mais au pays du taoïsme, la règle du non-agir est une vertu. Les deux personnages ont le temps de pécher en pensées (ils semblent envisager toutes les possibilités : le passage à l’acte, ça peut être la consommation de leur amour, comme ça peut être… le meurtre du mari). Mais, ce ne sont pas Les Amants diaboliques. On est beaucoup plus prêt de In the Mood for Love avec ces deux amants qui se promènent, se reniflent, ne savent quoi se dire, s’enlacent puis se repoussent… C’est une danse impossible entre deux aimants. Cette manière d’arriver à décrire des situations sans tomber dans la grossièreté d’un « passage à l’acte », rend tous les personnages sympathiques. Encore un de ces films sans méchants, presque philanthropiques. L’opposition, elle vient des événements, on est conscient que personne n’est coupable de quoi que ce soit, et on ne veut pas être le premier à fauter. Ce sont des épreuves imprévues qu’il faut accepter sans pointer la responsabilité sur l’un ou l’autre… Même la jalousie du mari n’en est pas une. Personne n’a rien fait de mal, pourtant tout le monde se sent coupable.

Si dans In the Mood for Love, l’utilisation de la musique est primordiale, ici c’est une autre musique qu’on entend. Celle du silence. Le rythme se ferme dans une même lenteur, pesante, comme une respiration qui s’étire, comme quand on ne veut pas déranger et que les mouches font un vacarme inouï. La maîtrise du rythme et du ton est totale, je ne sais même pas s’il y a des équivalents à cette époque. Chez Orson Welles peut-être… d’ailleurs, le film présente les personnages et les acteurs un peu comme Welles le faisait au début de ses films. Là encore, on peut imaginer une inspiration directe, étant donné que ce n’est pas très fréquent comme procédé.

Tout le reste du film est tout autant maîtrisé : les acteurs gardent parfois le rythme très particulier de la pantomime, mais en 1948 on a eu le temps de perdre les tics du muet (on peut en voir un peu dans Les Anges du boulevard, 1937 — où parfois même avec des scènes sonorisées, les acteurs jouent sans dialogues, avec une belle réussite d’ailleurs).

Les décors et la lumière sont magnifiques : mouvements de caméra, contre-plongées, plans larges pour laisser la liberté à la mise en scène et aux acteurs (au lieu de passer systématiquement par le montage), des effets de lumières tout autant magnifiques (comme cette scène dans la chambre du mari, à l’ombre de la lune où, à tour de rôle, son visiteur, puis sa femme, viennent lui rendre visite, et qu’on voit la porte vitrée en ombre s’ouvrir sur le voile de son lit…).

En bonne place dans l’histoire du cinéma chinois. 5ᵉ dans la Golden Horse list.


Le Printemps d’une petite ville, Fei Mu 1948 Xiao cheng zhi chun | Wenhua Film Company


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Camp 731, Tun Fen Mou (1988)

Camp 731

Men Behind the Sun Année : 1988

Réalisation :

Tun Fen Mou

5/10  IMDb

 

Film de guerre et d’horreur… pour dénoncer un crime reconnu depuis comme crime contre l’humanité mais finalement assez peu connu (reconnu tardivement, c’est loin…). En termes d’atrocité et de nombre de morts on bat pourtant des records. En tout c’est près d’un millier de morts quand on compte les victimes des camps ou ceux de la peste qui a suivi les expérimentations.

Le film est hongkongais, il n’est pas inutile de le préciser.

On y voit donc toutes sortes d’expériences menées par les médecins de l’un de ces camps en vue de créer de nouvelles armes bactériologiques, établir des données sur la résistance humaine. La fin fait encore plus tourner de l’œil : pour ne pas être poursuivi pour crime contre l’humanité, le responsable de ces camps passe un deal avec les Américains. Ils le laissent tranquille et il leur remet l’ensemble des données des travaux. Tout un “savoir” dont les USA se serviront pendant la guerre de Corée…

Bon appétit.


Men Behind the Sun, Camp 731, Tun Fen Mou 1988 | Sil-Metropole Organisation


 

Still Life, Jia Zhangke (2006)

A Touch of Avventura

Sanxia haorenStill Life, Jia Zhangke (2007) Année : 2006

7/10  IMDb  iCM


Listes :

MyMovies: A-C+

Réalisation :

Jia Zhangke

Avec :

Zhao Tao
Lan Zhou
Han Sanming

Naturaliste ? pas tout à fait. Il y a de la poésie dans ce film. Il y a même deux ou trois plans séquences pour le moins oniriques.

J’avoue ne pas avoir bien compris les enjeux du film, ce parallèle entre les deux personnages à la recherche de leur femme, ou mari, dans la Chine contrastée de la région du barrage des Trois gorges. Leur quête est inexplicablement hypnotique. C’est du spectacle parce que le rythme est ralenti, non pas par le jeu des acteurs, mais par la mise en scène, le montage et le choix des séquences. On dirait du Antonioni. Tout semble anodin mais tout est dans la perception que se font les personnages principaux de cette réalité. Blasés, calmes, déterminés dans leur recherche, mais imperméables à toutes les vicissitudes qu’ils traversent sans sourciller. L’incommunicabilité oui, il y a un peu de ça. L’incommunicabilité, l’abandon ou la perte, face à un environnement oppressant et vide. L’Avventura. Là, c’est plus une forme de renoncement à la révolte, un refus du conflit, avec le contraste de ces personnages qui tracent la route sans fléchir vers leur objectif.

Captivant donc. Comme la sagesse d’une lionne restant imperturbable quand ses lionceaux se battent pour la meilleure mamelle. Zen.

Note : Jia Zhangke reproduira le même style de mise en scène dans A Touch of Sin, passant imperceptiblement de Antonioni à Gus Van Sant, ou Haneke, en s’emparant de la thématique du meurtre de masse. Incommunicabilité toujours. Quant à l’actrice, Zhao Tao, égérie de Jia Zhangke, est à voir également dans l’excellent La Petite Venise.


Still Life, Jia Zhangke 2006 | Xstream Pictures, Shanghai Film Studios


 

Le Poignard volant, Chu Yuan (1977)

Le grand sommeil

Le Poignard volant

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Duo qing jian ke wu qing jian

Année : 1977

Réalisation : Chu Yuan

Avec : Lung Ti, Li Ching, Tung-Shing Yee

Je n’en finis pas d’être déçu par les films de la Shaw brothers

Rarement vu un film aussi mal fichu. Pourtant les moyens sont là : beaux costumes, reconstitutions des extérieurs en studio (qui inspirera sans doute Tarantino pour Kill Bill volume 2), une vedette… Mais le scénario, c’est vraiment n’importe quoi. Il y a presque autant de personnages que de séquences. Chacun doit à peine balancer deux lignes de dialogues en moyenne, et souvent c’est une ligne pour dire qui il est, et une autre pour faire une révélation sur qui il est vraiment ! Une fois les préliminaires verbales achevées, on se lance dans des bims et des bangs d’une platitude sans fin, on croirait le tic-tac d’un réveil…

Au début on a bien droit à deux ou trois scènes dialoguées, mais on n’y comprend que dalle. Ils sont tous à la recherche d’une cotte de maille en or (qui soit dit en passant est vraiment une très mauvaise idée, l’or étant un métal mou), mais on ne sait pas pourquoi et puis très vite on entre dans des histoires annexes qui nous font perdre le fil. Ironiquement, la mise en scène veut nous aider à y voir clair au milieu de tous ces personnages en accompagnant chacun des nouveaux arrivants d’une incrustation avec son nom. Pour se rappeler des noms chinois, merci ! La même scène se répète en fait à l’infini : le héros arrive dans un lieu et à l’écran, d’un bond (genre Bioman), il dit deux mots au type qu’il vient voir, qui finit donc par lui révéler son secret qu’il cache depuis le début (et dont on se balance parce qu’on ne l’a pas revu depuis perpet’ et qu’on le mélange avec deux ou trois personnages qu’on croyait déjà mort — ils se ressemblent tous avec les perruques et leur robe). Vient alors la baston (au moment où on commence à bailler), et un autre personnage sorti du bord hors-champ de l’écran se pointe, après un bon de trois mètres, toujours (j’exagère à peine si je dis que la mise en scène y rajoute un zoom rapide sur la gueule du type genre : « Ta-da ! salut c’est moi : Bebel… »). Lui aussi a des révélations à faire (« Hé, les mecs ! Arrêtez de vous battre : je file ma cotte de maille à celui qui saura retrouver dans quelle scène je suis apparu »). Le personnage principal ne s’y attendait pas du tout (nous non plus et pour cause : il semble tout droit débarquer du tournage du studio d’en face). On se dit que c’est soit un copain qui vient l’aider soit un nouvel ennemi. Baston à trois, c’est plus joli, mais je commence à craindre la scène de la double pénétration. Le méchant agonise (moi aussi), et en mourant révèle le nom de celui qui se cache derrière tout ça. Et là j’ai cru m’étouffer quand l’un d’eux révèle que le personnage tant redouté était celui à qui il le soufflait à l’oreille… le héros du film… c’est trop compliqué ? En fait le méchant serait en fait le gentil ! — Voilà pour ceux qui arrivaient à comprendre jusque-là (dont je ne fais pas partie)… Je crois que tout le monde a renoncé à y comprendre quelque chose même ceux qui prétendent avoir tout compris du Grand Sommeil.

Le Poignard volant, Chu Yuan 1977 The Sentimental Swordsman 多情劍客無情劍 | Shaw Brothers

Après, il y a des variantes subtiles (incompréhensibles) dans le scénario, avec des astuces qui veulent mettre en évidence « l’intelligence » du héros. Évidemment, si le scénariste est un crétin, ça risque de tomber à l’eau et la vraisemblance risque d’être sérieusement titillée.

On a donc notre héros qui se rend à Shaolin (ça j’avais compris, mais pourquoi, c’est une autre histoire) en compagnie de guignols qui le suivent depuis la dernière scène et qui jouent par rapport à lui les rôles des personnages braves mais bien moins rusés que le héros (comprendre : ils sont vraiment très cons). Toute cette joyeuse bande est poursuivie par le terrible « Cinq-Venin » qui cherche à les empoissonner. La bande arrive dans une sorte de village dans les montages et tous ont faim, mais ils se refusent à manger quoi que ce soit, car ils savent que « Cinq-Venin » est à leurs trousses (déjà ça c’est à la limite de la vraisemblance). Arrive alors un vieux monsieur qui vient s’asseoir près d’eux et qui entame son dîner : des brioches, qui mettent en émois les aventuriers affamés. L’un d’eux paie quatre ou cinq fois le prix des brioches au vieux monsieur qui repart tout content dans sa baraque. Le brave s’apprête à engloutir les blanches brioches, mais là, le héros, fait « na na na je suis le rusé : les brioches sont empoisonnées ! » Comme par hasard à cet instant un pauvre clébard errant passe par là (j’ai même cru l’avoir vu siffler, incognito). On lui file la bouffe, le clébard meure. Le héros tel Columbo prédit que le vieillard qui s’est réfugié dans une baraque s’est enfui et même que la baraque est vide. Gagné ! (Là on est un peu comme après le tour d’un magicien après qu’il a découvert par son extra-lucidité la carte qu’on a piochée). Pas le temps de se reposer, sans transition, de l’autre côté de la rue, des enfants sortent de l’autre baraque du village (c’est un tout petit village : il n’y a que deux baraques, et on sait déjà que la première est inhabitée) et font une scène à leur mère parce qu’ils ne veulent pas manger la soupe qu’elle leur a présentée. Patatras, le même type pas très fute-fute (la faim rend bête sans doute) vient proposer le reste de son magot à la famille pour lui échanger les deux bols de soupe contre des brioches qu’il vient de prendre à un marchant ambulant qui passait comme par hasard par là (lui aussi doit aimer venir se promener au milieu de nul part en sifflant). Na na na, fait le héros, mais c’est trop tard son compagnon a déjà englouti les deux bols de soupe. Il commence à avoir le sang qui coule de ses yeux, le héros reste stoïque car seul lui importe le fait qu’il avait raison et il part à la poursuite de la famille pour prouver dans une implacable démonstration, qu’il n’y a personne, non plus, qui habite dans cette baraque. Quand il se retourne vers son compagnon pour voir si à présent il le croyait, notre héros n’aura jamais la réponse ou la satisfaction de voir son ami lui dire qu’il était le plus rusé, car il était déjà mort. Vraiment pas de chance ! — En même temps, il y a des personnages nouveaux pratiquement à chaque scène alors si on n’en tue pas en gros… à chaque scène, on s’en sort pas.



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