La Rue chaude, Edward Dmytryk (1962)

Walk on the Wild Side

La Rue chaude Année : 1962

6/10 IMDb

Réalisation :

Edward Dmytryk

Avec :

Laurence Harvey
Capucine
Jane Fonda
Anne Baxter
Barbara Stanwyck

Les années 60 du cinéma américain font décidément bien peine à voir. Déploiement de moyens presque sidérant pour ce qui n’est au fond qu’une banale histoire de série B et qui aurait pu tout au plus dans les années 40 faire un bon film noir (Dmytryk a été l’auteur en 1947 de l’excellent Crossfire). Le moindre espace carré du décor, de l’écran, du casting, semble être étudié afin d’y mettre le meilleur… sur le papier. Mais sérieusement, Anne Baxter en tenancière de bar mexicaine ? Elle a peut-être voulu reproduire les prétentions de son partenaire des Dix Commandements dans La Soif du mal, mais on n’y croit pas une seule seconde (comme souvent dans ses rôles de composition).

Jane Fonda bouffe toute la pellicule pendant le premier acte du film, et même si son personnage revient par la suite, elle en fait trop. Et Dmytryk la regarde peut-être un peu trop jouer. La cohérence dans son interprétation laisse d’ailleurs un peu désirer : elle est censée être une gamine certes un peu dégourdie, mais c’est une fille des rues sans éducation ; pourtant tout à coup à la fin, ce n’est plus une petite fille mais Jane Fonda, l’adolescente devenue adulte et qui profite d’une ou deux séquences pour montrer ce qu’elle est capable en femme pleine d’esprit… De l’esprit, son personnage en a, elle dispose même de quelques-unes des meilleures répliques du film, mais encore fallait-il alors ne pas surjouer l’enfant sauvage au début…

On frôle les excès d’un Tod Browning avec un mari cul-de-jatte au milieu de deux des plus belles femmes du monde : Jane Fonda et Capucine… Ah, Hollywood…

À noter toutefois un générique somptueux suivant les pérégrinations nocturnes d’une chatte signé… Saul Bass.

(Et si Jane Fonda est magnifique, je n’ai vu que Capucine, la chatte qui passait par là. Noire et élégante, bientôt panthère et rose. « Capucine… ! » sur les toits, j’écris ton nom.)

La Grande Muraille, Frank Capra (1933)

Frank von Caprenberg

The Bitter Tea of General YenThe Bitter Tea of General YenAnnée : 1933

Réalisation :

Frank Capra

6/10  IMDb

Avec :

Barbara Stanwyck

Nils Asther

Capra s’essaie à la démesure stylistique de von Sternberg. Et au moins sur le plan du design, il faut dire qu’il fait sans doute un peu mieux. Ce n’est pas tant qu’on assiste à une orgie de décors, c’est surtout qu’ils sont particulièrement riches et soignés. On remarque également quelques trucs que le réalisateur au niveau du montage emploiera par la suite (« je me souviens » « je rêve… »).

Pour le reste, c’est bien trop statique : une fois que la Stanwyck est tenue captive, toute l’action patine, jamais les enjeux et les conflits reliant l’Américaine et son général chinois n’offriront un semblant d’évolution. Dans l’Empire contre-attaque (ou déjà Un nouvel espoir) par exemple, l’idée est de procéder à un montage parallèle pour attiser la tension, se faire rencontrer deux espaces, deux groupes opposés. Ici, l’opposition ne peut venir que de l’intérieur puisque les protagonistes sont tenus dans le même lieu. On est un peu comme dans le théâtre classique français dans lequel les tensions naissent d’une situation connue et déjà bien établie, devenant intenable, et où tout le développement qui vient est d’abord psychologique, tourné sur le dialogue plus que sur l’action. Seulement ce huis clos ne propose absolument rien pour entretenir efficacement l’intensité et donner à espérer voir le verrou sauter, puisque de conflit et d’opposition, il y en a peu en fait, et les enjeux mal définis ou dérisoires. On s’en moque en fait.

Un film donc plutôt hybride pour Frank Capra, qui dénote un certain savoir-faire, surtout au niveau du studio (la Columbia cherche semble-t-il à diversifier son catalogue mais le fait avec un genre qui nécessite une trame bien plus serrée et des locations plus diversifiés ; on y arrivera notamment en adaptant des grands classiques de la littérature et en s’appuyant plus sur un « destin », un récit courant sur plusieurs années, plutôt que celui de ce qui pourrait n’être qu’un « épisode ») mais le tout reste trop… baroque pour être satisfaisant.


 

Amour défendu, Frank Capra (1932)

Barbara is born

ForbiddenForbiddenAnnée : 1932

6,5/10 IMDb iCM

Réalisation :

Frank Capra

Avec :

Barbara Stanwyck
Adolphe Menjou
Ralph Bellamy

Je me réjouissais de retrouver une des actrices du début du parlant qui à mon sens a le plus œuvrer (malgré elle) à l’émancipation de la femme dans le monde occidental. Malheureusement, on a affaire ici moins à un film de pré-code piquant et insolent à la Baby Face qu’à un de ces mélodrames conciliants avec les convenances dont l’actrice était également la spécialiste.

Frank Capra évite les effets tire-larmes, mais paradoxalement, c’est le talent de sa vedette qui va finir par vampiriser la présence de tous les autres acteurs. Adolphe Menjou, excellent acteur au charme vieillot, habitué aux seconds rôles, s’en tire encore honorablement face aux éclairs de génie de sa partenaire. En revanche, Ralph Bellamy pourra user de tous les artifices possibles, il n’a pas la sincérité et la simplicité de la Stanwyck et se fait méchamment bouffer. Au moins ces deux-là auront été utiles à convaincre les studios que cette petite bouille juvénile, pas forcément bien jolie mais au caractère décidé, capable d’insolence comme de tendresse, pouvait être une des actrices majeures des décennies à venir.

Ville haute, Ville basse, Mervyn Leroy (1949)

Ava, Cyd, et les autres

Ville haute, Ville basse

Note : 4 sur 5.

Titre original : East Side, West Side

Année : 1949

Réalisation : Mervyn LeRoy

Avec : Barbara Stanwyck, James Mason, Van Heflin, Ava Gardner, Cyd Charisse

— TOP FILMS

Mervyn LeRoy avait donné en 1942 un rôle attachant à Van Heflin, celui d’un alcoolique meilleur ami de Robert Taylor, dans Johnny roi des gangsters. Sa performance lui avait valu l’Oscar du meilleur second rôle. Heflin et Mason ressortent tout juste du Madame Bovary de Minnelli : on prend presque les mêmes et on recommence. Heflin jouait Charles Bovary en petit saint des campagnes, et James Mason était Flaubert devant répondre face à ses juges de la perversité infamante de son roman. Ici, comme toujours ou presque, Mason joue le pervers, et Van Heflin, l’homme idéal (débarrassé lui de son vice). Deux hommes, deux sociétés d’hommes, ceux qui la gardent basse et ceux qui la tiennent haute.

L’alcool a disparu, Van Heflin refuse le seul verre qu’on lui tend dans le film, et il feint même l’ivrogne à un comptoir de bar pour soutirer les vers du nez d’une grande blonde explosive. Le recyclage des idées a du bon, ça éveille l’imagination. Pourquoi autant de fêtes, de cocktails, de réceptions, et si peu d’alcool ? Parce que d’addiction ici, il n’est question que de sexe. Pas besoin de le montrer, ni même de l’évoquer, il suffit de faire entrer en scène Ava Gardner et le tour est joué. À la blonde Lara Turner de Johnny Eager, on passe à la brune magnétique, hypnotique. Code Eyes : la MGM s’occupe de tout rien que pour vos yeux… L’addiction, c’est avoir le choix entre une goutte de Gardner ou une goutte… de Cyd Charisse. Quelle orgie. James Mason ne s’agite que pour la première, et tandis qu’il tente de résister en vain pour rester attaché à sa belle mère (et accessoirement à sa femme : Barbara Stanwyck fera l’affaire, c’est une femme délaissée non ?), on peut se laisser troubler par l’allure de la seconde. Nul besoin de voir les jambes de Cyd : elle glisse comme un cœur, elle file même entre les doigts de cet idiot d’Heflin qui préfère jouer les détectives ou sécher les larmes de Barbara (ce qui est peine perdue, on le sait) plutôt que de frotter le museau sale de sa gamine.

Quel monde, en effet…

Et si le titre français, reconnaît, sans doute malgré lui, les deux états qui définissent au mieux la vie d’un homme (Vit haut, Vit bas), le titre original joue plus dans la latéralité avec un East Side, West Side. S’il est commode pour un Français de reconnaître dans un titre la notion érectile qui est le grand dilemme de l’homme dans sa diversité, il lui serait en effet bien plus compliqué de distinguer à quoi se rapporte l’East Side et le West Side. Au mieux on ne sait donner de la tête voyant des stars arriver de tous côtés. On ne distingue pas plus l’origine des femmes qu’on rencontre : on ne sait pas de quelle jungle peut bien sortir Ava Gardner, mais on reconnaît bien en elle la panthère ; et on se demande de quel quartier piteux peut bien sortir Cyd Charisse pour avoir le maintien d’une reine. Tout ce que je peux dire de New York, c’est que, quelle que soit la fille, les deux rives sont parfaitement symétriques une fois plongées dans une grande robe du soir. Deux collines étroites qui se font face et qui luisent sous les projecteurs, ce sont les épaules. Une grande plaine nue au nord qui se présente vers la mer comme une péninsule de sable fin, c’est le dos décolleté ; et au sud une barrière de corail qu’on devine à l’étroit sous son manteau d’argent… Bon sang que ces femmes sont belles ainsi ficelées d’est en ouest !…

Ville haute, Ville basse, Mervyn Leroy 1949 East Side, West Side Metro-Goldwyn-Mayer (2)_

Ville haute, Ville basse, Mervyn Leroy 1949 East Side, West Side | Metro-Goldwyn-Mayer

Ville haute, Ville basse, Mervyn Leroy 1949 East Side, West Side Metro-Goldwyn-Mayer (4)_Ville haute, Ville basse, Mervyn Leroy 1949 East Side, West Side Metro-Goldwyn-Mayer (6)_

L’histoire, les rapports, les enjeux, ont ce petit côté charmant qu’on retrouve parfois chez Naruse. Il faut avouer que c’est particulièrement agaçant au début du film quand chacun est un peu trop à sa place, que les compliments pleuvent, et que même quand le vice montre le bout de son nez, il est clairement identifié et placé dans un coin. Mais dans cette grande maison de poupée qu’est Manhattan, James Mason, pervers comme tous les hommes, addict sur le chemin de la rédemption, finit heureusement par se laisser engloutir par cette mer intérieure, qu’on la nomme Désir, Passion, ou tout simplement Ava Gardner. Preuve en est faite, ce n’est pas l’homme qui prend la mer, mais la mer qui prend l’homme… L’addiction est salée. Pourtant on nous sucre le plaisir d’un défilé de robes du soir, on remercie Ava et Cyd, et on en finit avec une laborieuse enquête qui sera dessaoulée en un claquement de doigts par notre bon Charles Bovary. On pleure devant l’enfumage : on s’était mis d’accord pour que les femmes soient des anges fatals auxquels plus on résiste plus on se laisse prendre, et que les hommes… restent des hommes. Ça casse le rêve si tout à coup Van Heflin, héros de guerre, membre reconnu des services secrets, capable de tomber amoureux de Barbara en un clin d’œil, protecteur de la veuve éplorée et de l’offre vain(e), sponsor dévoué, sobre, intelligent, rusé comme Ulysse… bref, si Van Heflin tient le premier rôle ! Il y aurait en effet plus ennuyeux que de raconter la vie d’Emma Bovary : raconter celle de Charles.

Dommage pour la fin, mais le reste n’est qu’embrasement. Si Ava m’appelle, j’arrive sur le champ. Je la prends tout entière par les épaules, je la balance de gauche à droite, je la gravite, j’y laisse un ou deux ongles, je m’échoue sur sa barrière de corail. Et je mouille l’ancre, quelque part à marée haute, pour lui dire que je l’aime.

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Hé, Ava… tu descends ?!

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Le démon s’éveille la nuit, Fritz Lang (1952)

Le Démon de midi

Le démon s’éveille la nuit

Note : 3 sur 5.

Titre original : Clash by Night

Année : 1952

Réalisation : Fritz Lang

Avec : Barbara Stanwyck ⋅ Robert Ryan ⋅ Paul Douglas ⋅ Marilyn Monroe

Film étrange que voilà… Entre deux eaux. Présenté comme un film noir, c’en est pourtant pas vraiment un.

Ça oscille sans cesse entre les genres, pas un film noir donc parce qu’il n’y a aucun crime, aucun flic (et aucun procédé propre au genre), pas une romance parce que les violons ne sont pas assez accordés, mais pas non plus à fond dans le réalisme comme on aurait pu le faire avec une tentative d’aller vers le néoréalisme à l’italienne. L’histoire s’y prêtait : on est tout prêt des Amants diaboliques, sauf qu’on touche plus aux amants ordinaires. On serait plus du côté du drame réaliste et moite à la Tramway nommé désir (tourné un an plus tôt), mais si parfois il y a des accents similaires, on n’y est pas vraiment non plus. La Californie, c’est pas la Louisiane. Les fantômes ne sont pas les mêmes. L’ironie, c’est de trouver ici Marilyn Monroe dans un de ces premiers rôles. Rôle mineur, mais la première scène du film est saisissante : long travelling d’accompagnement où elle papote avec son jules en sortant d’une… poissonnerie. L’ironie, c’est bien d’y trouver ici la future star en toc de Hollywood (incroyable de justesse dans une séquence semblant avoir été tournée dix ans trop tôt) mais aussi actrice attachée à la méthode de l’Actors studio (pas besoin d’y faire un tour d’ailleurs, elle montre qu’elle n’avait rien à y apprendre), face à une Barbara Stanwyck plutôt sur la fin et symbole à la fois des années guimauves de Hollywood et de quelques films noirs… Comme un passage de témoin.

Le film semble aussi comme coincé entre deux époques. Le film noir est plus sur la fin qu’à son début, et très vite les productions en cinémascope et technicolor vont se multiplier, notamment grâce à une certaine blonde platine plus raccrochée dans notre esprit à Numéro 5 qu’à une douce odeur de poisson. C’est aussi l’époque noire du maccarthysme où les œuvres ancrées à gauche ne sont pas les bienvenues.

Il y aurait eu un crime, du vice, quelque part, j’aurais rien eu à y redire. Comme les deux films suivants de Lang, ça aurait été un film noir. Autre signe particulier qui est rarement le propre des films noirs : il s’agit d’une adaptation d’une pièce (d’un auteur attaché à l’Actors studio pour ajouter un peu plus à la confusion).

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Le démon s’éveille la nuit, Fritz Lang 1952 | Wald/Krasna Productions

Ce n’est pas si important de définir un film, ça peut même parfois être un atout, le film possédant une identité et une atmosphère propre. Mais là c’est assez troublant parce qu’on ne sait pas ce qu’on est en train de regarder. Surtout que la structure du film même crée un peu la confusion. C’est comme s’il y avait deux films : un avant et un autre après le mariage.

Je suis assez attaché à la thématique du renoncement, et souvent on reconnaît dans les films une structure centrée sur cette thématique. Mais il s’agit d’un parcours simple. Le héros est rempli d’illusions, avec lesquelles il se bat tout le film, jusqu’à l’acceptation de ce qui s’impose : le renoncement à ses rêves. Autre possibilité : tout le parcours décrit dans le film est déjà la description de ce renoncement décidé antérieurement (le renoncement est alors plus imposé que choisi).

Or ici, le thème du renoncement est traité comme s’il y avait deux films, deux parcours.

Une première partie d’abord qui décrit le renoncement à la vie citadine de l’héroïne, obligée de revenir chez son frère dans le village de pêcheurs où elle est née (ce dont on a déjà du mal à croire : leurs parents par exemple n’étant jamais évoqués, et Barbara Stanwyck, c’est tout de même le symbole de la femme qui réussit — vingt ans plus tôt elle tournait Baby Face). Ici, c’est ce renoncement, qui même assez peu crédible avec Stanwyck, est intéressant à montrer et plutôt bien réussie.

Mais dès qu’elle accepte les avances d’un pêcheur, on change tout d’un coup de sujet. Elle a à peine fait « le deuil » de sa vie citadine, qu’elle se marie ? Vient ensuite un nouveau départ, un nouveau film où elle va peu à peu… renoncer à être fidèle à son homme. Ça n’a pas beaucoup de sens. Et c’est là que le film devient un vulgaire drame de la vie conjugale. Qu’y a-t-il de plus banal et de plus antipathique qu’une femme qui trompe son mari avec son meilleur pote ?… On n’est plus dans le film noir, mais dans le roman à l’eau de rose. Trop ordinaire pour être attachant, ou pas assez de soufre pour avoir la fascination des films noirs.

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The Lady Eve, Preston Sturges (1941)

Les Voyages du cœur

Un cœur pris au piège

Note : 4 sur 5.

Titre original : The Lady Eve

Année : 1941

Réalisation : Preston Sturges

Avec : Barbara Stanwyck, Henry Fonda

TOP FILMS

Autant j’avais moyennement apprécié Les Voyages de Sullivan pour son message bidon et ses digressions, autant là je suis conquis par ce vaudeville bien ficelé. Preston Sturges oublie Capra et se recadre en produisant un film dans son époque, en alliant romance et burlesque pour en faire une screwball comedy.

Il m’aura fallu tout de même attendre la fin de la première partie sur le paquebot, très bien écrite, plutôt conventionnelle et assez peu burlesque, pour me poiler vraiment. Il fallait bien ça pour oublier que j’étais en train de regarder un Preston Sturges… Le quiproquo à ce moment est parfaitement mis en place. Le personnage de Barbara Stanwyck vient se venger et se moquer du candide fils à papa interprété par Henry Fonda. Pour une fois dans une comédie, l’acteur des Raisins de la colère trouve le bon ton, c’est-à-dire arrive à jouer au premier degré : aucune ironie chez lui, et c’est justement ce qui est tordant.

La scène romantique imaginée par « Lady Eve » avec son Jules et le cheval derrière est hilarante. Là encore, si Stanwyck se retient de rire, Fonda, lui, garde le même sérieux malgré le cheval qui veut absolument poser pour la photo dans cette scène au clair de lune, ou presque. La scène dans le train n’en est pas moins bluffante. Et durant la scène de réception, c’est la répétition qui fait rire, l’excès, et toujours ce premier degré, cette candeur incrédule du personnage de Fonda. Une candeur assez inhabituelle parce que c’est généralement un sentiment attribué aux jeunes filles. Ce personnage de Fonda a tout de la riche fille à marier séduite par tous les mâles alentours… au masculin. Et il sera candide jusqu’à la dernière seconde, puisqu’il n’aura toujours pas compris la supercherie… Comme souvent, c’est Stanwyck qui mène le bal.

Le comique le plus évident est l’héritage du burlesque. Autant se servir des codes mis en place durant le muet. Il y a le choix. Le buddy movie à la Laurel et Hardy ; la catastrophe ambulante à la Buster Keaton ; l’imbécile heureux à la Roscoe Fatty Arbuckle… ou le couple. L’homme et la femme étaient le plus souvent déjà mariés, à la Feydeau ; lui, vagabondant en quête de plaisir et de vice, elle, l’attendant avec son rouleau à pâtisserie (comme dans l’excellent Mighty Like a Moose de Leo McCarey). Le parlant rendait possible les échanges verbaux, et non plus de coups et de poursuites, ce qui a permis de voir plus généralement des couples en train de se former. La comédie romantique, ou la screwball comedy pouvait naître. Les racines du genre sont évidentes. C’est le burlesque. Et pour une fois Sturges est dans cette lignée. Les comédies romantiques sont des films initiatiques à elles seules : le voyage est celui du cœur. Pas besoin d’y adjoindre une quête superficielle comme celle d’un gros lot ou de la « recherche du cœur du pauvre », l’incertitude de la romance est là, et suffit amplement. Quand on est ni Lubitsch, ni Wilder, ni Capra, il faut bien s’en contenter pour faire de bons films.


Un cœur pris au piège, The Lady Eve, Preston Sturges 1941 | Paramount Pictures

Stella Dallas, King Vidor (1937)

La Condition de la femme

Stella Dallas

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1937

Réalisation : King Vidor

Avec : Barbara Stanwyck, John Boles, Anne Shirley

C’est assez curieux de voir Stella, sorte de Madame Bovary ouvrière, arriver facilement à ses fins et déchanter presque aussitôt (tiens, ça rappelle le début de Clash by Night quand la Stanwyck revient dans sa ville après avoir échoué en ville). Alors que le personnage de Flaubert se lamente sans cesse de ne pas avoir ce qu’elle désire, Stella parvient tout de suite à se hisser dans la société grâce à un mariage sans trop d’amour. Le pire, c’est que ce ne sera qu’une affreuse désillusion.

Tout est possible dans cette Amérique du début de siècle. Même un mariage entre une simple fille d’ouvrière et un cadre de bonne famille. Stella se marie en une nuit et découvre presque en autant de temps les joies superflues de la haute société. Vient très vite l’ennui. Ce qui importe comme chez Flaubert, ce n’est pas l’ascension, les rêves de gloire, mais la description du personnage pathétique d’une femme de l’entre-deux-guerres.

Elle caractérise un peu cette époque d’après guerre où les hommes manquent et où les femmes commencent à prendre le pouvoir, à s’émanciper, à avoir de l’ambition. Elles laissent de côté leurs corsets, s’habillent en garçonnes, ce sont même elles qui imposent la prohibition. Comme toujours, c’est le groupe majoritaire qui impose sa loi. Dans les 60’s ce sera les jeunes du baby-boom, ici, ce sont les femmes. L’ascension est tellement facile pour Stella que ça ne pouvait que se casser la gueule par la suite et aller de mal en pis. Une fille d’ouvrière peut le temps d’une nuit voler le cœur d’un homme faible de la haute, mais on restera tout au long de sa vie, fille d’ouvrière, même si on cherche toujours à faire croire le contraire…

Le cinéma est peut-être le meilleur vecteur pour propager les modes, et donc l’évolution des mœurs pendant l’entre deux guerres se fait là. Même si le film vient bien après le roman dont il tire l’histoire, on y est encore, en 1937, et il ne fait qu’accentuer cette révolution qui voit de plus en plus les femmes occidentales s’émanciper. Impossible de voir une véritable différence avec le muet, mais dès que le cinéma se fait parlant, les femmes prennent le pouvoir. Une femme ça cause, c’est justement à ça qu’on la reconnaît. Le cinéma parlant était donc fait pour ces dames. Et on peut les voir jacasser à loisir sur la toile. Il y a alors presque autant de stars féminines, voire plus, que masculines. Et ce ne sont plus des personnages mièvres qu’on voit à l’écran. Le plus souvent, que ce soit dans les westerns, les mélos ou les drames, c’est la femme qui est au centre de tout, et c’est elle qui décide de tout (paradoxalement, on aura plus jamais ça, du moins à ce niveau). C’est de Hollywood que la femme s’émancipe. Cela n’aurait pas été possible sans Mae West, Bette Davis, Barbary Stanwyck, Katharine Hepburn, Ida Lupino et tant d’autres… Toutes des fortes têtes. C’est beaucoup moins vrai avec Greta Garbo par exemple. Indépendante, mais finalement résignée (face à son destin). Si toutes ne sont pas des provinciales, elles ont ce côté (en dehors des vraies femmes fatales, qui sont des femmes accomplies… qui ont gagné le droit d’être seules, indépendantes, et de pouvoir malgré tout subvenir à leurs besoins), elles ont pour beaucoup ce côté Bovary qui a réussi. Des jeunes filles rêvant de la grande vie à New York, de la haute société, rêvant de gloire, d’argent. Et les hommes ne sont plus des amoureux (même si elles finissent souvent par succomber, mais ça c’est parce que dans toute histoire, il faut bien pouvoir dire à la fin « et ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants »…) mais des faire-valoir, des pantins ou des accessoires au milieu de leur quête.

On doit à ces femmes de l’entre-deux-guerres, l’émancipation de leur sexe, de cette émancipation en jupon. Mais comme toute révolution, le changement s’accompagne de quelques années de tyrannie. Les excès des libertés recouvrées. Donc, cette Stella, dans ce début de film, est prête à tout, égoïste, sans gêne, menteuse… On n’est pas encore sous le code Hays qui impose de décrire dans les films la haute société comme il faut, mais Stella veut en être. Ses manières lui vaudront d’en être rejetée. La différence se situera entre Stella qui cherchera jusqu’au ridicule à « en être », et un autre type de femme popularisé donc par Hollywood. Car dans les années 20 et 30, les studios ont besoin d’amener le public féminin dans les salles. Et pour enchaîner les spectateurs comme Ford enchaîne les automobiles, il faut viser large. Alors le modèle n’est plus celui de la femme dont Stella rêve encore être, mais c’est la femme du coin de la rue… Ce n’est pas un film de King Vidor pour rien. La classe moyenne menée par la ménagère, voilà l’american way of life, et l’image populaire défendue par le cinéaste de la Foule ou de Notre pain quotidien. Où est la haute société désormais ? Elle ne fait plus rêver personne… Stella, même si elle persistera à vouloir jouer les femmes de la haute, le public ce qu’il retiendra d’elle, c’est son audace du début du film. On veut lui ressembler non pas pour les rêves qu’elle poursuit, mais parce qu’elle est volontaire, active, audacieuse. Le même type de femme qui cherchera à développer Naruse dans la seconde moitié des années 50. C’est cette femme-là qui va s’imposer aux yeux de tous et qui va devenir le modèle féminin. Si bien qu’aujourd’hui plus aucune femme ne ressemble ni à l’ouvrière simplette qui rêve de la haute, ni à la femme de la haute… Toutes les femmes sont des Bette Davis, des Kaharine Hepburn, des Barbara Stanwyck… Comme le jean du cow-boy, c’est la vachère et ses manières qui se sont répandues en moins d’un siècle dans tout le monde occidental. Fini les petites filles polies à la Audrey Hepburn. Hollywood, selon les recommandations de la censure, tentera bien de refoutre un peu de flamboyance et d’aristocratie de nouveau riche dans tout ça, mais « le mal » est fait. Toute une génération s’est déjà émancipée, et leurs petites-filles finiront le travail quand les hommes partiront à nouveau à la guerre, achevant ce processus d’égalité entre les sexes, cette fois par leur incapacité à gagner une guerre dont ils ne comprennent même pas les enjeux, et revenant non plus estropiés mais bien comme émasculés.

Il y a certainement pas mal de misogynie dans la présentation d’un tel caractère comme Flaubert se moquait de son Emma, mais les femmes qui voient ces stars veulent leur ressembler. C’est comme la violence des rues, alimentée par des films qui naïvement décrivent et dénoncent cette violence qu’eux-mêmes alimentent. Malgré la restauration des corsets et des moulures dans les films du code Hays, les petites filles ne rêvent plus de devenir princesse, mais des pestes à la Bette Davis ou à la Monroe, des working girls (dans tous les sens du terme : des putes, des femmes fatales, des femmes qui s’assument, des femmes qui travaillent). Dans un monde où tout est possible, rien n’est interdit, même pour la petite fille des rues.


Stella Dallas, King Vidor 1937 | The Samuel Goldwyn Company


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