Échanges passés sous ‘Silence’, de Martin Scorsese

Questions d’interprétation : visions vs opinions

Ayant vu mon intervention sur une vidéo Youtube mise « sous silence » à cause de sa longueur (on ne rit pas), je rapatrie l’ensemble de ma discussion (avec trineor, essentiellement sur SC) ici. Trop compliqué pour en faire un article, je me contente de reproduire les quelques échanges qui avaient commencé en bas d’un “post” sur SensCritique traitant des méprises historiques exprimées par un youtubeur sur une de ses vidéos-critiques consacrée au film de Martin Scorsese, Silence. M’étant comme d’habitude un peu emballé sur la longueur de mes réponses, et habitué encore à supprimer le plus souvent mes commentaires sur ce site, je reprends mes billes après en avoir prévenu le principal intéressé (quant à ma réponse sur la vidéo Youtube, n’étant pas visible, je l’ai également supprimée).

Le sujet m’étant particulièrement cher (la question de l’interprétation des œuvres cinématographiques), mes deux ou trois interventions se sont résumées (si on peut dire) à des longs monologues. Le présent “article” a donc surtout un intérêt personnel et me servira de notes pour y retrouver les idées à l’occasion d’un improbable et futur article relié à cette même question de l’interprétation des œuvres…

L’article n’ayant là encore pas vocation à prolonger le débat, les commentaires y sont comme d’habitude fermés. Après quelques jours en “privé”, la retranscription de ces “changes” est désormais publique (et partagée sur les lointains réseaux). À ceux, les improbables lecteurs et/ou contradicteurs, qui liraient cette enfilade et qui trouveraient un intérêt à y répondre, ils trouveront encore toujours moyen de le faire ailleurs… Que chacun dépose ses monologues dans son coin, c’est encore peut-être la meilleure manière de changer le monde…

Non ? Question de vision… du monde.


Pour moi, tout a donc commencé en réaction à un « post » de trineor et de Pilusmagnus dont voici la longue introduction (le lien pour l’ensemble du fil est un peu plus loin) :

Le 10 février 2017, le youtubeur Durendal a publié un vlog faisant état de son « ennui profond » ainsi que de sa vive réprobation face à ce qu’il estime être la japanophobie caractérisée du film Silence de Martin Scorsese. Cette vidéo a été visionnée plusieurs dizaines de milliers de fois, sur une audience globale de plus de 184.000 abonnés.

Après visionnage, il nous apparaît que les incompréhensions innombrables que traduisent ses propos – que ceux-ci regardent les intentions de Martin Scorsese ou, plus simplement, l’intrigue elle-même – ainsi que les contrevérités historiques ou religieuses sur lesquelles prétend s’appuyer son argumentation, l’amènent à formuler des contresens profonds. Étant donné l’ampleur de son public, nous avons jugé salutaire de reprendre son argumentation, et d’expliciter dans le détail pourquoi elle constitue, selon nous, un amas de désinformation qui ne ressort pas du cadre de la simple opinion, et qui tend à l’abêtissement général.

Nous pourrons être amenés à mentionner notre propre avis sur le film, que nous avons tous deux apprécié, mais ne considérons pas que cet avis soit d’une réelle importance ici. Nous pourrions aussi bien avoir nous aussi trouvé le film plat ou ennuyeux que nous n’en considérerions pas moins la vidéo de Durendal hautement critiquable : nous désirons avant toute chose nous inscrire en faux contre l’idée selon laquelle un discours sur l’art ne serait qu’affaire de subjectivité ou de relativité des goûts, et selon laquelle la liberté d’opinion garantirait un droit à proférer des contrevérités.

Pour la suite de la démonstration et les commentaires, c’est ici : ancien post senscritique


Mon premier commentaire : Je n’irai pas voir la vidéo, ce que je peux dire en revanche, c’est qu’il me paraît bien naïf de croire, de prétendre même, qu’il y aurait des contrevérités exposées par un spectateur-critique face à des faits bien objectifs que seuls quelques spectateurs avisés ou cultivés sauraient voir. Durenmachin n’est pas critiqué pour ses goûts comme vous le dites, ni même pour ses propos, mais parce qu’il est écouté, or comme tout le monde il a le droit à la connerie et surtout droit au privilège accordé à chaque spectateur d’offrir à ceux qui l’écoutent une vision qui ne saurait être autre chose que personnelle sur une œuvre en particulier. Pas une opinion, pas un goût, mais une vision.

Que Durenmachin, ou d’autres, puisse balancer ce qui semble, à d’autres, des contrevérités qui ne sont que des interprétations qui, sorties de leur contexte, auraient encore moins de sens. Même l’histoire (celle du Japon ou des religions) peut être vue à travers le prisme de l’interprétation ; parler de faits historiques objectifs aurait encore un sens s’il était question précisément d’histoire ; or il n’est pas question ici de faits historiques mais d’événements narrés, autrement dit des faits historiques (ou présentés comme tels, supposés) qui sont vus (je parle bien de « vision »), présentés, et donc déformés par les différents regards ou auteurs ayant produit l’œuvre (ou œuvres) en question.

Le regard original de Shusaku Endo présente peut-être déjà (je ne l’ai pas lu) une vision personnelle éloignée de la réalité (les « faits » non alternatifs, « l’Histoire »), celle de Shinoda ayant réalisé une première adaptation au cinéma a sans doute proposé une autre vision et interprétation, et celle de Scorsese est forcément encore différente. Laquelle est la « bonne » ? La moins… « alternative » ? Celle qui présenterait le moins de contrevérités ? La plus cohérente ? La plus conforme à l’originale ? Chaque vision est légitime pourtant elles sont différentes voire contradictoires ou même contraires aux faits historiques. Les auteurs ont tous les droits, y compris de réinterpréter l’histoire, adapter, tordre une vision « originale ». Et si les auteurs ont tous les droits en matière de présentation ou de « vue » de l’histoire, le spectateur-critique aussi. Shinoda interprète l’interprétation de Endo de l’histoire, Scorsese fait de même et tord à nouveau peut-être en fonction de ce qu’il sait ou voudrait savoir de l’histoire, et nous spectateur, on retord notre interprétation de l’interprétation de l’interprétation de l’histoire en fonction de ce qu’on sait, voudrait savoir, etc. De la même manière qu’un auteur n’a aucun devoir de respect envers l’histoire (la grande), le spectateur-critique n’a aucun devoir de connaissance historique, même s’il est amené comme ici à utiliser ses mé/connaissances (soumises à interprétation/s) pour appuyer pas un propos, mais une vision. Parce que le spectateur à tous les droits, il exprime sa vision, sa compréhension d’un objet critiquable, à savoir une œuvre d’art baignant dans une savante soupe dramatique et narrative. Une histoire, ce n’est pas l’histoire.

Tout est vision. Vision contre visions. Celle que propose un ou des auteurs (celui qui met en scène fait sienne la vision d’un autre, mais elle peut déjà ne plus rien à voir avec l’originale, comme l’originale peut parfaitement maltraiter l’histoire, la grande…). Et tout est matière dans l’art à l’incompréhension et au malentendu, c’est presque le propos même, l’utilité de l’art : nous présenter ce qui nous sépare pour nous forcer en quelque sorte à nous rapprocher par le biais de nos différences. Jamais l’art ne prétend à la vérité ou forcer un droit, une légitimité, de ce qui est « vrai ». C’est même il me semble tout le contraire comme quand dans un même récit un auteur nous présente un même événement vu par différents personnages. Et là encore, ce n’est pas qu’un privilège des auteurs mais aussi celui des spectateurs : dans un récit à la Rashomon par exemple, il n’y a pas que l’interprétation faite par les différents points de vue des personnages, il y a aussi celle qu’en fera chaque spectateur. Ni contrevérité ni faits alternatifs, mais des visions différentes.
Laissez donc Durenmachin offrir à ceux qui le suivent pour des raisons qui leur sont propres son avis, sa vision, son interprétation d’une œuvre d’art, parce que si l’œuvre en question n’est pas soumise à un devoir de véracité historique, les spectateurs non plus. Si l’auteur a tous les droits, celui qui le critique aussi.

Si Durenmachin peine à utiliser des arguments historiques que vous auriez de toute façon un peu tort de vouloir lui reprocher dans un contexte créatif, c’est une chose. Il s’exprime mal, il est plus inculte que vous, peut-être. Reste qu’il cherche à exprimer son expérience, sa vision, sur un film, et que ça, ça lui appartient. Dans l’art, la fiction, tant au niveau de sa représentation que dans sa compréhension, il n’y a pas de « vérité », pas de « faits historiques ». Tout ce qui est lié à la « fable » (l’histoire, le canevas, les événements dramatiques) est subjectif, quels que soient les éléments historiques ou prétendument réels auxquels ils « semblent » se référencer. L’ennui de Durenmachin, s’il y fait référence, il est bien réel, lui. Peu importe s’il ne sait pas étayer « son ressenti », sa « vision » de la « bonne » manière. Il est dans son droit et chacun pourra juger de la cohérence, de la pertinence, de ce qu’il balance. Ça lui appartient. Et on ne détord pas ce qui par nature est (et doit rester) tordu. On ne partage pas une « vision », on ne fait que des « tentatives de partage ». Oui, il est question de subjectivité. Ça commence quand un auteur place une histoire dans un cadre historique. Le contexte pourrait être le mieux documenté du monde, les personnages qu’il y introduit sont fictifs. L’interprétation commence là, et elle ne s’arrête plus. Parce que l’art, ce n’est pas une opinion, c’est une expérience, c’est une simulation du réel (ou d’un réel) justement pour expérimenter à peu de frais (une fiction comme un rêve — qui partage les mêmes propriétés — on y vit par procuration des événements qui sont censés nous apporter une expérience qu’il est préférable de « vivre » à travers ces simulations qu’en les vivant « pour de vrai ») le réel. Le contresens, il serait plutôt de chercher à resituer ce qui n’est qu’interprétatif, fictif, dans la réalité. C’est vain, insensé, et sans doute un peu ridicule.

Dernière chose. On n’explique pas une œuvre. On peut bien sûr, mais ce n’est pas une nécessité. Surtout, quel que soit le niveau d’érudition de ceux qui s’en chargeront, on ne pourra là encore éviter de faire de l’interprétation. On ne voit que ça : les exégètes se plaisent à « expliquer » des œuvres, à nous présenter ce qu’à voulu « dire » l’auteur. C’est de la mascarade bien souvent, tout aussi ridicule, mais sans doute plus habile que celle dénigrée ici de Durenmachin. Parce qu’on n’explique pas une œuvre, on l’interprète. On offre des pistes, on propose un cadre historique, un contexte pour aider les lecteurs ou spectateurs à « comprendre », mais il n’y a pas « une » compréhension possible comme il pourrait y avoir des « faits historiques non alternatifs », car tout est alternatif, tout est interprétatif, dans une fiction. Les œuvres s’offrent à tout le monde. Un auteur n’impose pas sa « lecture » ; au contraire même, les œuvres les plus fascinantes sont souvent celles qui offrent le plus de possibilités d’interprétations et de lectures. Elles ne s’offrent donc pas seulement aux érudits. C’est encore un droit du spectateur : ne pas comprendre ce qu’a voulu dire l’auteur. Parce qu’un auteur ne « dit » rien, son œuvre ne « dit » rien. Il(s) raconte(nt). Comme quand on rêve, aucun coryphée ne vient nous dire au creux de l’oreille ce que tout ce bazar va bien pouvoir nous servir. Tout récit, par essence, est soumis à l’interprétation de chacun. Parce que depuis toujours, on se raconte des histoires pour l’ « expérience » qu’on en tire : c’est à la fois ludique et didactique, mais il n’y a que celui qui les reçoit qui peut en tirer des conclusions, une morale. C’est donc un droit du spectateur oui, comme l’auteur a tous les droits de ne pas comprendre ou de travestir, lui aussi, sciemment ou par ignorance, l’histoire (la grande). Vous confondez la liberté d’opinion (que vous voudriez donc voir restreinte pour les cons en somme, puisque c’est bien ce « droit » de s’exprimer, et donc le droit de Durenmachin à exprimer des « contrevérités » que vous voudriez restreindre, belle leçon) et l’expérience cinématographique, critique. Cette expérience, c’est plus une « vision » qu’une « opinion ». On peut toujours discuter, confronter nos expériences, parler d’histoire, mais chercher à interdire un spectateur-critique à s’exprimer va à l’encontre même de tous les principes en art. Et l’art, ce n’est pas de l’Histoire.

Perso, je n’irai pas voir le film (pas plus que je n’irai voir la vidéo du bonhomme en question). J’ai vu la version de Shinoda et je n’ai aucune raison de penser qu’un tel sujet puisse m’intéresser. Même traité autrement (avec une « vision » différente). En revanche, je ne sais si c’est fait, même je vous conseille, vous, de la voir cette version initiale, pour que vous compreniez un peu mieux peut-être qu’avec un même sujet, on puisse tirer des œuvres différentes, voire contradictoires. Et comprendre alors, que si on peut offrir deux visions d’une même histoire évoluant dans un même contexte historique et que l’une semble plus « fidèle » dans sa « reconstitution » que l’autre, c’est bien que la question de la fidélité à l’histoire reste hautement subjective, et parfaitement accessoire dans une œuvre de fiction. Vous pouvez confronter votre vision, avec celle de Durenmachin, puis avec celle de Scorsese ou de Endo (ou de Shinoda), aucune ne serait identique, et ce que vous pourriez juger dans un autre domaine comme étant des « incompréhensions », ou une « méconnaissance » du sujet, n’aurait aucun sens ici puisqu’on a affaire à une fiction. Je le répète : vision contre visions. Pas une question de goûts ou de propos, mais bien de « vision ». Comparer, comme vous le faites dans votre dernière phrase, les vérités alternatives de Trump avec les contrevérités de Durenmachin n’est-ce pas là plutôt un contresens ? Est-ce que vous ne confondez pas interprétations et désinformations ? Est-ce que l’art, la fiction, a un devoir d’information, de vérité historique ? Non. La fiction tord la réalité, prend l’histoire en otage justement pour apporter un peu de relativisme dans la connaissance de l’histoire. Et le relativisme, ce n’est pas forcer des « vérités alternatives ». Si le Shinoda ne vous convient pas par ailleurs, je vous conseille alors sur le même sujet, et pour rester au Japon, le Samouraï de Okamoto traitant de l’incident de Sakuradamon : ou comment la fiction peut illustrer l’idée que l’Histoire peut s’écrire, potentiellement, sur des mensonges.


Réponse de trineor

@limguela Merci pour ton riche message et pour tes recommandations !

Que d’emblée j’éclaircisse notre intention – parce qu’il est tout à fait possible que nous l’ayons mal exprimée, ou même que nous ayons, fût-ce involontairement et malgré la bonne volonté que nous avons tenté de mettre à les réprimer, laissé s’exprimer de plus mauvaises intentions sous-jacentes, une forme de mépris sans doute, qui en effet n’aurait rien de louable. Pour ce qui est de l’intention que nous nous sommes intentionnellement fixée, toutefois : d’aucune façon nous ne souhaitons « clouer le bec » de ce garçon ; d’aucune façon nous ne désirons qu’il cesse de publier des vidéos et d’exprimer librement sa sensibilité et, comme tu le dis justement, de produire une vision qui lui est propre. (Simplement : qui serions-nous pour souhaiter une chose pareille ? Toute sensibilité a sa part à porter à la richesse du réel – celle de Durendal y compris, si incongrue puisse-t-elle régulièrement nous paraître.)

Ce que nous souhaitons, c’est qu’il continue bien sûr à faire ce qu’il aime (il n’attendra de toute façon pas notre aval, et aura bien raison) mais que, si possible, il réalise combien il gagnerait à travailler et à préparer davantage sa prise de parole, à méditer et enrichir un point de vue avant de l’énoncer d’un ton définitif et autoritaire devant plus d’une centaine de milliers de jeunes dont beaucoup l’écoutent comme un prophète.

Tu as tout à fait raison lorsque tu soulignes ce point : si l’on prête attention à ce que dit Durendal, c’est parce qu’il a de l’audience. Durendal faisant du Durendal chez lui avec trois potes, ça ne prêterait à aucune conséquence, et ça ressemblerait probablement au mode d’expression que tous, il doit nous arriver de nous autoriser en petit comité. Où je diverge toutefois avec toi, c’est quand tu évoques à ce propos un « droit à la connerie » : d’accord concernant la parole non-publique en petit comité. Mais le grand nombre, ou parfois aussi le statut du locuteur (s’il est, admettons, un représentant élu, ou dans le cas qui nous intéresse un prophète des jeunes âmes), confèrent à la prise de parole une autorité, et l’autorité ne va pas sans responsabilité. Cette responsabilité consiste justement, il me semble, à ne pas s’abandonner confortablement à un droit à la connerie : l’autorité confère la responsabilité d’une tenue dans la parole, d’une hauteur minimale du propos – laquelle hauteur peut n’avoir strictement aucun rapport avec l’érudition, tant il est vrai qu’on peut faire un usage infect de l’érudition, comme l’on peut sur une base d’ignorance, amorcer de la pensée, dialectique, réflexive, humble, respectueuse, riche…

Pour ce qui est de la valeur de vérité des faits, je m’avoue surpris (agréablement surpris…) qu’on en vienne à un débat épistémologique sur la nature même du “fait”. Et sur le principe, je serais le premier partant pour affirmer avec toi, et contre les néopositivistes notamment, qu’opérer une distinction nette entre les faits et les jugements de valeur est en dernier ressort une illusion, en ceci même que le “fait” est toujours défini / délimité / sélectionné / décrit selon des partis pris interprétatifs sur le réel qui, en eux-mêmes, dénotent déjà du jugement de valeur. Au niveau le plus élémentaire, ne serait-ce qu’au moment de nommer ce qui est physiquement présent, dire que ceci est « un pot de fleurs » ou « des fleurs dans un pot » ou « du myosotis dans une jardinière de briquette rouge » représente déjà trois perspectives sur le réel qui sous-tendent des registres de valeurs différents ; de même que, par la perception, ne serait-ce que commencer à découper des objets à vocation humaine dans la substance informe qui nous environne, c’est déjà interprétation, apposition de vision. En ce sens, je suis bien d’accord : le fait brut, le fait nu, n’existe nulle part.

Mais revenons-en moins abstraitement à ceci : si je pointe les myosotis dans la jardinière de briquette rouge et que je dis : « ceci est un caniche », alors il est quand même manifeste (contre tout relativisme et tout perspectivisme possibles) qu’il y a là une contre-vérité à laquelle on est en droit d’opposer le “fait” – dût-ce ne pas être du fait pur, brut, mais du fait conventionnel. Car il se peut tout à fait qu’en regardant ces myosotis, je capte par quelque découpage interprétatif secret propre à ma sensibilité, une certaine “canichité” du réel, mais en disant qu’il y a là un caniche et non un pot de fleurs, je romps la possibilité d’une compréhension intelligible du réel partageable avec mes semblables, et, pire, si je suis un prophète, se profile le risque que les jeunes âmes s’en aillent par toute la société après cela pointer les pots de fleurs en s’écriant : « un caniche ! »

Je plaisante un peu, bien sûr. Mais un peu, seulement, je t’assure : je ne grossis qu’à peine le trait au regard de certaines des énormités que peut proférer le garçon dont il est ici question.

Après je ne vais pas faire semblant de ne pas comprendre ce que tu dis : on parle de sujets historiques, religieux, artistiques – bien sûr, la part qu’y tient l’interprétation est plus grande que lorsqu’il s’agit de désigner nommément un objet concrètement présent, puisqu’il ne peut s’agir là que d’objets rapportés (pour l’histoire) ou d’objets abstraits (pour la religion et l’art). Et tout ce qui dans cette part que tient l’interprétation ressort du strict jugement de valeur (dire trouver telle œuvre ennuyeuse ou telle autre laide, admettons) est entièrement libre et n’est pas ici ce que nous avons voulu reprocher à Durendal. En revanche, ce qui, dans cette part d’interprétation, prétend s’appuyer sur un fond factuel, donne par là même un droit opposable à la réfutation par les faits – fût-ce, donc, ce que j’appelais du « fait conventionnel », en l’absence de « fait brut ».

Et je sais bien que l’affaire est problématique, car le fait conventionnel que ce soit en matière d’art, d’histoire ou de religion, ne sera pas du tout établi d’après les mêmes conventions selon qu’il le soit par un matérialiste historique marxiste ou par un identitaire tenant de l’appartenance et de la nation (pour prendre en exemple une opposition volontairement un peu grossière, ça délimite de façon plus nette). Mais toute problématique que soit l’affaire, ça n’empêche pas que certaines affirmations, quel que puisse être le référentiel conventionnel éventuel dans lequel on les considérerait, sont purement et simplement indéfendables, car contraire à tout fond factuel disponible.

En ce sens, nous n’aurions jamais idée de prétendre qu’il n’y ait qu’une unique lecture juste, une lecture vraie – que ce soit de l’histoire, de la religion ou plus éminemment encore de l’œuvre d’art, dont tu exprimes quelque chose de très juste, je trouve, quand tu pointes combien elle a à voir avec l’incommunicabilité et le malentendu) ; mais nous prétendons néanmoins qu’il y a des lectures incontestablement fausses, parce qu’insoutenables. C’est un peu la fonction élémentaire du “fait” dans l’épistémologie moderne, d’ailleurs, que de dire que s’il ne peut jamais suffire à “vérifier” une théorie valide (et c’est pourquoi il peut coexister simultanément des théories valides aux affirmations contradictoires entre elles, comme tu le montrais pour la “vision” portée sur l’histoire, la religion ou l’art), du moins le fait suffit à falsifier une théorie invalide. Que le fait soit conventionnel (et non brut comme le pensaient les néopositivistes) ne fait que rendre ce travail de réfutation plus difficile et plus incertain, car plus sujet au malentendu – malentendu en quoi consiste précisément le côté parfois bouffon des mauvais « facts checkings ». Mais n’enlève rien, à mon sens, au devoir de mener ce travail de réfutation face à un discours.

Entendons-nous : je parle du discours.

Une œuvre d’art est un espace d’absolue liberté : on doit pouvoir y exprimer absolument tout, n’importe quel sentiment ou n’importe quelle vision, et c’est pourquoi la censure est la mort de l’art. Mais en l’occurrence, le vlog de Durendal n’est pas une œuvre d’art – quoique, si l’on découvrait qu’en fait, le mec fait une performance depuis tout ce temps, ce serait savoureux… –, c’est un discours sur l’art.

Et le discours pour qu’il y ait ne serait-ce que possibilité logique d’un discours et signification dans le discours, doit garder une vocation à la vérité. (Je suis sans doute en cela kantien.) Ou bien, sinon vocation à la vérité, du moins vocation à ne pas se livrer effrontément à la fausseté. Sauf à tomber dans un perspectivisme nihiliste où la vérité même serait une valeur dépassée et où tout ce qui importerait serait d’imprimer au discours la marque de mon désir, de ma volonté, de mes valeurs, même si ce que je désire dire est factuellement insoutenable et manifestement faux. On entrerait là, ce me semble, dans une espèce de célébration irrationaliste de la volonté, très nietzschéenne, qui rendrait le discours absurde et où le relativisme (initialement voué à la tolérance du point de vue d’autrui) finirait par rendre inopérante la profession même d’un quelconque point de vue, parce qu’affirmer n’aurait plus de sens, parce que parler n’aurait plus de consistance logique. Or c’est ce qu’opère la post-vérité : la prise de pouvoir absolue de l’opinion sur les faits, sans possibilité de recours logique puisque le recours logique a d’avance été désavoué.


Moi : Je ne vais pas faire simple et concis, j’en suis désolé.

« d’aucune façon nous ne désirons qu’il cesse de publier des vidéos »

C’est qu’il y a dans votre présentation une phrase qui le suggère : « (…) nous désirons avant toute chose nous inscrire en faux contre l’idée selon laquelle un discours sur l’art ne serait qu’affaire de subjectivité ou de relativité des goûts, et selon laquelle la liberté d’opinion garantirait un droit à proférer des contrevérités. »

« S’inscrire en faux contre » = s’opposer à l’idée que. Quelle idée ? Celle que la liberté d’opinion garantirait un droit à la connerie (je paraphrase) ? C’est peut-être mal exprimé, ou peut-être y a-t-il une subtilité de langage qui m’échappe. Probable par exemple que cette subtilité se situe au niveau de la définition même d’une critique, d’un avis, d’un commentaire, que tout cela soit écrit, vlogué (?!), public et massivement vu. Vous parlez de discours, voire d’opinion. Or en matière d’art, il me semble plus juste de parler de « vision », « d’expérience », pour insister sur la nature, oui, subjective du commentaire de film. Parce que l’objet discuté, ce n’est pas un fait historique, mais une œuvre d’art qui pose elle-même un regard (donc un premier niveau de subjectivité) sur l’Histoire. Quelle que soit la qualité ou le respect de ce contexte historique, dans l’œuvre, le seul regard de l’auteur anéantit par la suite toute possibilité de ramener le sujet, en commentaires, aux faits historiques, sinon à titre indicatif ; en aucun cas cela pourrait appuyer une argumentation, un discours… critique. L’objet discuté est biaisé par nature : une œuvre, ce n’est pas un discours, c’est une vision. Et le commentaire qu’on en fera, ne sera jamais rien d’autre elle aussi qu’une vue. À partir du moment où on estime que Durenmachin propose un discours, une opinion, et si au contraire on ne voit là comme partout ailleurs que des vues, on risque de se heurter sans cesse aux mêmes incompréhensions.

Ce ne serait que des opinions, d’ailleurs, que je dirais la même chose. Toutes les opinions doivent pouvoir s’exprimer, même les plus extrêmes, même les plus insupportables. Parce que les opinions, les idées, les propos, les commentaires, etc. on peut toujours les combattre avec des mots. Un droit à la connerie, oui, et un droit à proférer des contrevérités. Parce qu’on est tous libres de s’opposer, avec les mêmes armes (les mots), à ce qu’on juge être des contrevérités. Que Durenmachin exprime des opinions ou des vues, cela n’y change pas grand-chose : vous jouissez de cette même liberté pour le contredire. Votre vision, contre la sienne (ou votre opinion, contre la sienne). C’est bien cette phrase qui me titillait. Parce qu’autrement, même s’il faut saluer l’effort, je… m’inscris en faux contre ce que vous écrivez ici : « Ce que nous souhaitons, c’est (…) que, si possible, il réalise combien il gagnerait à travailler et à préparer davantage sa prise de parole, à méditer et enrichir un point de vue avant de l’énoncer d’un ton définitif et autoritaire devant plus d’une centaine de milliers de jeunes dont beaucoup l’écoutent comme un prophète. » Un vœu pieux, non ? Je reviens toujours à mon « droit à la connerie » : qu’est-ce qui l’obligerait (ou l’aiderait) à dire moins de conneries ? En quoi est-ce si problématique qu’un idiot, ou un inculte, offre au monde son opinion, ou sa vision, d’un film ? Ne devrait-on pas laisser chacun libre de juger de ce qu’il lit, écoute ou voit ? Est-ce que regarder un vlog du Durenmachin c’est adhérer à ses idées ? Les visionneurs sont-ils dépourvus d’esprit critique, de liberté de juger et de contredire ce qu’ils voient ? À l’école, j’étais fasciné par les professeurs qui disaient qu’il ne fallait avoir aucune honte à se tromper parce qu’il y avait comme une vertu à se faire corriger. J’adorais cette idée, et elle m’amusait d’autant plus que jamais aucun professeur (et les élèves avec eux) n’était en mesure de l’appliquer, parce qu’en pratique, dès qu’un élève disait une connerie, il se faisait ridiculiser, réprimander. Non seulement c’est contradictoire, mais surtout, c’est improductif. D’une certaine manière, Durenmachin me fait penser à un de ces élèves que je n’ai jamais eu l’occasion de voir, capable de balancer toutes sortes de bêtises avec le privilège certain de ne jamais avoir à être moqué. D’un côté, il est possible qu’il n’entende jamais les critiques qui lui sont adressées, d’un autre côté, je ne peux m’empêcher de penser qu’il y a là aussi une forme de vertu à le voir s’exprimer, se tromper, librement. Les élèves sont partout, les professeurs plutôt rares, désolé de le penser. Nous sommes alors tous nos propres maîtres. Alors, s’il est tout à fait louable de chercher à déniaiser le bonhomme, pourquoi ne pas le laisser apprendre de lui-même, de ses erreurs ? Il est beaucoup écouté, et alors ? Est-ce que les personnes qui le regardent n’ont encore une fois aucun sens critique ? Qu’il continue de dire ses bêtises, s’il n’arrive pas à être son propre professeur, il y en a sans doute parmi ses spectateurs beaucoup qui se font leur propre leçon et iront vérifier par eux-mêmes. On apprend parfois à exprimer une idée… contre une autre. Apprendre à exprimer ce qu’on pense, que ce soit une opinion ou une vue, ce n’est pas forcément aisé, or commencer par dire « je ne suis pas d’accord avec ça », ou penser « ce qu’il dit me paraît être n’importe quoi je vais vérifier » ça peut aider à exprimer des idées que l’on pense juste. Durenmachin n’est pas un prophète. Inutile de s’émouvoir du nombre de ses spectateurs, après tout, la vaste majorité des spectateurs de Cinquante Nuances de Grey va voir le film pour se moquer du résultat. Je pense qu’il y a un peu de ça dans le succès du Durenmachin. Pour nous rassurer, nous avons peut-être besoin de nous définir dans la contradiction : on ne saurait pas précisément pourquoi on n’adhère pas, pourquoi c’est mauvais, mais c’est évident, alors on fonce, et on l’exprime. » Ça en dit peut-être long sur la culture critique de notre société, mais c’est sans doute un début. Et la capacité de contredire, c’est bien aussi ce que nous exerçons tous ici. Il doit y avoir là une forme de cercle vertueux. Qu’aurions-nous à dire sérieusement si les imbéciles devaient se taire à jamais ? Les professeurs ont raison et devraient être capables beaucoup mieux de l’appliquer dans leurs classes : se tromper, c’est bien. Le droit à la connerie est préférable à une absence de liberté d’opinion ou d’expression.

Vous l’aurez compris, je ne serais pas « pour » l’idée de responsabilité du propos une fois un certain statut acquis. C’est un peu comme dire que les footballeurs ont un devoir de respectabilité parce que des jeunes les vénèrent. Je ne comprends pas cette position, sauf si on comprend, et adhère, à l’idée que certaines personnalités puissent être vues comme des héros, autrement dit des demi-dieux et que ce « statut » leur procurerait à la fois des pouvoirs et des devoirs que d’autres citoyens n’auraient pas. Je n’aime pas les exceptions, je n’aime pas les super-héros fabriqués, je préfère l’égalité. Un footballeur, ça joue au foot, tout le reste, c’est du domaine privé, et lui aussi, s’il venait à s’exprimer, devrait pouvoir jouir d’un droit à la connerie, à l’erreur, au moins tout autant que les autres, parce qu’il est un footballeur, rien de plus, rien de moins. Même chose donc pour les vedettes de Youtube ou d’ailleurs. Aucun statut ne vous procure droits ou devoirs supplémentaires. Durenmachin a tout autant le droit de déblatérer les conneries qu’il souhaite, qu’il soit vu par deux personnes ou deux millions. Je ne vois pas bien comment on pourrait justifier le fait qu’il ait l’obligation de raconter moins de conneries. À partir de quel niveau d’autorité, déciderait-on qu’un individu se doive de faire attention à ce qu’il dit ? « Maintenant que tu fais autorité mon petit gars, fais attention à ce que tu dis ! » Dans ce droit à la connerie, j’y place aussi un droit à l’erreur, à la folie, au doute, à la subversion, à la rébellion… Parfois, la connerie, c’est simplement sortir des usages communs, prendre des risques (de se tromper), proposer de nouvelles voix, remuer la société (proposer une voix « contre » sur laquelle les bien-pensants pourront alors confortablement se reposer). Parce que rien n’est jamais né de l’académisme, de la bonne conscience, de l’autorité établie… et même si ces esprits réfractaires à la rigueur, à la logique, au bon goût n’ont « raison » qu’une fois sur un million, j’ai foi en l’idée que cette seule fois peut être nécessaire. Si on ne nous laisse pas la possibilité que cette « fois » vienne chambouler notre univers, c’est la mort des idées, la mort de l’art, de la critique, de l’opinion et du reste. Face à tous ces déchets, cette connerie insupportable, il reste cette possibilité qui vaut la peine qu’on laisse tout le reste demeurer.

Concernant la question de la nature du fait, là encore, j’ai peur qu’on ne parle pas de la même chose. Reprocher à Durenmachin qu’il parle de moines au lieu de prêtres comme il parlerait de caniche pour un pot de fleurs, ç’aurait beaucoup plus de sens, oui, si on se limitait à la question historique et si c’était même l’objet de la discussion. Or c’est un peu accessoire, Durenmachin s’en sert pour exprimer sa vision du film. Si son but ici, par exemple, était d’expliquer au fond pourquoi il s’était ennuyé, que ce soit des prêtres ou des moines, n’y changera pas grand-chose. Certes, cela montrera en quoi, il a pu passer à côté d’un film (celui que d’autres ont vu), mais chacun se représente une image, une vue, une vision, une reproduction personnelle de l’œuvre, car elle est bien plus là la question d’interprétation qu’au niveau des pots de fleurs et des caniches. On pourrait alors lui reprocher pourquoi pas de voir un film probablement très éloigné du film écrit et réalisé, ou même vu par les autres spectateurs, mais encore une fois, le spectateur a toujours raison, il voit le film avec ses connaissances, avec ses armes, avec sa sensibilité, et personne ne peut lui dire quel film il devrait voir. L’expérience reste personnelle. Est-ce qu’il faudrait éduquer tous les spectateurs, les prendre par la main, faire tourner les explications à la fois de l’auteur puis celle du réalisateur voire du distributeur ou d’un historien pour mettre en perspective tout ce qu’on ne saurait pas voir dans le film ? Je ne crois pas. Là encore, je tiens à la liberté du spectateur, qui avant d’être con, avant de pouvoir s’exprimer, doit pouvoir jouir du droit de faire l’expérience d’un film qu’il verra avec ses armes à lui. On ne dirige pas le regard du spectateur sinon à l’intérieur même du film. Cela serait d’autant plus incompréhensible que comme je l’ai dit dans mon précédent message, la vision de Scorsese n’est pas forcément celle de Endo, et le tout ne l’est pas forcément non plus avec ce qu’on sait de l’histoire. Il y a un droit au travestissement de l’histoire pour les auteurs (et en réalité, une fiction l’est toujours), et il y a un droit d’incompréhension du spectateur. Une œuvre qui est trop démonstrative, voire trop désireuse de respecter ou de reconstituer un contexte historique, est rarement intéressante pour le spectateur, parce qu’une partie du plaisir qu’il en tire, c’est justement d’imaginer par lui-même les intentions cachées derrière ce qu’il voit. Et souvent, plus les interprétations sont multiples, plus c’est le signe que l’œuvre est réussie. Qu’est-ce qu’il fait qu’un film ait parfois autant de succès ? Son message est clair, tout le monde y adhère ? Je ne crois pas. Au contraire, c’est très souvent parce qu’il propose des lectures (donc de possibilité de visions) très variées. On peut après, chacun de notre côté chérir des œuvres à la fois plus méconnues et qui font moins l’unanimité, mais la puissance des grands chefs-d’œuvre, il est bien là, à savoir convaincre le plus grand nombre en laissant à chacun l’impression qu’ils ont vu le même film alors qu’ils n’ont jamais vu que celui qu’ils s’étaient chacun reconstitué dans leur tête. L’intérêt de la discussion, des échanges de « vues », il est aussi de comprendre comment certains peuvent être amenés à voir des caniches quand on n’y voit nous que des pots de fleurs. Vision contre visions. Pot aux roses contre poteaux roses.

Tout est soumis à interprétation, encore plus dans la fiction, où elle est à mon sens, toujours la bienvenue. Mais il arrive aussi que les méprises se rencontrent à travers le langage dans des discussions, des argumentations… C’est peut-être moins amusant, le tout est là en revanche de ne pas s’y laisser prendre. Comme quand on use de l’adjectif « insoutenable » dans la phrase : « nous prétendons néanmoins qu’il y a des lectures incontestablement fausses, parce qu’insoutenables. » Cela pourrait tout autant dire « insupportable » qu’« indéfendable ». Il n’y a pas que dans l’art où la méprise peut être induite, volontairement même sans doute, par le langage. Et si on est tolérant avec les méprises probables suscitées par votre propre démonstration, on devrait l’être tout autant pour celles de Durenmachin. Mais j’ai une tolérance plutôt vaste dans le domaine, parce que si j’estime qu’on peut être tolérant à l’égard de la connerie (ou de la méconnaissance) des autres « visionneurs », je pense que ça peut aller jusqu’à la dépréciation voire l’insulte tant qu’elle reste dans le cadre des idées, non des personnes. Même si l’idée peut se révéler alors très sommaire, du genre « t’es qu’un bouffon si tu aimes ce film ». Ce qui est « insoutenable », c’est de sortir du cadre des valeurs. De ce que je comprends, Durenmachin s’en tient à exprimer sa « vision », et vous exprimez la vôtre (qui n’est pourtant pas strictement identique puisque vous êtes « deux ») « contre » la sienne. C’est lui faire, au fond, beaucoup d’honneur, puisque c’est « sa » vision qui est mise en valeur. Comme disait l’autre, qu’importe que l’on parle de moi en bien ou en mal tant qu’on parle de moi. C’est peut-être même là tout le succès de Durenmachin. Moins parce que ceux qui le suivent le regardent comme un Prophète que parce qu’à l’image d’un Cinquante Nuances de machin, on aime à se bidonner devant ce que tout le monde admet être ridicule. À une autre époque, la tête de turc qui faisait le buzz, c’était Michael Vendetta. Et d’une certaine manière, oui, c’est un spectacle, pas un discours.

« C’est un peu la fonction élémentaire du “fait” dans l’épistémologie moderne, d’ailleurs, que de dire que s’il ne peut jamais suffire à “vérifier” une théorie valide (et c’est pourquoi il peut coexister simultanément des théories valides aux affirmations contradictoires entre elles, comme tu le montrais pour la “vision” portée sur l’histoire, la religion ou l’art), du moins le fait suffit à falsifier une théorie invalide. »

Je ne suis pas sûr de bien saisir et pour être franc, ce n’est pas mon domaine. De ce que je comprends, en particulier en sciences, c’est que quand il y a deux théories contradictoires sur un même sujet, c’est précisément qu’on a encore affaire à des hypothèses. On peut aussi parler de théories contradictoires quand le champ d’application n’est pas parfaitement identique comme la question qui oppose physique quantique et relativité. Pour ce qui est de l’histoire, en tout cas celle dont il est question ici, la question du doute est me semble-t-il encore plus présente même si rarement évoquée : on parle de ce qui est référencé, documenté, en oubliant parfois sans doute que tout cela ne retrace qu’une partie connue d’une histoire, d’un contexte, mais on prend tout ça pour acquis tant qu’aucun élément contradictoire ne vient réveiller le doute dans l’affaire (c’est peut-être ce que vous dites d’ailleurs : « le fait suffit à falsifier une théorie invalide »). Mais encore une fois, ce n’est pas mon domaine, et ce n’était pas précisément sur ce point que j’insistais. Mon message était beaucoup plus tourné sur la nature non pas de l’histoire et des faits rapportés mais sur la fiction réinterprétant certains événements pour en reconstituer une image. L’histoire reconstituée, ce n’est pas l’histoire. Si on peut avoir des doutes sur certains pans de l’histoire, il n’est même pas question de ça ici, car une fois remâché par le prisme de l’imagination d’un homme (ou de plusieurs auteurs comme ici), il ne fait aucun doute (en tout cas dans mon esprit) que les faits rapportés ne sont pas l’Histoire. Même si ces événements étaient décrits par un historien avec la plus grande rigueur en matière de reconstitution, la fiction, par essence, est un travestissement du réel. Ces rappels à l’histoire faits à Durenmachin pourraient alors tout aussi bien être faits par vous ou des spécialistes à Scorsese (voire déjà à Endo). L’intérêt ne pourrait être alors qu’informatif, encore une fois. Pourquoi devrait-on reprocher à Durenmachin, à son échelle, de ne pas comprendre ou connaître l’histoire, quand les auteurs, pas seulement ceux de Silence, mais tous, par nature, ne « connaissent » pas l’histoire, mais la reproduisent, travestie. C’est une illusion, une fiction. Et ce qu’il y a de beau justement dans cette notion, c’est que si l’univers d’un auteur reproduit ou s’inspire d’une réalité (historique), le spectateur aura tous les droits, armé de sa connerie et de ses connaissances, pour retraduire à sa manière ce qu’il voit. Une vision. Pas une connaissance. Quand Shakespeare met en scène Richard III, il ne met pas en scène le duc de Gloucester historique, il en fait un personnage de fiction, un personnage qu’ensuite chaque metteur en scène sera charger de présenter à sa manière, comme chaque spectateur sera libre d’en réinterpréter la nature. Est-ce que Shakespeare respecte l’histoire quand il met en scène Jeanne d’arc dans Henry VI ? Sa Jeanne étant plutôt ridicule, on aurait plutôt tendance à penser qu’un spectateur anglais ne la percevra pas de la même manière qu’un spectateur français. Le personnage historique devenu historique propose une « vision » de l’histoire du personnage, et à son tour le spectateur voit autre chose, avec ses préjugés, ses connaissances ou sa sensibilité.

Discours ou pas, c’est pour moi l’expression d’une vision. Le langage n’est là que pour la mettre en forme, la rendre intelligible pour celui qui nous écoute ou nous lit. On ne peut jamais se mettre à la place de l’autre pour comprendre pleinement comment il perçoit une œuvre. Est-ce que c’est pourtant vain d’essayer ? Est-ce à dire que tout est permis ? Non. Parce qu’en place de la « vérité », quand on propose une vision personnelle d’une fiction (et non de l’histoire), ce qui compte me semble-t-il, c’est l’honnêteté et notre capacité à partager cette vision. Bien sûr qu’il peut être nécessaire de replacer des éléments factuels et historiques au cœur d’un « discours », mais cela vaut, à leur échelle, autant pour Durenmachin que pour les auteurs de fiction, car chacun étant plus spécialiste qu’un autre, on trouvera toujours à redire de la manière dont les uns et les autres reconstituent et voient, une histoire. Il ne faudrait pas s’y tromper : si certaines laissent à croire qu’elles sont respectueuses de l’histoire, elles ne le sont jamais. Elles le sont peut-être même d’autant moins qu’elles semblent reconstituer fidèlement un contexte historique et donnent alors l’illusion que ce qui est présenté est réel quand une reconstitution ouvertement infidèle, inspirée de, au moins ne jouerait pas avec l’illusion d’une reconstitution dont seuls les érudits seraient capables de déceler ce qui est reconnu, probable mais non vérifié, faux, etc. Est-ce que c’est le sens de l’art de jouer avec cette illusion ? Même pas. Ne pouvant être spécialistes et historiens, il faut prendre pour acquis le fait que toute fiction est un travestissement de l’histoire. Ce qui n’interdirait pas de jouer au jeu des sept erreurs, mais ça ne resterait… qu’un jeu. On ne serait toujours pas dans le discours.

S’interroger comme vous le faites sur les risques de travestissements ou de la méconnaissance de certains locuteurs avec un fort suivi quand il est question précisément d’histoire, de faits et d’événements historiques, d’accord. Le faire dans un domaine artistique où dès le départ, l’objet concerné, l’œuvre, est par essence un travestissement du réel, une illusion, je n’en comprends pas bien le sens. On pourrait même dire que reprendre l’inculte qu’est Durenmachin, c’est un peu facile ; on ne prend guère beaucoup de risques en disant qu’il se trompe et en s’appliquant à rappeler ce qu’est l’histoire… Ce qui serait plus louable, moins évident, ce serait de pointer du doigt les inexactitudes de Scorsese. Voir l’histoire, la reconstituer, c’est la trahir. Traduire, c’est trahir. Eh ben, on pourrait attendre des érudits qu’ils mettent ces différences en lumière, sans les juger ou en faire des éléments dépréciatifs du film, mais simplement pour amener à la connaissance du spectateur des éléments dont la plupart lui sont inconnus. Que Durenmachin confonde « prêtre » et « moine », est-ce que c’est si important dans sa vision ? Est-ce qu’il n’y a pas plus de tolérance envers Scorsese quand dans sa propre vision, ses personnages censés être portugais parlent avec la langue de Shakespeare ? On peut le souligner, mais en quoi cela rendrait moins légitime sa « vision » ? Ben pour Durenmachin, c’est pareil : on peut souligner ses méconnaissances, mais sa vision reste, malgré ces errances, parfaitement légitime. De la même manière qu’on ne demande pas à un auteur de changer sa vision, on ne le demande pas à un idiot qui n’a rien compris au film. Dans le domaine de la critique, ce n’est pas tant le film qu’il faut « comprendre », c’est le regard « de l’autre ». Avec sa bêtise et sa méconnaissance. Parce que le film, puisqu’on le vit comme une expérience, on le comprend toujours. « L’autre », beaucoup moins.


Ma réponse adressée sur la vidéo (considéré par Youtube comme du « spam ») :

Un « petit » commentaire histoire d’essayer humblement de vous éclairer, me semble-t-il, sur ce qui sépare vos différentes perceptions des choses et de la cinéphilie en particulier.

Je ne regarde jamais les vlogs, mais contrairement aux deux auteurs de l’article dont la présente vidéo se propose de répondre, je ne vois que des avantages à cette nouvelle manière de communiquer. Je ne regarde jamais les vlogs en question, mais je les ai souvent vus critiqués sur SensCritique. Or je pense pouvoir être plutôt objectif en défendant ni la position des uns ou des autres, et je voudrais en profiter pour revenir sur ce qui est évoqué en conclusion de cette vidéo parce que ça me semble bien illustrer le malentendu (ou l’incompréhension) qui vous oppose (moi aussi je n’ai regardé que l’intro et la conclusion de la vidéo).

Concernant d’abord la cinéphilie, et de la définition plus ou moins de ce qui se cache derrière cette pratique étrange. Vos « cinéphilies » ne sont certes pas du tout les mêmes, mais pour être franc, de la définition qui en est faite ici, je la trouve encore trop réductrice et révèle en fait un peu pourquoi vos perceptions de la pratique, de sa définition, peinent tant à se rencontrer. L’évocation d’Autant en emporte le vent par exemple laisse à penser qu’un film ne doit être perçu, jugé, évalué, ressenti, qu’en fonction de sa mise en scène. Peut-être y a-t-il autre chose, mais ça m’a un peu surpris, parce que de mon côté par exemple (et c’est bien pourquoi ça m’a étonné), je n’ai aucun problème à laisser de côté les considérations techniques et esthétiques dans un film si le sujet m’intéresse et si le développement de l’histoire, son traitement, trouve grâce à mes yeux. Ce qui m’importe avant tout, moi, spectateur, c’est l’histoire. Donc, pour essayer de schématiser, il me semble que ce qui vous sépare ici, c’est que d’un côté, pour l’un, c’est la mise en scène qui importe, et que pour les deux autres, c’est le sujet et les idées évoqués (pour d’autres, comme pour moi, ce sera encore autre chose).

La cinéphilie est multiple. On ne juge pas en fonction de critères objectifs, parce que même si on pouvait nous mettre d’accord sur ces critères à évaluer, on privilégierait toujours des critères par rapport à d’autres. Je ne crois pas du tout à l’idée qu’on puisse argumenter, échanger des « opinions » ou des « avis », encore moins des « thèses », car tout cela laisserait à penser qu’on puisse discuter de ce qui parmi ces critères devrait être prioritaire. Or, c’est à chacun me semble-t-il de décider pour lui ce qui lui importe en priorité : ça peut être l’histoire, le sujet, les idées, la réalisation donc, parfois aussi ce sera le seul critère du plaisir. Au fond, ce qui fait qu’on « aime » plus ou moins un film est déterminé au moment du film à travers une sorte de contrat passé avec lui (le film, voire le réalisateur, celui qui fait souvent office d’auteur ou de « narrateur »). On ne décide alors pas après coup en évaluant chacun des éléments dont on sait qu’ils importent pour nous ; on décide au fur et à mesure pendant le film d’y adhérer ou pas ; et parfois, de simples éléments, des thèmes, des approches, des critères à évaluer, peuvent nous faire basculer définitivement vers l’adhésion ou le rejet. Mais ces éléments nous seront bien souvent parfaitement personnels et déjà ici toute notre histoire de cinéphile, notre expérience avec ce qu’on tolère par habitude ou par choix, ce qu’on attend aussi d’un film, rentre en compte dans notre décision d’accepter ce « contrat ». Tout ce qu’on vient à penser, réfléchir, étudier, argumenter, par la suite, ne vient alors que conforter l’impression qu’on s’est faite pendant le visionnage du film. Et très rarement, en y repensant, nous sommes capables de revoir notre « jugement ». Peut-être justement parce qu’il n’est pas question de « jugement », mais plus de « ressenti », de réminiscence d’un ressenti, ou plus encore comme je l’évoquais dans ma réponse sur l’article, de « vision ».

Une vision (voire une « expérience »), on peine souvent à la partager, probablement d’abord parce qu’on trouvera difficilement les termes ou les clés pour la comprendre nous-mêmes. Nous adoptons des réflexes pour l’exprimer, on en vient à parler « d’argumentation », « d’avis », « d’opinion », mais c’est là à mon avis où on se trompe. Je pense qu’il est vain de penser qu’on puisse partager ces « visions ». Par nature, elles touchent à la sensibilité, à l’inconscient, et le langage, la raison, ne pourra jamais toucher ce qui au fond reste impalpable et mal compris de nous-mêmes. Ne regarde-t-on pas des films (ou ne partageons-nous pas notre intérêt pour l’art) justement pour en apprendre un peu plus sur nous et pour baliser toujours mieux un territoire abstrait tout autour de nous qui serait censé nous définir ? Quand on juge et se pose dans une salle, commente, un film de Scorsese ou d’un autre, est-ce que c’est le film qu’on va voir ou est-ce que c’est l’image de nous-mêmes qu’on sera bientôt capable (on l’espère) de pouvoir projeter à notre tour à nos proches et/ou à nous-mêmes ? Comme disait l’autre, dis-moi ce que tu aimes je te dirai qui tu es.

Bref, je m’égare. Tout ça pour essayer de mesurer tout ce qui vous sépare et ne vous fera sans doute jamais adopter une même posture « cinéphile ».

J’en viens à mon dernier point, évoqué en fin de vidéo aussi, et le lien avec ce qui précède sera facile à faire. Il est question du site SensCritique, et puisque l’auteur de la vidéo s’est montré particulièrement critique à l’encontre du site (et de manière générale aux sites de notation et d’échanges « d’avis » si je comprends la logique), je vais un peu le défendre (et je suis pourtant un des membres les plus critiques du site, mais je suis un gros consommateur « d’outils d’évaluation ou de check » de ce genre comme IMDb ou icheckmovies.com).

J’écris plus haut qu’il me semble vain de penser qu’on peut partager nos « visions » des films. Pour autant, je ne pense pas qu’il soit vain d’essayer de le faire. Cela peut paraître paradoxal, pourtant reconnaître une certaine forme d’incommunicabilité ou d’impossibilité de faire ressentir aux autres ce qu’on a « vu » ou « ressenti » ou « expérimenté », c’est une chose, et essayer de le faire en est une autre. Toute la différence se situe en fait dans l’effort produit à essayer de comprendre et à aller vers l’autre, vers sa « vision », parce que si on ne peut jamais adopter la « vision » de cet autre étranger, je pense qu’on ne cesse d’élargir « notre vision » en nous forçant à regarder ailleurs, en particulier en dehors de cette zone de confort qu’on cherche le plus souvent à défendre, à délimiter, et à, vainement donc, expliquer. Essayer de se mettre à la place de l’autre, c’est une forme d’empathie, et je suis peut-être naïf ou idéaliste, mais je pense que l’art, ou plus précisément ici le « spectacle », s’il a une utilité, c’est bien de nous pousser à aiguiser cette qualité qui a fait de notre espèce fragile, l’espèce dominante sur cette terre (et au-delà !!! – avec la voix de Buzz l’éclair pour les vieux). (Attention, tunnel explicatif barbant, ou comme disent les savants : « pileux »). Oui, l’empathie a sans doute été le moteur poussant notre espèce à développer un monde abstrait, le forçant à se projeter d’abord au-delà de son temps (prévoir) pour préserver ses congénères les plus faibles, en lui réclamant sans cesse plus d’habileté pour concevoir des procédés lui permettant de se rendre maître de son espace face aux menaces des espèces concurrentes, et enfin, et c’est sans doute le plus important, lui ouvrant en grand les portes des mondes imaginaires, mêlant alors le cultuel au culturel. L’homme est une espèce sociale qui a besoin de se tourner vers l’autre, y trouve du plaisir à échanger, objets et idées, et tout cela s’est marié avec une capacité à communiquer hors du commun (une souris me souffle à l’oreille que d’autres espèces ont développé des modes de communication plus élaborés et sans doute plus efficaces, mais on s’en tape, quelle emmerdeuse). Une capacité à communiquer utile, à faire dire à ceux auxquels on tient qu’on les aime, aux autres qu’ils nous insupportent, et d’autres fois, quand on fait quelques efforts d’intelligence, aux étrangers combien leur « vision » nourrit la nôtre et combien on espère aussi un peu nourrir la leur (en réalité, les insultes sont apparues bien avant le mode « diplomatique » mais j’essaie de simplifier mon cours car c’est en général à ce stade qu’on finit de me lire et qu’on commence à me traiter d’emmerdeur péteux, insolant, inculte et moche). De cette empathie, nécessaire à notre survie (je me préoccupe en fait pas du tout de la survie de notre espèce, je n’en ai rien à foutre, mais on va prétendre pour les âmes sensibles), sont donc nés à la fois le langage et l’imagination. Or il y a deux « phénomènes » propres à notre espèce (encore) qui utilisent l’un et l’autre pour ne cesser de nous mettre à l’épreuve et nous rendre plus performant : c’est le rêve et l’art de la représentation. Tous deux sont des phénomènes qu’on pourrait imaginer être bien différents, qu’on pourrait aussi penser être accessoires dans nos vies, or ce sont deux phénomènes qui « simulent » le monde, nous plongent dans des situations dangereuses à travers lesquelles, toujours grâce à notre empathie, on est capable de nous plonger intensément au point de ressentir souvent les émotions des « êtres imaginés » rencontrés, de comprendre les conflits qui les animent, leurs peurs, les enjeux qui les poussent à avancer. Le langage intervient assez peu dans nos rêves, mais pour ce qui est de l’art de la représentation (les vieilles histoires qu’on se racontait dans les cavernes, les vieilles légendes, les mythes pour expliquer le monde, etc.) c’est presque un langage à lui seul, avec une structure, des codes qu’on retrouve d’un bout à l’autre de la planète et qui n’ont sans doute pas évolué depuis la nuit des temps. Si on en vient aujourd’hui depuis un siècle à parler parfois de langage pour le cinéma, c’est en réalité depuis cette époque que plusieurs « langues » cohabitent, se nourrissent, pour favoriser et entretenir l’avantage évolutif, voire sociale très vite, à disposer d’un langage ou d’un savoir riche et varié. L’art se communique, il est fait pour ça, ce qui veut dire qu’il se structure à travers un émetteur (un auteur ou un récitant, un metteur en scène), qu’il se transmet et se reçoit, mais aussi qu’il se… commente. (Toutes ces conneries sur l’évolution à dormir debout pour en arriver là.) Pas d’art (ni de langage d’ailleurs) sans dialogue.

Le langage n’a pas été créé dans le but (façon de parler, pas de déterminisme ici) de donner des ordres, dire ce qui est, mais au contraire pour poser des questions et y répondre : « Quelle est cette pierre ? est-ce que tu l’échangerais contre cette plume ? » « Ma foi, vois-tu, étranger, c’est que cette pierre est précieuse, je l’ai échangé avec un émissaire du dieu Peta Houch-Snock ; en échange de ta fille en revanche, je dis pas non ! » « It’s a deal ! ». (Remarquez combien très tôt on maîtrisait l’art du point-virgule et le bilinguisme cool).

L’art, si pour moi ne « dit » rien (il est absurde de se demander ce qu’un « auteur » a voulu dire, en revanche il me semble plus juste de nous demander ce qu’une histoire, une « représentation » nous dit, nous raconte, à la fois sur nous-mêmes, les autres ou le monde) a cette fonction de nous faire parler, nous pousser à l’échange, nous questionner, nous opposer, nous étonner des « visions » étrangères à la nôtre, et au bout du compte nous force à adopter un point de vue sans cesse moins rigide et intolérant. L’imagination pousse au langage, le langage pousse à la confrontation des idées et des « visions », la confrontation pousse à l’imagination de solutions ou de visions étrangères, et « l’étrange(r) » devient ainsi familier. D’un monde obscur, étrange, craint, on a fait un nouvel espace, on se l’est approprié, et on compte bien venir y faire camper des amis (nos ouailles, parfois). Dans les cours d’école, on a tout compris, parce qu’on résume très bien tout ça, on y explique « qu’on finit moins con ». On entretient son « pré carré » ou on développe son « champ de visions », c’est au choix.

Toute cette démonstration abrutissante pour essayer d’expliquer (pas vainement j’espère) en quoi il me semble que tout partage de ces « visions » est bienvenue, nécessaire, pour tous, même si on ne fait jamais que lâcher des pistes que pour que ceux qui nous lisent, nous écoutent ou nous regardent, comprennent par eux-mêmes ce qu’ils ont « vu » ou trouvent des « angles » pour les exprimer à leur tour. Cela vaut autant pour les « critiques » ou « commentaires » exprimés sur des sites comme SC que dans des vlogs, car les deux ont la même finalité depuis l’avènement d’Internet rendant accessible et possible le partage massif de ces « visions » (et des « visions » exprimées pas forcément « instantanées » comme cela a été reproché, puisque tout ce qui est sur le Net a plus ou moins vocation à le rester sur la durée). À côté du regard critique « professionnel » (dont les usages cachent souvent en fait une manière tout aussi personnelle de « voir » un film), ce qui est parfois nommé « avis », « commentaires » voire « critiques » sur SensCritique ou tout autre site de ce type, c’est une richesse dont on devrait se féliciter plus que s’offusquer ou s’inquiéter. Que nous soyons ensuite maladroits, passablement intolérants avec les « visions » des uns ou des autres, importe finalement peu, car nous sommes tous là à faire la même chose, même avec un minimum d’effort : nous échangeons, nous rentrons plus ou moins en empathie avec des « étrangers » pour comprendre leur position (ne serait-ce que pour la caricaturer et pour balancer des ad hominem faussement aveugles), nous exprimons la nôtre de « vision », et tous ça participe malgré tout à une société intelligente qui fait l’effort de se construire un imaginaire commun, une culture commune, des clés de compréhension communes… C’est là où je ne rejoins pas du tout les deux auteurs de l’article. La vision académique, rigoureuse, que peuvent porter certains « commentaires » érudits, sera toujours importante, mais la possibilité qui nous est offerte depuis vingt ans de démultiplier les rencontres, nos paroles et le partage de nos « visions » de simples béotiens, c’est aussi une richesse dont on aurait tort de se passer. Il me semble que c’est un fait historique (les grands connaisseurs me corrigeront si nécessaire) : chercher à réduire les échanges, la communication, le dialogue n’a jamais été le signe d’une société bien portante. Au contraire, mieux les échanges se portent, mieux la société se porte, et la culture avec. Internet me fait l’effet d’un grand caravansérail où se rencontrerait le pire comme le meilleur des échanges du monde : pour qu’un plus grand nombre puisse accéder au « meilleur », il faut accepter aussi que transpire par les mêmes réseaux le « pire ». Sinon c’en serait à en perdre son latin (comprendre : on ferme la clé, on reste entre grands érudits, on ne partage plus, on n’échange plus, on ne se force plus à aller vers l’autre, et au bout du compte, on meurt avec nos certitudes, notre expertise, et on laisse derrière soi un grand désert).

Notes, collections, listes, sont aussi utiles dans cette optique d’échange. Ce ne sont que des outils, je ne pense pas que beaucoup les prennent autant au sérieux. Ils servent d’amorce en quelque sorte pour les échanges, les découvertes, les discussions, même si le plus souvent il faut l’avouer, ces échanges sont très limités. Mais rien que pour soi, ces outils permettent de mettre de l’ordre dans ce qu’on a vu : avoir une meilleure « vision » de ce qu’on a « vu ». Voyez l’idée ?…

Celui-dont-je-ne-sais-ni-écrire-ni-prononcer-le-nom-ou-le-pseudo n’est peut-être pas brillant, il est peut-être maladroit, inculte ou je ne sais quoi, mais il exprime une « vision », la sienne, et par la popularité de ses vlogs transmet, cultive, une passion, une pratique vieille comme l’art, comme la critique, comme le langage, comme la religion (ou le « mysticisme, le « cultuel »). C’est une vieille tradition nécessaire. Elle n’est sans doute pas parfaite, mais elle pousse, oui, oui, à l’intelligence de chacun, à la rencontre, à l’empathie, à la compréhension… Est-ce que d’un côté comme l’autre (vlogeur comme hum… « articuleurs » – je me qualifierais humblement pour ma part de « marmonneur ») vous n’avez pas l’impression d’avoir appris quelque chose de ces échanges, d’avoir… agrandi votre propre « champ de vision » ? d’avoir, après quelques empoignades et égarements, fait un pas vers l’autre, pour le comprendre ?… Comprendre « sa vision » ?

Je repars. Je m’étais toujours dit que ça ne sentait pas suffisamment le pâté sur YouTube. Voilà qui est réparé.

lien vers la réponse au « post » du youtubeur

Un grand merci à trineor pour ses efforts et sa compréhension, ainsi qu’un big up (?!) à l’algorithme de YouTube ayant mis ma réponse à la poubelle.

Je m’en vais tailler ma haie.


Cinéma en pâté d’articles

SUJETS, AVIS & DÉBATS


Autres articles cinéma :


De l’utilité des fous

Scénettes et dialogues

— C’est qui ce zouave au milieu de la piste ?
— C’est Lim.
— Et vous le laissez faire n’importe quoi là ? il pourrait se blesser.
— Oh, non ! il est solide.
— Et le ridicule, il s’en préoccupe pas ? Peut-être qu’il se pense brillant.
— Oh, si, il a tout à fait conscience d’être ridicule… 98 % du temps.
— Ben pourquoi il fait le guignol alors ?
— Pour les 2 % qu’il reste… Attends, il arrive…
—… Il est con.
— OUI JE SUIS CON ! C’est pour ça que je suis nécessaire !!!!!!!
— Putain, t’es grave toi.
— Vous n’avez aucune pitié pour lui, vous le laissez faire n’importe quoi… Enfin tant pis pour lui en même temps…
— Mais non, vraiment. Il est utile.
— Tu crois ça, toi.
— Oui.
— Tu peux m’expliquer ? Moi je lui envoie un bon coup de pied au cul, je ne veux pas en entendre parler des zouaves de ce genre.
— C’est quoi le dernier film que tu es allé voir ?
— Celui de Danny Boon.
— Aïe. Regarde-le encore. Au milieu de ce vacarme, de ces gesticulations ridicules, qu’est-ce qu’au fond, tu crois qu’il est en train de faire ?
— Je sais pas. Tu fais quoi là toi à rester dans le coin, tu le regardes vraiment ?
— Non, je ne le regarde pas. C’est qu’à force de tourner dans tous les sens, à marcher sur les mains, à faire n’importe quoi, quelque chose tombe parfois de ses poches…
— Quelque chose ?
— Des clés. Et c’est pas ses clés de bagnole.
— Ah… merde, c’est beau, tu deviens lyrique, mais je suis toujours pas convaincu. Moi il me casse les pieds, les oreilles, il me pompe l’air, et ça fait que dix minutes que je suis là. C’est quoi donc ces formidables clés, ces dernières clés que ta poule aux jeux d’or t’a lancées ?
— Regarde par toi-même et fais le tri. Il vient de pondre tout un trousseau de films qu’il va voir (ou pas) la première semaine de mars. Regarde ! C’est un receleur de première ! Y a pas que du bon, mais il n’est pas responsable de la qualité. Mais y a souvent de quoi faire…
— Hum. Y a aucun Danny Boon dans tout ça. Ça me dit rien, y a pas trop matière à taper le box-office. Ce type est à la fois snob et complètement détraqué. Un dégénéré même. Ça doit être ça qui te plaît.
— J’aime les clés au jeu d’or. Alors le reste, je laisse faire, c’est du vent. Il remue beaucoup mais il n’est pas méchant. Tiens, le v’là qui rapplique, fais-lui un sourire.
— Fais pas cette tête de trou de balle, l’étranger !!!!! C’est quoi ta dernière recommandation ?!!!!!!!!!
— Hein ?! S’il te plaît, tu me laisses tranquille ?…
— C’est koi ta dernière rec, mec !!!!!!!
— Parle moins fort, t’es gentil.
— C’est koi ta dernière rec, MEC !!!!
— Tu sais que tu es un peu insistant comme garçon ?
— C’est koi ta dernière rec, MEEECC !
— Tin tu crains.
— Attends, laisse-moi faire. Hé, Lim… ! Lim, regarde ici. Là ! Lim, c’est quoi le dernier documentaire que tu pourrais me conseiller ?
— …
— Énorme, tu l’as calmé direct !
— Laisse, laisse. Alors, Lim ?
— CHÉ PAS !
— Il va pas se mettre à pleurer au moins !
— Non, regarde. C’est sa manière d’échanger. Lim, Lim ? Si tu veux, j’ai des recommandations à te donner. Tiens, j’ai tout un jeu ici.
— Je rêve, toi aussi tu te trimbales avec un jeu de clés d’or dans la poche ?… Hé, mais fais gaffe, il est en train de partir avec !!!!
— Et maintenant, tu es tranquille.
— Ah ouais. Tu sais y faire.
— J’ai toujours sur moi aussi quelques tranches déjà coupées d’un bon pain de campagne.
— Ah, et c’est pourquoi ?
— Pour mieux y étaler ses pâtés.
— Moi je l’attacherais à un piquet, je lui filerais jamais à manger et j’attendrais qu’il crève. Il est pas humain ce “mec”.
— Mais non, regarde comme il est joyeux à sauter dans tous les sens !
— Tant qu’il reste au loin et qu’il vient pas foutre sa truffe dans mes affaires, il peut sauter comme il veut. Hé, comment tu vas faire pour rentrer sans tes clés ?
— Je vais rentrer avec les siennes. Regarde. Il y a bien assez de clés. L’une d’elle ouvrira forcément sur un trésor.
— Je crois que t’es dingue toi aussi. T’es même peut-être plus dingue que lui.
— C’est vrai. Aujourd’hui, tu sais ce que je me suis appliqué à faire ?
— Non.
— J’ai créé tout un jeu de clés… ouvrant sur le box-office de la semaine.
— Ah ouais ! mais c’est cool tu me files le lien !

(Quand personne n’écrit de jolies histoires sur vous. Écrivez-les vous-mêmes.)

La jeunesse se fout du cinéma

Je me baladais un jour rue de (feu) la Cinémathèque française, et je m’étonnais de n’y voir que des passants aux tempes grisonnantes. Je croyais d’abord que l’obscurité du lieu altérait ma déficiente perspicacité, mais quand la lumière revint dans la rue, je fis un petit tour sur moi-même, scrutai à droite et à gauche, pour ne voir, qu’effectivement, cette rue n’était fréquentée que par des vieux !

Étant plutôt du genre sceptique, la possibilité que les jeunes ne s’intéressent pas au cinéma, je veux bien y croire, mais il me faudra bien plus qu’une simple impression glanée un soir triste dans une rue il faut bien l’avouer déjà bien déserte. Je m’inscris donc sur un site de la rue critique, c’est un boulevard, une avenue, tout ou presque y passe, y circule, et c’est le lieu dit-on où se projettent à nos pieds endormis les dernières bobines à la mode… Il suffirait alors de se pencher pour les cueillir. Un mythe sans doute, et ce qui expliquerait pourquoi le vieux préfère toujours se perdre dans sa ruelle obscure de la Cinémathèque où on préfère cueillir les curiosités en levant les yeux.

Et là, que vois-je ? Des jeunes, partout ! Là, et encore ici, et un peu plus loin ! Du jeune partout, de la chair fraîche ! De la barbe duveteuse, des voix fluettes ou criardes qui semblent tout droit sorties de la puberté ! Des vieux aussi, des professeurs de collège pour la plupart, me dit-on ; des go-between, me dis-je. Mais surtout, surtout… du jeune, de partout.

J’en arrête un, 87 boulevard critique, je lui demande si un film de Capra le tenterait bien, un peu plus loin, rue (feu) de la Cinémathèque française. « Vous vous trompez de sens, mon vieux ! » qu’il me dit. « Et pourquoi donc ? » « De ce côté-ci, vous êtes côté bouche. Prenez un passage pour vous rendre de l’autre côté : côté oreille. » Je reste perplexe, mais je fais ce qu’il me conseille et me retrouve de l’autre côté du boulevard. « Suis-je du côté oreille ? que je demande à une jeunette toute maigrelette en casquette et socquettes d’écolière. » « J’ai déjà répondu à trois sondages aujourd’hui ! » Elle claque ses chaussures l’une contre l’autre et disparaît. Bon, bon, bon, étrange monde que ce boulevard critique.

Je passe devant un bâtiment avec écrit dessus en lettres scintillantes façon Broadway « École de cinéma pour jeunes filles ». Un groupe s’approche de moi, l’air pas tout à fait amical, mocassins aux pieds, jupette et mitraillettes à chaque main. Une d’elles me met en joue : « Tu as trois secondes pour dire de laquelle d’entre nous est la plus jolie. Si ton top ne nous convient pas ou si tu ne likes pas notre activité, ne la publies pas sur ton mur, ou ne la relaies pas en un tweet, on te fait la peau ! Compris ? À toi, ton top ! »

Trou noir. Je me réveille deux jours plus tard dans la chambre d’un hôpital critique. L’infirmière qui arbore sur sa blouse toutes sortes de badges ridicules me dit que j’y ai échappé belle, me dit gentiment que ces « choses-là » ne sont plus de mon âge, et me conseille à l’avenir de rester dans les rues transversales de la capitale. Au bout de quelques jours, alors qu’on me remet sur pied en m’infligeant cruellement trois fois de suite La vie est belle de Roberto Benigni en m’expliquant que dans ma condition, seuls les vieux films pouvaient me requinquer, j’ose retenter ma chance avec un médecin qui semble avoir déjà un peu de bouteille, et je profite qu’il inspecte mon top 10 remis à jour pour la quatrième fois depuis sa dernière visite pour lui demander : « Dites, avez-vous déjà mis les pieds rue (feu) de la Cinémathèque française ? ». Son œil s’illumine, je recommence à avoir de l’espoir, et il me répond : « J’y vais tous les jours ! C’est une de mes rues préférées. Je fais souvent des détours pour pouvoir l’emprunter, et cela dans les deux sens ! » J’en pleure tellement c’est beau, mais là ma joie retombe quand je lui demande : « Ne serait-il pas possible, pour ma santé mentale, d’arrêter de me projeter cet infâme film italien ? » Ne perdant pas son sourire, je comprends qu’il ne fait que feindre, et me répond que le film est régulièrement montré aux gens « de mon espèce » pour les empêcher de faire des bêtises, et que la méthode avait fait ses preuves. « Mais dans quel état suis-je ? » « Dans un état… critique ! Vous ne participez pas aux sondages, vous refusez d’apprécier les critiques, vous oubliez de vous rappeler au bon souvenir de vos contacts, vous ne saluez jamais personne, vous ne mettez jamais en envie les films que l’on vous suggère, vous confondez allègrement la bouche à l’oreille et ne savez pas rester à votre place… » Et là, le coup de grâce : « Vous n’êtes pas un vrai cinéphile ! »

« Pardon ! »

« Les chiffres sont là, me dit-il. La moyenne des années de sorties de vos films vus est au plus bas. Sans vouloir vous faire peur, je crois que vous êtes un peu snob et bien trop éloigné des réalités. » Je ne sais quoi répondre, je dois devenir fou.

Le lendemain, on me transfère dans une salle « Cinexpérience B54 : projection pour vieux séniles ». L’ambiance est plutôt apaisante, deux rangées de lits séparées par une « rue » Langlois. En m’installant, l’infirmière me dit : « Bienvenue à Bois d’Arcy. On vous projettera les films que vous avez connus dans votre enfance. » S’ils ne sont pas italiens, tout me va, ai-je envie de lui répondre, mais je m’abstiens. Et en effet, pendant une semaine, on me sert à moi et à mes camarades alités une sorte de soupe composite de « vues » du cinéma primitif. Jamais le même film, mais aucune continuité narrative, comme si les bobines étaient projetées au hasard lors d’une séance sans fin. Je me familiarise avec les autres patients, et à ma grande surprise, je comprends vite que les plus atteints ne sont pas comme on pourrait le penser les plus vieux. Un d’eux attire plus particulièrement mon attention. Il me dit s’appeler TheBadBreaker, être en convalescence depuis plus d’un an depuis sa chute quasi mortelle après le visionnage d’un film intitulé « Happy End ». C’est du moins ce qu’il prétend, car chaque fois qu’il vient à évoquer ce titre, il est pris tout à coup de convulsion et semble en proie à une terrible culpabilité ; il claque alors des dents, et entre ses lèvres je finis par comprendre quelque chose comme : « Non, ce n’est pas ça, je sais que c’est Memento que j’ai vu, je vous le promets, je ne le ferai plus ! Plus jamais ! Laissez-moi revenir ! ». Un jour où il semble aller mieux, je tente une nouvelle fois LA grande question que je pose depuis que je suis dans la capitale : « Es-tu déjà allé rue (feu) de la Cinémathèque française ? » Je ne m’attendais pas à une réaction aussi épouvantée, car ne le voilà-t-il pas qui gesticule dans tous les sens et se met à transpirer tout en criant : « Non, ce n’est pas moi, ce n’est pas moi qui y ai mis le feu ! ».

Mon examen de sortie, je l’ai passé hier. J’ai trafiqué mon top 10, dénoté plusieurs centaines de vieux films, répondus à des sondages ridicules, j’ai menti sur l’intérêt que je portais sur la filmographie d’une actrice nommée Felicity Jones (ou quelque chose d’approchant), j’ai complimenté l’équipe médicale pour la sélection de films italiens qu’on m’avait projetés à ma sortie de la cinexpérience, j’ai même ajouté le médecin et quatre autres membres de l’équipe à mes contacts en promettant de les suivre, j’ai feedbacké en dénonçant les écarts paranoïaques du patient TheBadBreaker, j’ai ajouté en envie les derniers films partenaires du boulevard critique, j’ai promis de participer à toutes les activités proposées… bref, j’ai menti sur toute la ligne et me voilà maintenant libre. Vieux, mais libre.

Mais comme j’ai décidé aussi de me venger. Je serai maintenant aussi con. Et je dénoncerai à la police critique tous les vieux films délaissés par la jeunesse des grands boulevards. Bientôt, d’un côté comme de l’autre, nos pieds ne pourront plus avancer sans se prendre dans ce que certains prendront d’abord pour des prospectus sans saveur, mais que d’autres peut-être finiront par lire. La jeunesse se cambre mais a refusé de lire, refusé de voir. Il est temps de ranimer en elle le feu de la passion. Cesse de regarder tes pieds, jeunesse, lève la tête, et contemple le chemin déjà parcouru par d’autres. La Cinémathèque te tend les bras. Projette-toi-z’y (va !).




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Les culs qui parlent

Autres scénettes dans :

Cahiers garnis et Théâtre

 

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… (…) Hhih !!!!…… heuh !!!!… rrrrrhiiiih !… (…) Hhuh !!!!…… houh-houh !!!!… rrrrrhoh !… ah, ah !… (…)

— Venez voir les gars ! il se passe un truc ici ?!! Dépêchez-vous !

Tout le monde arrive.

— Qu’est-ce que c’est que cet attroupement ? il se passe quoi ?!…

— Là, regarde, le type est un train de pondre quelque chose d’extraordinaire… On ne sait pas encore ce que c’est, mais ça promet d’être énorme !

Au milieu de la foule, un homme est accroupi depuis déjà plusieurs heures et pousse d’étranges grognements, parfois de douleur, parfois de contentement. Tout le monde le regarde avec des yeux ahuris.

— Hhwaoh !!!!…… hwaouh !!!!… rrrrrhagh !… ah, ah !

— Mais qu’est-ce qu’il fait ? c’est spectaculaire en tout cas !

— Oui ! Et pourquoi il a le fute sur les chevilles et les fesses à l’air ?

— Je sais pas, c’est original, et en même temps, ça me rappelle vaguement quelque chose…

— C’est presque la définition d’une œuvre d’art réussie que tu nous fais là.

— Sans doute.

— Rodin, Rodin, c’est le Penseur ! Regardez ! la même posture !

— C’est Rodin, les gars, venez voir ! Rodin !

On s’attroupe un peu plus autour du “Penseur” qui ne manque pas, lui, de penser à voix de plus en plus haute.

— HHUGHH ! ARGGGH !… HIIIIIIH-HI… ! OH-OH-HO !… FFFFFFH-FFFFH-FFFFH !… Hiiiiiiii-hi !

— Extraordinaire !

— En même temps, je sais pas, ça me dit vraiment quelque chose cette histoire..

— Regardez, il fait une pause ! Demandons-lui ce qu’il fait !

— Hé, hé… hum, l’artiste ! Qu’est-ce que tu es en train de faire ?

(Long pâté sur la colline sur les mille et une manières de chier sans trop se salir le derche.)

— Fabuleux !

— M’oui, je sais pas, ça me dit vraiment quelque chose, mais je sais plus où j’ai entendu ça…

— Regardez, il reprend !

— Ça semble pas facile son histoire. Il y en est toujours rien sorti…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… ouille-ouille-ouille…

— Oh, mais regardez ! un autre est en train de se défroquer !

— Vous croyez qu’il va faire la même chose ?

— Oh mais oui, écoutez-le ! Voilà qu’il commence !

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

Tout le monde quitte le premier hurluberlu et s’attroupe autour du second.

— Splendide !

— Incroyable !

— Bof… Je pourrais en faire autant…

— Ah, mais n’importe quoi ! alors vas-y, enlève ton futal !

— C’est pas le tout de se foutre à poil, le tout c’est de le faire honnêtement !

— Parce que tu crois que l’autre gars y met tout son cœur ?! Voilà des heures qu’il essaie de nous chier quelque chose et qu’on comprend toujours rien à l’affaire !

— Tu sais même pas de quoi tu parles !

— Mais si regarde-le ! Et regarde celui-là ! Lui au moins, je sens qu’il va y venir à bout plus vite !

— À bout de quoi ?!

— Ah !… c’est toute la question !

— Mais pas du tout, c’est l’intention qui compte, vous n’y êtes pas !

Un troisième un peu plus loin baisse à son tour son pantalon et se positionne en émettant quelques grognements pour attirer la foule.

— C’est Lim, laissez tomber.

— Attends, je veux voir quand même !

— Mais non, je te dis, regarde plutôt celui-là, c’est un chieur authentique, je te le garantis. Dans dix minutes, on aura tout compris et on saura où il voulait en venir.

— Et par la même occasion, ce que l’autre voulait aussi dire, sans doute.

— Oui, et le Penseur de Rodin !

— Et la Joconde !

— Oui, le mystère du sourire de la Joconde enfin dévoilé !

— En attendant j’y vois plutôt une grimace…

— Rien ne se fait sans douleur.

— Patience ! ça va venir !

Tout le monde en cœur : Alors ? ça vient ?

Le premier et le second hurluberlu, de concert : Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Incroyable ! à deux, c’est presque plus immersif !

— Moi j’y crois toujours pas. Rien ne sortira jamais rien de leur derche.

— Ta gueule, le sceptique !

L’un sort son portable, les autres l’interrogent :

— On en parle au 20h ?

— Au quoi ?… Non, c’est en direct sur Periscope, trois nouvelles chaînes Youtube viennent de se créer sur le sujet…

— On est en direct sur Twitter ?!

— T’es con, ça veut rien dire ça… Regarde plutôt duquel des deux nous pondra quelque chose !

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!……

— Hhuh !!!!……

— Ah !

— Ah !

— Alors, ça vient, merde !

— Là, là, regardez !!!!! Non, c’est pas possible !

— Quoi ?

— Un autre s’y est mis !

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… — Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !… — Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Hhuh !!!!…… heuh !!!!… rrrrrheh !…

— Mais tout le monde s’y met !

— C’est ça l’astuce !

— C’est de l’art !

— Un meme rampant qui nous prend aux tripes !

— Tel un rire communicatif !

—… ou un bâillement…

— LA FERME !

— Là, là, là !

— Quoi ?!!

— Celui-ci a fini !

— Non, déjà ?! Je ne peux pas le croire ! Allons voir les gars !… Qu’est-ce que tu fais, remonte ton jean !!!

— Oh, pardon.

— Dépêche-toi, on va rien voir !

— C’est rien, ne vous emballez pas, le type a juste chié une petite crotte…

— Oh. Ridicule.

— Oui, totalement. Attendons de voir ce que chient les autres.

— Ici ! J’ai fini ! Là, là ! Ohé !

— Allons voir !

— Je le connais, il est sûr ! Lui, il nous en aura chié une belle !

Un temps, tout le monde baisse la tête en silence vers l’étron tombé aux pieds d’un type fier comme Hercule, une main sur la hanche, l’autre levée au ciel en signe de victoire.

— INCROYABLE !

— FAN—TAS-TIQUE !

— J’en crois pas mes yeux !…

— Quoi ! quoi ! laissez-nous passer… Pardon, pardon !… Oh !… Je rêve.

— Elle est magnifique.

— Et mignonne avec ça. Elle tiendrait presque au creux de ma main.

— On dirait qu’elle n’est pas tombée sur le sol, mais qu’elle y a presque été déposée…

— Par la main de…

— Non, n’exagère pas… s’il te plaît.

— Pardon, pardon. C’est que… elle est vraiment très belle.

— Argh — Argh ! AH !

— C’était quoi ?

— Un autre ?!

— Oui !

— Allons voir, vite !

— Attends, attends, je peux plus avancer… Attends !

— Qu’est-ce qu’il t’arrive, t’as un problème ?

— J’ai… j’ai un truc…

— Quoi ? Quoi ?! Merde, explique-toi !

— J’ai… j’ai… j’ai…

— “Jéjéjé”… Détends-toi ! Qu’est-ce que tu as ?

— Je crois que j’ai envie de chier.

— Ah, non ! Pas maintenant ! T’abuses !

— Y aurait pas des toilettes dans le coin, je vais pas pouvoir me retenir…

— Ah non ! Non, non, non !… Ah voilà, c’est trop tard, maintenant… Et regarde, un autre vient de venir de déféquer, tu viens ?

— Mais je peux pas je te dis ! J’ai envie de chier ! Trouve-moi plutôt un endroit où je pourrais aller discrètement…

Il jette brièvement un coup d’œil à droite et à gauche.

— Oh, mais tu n’as qu’à faire là !

— T’y penses pas ! C’est indécent !

— Oh, ça va, c’est la nature…

— Oui, ben excuse-moi, mais j’ai besoin d’un peu d’intimité pour faire ça.

— Qu’est-ce que ça change, tout le monde a déjà les fesses à l’air, on y verra que du feu.

— Non ! Non ! C’est l’intention qui compte. Moi je sais que je fais réellement caca, je suis pas en spectacle en train d’inventer je ne sais quel prétexte pour qu’on me regarde…

— Tu te poses trop de questions, tu as envie ou pas ?

— OUI !

— Alors vas-y ! Je te couvre…

L’autre se soulage, discrètement, puis remonte son fute, l’air de rien.

— T’as fini ? Je te demande pas si tu t’es torché…

— Non, demande pas.

— Très bien, on peut continuer ?

— Oui, oui, je me sens mieux.

— Tiens, là, en voilà un autre qui est en train de finir !

Ils s’approchent, mais manifestement, c’était une fausse alerte. Puis ils entendent crier dans leur dos :

— Ici, vite, venez voir, c’est extraordinaire !

Tout le monde s’approche. Un étron magnifique repose sur le sol. Un étron trop honnête pour être vrai, trop beau pour être celui d’un homme.

— C’est merveilleux.

— Chut ! taisez-vous.

Tous chuchotent comme étourdis par le miracle.

— Qui a bien pu la faire ?

Un temps. Chacun réfléchit dans son coin. Puis tous les regards semblent se tourner d’un seul mouvement vers le ciel.

— Non…

— Vous… vous croyez réellement que…

— Je ne crois rien. Je constate.

— Voyons, mais qu’est-ce qu’il se passe ? Pourquoi vous êtes agglutinés ici ?

— Regardez par vous-mêmes.

— Heu… quoi ? je vois pas.

— (Dis, c’est pas la tienne, celle-là ?… — Si, si)

— Regardez autour de vous : personne.

— C’est vrai. Nous avons tous notre pantalon.

— C’est un miracle !!! L’œuvre suprême !

— La preuve !

— Irré-fute-able !

— M’enfin, c’est une blague !

— Vos gueules, les sceptiques.

Peut-être parle-t-on trop.


Autres scénettes dans

Les Cahiers garnis et Théâtre

La raison d’État est toujours…

Les capitales

Violences de la société

Quand une population à Beaumont-sur-Oise suspecte une bavure après la mort d’un des leurs interpellé par la gendarmerie, la raison voudrait qu’on se dise que, même si les interrogations sont légitimes, il n’y a aucune raison de penser qu’un légiste ait mal fait son travail. Dans tous les cas, la prudence est de mise, et si contre-expertise il y a, la raison voudrait qu’avant de se prononcer, on fasse preuve de retenue et de doute.

Mais quand, cette fois, un tireur massacre plusieurs personnes à Munich, malgré la prudence affichée, raisonnée, de la police locale et de la chancelière, le Président Hollande parle immédiatement « d’attaque terroriste », on pourrait être en droit de demander d’un chef d’État autant de prudence qu’on pourrait le faire à l’encontre des proches d’Adama Traoré.

Au lieu de ça, le Président Hollande s’engouffre sans honte dans un discours opportuniste qu’on pourrait taxer de naïveté s’il n’était pas un habitué de ce type de déclarations provocatrices. Déjà pour lui, après le massacre de Nice, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait là d’un « acte terroriste » (« le caractère terroriste ne peut être nié »).

Comme le disent les enfants, c’est celui qui le dit qui l’est.

C’est celui qui parle de « terreur » qui entretient la terreur. Le terroriste, c’est aussi celui qui instrumentalise et attise la peur à des fins calculées et personnelles.

Ces déclarations stupides et dangereuses pourraient être prises pour de la maladresse si tout n’était préparé et pensé à l’avance. Loin d’être en guerre, les États doivent non seulement faire face à des faits divers plutôt sordides, mais en plus doivent se laisser manipuler par certains opportunistes, manipulateurs, lâches qui en sont à leur tête. Du moins en France.

Inutile de voter pour le Front National, il est déjà au pouvoir. Il y a peut-être même pire qu’un monstre. Un monstre se présentant avec la face bonhomme d’un petit homme joufflu et à la voix tremblotante. Parce qu’aux jeux des apparences, il passera rarement pour ce monstre craint.

Cet homme-là est un escroc pour avoir déjà menti à ceux ayant voté pour lui sur ce qu’il ferait s’il serait élu, mais en plus, nous avons affaire ici à un traître.

Les politiciens depuis quelques années se vantent d’avoir fait de la communication un élément essentiel de la politique. La communication est donc une arme.

Et quand on utilise cette arme contre son propre pays, contre les intérêts particuliers de la nation et de sa population, on se rend coupable de haute trahison.

Ce Président est un traître.

Un terroriste.

Il n’y a peut-être pas de raison à suspecter une bavure après le décès d’un jeune homme après son interpellation par les forces chargées de faire respecter l’ordre. Mais vivre dans la terreur, la suspicion permanente à l’égard d’un pouvoir qui montre chaque jour sa volonté de tromper et de trahir les siens, peut légitimer beaucoup de suspicions, et une certaine défiance menant parfois à des violences.

Le traître aurait alors le beau rôle en cherchant à apaiser une situation qu’il participe, en premier chef, à tendre et à envenimer.

La raison d’État (de terreur) est toujours la plus forte. Mais attention aux traîtres qui jouent avec le feu. On manipule, et puis arrive un moment où on se rend compte qu’on ne contrôle rien.

État de terreur

Les capitales

Violences de la société

État d’urgence prolongé. Autant dire qu’on organise la terreur. Vive le populisme. Il faudrait peut-être comprendre qu’on n’empêche pas (plus) un malade d’agir quand il l’a décidé. Les flics interviennent avant, après enquête, ou après, en intervention. Aucun flic au monde posté comme un piquet et faisant de la surveillance passive ne pourrait déjouer un attentat.

L’urgence est ailleurs. Il faut d’abord virer les flics, l’armée et les vigiles, des rues, des entrées et sorties des bâtiments. Un surveillant sera la première victime d’une attaque. Un piquet avec marqué “Police” ou “Sécurité”, ce n’est pas un bâton magique censé pouvoir hypnotiser un assaillant. Le tout sécuritaire, c’est la terreur. Parfaitement inefficace en termes de sécurité pour un déploiement de moyens humains et financiers hors norme. Seulement, c’est visible, ça rassure la vieille dame et l’imbécile qui se croient en état de siège permanent. Contre la terreur, la peur, on doit réagir rationnellement et ne pas entretenir au contraire cette terreur. « Vous avez raison d’avoir peur ! » L’urgence, la terreur, ne rassure pas, parce que la population n’a ni besoin d’être protégée ni d’être rassurée. Seulement raisonnée.

On n’arrête donc pas un terroriste qui a décidé d’agir et qui rejoint son « terrain d’action ». C’est trop tard. Il aurait fallu combien de vigiles au Bataclan pour stopper trois terroristes ? Il aurait fallu combien de policiers pour protéger l’entrée de Charlie Hebdo ? Il aurait fallu combien de barrières et combien de flics pour stopper un camion ? Il aurait fallu combien de policiers en civil dans chaque wagon pour éviter des tueries dans des trains ? Foutez des portiques, des fouilles, à l’entrée des aéroports, des bâtiments ou des fans zones, et le terroriste ira agir dans la rue. Foutez des barrières pour rendre impossible l’accès à des voitures, et le terroriste ira prendre un 20 tonnes.

Ces mesures sont non seulement inefficaces, mais ne font qu’aggraver un peu plus les tensions tout en donnant du crédit, et de la publicité, face aux misérables qui décident d’agir. Un terroriste veut instaurer la terreur : bravo, il l’a, grâce à toute cette agitation organiser pour le pouvoir sécuritaire. Un terroriste veut dresser des pans d’une population contre une autre : bravo, c’est ce qu’on laisse faire et ce qu’on provoque en « menant une guerre ». Un terroriste agit parce qu’il ne peut pas faire la guerre contre un ennemi : bravo, on tombe dans le piège, et on lui dit qu’un pays entier est en guerre (contre qui, on ne sait pas, mais on a la rage, et on va tout faire péter, c’est-à-dire nous).

Qu’est-ce qu’un terroriste ? Un individu qui s’est laissé perdre, seul, ou embobiner par des agitateurs, des gourous. Tous ces individus sont d’anciens détenus, des condamnés, des misérables. Ce qui pousse un individu à agir, ce n’est pas une idéologie, c’est la misère dans laquelle il se trouve. La misère sociale d’abord, puis la misère carcérale et la misère psychiatrique. Nos prisons sont les pires d’Europe. Pourquoi ? Parce qu’on y rencontre des djihadistes ? Non. Parce qu’elles sont vétustes et surpeuplées. Au lieu de balancer des bombes à droite et à gauche, au lieu de foutre un flic à chaque coin de rue, les moyens, c’est là qu’il faut les mettre. Éducation, réinsertion, prisons, assistances sociales et psychologiques… Une société qui organise la misère, l’entretient, la fructifie récolte ce qu’elle sème. Au bout du bout, un délinquant se voit proposé quoi comme alternative ? Tu sors le bâton, et celui qui ne se voit offrir plus aucune alternative sort la bombe. Ce n’est pas qu’il aura raison, mais il sera, ainsi traité, toujours le plus fort. À la société de voir s’il apparaît toujours pertinent de brandir le bâton…

Ne confondons pas « état d’urgence » et « état de terreur ». L’état de terreur, c’est ce que nous vivons, et elle profite à ceux qui l’organisent. L’état d’urgence, elle est contre la misère, et on se complaît à ne pas vouloir la voir, parce que c’est une guerre sale, une guerre de l’ombre, et une guerre qui ne se fait pas à coups de déclarations et de communication.

Marre.

L’imposture de la posture, ou les facilités rhétoriques des guerres auto-immunes

Les capitales

Violences de la société

« faire bloc » « faire la guerre au terrorisme » « rehausser le niveau de sécurité » « l’état d’urgence » « c’est la France qui est touchée, la liberté »

Faire bloc, c’est se faire grossier contre un ennemi invisible, le plus souvent intérieur, qu’on se complaît à modeler symboliquement pour lui donner une consistance identifiable, comme la nécessité de nommer un mal insaisissable tout en se rassurant de la savoir à l’extérieur du « bloc » identitaire. On cherche donc à se prémunir d’un intrus fantomatique qui n’existe qu’à travers notre volonté de le voir prendre corps. Quand des événements graves se produisent alors, leur gravité en est « grossie » par la nécessité d’identifier une menace unique ou la volonté de lier différents événements tragiques à une cause commune et immédiatement identifiable. On attend alors la confirmation qu’une attaque soit formellement identifiée comme « terroriste » comme si cette marque et la possibilité de la réunir à un même mal suffisaient à elle seule d’en faire un événement encore plus tragique et exceptionnel. Alors qu’à raison, il est toujours question d’événements pluriels sans rapport les uns avec les autres. Dans la logique, à la fois des criminels mais aussi des commentateurs, la facilité à relier des agissements criminels à une idéologie, une cause unique, est surtout un prétexte à opposer des « blocs » qui ne sont que des mirages.

Les discours biaisés qui opposent alors ces différents « blocs » ne seraient pas aussi tragiques s’ils ne s’alimentaient pas l’un et l’autre. Que des individus pour x raison décident de tomber dans cette facilité pour légitimer leurs crimes, c’est l’affaire d’un petit nombre, et nul n’ira remettre en cause leur responsabilité dans les crimes perpétrés ; en revanche, il est plus regrettable que des responsables politiques utilisent ce discours de haine, de rhétorique populiste pour s’offrir des petits bénéfices personnels en totale contradiction avec l’intérêt général qu’ils disent pourtant défendre.

En réalité, on ne peut réagir plus mal qu’en cherchant ainsi à identifier « grossièrement » des événements, à « faire bloc », à chercher à mener « une guerre contre ». C’est non seulement perde la « guerre » de la communication, mais c’est aussi offrir un but, un point de chute, à tous ceux qui pourraient se sentir visés, ostracisés, expulsés, méprisés suite à cette volonté de certains opportunistes et démagogues de « faire corps ». On ne fait corps que « contre », que face à un ennemi identifiable. Et quand cet ennemi est mal défini ou pluriel, on grossit le trait pour donner « corps » à cet ennemi. Si l’ennemi n’existe pas, il faut l’inventer. Autant donner à son bourreau la hache qui vous tranchera la tête.

Parler de « guerre contre le terrorisme » ne fait que donner « corps » à un monstre craint, mais en réalité invisible, et pour cause. Il n’y a de « terrorisme » que dans un régime de terreur. Et ce régime est tout autant sinon plus maintenu à travers la volonté d’opportunistes, d’agitateurs et de populistes d’identifier grossièrement des menaces à travers d’une cause ou une idéologie unique, parfaitement identifiable. Un gourou sanguinaire se ferait appeler le fils de Dieu qu’on tomberait dans le piège en le nommant ainsi.

Si guerre il y a, elle est sémantique et logique. Il est facile de plaire, d’adhérer aux passions communes ou de se formaliser à la bienséance, à la répétition des memes sécuritaires, d’appel à l’action. On a toujours le beau rôle. Il est plus dur de se taire ou de s’appliquer à adopter un discours modéré ou de reconnaître la difficulté de se mesurer à des situations dont on aurait tort de nier la complexité.

Une guerre ne se gagne pas, elle ne s’alimente que de haine et de bêtise. Les opportunistes ont tout intérêt à identifier et à définir grossièrement les choses, car les guerres profitent toujours à ceux qui la nomment et la souhaitent sans la faire. Ces opportunistes voudraient faire croire que « l’assaillant », le « terroriste », est un barbare de l’extérieur contre qui il serait urgent de se prémunir. État d’urgence et état de terreur, c’est la même chose. Tout comme les perquisitions sans bases légales, facilitées par un « état de terreur » permanent, sont des « rafles ». C’est une imposture de la posture qui profite à ceux qui la décrètent et la recherchent. La guerre, la terreur, l’urgence ? Une macabre agitation plutôt. Parce que s’il n’y a pas de guerre, c’est une agitation qui crée ses morts.

L’Empire romain a commencé son déclin en offrant une part importante aux étrangers dans leur société que ce soit localement dans les colonies (voire aux étrangers originaires des régions « barbares »), mais aussi au sein même de Rome. Pourtant, les Romains n’ont jamais cessé d’opposer à cette tolérance (qui était probablement aussi pour beaucoup dans la capacité des Romains à faire accepter leur suprématie dans tout l’empire) une logique sémantique de l’exclusion et de l’a priori. Identifier ainsi certains peuples comme des « barbares » tout en leur laissant une grande part dans la vie de l’empire, c’était alimenter un monstre que l’on voulait voir prendre consistance à l’extérieur du « bloc » commun quand en l’identifiant ainsi ils ne faisaient que le faire grandir à l’intérieur. Identifier son ennemi, déjà, c’était lui donner « corps » et amorcer son propre déclin.

Bloc contre bloc.

On ne gagne jamais contre un mur. Surtout quand on participe très largement à le bâtir et qu’il ne fait que réfléchir la haine qu’on lui porte. On ne hait que des totems et des idéologies contraires (la rhétorique grossière du « si je vilipende ceux qui font la guerre contre la liberté, c’est donc que je me bats moi-même pour cette liberté » qu’il faut opposer à la même rhétorique grossière mais tout aussi efficace du « si je dis qu’il faut anéantir les infidèles, c’est donc qu’on ne peut questionner ma Foi et que Dieu est de mon côté »).

Faire la guerre au terrorisme pour instituer un état permanent de terreur pour satisfaire des intérêts politiques personnels, dans une logique de basse communication, comme on fait la guerre aux « barbares », c’est déjà accepter et œuvrer pour la défaite du « bloc » dont on se prétend être le garant, le défenseur.

On ne perd pas de guerre quand on refuse de la nommer comme on refuse de s’établir sur un terrain défavorable choisi par l’ennemi, quand on se refuse de se laisser aller aux facilités des « blocs » identitaires ou de l’imposture de la posture. La terreur, c’est la guerre des pauvres d’esprit, des individus grossiers, des manipulateurs et des opportunistes. La guerre est leur arme pour se défendre de leur médiocrité et de leurs fautes. En la nommant, en l’appelant de leurs vœux, ils la déclarent et laissent d’autres en être les victimes. Plutôt être grand dans un champ de ruine qu’un petit dans un monde encore debout. Il est bien dommage qu’on se perde ainsi à nommer aussi bêtement des monstres sujets à nous faire peur.

Événements pluriels qu’on transforme en « guerre ».

De la même manière qu’une guérilla n’est pas une guerre, un assaut (ou une attaque, un assassinat) n’est pas une guerre. Quand bien même ces assauts seraient multiples, leur nombre n’en ferait pas une guerre. Le singulier aide à laisser penser à un mal, une cause, un ennemi à la fois commun et unique. Une guerre se pratique entre deux entités équivalentes. Si le « monde » est en guerre contre le terrorisme, c’est donc que ces terroristes auraient légitimité à se prévaloir d’un monde équivalent, d’un « bloc » commun. On dit « diviser pour mieux régner ». Certains règnent manifestement très mal, profitant des petits bénéfices de communication à court terme, mais niant tout intérêt commun. Ceux-là mêmes qui ont une logique de « blocs » sont les premiers qui en font douter de la cohérence. Il n’y a ni « bloc », ni guerre, ni « terrorisme » (sinon intérieure). Il n’y a que des opportunistes et des manipulateurs (souvent les deux en même temps).

C’est vrai après tout, faisons « front » et bientôt nous nous sentirons petits en creusant nos tranchées et en y cherchant ceux, devenus grands par leurs discours, qui s’étaient tant agités pour nous y plonger.

Construisons donc des blocs, des totems, des murs, pour mieux nous y taper la tête. Continuons de voir une terreur de l’autre et de l’ailleurs quand c’est bien plus une terreur de nous-mêmes et de l’intérieur dont il est question.

Les fous sont tout autant ceux qui se rendent coupables de crimes ignobles que ceux qui donnent du crédit à leur folie en y voyant des actes d’un même légitime ennemi.

Il n’y a de guerres que celles des fous qui nous y mènent.

Les footeux font leur tapin, Jacques Vendroux aussi

L’Euro de foot commence et c’est déjà l’overdose. Je ne peux pas brancher cinq minutes France Info sans qu’il soit question de foot. Pire, impossible d’échapper à Jacques Vendroux, la plaie des commentateurs sportifs, directeurs des sports, officier de la légion d’honneur, ami des grands sportifs, et qui doit résumer à lui seul la médiocrité et le manque de professionnalisme des journalistes sportifs dans ce pays. Il s’était déjà largement exprimé sur les années de France Info concernant les mésaventures injustes (sic) de son grand ami Platini, et voilà qu’il s’impose à longueur de temps, comme invité, ou spécialiste, ami des stars, grand gourou, on ne sait pas très bien, sur les antennes de la radio. J’ai beau chercher, je crois n’avoir jamais entendu cet homme dire quelque chose de fondée. Dernière connerie, qui reflète là encore assez bien la vision du bonhomme et plus généralement le niveau des journalistes sportifs : pour être commentateur de match de foot, il faut une voix. Autrement dit, l’emballage, c’est ce qu’il y a de plus important. On soigne ça, le reste suivra. On comprend mieux pourquoi, la rigueur journalistique, l’angle, la vérification des sources, l’objectivité, tout ça, ça passe en permanence à la trappe. Le plus drôle, ou le plus agaçant, c’est qu’en plus de confondre professionnalisme et camaraderie, le bonhomme ne cesse de prendre les auditeurs pour des cons. Aussi, apprend-on quelques termes de journaleux du sérail qu’il a bon cœur, à nous simples tocards, de nous expliquer : un blanc, à la radio, c’est quand plus personne ne parle, ou un écran de contrôle dans la tribune de presse, on appelle ça… un écran de contrôle. Tout est toujours évident, formidable, et très bien expliqué avec Jacques Vendroux. Il rayonne, il est sympathique, il nous expliquerait même comment on fait les bébés avec le plus grand sérieux du monde, dit même pouvoir nous expliquer les tactiques mises en place par les équipes même s’il ne le fait jamais, et au moins, pour ça, je crois qu’il aurait raison de se taire, non pas que je doute de ses capacités (quoi que), mais parce que dans un match, ce n’est pas le rôle du commentateur. Le commentateur, il commente ce qu’il voit et il ferme sa gueule. Les questions tactiques s’il y en a, il y a des techniciens de la technicité, consultants, qui sont là pour ça.

Je remercie TF1 d’avoir débauché un commentateur enfin discret, ne cherchant pas à nous expliquer ce dont on n’a rien à foutre et que lui-même ne comprend pas. Mais je ne remercie pas Radio France de nous imposer cinquante fois par jour la gouaille insupportable de ce bonhomme qui ferait presque passer les antennes du groupe pour de simples discussions de comptoirs de bar.

Ah oui, j’oubliais. Ce même personnage était invité sur la même radio sur laquelle il est directeur des sports pour faire la promotion de son livre de souvenirs (on peut louer l’indépendance et le professionnalisme du groupe) où il racontait fièrement ses folles escapades en voiture avec ses copains footeux dans le bois de Boulogne durant lesquelles il fallait s’amuser à piquer les perruques de travelos : celui qui en rapportait le moins devait payer l’addition. Ah, le bon vieux temps ! la camaraderie ! le journalisme d’investigation… « Autrefois, les joueurs étaient proches de nous ! » Mais mon gars, aujourd’hui, les joueurs, ces racailles, se taperaient les travelos parce qu’ils respectent au moins leur travail.

À mon tour de présenter l’addition :

— 24 perruques « Gaston Durant » 28 788 francs.

— 179 heures de tapins perdus 4 500 francs (estimation faites sur le prix des services proposés, et je suis gentil, c’était le plus souvent en heures creuses)

— une oreille arrachée avec une boucle Zemina à 80 francs : soin hospitalier, 1 300 francs hors couverture.

— 5 mois de thérapie de groupe 700 francs

— 3 ans de thérapie, seul, suite à l’échec de la thérapie de groupe précitée (j’étais sujet aux moqueries les plus cruelles) : prise en charge par l’association Wig en fête (faites un don).

Je vous laisse faire le calcul, Jacques. Vous n’aurez qu’à faire un tour de table avec vos amis pour réunir l’argent. (Toutes ces sommes sont bien sûr à convertir en euros.)

Vive le service public. Vive les Bleus. Vive le foot.


« What do you love? »

Une main qui se tait dans le Samourai de Kihachi Okamoto (1965-mifune-productions-co.-ltd.-toho-company)

I love words, especially in my mother tongue, French, especially the words I’d be unable to spell by my own. When mother is not here anymore, ask to the dictionaries, watchmen of the words. Not the obscure words but words at the edge of use, the words which might fade into the mist in the next centuries, the ones which need to be use and cherished and loved. Vieilli terms in dictionaries, saying « hey, this one is old, but one day it was common; would you dare to use it to give him a new life? ». Yes, all kind of words at the edge of something are lovable: neologisms for instance always give me a special rejoicing, here, especially when I create them. People make children — I invent words. Oh, Mother, where art thou? I just pooped partheneologogenesis.

Then, when I’m tired of my own language… I run to the bow and yell: « I’m the King of the Words! » Wide is the ocean, wide is my ignorance. Love to learn. There’s plenty places in these words. Some are identical (in French identique), like familiar faces wearing strange costumes; some are brand new for me. Love, where the fuck does it come from, Brit?! Can’t you say I aim you? No, it has to be something refreshing — love to set foot on wild and unknown words.

Love, desperately, the irreconcilable losses in translation. Languages are about habits, not only words. Some habits are untranslatable. Thwarted love (yes, I found it in a dictionary), but still, it makes you appreciate even more your own language habits. Like… locutions; what, foreigners name « fixed expressions », and what, as a child, I named « words locomotives ». Choo-choo! Put your ass at the stern and watch the swirls moving your inflated heart. Vomit all you got and learn — or create. Partheneologogenesis!

And when you’re little locutions escape you, you should love to play with its facetious sisters: the syntagmas, the language nymphs.

And when it’s not words, or habits, when nothing left in the realms of senses, we can remember our common roots. No, it’s not love, or mother tongue’s love. It’s cave men mumbles. Never say that it’s not a cute child anymore, that it’s an old abortus! With my mother tongue, I’m a civilized person; with foreign tongue, I’m a cave man. In English, I waltz like a mambo dancer: a cave man mumbling. Why should I love this? Come on, haven’t you got it yet? I’m talking about accents. Articulation, pronunciation, rhythm. That’s music! Mambo jumbo mouth dance! Yes, I love accents, and as a king child of the words sailing from one locution to another, before speaking a language, I mumble it. I started to articulate English accents: « do these cheze wrongly anyway or are theze free to tell the trough? ». Now, I’m sailing through Asian tongues — ting tong! Mainly Chinese (xziaoh tzaï ni ya choo cha miaoh xzi na!) and Russian, especially the very distinguished Siberian guttural accent (sdrakoï, shpanitza! da? prokia movoditrakia, niedastro shpooka, prekanio vrakonaïa, da da-da!).

I do love talking rubbish (fixed expression). And so do I.


De l’amour du prochain au mépris de l’autre

Les capitales

Violences de la société

Une société qui ne cesse de prôner, et d’afficher comme principe, le respect du prochain, mais qui en fait méprise l’autre (l’étranger) est vouée à la disparition.

La distinction parfois entre le « prochain » et « l’autre » se limite à peu de choses. C’est en fait toute la subtilité, et le vice, contenu dans ce qu’on dit, et ce qu’on fait. Ce qu’on voudrait, dans l’absolu, que « les autres » appliquent (potentiellement pour nous ou « nos prochains »), mais qu’on n’hésiterait pas à ne pas appliquer pour soi-même si on était sûrs de s’en tirer sans dommage.

C’est bien pourquoi, en plus des règles, des lois, des principes, des belles paroles creuses, les sociétés ont toujours mis en place des systèmes pour les faire appliquer. Contrôler, réguler, apaiser, alerter. Si ces systèmes défaillent ou n’ont pas les moyens d’exercer leur contrôle, les lois ne sont que du vent.

Plusieurs facteurs peuvent gripper la machine. La crise, susceptible de moduler les rapports de force alors tenus en équilibre (et toutes les sociétés sont organisées selon des modèles indépendants, des boules de neige non assujetties aux influences extérieures) ; la compétition, qu’on accepte toujours avec facilité et dont on admet aisément les principes “vertueux” quand on en est les principaux bénéficiaires ; et la corruption (j’entends par là toutes les formes de corruption, autrement dit toutes les activités ou comportements susceptibles de profiter à des individus dans une situation où il n’aurait rien gagné en agissant selon la “règle”, que l’on parle de loi ou de simple morale).

Notre société souffre. Et c’est bien parce que tous les facteurs sont réunis pour qu’il n’en soit pas autrement. La compétition accentue la crise, augmente la nécessité d’avoir recours à la corruption ; la compétition profite aux petits corrupteurs et se nourrit de la crise, etc.

Ça, c’est le constat. Parfaitement personnel, mais qui aurait légitimité de présenter autre chose qu’un constat personnel ? Si l’histoire n’est pas affaire de politique, le constat, le regard sur le monde donc, ne l’est pas non plus. Au mieux, la politique se satisfera d’un consensus, mais même quand « un constat consensuel » lui est proposé (à dame politique), elle peut fermer les yeux et ne pas en tenir compte. Il y a ceux qui constatent, et ceux qui jouent avec le feu. (On le voit notamment avec le « réchauffement climatique ».)

Maintenant un exemple, plus ou moins fictif, pour voir comment le petit effet pervers décrit en titre (différence subtile entre le respect que l’on porte au prochain et le mépris de « l’autre ») peut s’appliquer à l’échelle de l’individu. À l’échelle de « l’autre ».

Imaginons un homme vivant seul, sans travail, sans amis s’installant discrètement dans une plus ou moins grande ville. Cela pourrait être un migrant (moi, que je déménage, je migre), un célibataire, un individu louche ayant choisi de changer d’identité et de vie (oui, ça existe), ou le retour attendu de David Bowie sur Terre.

Imaginons encore que cet homme, pour des raisons inconnues ou qui lui sont propres, interagisse peu avec ses voisins, ni avec personne d’autre, étant donné que cet homme-ci n’est entouré d’aucun “proche” ou “semblable” (il n’y a qu’un David Bowie, des migrants seuls, ça existe aussi, quant aux célibataires et aux hommes ayant changé de vie, de fait, ils n’ont pas de proches).

Quel serait les réactions des habitants, des autorités, à l’égard de cet homme plutôt louche ? Est-il à l’écart de la société ? Au-dessous ou au-dessus des lois ? Passons les détails qui auraient pu pousser cet individu à être effectivement un « hors-la-loi » (ah, pour migrer, vu que les demandes d’asile ne sont pas respectées, ça devient un délit fort condamnable ; et pour changer d’identité, il faut bien trafiquer quelque part…), et concentrons-nous sur les réactions « des autres ».

Dans les années 70, on a expérimenté la capacité des individus à se comporter comme des tortionnaires en milieu carcéral et cette joyeuseté est depuis connue sous le terme « d’expérience de Stanford ». Eh bien dans notre société, il y a de ça, et notre David Bowie réincarné en ferait l’expérience. Si dans une société encore prospère (une telle société a-t-elle jamais existé ?), on pourrait penser que cet “autre” puisse encore faire valoir ses droits, au respect de son intégrité, de son intimité, de son droit à l’indifférence, de l’équité, et être ainsi considéré, comme « les autres », comme un “prochain”, et non un “étranger” ; dans une société soumise aux cahots des forces contraires, à la crise, au doute, à la peur, à la suspicion…, cet homme servirait alors de fusible, de réceptacle aux frustrations de ses contemporains, de mouton noir, et serait responsable de tous les maux, réels, supposés ou fantasmés, craints par ses mêmes contemporains.

En détail, lentement, insidieusement, ce qui était alors louche deviendra alors que trop suspect, et cette suspicion sera alors confirmée, puis légitimée par l’échange de doutes des uns et des autres. On oublie rarement dans cette situation que les monstres n’existent pas, ou que quand ils existent, ce ne sont jamais que des monstres à cinq (ou plus) têtes. Les monstres sont des créations de la société, non des individus. On voit des monstres quand on veut en voir. On les crée, quand on veut les voir prendre forme. Mais ce faisant, on oublie là encore, qu’on participe soi-même à fabriquer et à être ce monstre, et que ce monstre, ce n’est pas celui qu’on désigne, mais l’espèce de masse informe et dégoûtante qui se cache derrière une somme d’individualités molles. Et on retrouve ici, la crise, la compétition et la corruption.

Notre David Bowie kurde national devrait alors supporter les premières insultes, incivilités ou agressions de ces “prochains”, mais le plus dur resterait à venir. Car notre homme, ainsi harcelé, pourrait être en droit de faire appel à l’autorité de la ville, de la police, à Bruce Willis…, rien n’y ferait. Parce que quel intérêt aurait une quelconque autorité à faire respecter le droit pour un individu seul contre plusieurs autres ? On s’accommode très bien des règles d’exception, et cela, sans avoir à en faire la propagande, au contraire. Car chacun des représentants de ces “autorités” s’appliquerait personnellement à ne prendre aucune initiative pouvant nuire à sa propre tranquillité (et à ceux de ses “proches”). Ne pas intervenir face à un individu commun, c’est prendre le risque que cet individu fasse jouer ses relations, sa propre autorité auprès d’autres services “compétents” ; mais un homme n’ayant aucune accroche, aucun recours, une bête, et qui plus est, une bête traquée par les citoyens de la ville, un nuisible… pourquoi prendre ce risque quand il n’y en a aucun à ne rien faire ? La corruption (passive) est là. À la question de principe bien connue « qu’est-ce que tu aurais fait pendant la guerre ? » on oublie de préciser qu’il ne sert à rien de répondre, car la proposition de principe, « dans l’absolu », s’opposera toujours dans les faits à une situation, un contexte personnel, dont les implications seront toujours jugées plus essentielles par rapport à ces implications de principes. L’amour du prochain vaut bien un peu de mépris pour l’autre. « Ma fille vaudra toujours plus que ce dangereux criminel ». Pourtant, on prétendra toujours le contraire. Prétendre et faire. C’est ce que l’expérience de Stanford avait plus ou moins illustré : notre capacité à nous cacher derrière des principes, qui, en dehors de toute régulation ou contrôle, volent en éclats. Mieux, pour abattre « la bête », le monstre supposé, on se portera toujours candidat, comme une preuve de notre appartenance au groupe des “prochains” contre l’autre, l’étranger, l’intrus.

D’où l’importance, non pas de décider de règles, mais d’être en capacité de les faire appliquer. Or, à des situations de crises, on voit bien que le législateur aura toujours tendance à ajouter ou à adapter des règles communes. Le problème ne vient pas des règles, mais bien à ce qu’elles ne sont pas appliquées sans moyens de contrôle.

Imaginons encore où tout ça pourrait nous mener. Notre homme est donc harcelé, agressé et aucune autorité légitime ne prête attention à lui. Démarches, lettres, appels à l’aide, appels téléphoniques…, tout cela lui serait automatiquement refusé. La machine n’est plus grippée, c’est déjà un monstre. Un monstre nourrissant un autre monstre et n’attendant plus qu’elle s’éveille pour la frapper, lui couper la tête et la présenter fièrement à la foule déchaînée…

« J’ai vaincu le monstre qui était source de tous nos problèmes ! Accueillez-moi en héros ! »

Et cela se passe toujours ainsi. Pour qu’il y ait des héros, il faut qu’il y ait des monstres. Puisque les monstres ne naissent pas spontanément, on les crée, on les nourrit, et on les abat.

Les héros sont tous des imposteurs.

Quelles alternatives pour notre David Bowie national ? La fuite, l’autodestruction et la rébellion. Le plus souvent, notre homme choisira la solution la plus commode : la fuite. Mais parfois, les circonstances font que notre homme est en incapacité à fuir (on remarquera d’ailleurs que souvent les sociétés dans lesquelles ils ne sont pas les bienvenus préfèrent les bannir, et si autrefois le bannissement était une sanction commune, on parle aujourd’hui plutôt d’expulsion, et quand il n’est pas question de “migrants” on parlera alors plus de harcèlement, ce qui est toujours plus pratique parce qu’on n’a pas à se salir les mains et on a jamais à répondre de son mépris pour l’autre — on peut toujours faire entrer le harcèlement dans le Code civil, il sera plus question de harcèlement au travail, non de celui dans une société et en particulier quand ceux qui s’en rendent coupables sont précisément ceux chargés de la constater — corruption, toujours).

L’autodestruction, plus communément appelée “suicide”, est probablement moins fréquente que les fuites, les exils, mais la société aura toujours une réponse toute prête à ces petits drames personnels : la victime était inadaptée. Ou « pas heureuse », ou « mal dans sa peau ». On peut, c’est certain, être malheureux de voir que ses “prochains” se complaisent dans des agressions permanentes à son encontre et cela en toute impunité ; et plus que mal dans sa peau, il est à parier que ces victimes soient plus incommodées par la “peau” des autres… Il y a une vidéo sur Youtube d’un film pas très drôle mais qui illustre très bien cette situation : un diable s’amuse à taper une victime avec une petite cuiller, partout, tout le temps, et ça n’en finit pas…

C’est aussi le principe du supplice de la goutte d’eau ou de la lapidation. On peut faire face à une goutte, même à cent, mais à la millième on est déjà noyé. « Vous allez me faire croire que vous êtes harcelé par les bonnes gens du village… qui vous crachent à la figure ? » (Et une goutte de plus, une.)

Je vais bien me garder de faire de la statistique, mais à vue de nez, on retrouve donc en troisième position, après la fuite et l’autodestruction : la rébellion. Il est probable même que dans nos sociétés actuelles, cette troisième possibilité l’emporte sur la seconde. On pourrait se dire, que se rebeller contre des institutions, c’est formidable, surtout dans le pays de la révolution… Sauf que je place dans cette rébellion, toutes les formes de rébellions, pas forcément les plus populaires, et donc plus précisément ici celle décrite par la situation de notre homme, exilé dans son propre pays, David Bowie perdu sur terre… Et là, ça fait mal, parce que cette rébellion-là, on ne l’accepte pas : une rébellion de masse d’individus se révoltant contre une autorité, quand elle finit par tourner l’histoire à son profit, c’est toujours raconté avec des trémolos dans la voix par les héros de ces guerres qui y ont survécu. Un rebelle solitaire ne tourne jamais l’histoire à son avantage. Il n’est le héros de personne. Il sera toujours le monstre. L’autre. Celui qu’on a nourri pour se faire peur ou pour satisfaire son propre petit confort. Avant l’explosion, qu’on sait venir, mais qu’on espère toujours plus tardive, toujours plus loin de « nos proches ». Rien n’explose innocemment. La logique des kamikazes ou des terroristes par exemple, ou des assassins de masse comme on en rencontre parfois aux États-Unis, échappe à la logique des sociétés qui se disent en être victime. Pourtant, la logique est là. Du basculement coupable entre le principe de respect du prochain vers le mépris de l’autre. Les monstres, s’ils existent, ne se font pas tout seuls. La société aura toujours le beau rôle à se présenter comme la victime de tels monstres. Mais ce faisant, elle ne fera toujours plus que pointer du doigt le fruit, le résultat, le monstre, de sa propre cruauté. Des individus seuls ne peuvent détruire une société. C’est la société elle-même qui se détruit, seule, par déni de la réalité, déni de la responsabilité, déni de justice, déni de ce sur quoi elle se base. Une telle société sera toujours le mirage de ce qu’elle prétend être. Derrière le paravent, se cache le monstre. Le seul.

Restons à l’abri. Ou disparaissons.