Les Chemins flottants – Celle-ci était femme

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Celle-ci était femme, car immobile — droite et verticale, ferme et désirable — comme la femme.

 

J’écoute, heureux, la nature se muer au fil du temps ; j’imagine, attentif, la vie entreprendre les premiers mouvements de son réveil. La fine couche de glace à la surface du fleuve achève sa transformation ; et bientôt, des fragments seront emportés par le courant. J’avais deviné l’ascension du soleil ; maintenant, je le sens briller, filtré par les arbres de la forêt sur les miroirs désolés du fleuve ; il est là, apparaissant derrière un nuage de coton mauve.

Et sur le haut du tertre de la rive d’en face, perdue au milieu des nuées matinales, tu étais là.

Tu ne ressembles pas aux promeneurs qui dans un air désintéressé longeront bientôt les bords du fleuve. Tu as un recueillement étrange, propre à la conscience préservée et égarée des êtres illuminés. Parée de ta robe sourde et majestueuse, tu présides la nature, à la fois attentive et ferme, lasse et sensible. Tes cheveux longs et noirs tombent sans détour en ciselant les lignes pâles de l’horizon. Ta silhouette est une tunique nuit-obscure sur une peau clair de vie. Parfois, les branches des arbres de la forêt — ses frou-frous noirs et sauvages qui dansent en haut du tertre — s’inclinent nerveusement vers toi comme une rumeur incertaine et te crèvent comme une faux. Mais toi, gracieuse et invulnérable, blanche et voluptueuse comme un lacet de neige perdu dans le vent, fantôme à l’aube naissante, accoucheuse du jour comme de la nuit, c’est avec indifférence que tu vois l’aurore glisser sur tes pieds endormis. Indifférente aussi aux tracas de la vie des hommes.

L’air humide papillonne autour de toi, et l’impalpable satin de givre scintille, fier comme un diamant, quand au seuil de l’aurore, vulnérable, il meurt.
L’univers s’épanouissait dans les bras de son amour, la femme. Le désir grandissait avec son éternel complice, la femme. Et tu réveillais ainsi le jour de son sommeil ; tu inondais l’aube de tes couleurs secrètes.

Moi, je fonds de joie devant cette présence en souffrance, comme ébahi devant un poème qui tremble dans la brume.

Le silence inhumain qui t’anime, tes manières empruntées et distinguées, ont éveillé en moi une dépendance mystique, un éblouissement irrationnel saisissant. Ta figure triomphale excite mon âme ; ma curiosité se mue en une obsession ; aucune dispersion de l’esprit ne pourrait me distraire. L’empreinte de ta silhouette s’est imposée à moi comme une évidence gravée dans la certitude. Ce tertre — et cette minuscule arborescence posée sur lui — était un gentil sein dans la nuit défunte au milieu duquel frémissait un petit téton découpant l’horizon…

Je suis comme happé, stupéfait, insatisfait devant ton image inerte et impénétrable — image qu’aucune pensée magique tirée d’aucune imagination en folie ne pourrait ébranler ; une présence familière, un chaos d’idées, un point obscur, infrangible, impossible à identifier.

Le soleil chassa le nuage. Un éventail de couleurs dorées se dressa dans le matin. Alors, comme le souffle clair du printemps prit forme sous mes yeux, ta silhouette descendit du tertre, laissant derrière elle l’ombre du soleil éclairer de son éclat embué le haut de ce petit dôme. Le téton se figea dans le silence, et autour de lui apparût un jaillissement de feu et d’aurore. Le miracle inondé de lumière explosait au-dessus de tes épaules — mirage incertain et crucial. Tu étais comme un rayon de lune glissant sur la terre mouillée de la rive. Une caresse veloutée, un résidu perdu de la nuit. Une lumière éclairant les paumes d’un enfant, ouvertes sur le feu tamisé d’une flamme, et dont la chair translucide s’imprégnait d’un orange majestueux.

Tu traversas les chemins caillouteux des promenades et rejoignis le bord de l’eau. D’un pas hésitant, tu t’avanças un peu plus et fis naître autour de toi l’aube fuyante de ce dernier jour. Après une place isolée, bordée de buissons et de trois ou quatre arbres, tu t’aventuras dans l’herbe humide qui ceignait la rive. Ce coin qui plongeait vers le fleuve possédait déjà autrefois l’aspect d’aujourd’hui. Je me souviens y avoir souvent flâné en regardant descendre l’ocre du soleil…

Tu t’assis — les herbes fraîchement maquillées de rosée se libérèrent de leur fard nocturne.

La lumière glisse sur ton visage impassible. L’apparente austérité éprouvée de cette opacité nouvelle insuffle, dans son contraste rauque, un éclat qui perturbe le désert de tes expressions visibles.

Le doute gagne mon esprit.

Ta présence est néfaste et transpire en moi en achevant l’étouffement de ma mémoire. Tu mets devant moi le trouble de la nuit et je vois l’amnésie s’infiltrer dans le désordre de ma vie. Je ne suis déjà plus. T’observer comme je le fais te permet de rentrer en moi comme je l’espère et d’y déposer le baume régénérant de ton grand cœur. Un leurre charmant qui sait percer de ses rayons féconds.

L’ombre glisse d’un horizon à l’autre et tu reprends une contemplation absente. Ta silhouette est le reflet d’une conscience invisible, une part d’humanité perdue.

Tes bras ramenèrent tes jambes près de ton cœur. Ta tête se posa sur tes genoux. Tes cheveux se brisaient dans le vent qui se tue aussitôt. Derrière ce masque noir et lointain se trouvait-il donc tout l’objet espéré de mon attente, les secrets endormis de mes intuitions ? Ou n’était-ce là que des inspirations trompeuses dictées par la nuit ?

Il fallait apprivoiser ces impressions et conquérir le mystère.

 

La suite :

Ici se dessine l’esquisse

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