
Les Doigts blancs de l’extase
Titre original : Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ)
Aka : Playful White Fingers
Année : 1972
Réalisation : Tôru Murakawa
Avec : Ichirô Araki, Hiroko Isayama, Yoshio Adachi
Roman porno assez déroutant, mais pas mauvais. À ranger dans la catégorie des films qui à force d’insister finissent par convaincre. L’obstination paie au cinéma. C’est pourquoi la règle des trois unités s’applique si souvent encore (dans ce contexte, il est question surtout d’unité d’action). Il y a peut-être aussi un peu de rhétorique dans ce principe. Martelez la même idée pendant une heure, et le spectateur finira par y adhérer. Le plaisir, c’est la répétition. Comme la torture. (Demandez à Jack l’Éventreur.)
Ainsi, à suivre cette petite sœur de Justine (ou les Malheurs de la vertu), on se demande si l’on en saura un peu plus sur elle. Et en fait, on cède, une fois devenu évident que ce n’est pas sa personne, pas son histoire, pas son passé qui compte. Pas de psychologie, pas même de personnages. Juste des archétypes, des fulgurances. Comme une illustration allégorique d’une plongée dans la petite délinquance.
Si Justine du marquis de Sade subit des violences encore et encore selon le même principe jusqu’à l’absurde, son passé importe peu : pas de passé traumatique, pas d’histoire familiale complexe, pas de passé ou de relations antérieures. Elle est l’incarnation d’une démonstration : un modèle de vertu à abattre. C’est le schéma plus que tout le reste qui nous raconte une histoire. Yuki n’est donc pas un personnage réaliste : pas de psychologie, pas de passé, pas de famille. Elle est l’archétype de la fille naïve. La seule différence avec le personnage de Sade, c’est qu’elle songe, beaucoup par survie, à rejoindre la bande de pickpockets. La démonstration ici consiste à présenter un modèle de vertu qui se laisse corrompre par ses mauvaises fréquentations. Bien qu’entraînée dans le « crime », l’idée illustrée pendant tout le film (et donc avec insistance), c’est qu’elle demeure victime de ces fichus hommes. « Qui joue au pachinko, fume et mâche des chewing-gums, qui mâche des chewing-gums aborde les filles naïves dans la rue, qui aborde les filles naïves dans les rues, vole des vélos, qui vole des vélos vole des portefeuilles, qui vole des portefeuilles déshonore l’empereur ! » Fuyez, jeunes filles ! Ici, on ne justifie pas et on n’explique pas le « grand » banditisme, on le démontre (tin-tin-tin).
Donc voilà, pendant un bon moment, on se demande où on a mis les pieds. Et à la longue, tout s’éclaire… Et c’est bien triste. Comme bien d’autres films du roman porno de la Nikkatsu, la solitude est partout. On ne sait rien de son passé, on ne sait rien d’elle, et cela l’isole un peu plus, comme coincée dans une impasse. Sur qui Justine peut-elle compter ? Personne. C’est le principe. Quand elle s’extirpe d’un épisode malheureux, un inconnu lui offre son aide, et elle se fait avoir en subissant de nouveaux sévices. Yuki expérimente un engrenage négatif similaire, celui de la misère. Sans proches, un individu (a fortiori une jeune femme) est une proie. Sade aurait adoré la société japonaise (comme le capitalisme prédateur).
Quand une histoire tient à si peu de choses, l’accent, comme dans un exercice de style, peut se porter sur la mise en scène. Rien de bien extraordinaire. Le film adopte d’étranges tonalités urbaines et pops issues du Nouvel Hollywood (scènes urbaines, longues focales, montages-séquences, musiques intra et extradiégétiques…).
Certaines séquences sont remarquables : une veille de passage à l’acte pour la bande qui se transforme en tour de chant et en orgie de bain moussant ; ou encore une incroyable scène de vol raté pleine de suspense et de culpabilité enfantine (on fera difficilement plus japonais). Cela donnerait presque envie de chialer.
Comme à l’accoutumée, les acteurs (en particulier les deux actrices principales) sont parfaits. Il faut voir la couleur mélancolique et résignée que l’ancienne petite amie (Yoko Ishido) offre à son personnage… Quant à Hiroko Isayama (Yuki), la Kinema Junpo lui décernera son prix d’interprétation l’année suivante pour ce film et pour Sayuri, strip-teaseuse, (manifestement considéré comme le film majeur de Tatsumi Kumashiro, réalisateur de La Rue de la joie et du Rideau de fusuma). Elle est toujours active au cinéma.
Pas conseillé aux dépressifs.
Les Doigts blancs de l’extase, Tôru Murakawa (1972) Shiroi yubi no tawamure (白い指の戯れ) | Nikkatsu
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