Destins de femmes, Tadashi Imai (1953)

Eaux troubles

Nigorie Eaux_troubles Destins de femmes Nigori Tadashi Imai (1953)Année : 1953

Vu le : 5 août 2015

8/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Tadashi Imai


Avec :

Ken Mitsuda, Yatsuko Tan’ami, Akiko Tamura, Yoshiko Kuga, Nobuo Nakamura, Noboru Nakaya


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Trois histoires, trois « destins de femme ».

10/10 pour le premier segment… On retrouve le même génie de mise en scène de Yoru no tsuzumi[1] ou de Jusqu’à notre prochaine rencontre… Du réalisme poétique version japonaise. Du pur bonheur. Et ces actrices… Une fille mariée à un homme plus riche qu’elle se pointe à l’improviste chez ses parents. Elle ne supporte plus la vie de couple avec un homme qu’elle n’aime pas. Finalement ses parents arrivent à la convaincre de retourner chez elle. Elle prend un pousse-pousse mais l’homme qui la reconduisait chez elle s’arrête au milieu de nulle part. Une vieille connaissance… Un premier amour, et deux destins diamétralement opposés, sauf dans la solitude.

8,5/10 pour le second. Un petit côté russe. La servante, “bonne” comme une sainte, les maîtres dépensiers, fêtards et outrageusement pingres (c’est Cendrillon, d’autant plus qu’il y a deux filles gâtées dans la maison). La famille de la servante ne peut rembourser un crédit et demande à leur nièce de leur prêter l’argent dû. Elle leur assure qu’il n’y aura aucun problème et qu’elle demandera une avance à sa patronne, seulement elle fait la difficile, accepte avant de prétendre ne plus se rappeler avoir accepté lui avancer l’argent. Le fils de la maison vient soutirer quelques sous à sa famille, mais sa mère s’est absentée et il reste seul avec la servante… et des billets plein les armoires. Question : la patronne s’absente, qui s’emparera du magot ?

8,5/10 Le dernier et plus long segment rappelle La Rue de la honte[2] en s’attardant sur quelques jours de la vie d’un bordel miteux autour des années 1900. Une nouvelle histoire tragique, un nouvel amour déçu (comme le premier segment), des personnages qui semblent ne jamais se rencontrer ou se comprendre. Le tout est baigné dans une douce et boueuse mélancolie (réalisme poétique encore). Magnifique séquence de récit de la Cosette locale sur son enfance (montage-séquence* muet avec musique).


[1] Yoru no tsuzumi

[2] La Rue de la honte

*article connexe : l’art du montage-séquence

Les Descendants de Taro Urashima, Mikio Naruse (1946)

Oh…oh…ah !

Note : 6/10

iCM   IMDb 

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Films de Naruse commentés

Réalisateur Mikio Naruse
Année 1946
Avec Susumu Fujita, Nobuo Nakamura, Haruko Sugimura, Hideko Takamine, Ken Mitsuda, Ichirô Sugai
Vu en 13 Septembre 2013

Les années 40 devaient être un bonheur pour les cinéastes japonais. D’abord la propagande domestique, puis celle de l’occupant américain. Malgré tout, il s’en est toujours pas si mal sorti le Naruse. Les Acteurs ambulants[1] et White Beast[2] sont excellents (le premier prend de la distance et du second degré pour éviter de parler de situations qui fâchent, et le second, même s’il se met au service d’une “cause”, réussit la gageure de faire un film personnel avec des thèmes qui lui sont propres, dans un contexte assez singulier qu’il ne traitera plus jamais : la prison).

On est donc ici en 1946 (six mois après la capitulation) et Naruse est semble-t-il prié de louer les valeurs démocratiques de l’occupant, avec en prime une bonne satire des « faux prophètes » du communisme. Il ne faudrait pas que les citoyens, profitant du pouvoir donné, se tournent vers le communisme… Le parti ici est ironiquement appelé « Parti du Bonheur » et Susumu Fujita (La Légende du grand judo) arbore une magnifique barbe d’icône orthodo-marxiste.

Le film est plutôt poussif, certaines scènes sont franchement grossières. Le film donne parfois l’impression d’avoir été tourné dix ans plus tôt. Hideko Takamine a une gentille promotion en passant de receveuse d’autobus à journaliste, et on est loin des personnages volontaires que Naruse lui donnera par la suite. Mais ça reste une curiosité à voir.

On sent l’influence de Mr. Smith au sénat (Capra, 1939) et de L’Homme de la rue (Capra again, 1941). La naïveté de l’idéaliste manipulé par les politiques et les journalistes… (Un peu aussi d’Un homme dans la foule de Kazan, mais qui viendra après).

Le titre fait référence à une légende japonaise, celle de Tarō Urashima donc, où un pêcheur, après avoir sauvé une tortue, est invité à séjourner dans le palais sous-marin du dieu dragon. Il y séjourne quelques jours mais ayant le mal du pays demande à retourner chez lui. On lui remet alors une boîte à ne pas ouvrir, et en rentrant chez lui, il n’y retrouve rien de ce qu’il a connu : des centaines d’années se sont écoulées… Il ouvre alors la boîte, et prend mille ans d’un coup : elle contenait son âge réel. Et comme le personnage principal, soldat rapatrié, réveillant le peuple avec ces « oh oh ah » de “malheur”, s’appelle également Urashima, Hideko lui demandera s’il est apparenté au grand Urashima… Comme dit sa tante, « rien dans la tête ».

Jolie satire tout de même. Le culte de la personnalité, les illusions du collectivisme, la Diète doit dire “niet”…


Les salauds dorment en paix, Akira Kurosawa (1960)

Samouraïs en col blanc

Warui yatsu hodo yoku nemuru

Les salauds dorment en paix, Akira Kurosawa (1960)Année : 1960

Liens :
IMDb link 8,1  icheckmovies.com

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Réalisateur :

Akira Kurosawa

 

9/10

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Avec  :
Toshirô Mifune, Masayuki Mori, Kyôko Kagawa, Takashi Shimura, Kô Nishimura, Kamatari Fujiwara, Chishû Ryû, Ken Mitsuda, Nobuo Nakamura

 

Vu en septembre 2008

 

Un film atypique qui aurait pu lancer la mode des thrillers d’entreprise. Masumura s’y était essayé deux ou trois fois avec par exemple (et avec le même succès) : La Voiture d’essai noire (Intimidation est pas mal du tout aussi). Alors que les films politiques italiens de la même époque me semblent plus souvent focalisés sur la classe ouvrière, au Japon on préfère les élites dirigeantes. Un chef d’entreprise publique, ç’a finalement la même relation avec ses employés qu’un seigneur féodal avec ses samouraïs ou qu’un chef de clan avec ses yakuzas. Le film n’est pas tendre avec ce monde. Non seulement il est corrompu, mais la fin est sans détour : le système ne peut pas changer et les salauds peuvent toujours dormir en paix. C’est fascinant de voir cette hiérarchie dans l’entreprise japonaise, ce respect infaillible envers ses supérieurs, même quand ils sont corrompus sinon plus, ces notions de respect, de devoir, d’honneur.

On a donc affaire à une histoire de corruption, de marchés truqués, de détournement de fonds. Le train-train ordinaire des escrocs et des criminels en col blanc en somme. Ce n’est pas une mafia, ils ne font pas commerce de produits illicites, ils ne sont pas en lien direct avec le crime, mais ce sont des gros pourris, et toute la question, c’est toujours de savoir à quel point ils sont coupables puisqu’ils ne font toujours que répondre aux ordres qui viennent d’en haut. Ils sont tellement respectueux de l’autorité des supérieurs que quand il y a des fuites et qu’il faut trouver un bouc émissaire, les fonctionnaires, les cadres intermédiaires, acceptent toujours de porter le chapeau, voire de se suicider pour la sauvegarde de l’entreprise. Ça commence par les cadres intermédiaires, les comptables, et puis petit à petit, ça atteint les hauts fonctionnaires. Toujours les mêmes principes : on obéit, l’intérêt de l’entreprise est supérieur à l’intérêt individuel ou à un quelconque intérêt commun obéissant à une morale. Et c’est ainsi que si chacun sert au moment utile de fusible, la pérennité d’un système crapuleux n’est jamais remis en cause.

Ça c’est le contexte du film, au milieu de tout ça, il y a une histoire, et c’est là qu’intervient le personnage de Toshiro Mifune. Fils d’un de ces hauts fonctionnaires qui a été poussé au suicide, il rentre dans l’entreprise dans l’idée de se venger. Il parvient au plus près du vice-président en se mariant avec sa fille et va organiser sa vengeance en faisant tomber les têtes une à une. Le système aura raison de lui. Tout est bien qui fini bien… pour les crapules.

Kurosawa s’applique à casser certains codes narratifs. Dans un film de deux heures, on sait reconnaître où on en est. Les films sont parfaitement formatés pour une introduction, un développement, jusqu’au dénouement. On sait quand ça commence et quand ça se termine. Là, on est un peu perdu. Certaines séquences sont très longues. Plus que des scènes, il s’agit de tableau, un peu comme chez Brecht. Elles ont leur propre vie, leur propre objectif et leur propre déroulement. On est habitué au cinéma à ce que tout aille vite, que tout soit précipité, et au final, les thèmes, les conflits, sont survolés, on comprend les grandes lignes, souvent sans aucune nuance. Là, en prenant son temps, Kurosawa nous permet de profiter à plein des situations en s’y attardant. On n’est plus dans un rythme cinématographique, mais souvent réellement théâtral. Ça donne du relief à l’histoire, mais on reste perdu sans l’étroit carcan d’une dramaturgie formatée pour les deux heures.

L’histoire est inspirée de Hamlet. Le thème de la vengeance, le côté, « il y a quelque chose de pourri dans l’entreprise », la fille qui rappelle Ophélie. Et ça s’arrête là. On pourrait aussi y voir une référence sympathique au théâtre grec, surtout dans la première scène, celle du mariage, qui doit bien durer un quart d’heure et qui est montrée à travers les yeux, les commentaires, des journalistes. Ce n’est rien d’autre que ce que les Grecs faisaient dans leurs tragédies avec le chœur, pour commenter, présenter l’action, et parfois même, interagir avec les personnages de l’histoire. C’est encore plus perceptible quand, à la fin de cette scène, l’un des journalistes dit que ce qu’ils viennent de voir ferait une bonne pièce en un acte et qu’un autre lui répond en plaisantant que ça ne serait qu’un prologue d’une pièce beaucoup plus vaste… On voit tout l’attachement de Kurosawa à la culture européenne. Si on l’aime autant en Occident, c’est peut-être justement parce qu’il fait des films qui nous sont proches, qui sont dans la droite ligne de ce que notre culture a produit de mieux, du théâtre antique, à la tragédie classique en passant par les pièces de Shakespeare. Et parce qu’on y trouve un sens moral qui ne nous est pas étranger (il n’y aurait probablement pas la même critique du bushido dans un cinéma japonais sans influence occidentale).

Kurosawa récupère toutes les stars de la Toho : Toshiro Mifune bien sûr, Takashi Shimura, le fidèle, et Masayuki Mori qui jouera la même année un salaud d’un autre genre dans Quand une femme monte l’escalier[1]. On ne les voit jamais tous les trois ensemble, et la distribution manque un peu de personnages féminins, mais quel plaisir de voir tout ce monde.


[1] Quand une femme monte l’escalier