Rester vertical, Alain Guiraudie (2016)

En chien de fusil

Note : 2 sur 5.

Rester vertical

Année : 2016

Réalisation : Alain Guiraudie

Avec : Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry

Quand la savonnette t’échappe au milieu d’une meute de loups…

Dommage que cette histoire de loup solitaire ou de brebis égarée se répande peu à peu dans le trash retenu parce qu’il y a quelque chose d’au moins regardable quand on échappe aux provocations ou aux rebondissements poilants. De regardable, autant que peut l’être un film de la nouvelle qualité française avec ses ellipses, son ton feutré, son rythme rapide. J’avoue que devoir si se farcir une scène de cul entre un homme et une femme dans un film, en général c’est déjà rarement poilant, voir une séquence similaire entre un homme et un vieux plouc, c’est pas bien plus passionnant. Ça force un peu la normalité et l’acceptation de l’autre, comme une sorte de sophisme cinématographique qui essaierait de nous convaincre que si c’est possible entre un homme et une femme pourquoi ça ne le serait pas entre un homme et un vieux… Sauf que ce n’est pas “normal”, c’est embarrassant, parce qu’une scène de cul montrée sur la durée, ç’a autant d’intérêt dramatique qu’une scène de cabinet ou une autre dévoilant en longueur un homme en train de couper du bois. C’est moins une question de “genre” que de situation hors-sujet. Et je n’aime pas trop qu’on me force la main d’ailleurs, surtout si c’est pour me faire comprendre de telle banalité. « Ah, vous avez vu, c’est normal. »

Le détour le plus ridicule, il est encore ailleurs, celui de concentrer son récit autour d’une même poignée de personnages : si bien que quand un petit ami apparaît à la blonde, ça ne peut être qu’un de ces personnages déjà vus. Ça mange pas de pain, on profite d’un effet spectaculaire, mais c’est surtout une coïncidence ridicule et difficile à avaler. Au final, on se retrouve étrangement avec le bon goût d’une série B qui se donne l’apparence d’un film d’auteur.

Pour le positif, il y a une lenteur dumontielle qui attire l’œil, dans un premier temps toutefois (on retrouve un bon principe bressonnien également, qui est de ne jamais expliquer, tuer les rapports de cause à effet, afin d’amener le spectateur à s’interroger). Et les acteurs s’en tirent plutôt bien.

Assez caractéristique, j’insiste, d’une nouvelle qualité française. Pour copier Bresson, Dumont ou les autres, il y a du monde, mais si la forme est entendue, le signe d’un certain savoir-faire naturaliste, pour le contenu, c’est rarement ça. À ce compte, je préfère encore voir un Dardenne ou un Loach, pour qui la forme ne surprendra plus personne, mais le sujet au moins est clair, on est dans un cinéma qui se propose de constater l’air d’une époque. Là, ou dans nombre de ces films de la nouvelle qualité française, rien. La forme qui devrait aider à illustrer un sujet, fait tout le contraire et se noie souvent derrière un dispositif pourtant léger et simple à mettre en œuvre.

(Un film « Cahier », Les Films du losange et « Cannes officiel », ça ne surprendra personne.)


 


 

 

 

 

 

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Heimat – L’exode, Edgar Reitz (2013)

Échec, Heimat

Note : 2.5 sur 5.

Heimat – L’exode

Année : 2013

Réalisation : Edgar Reitz

Le passage de la télévision au cinéma et à un format plus condensé passe mal. Pour faire cinéma, on utilise une photo absolument immonde (c’est quoi ? un noir et blanc torché en numérique ?!) et un format suppositoire pour nous le mettre bien profond. Sauf que rien fait cinéma, et même si on considère, que c’est tourné pour la télévision, toutes ces ambitions de grandeur et ces moyens cachent mal ce qui reste à Reitz pour être un véritable cinéaste. Parmi les qualités du cinéma, du bon, et ce n’est pas seulement une qualité propre au 7ᵉ art, on trouve l’exigence de la concision, l’évidence du ton juste, du rythme idéal ou la maîtrise dramaturgique (objectifs, équilibre des proportions, procédés narratifs…). Or, Reitz maîtrise rien de tout ça.

L’un des problèmes majeurs du film, c’est que Reitz hésite en permanence entre chronique et trame plus classique avec un objectif parfaitement défini. La série était une chronique, plutôt bien menée et, à mon sens, il n’y avait guère que l’utilisation du personnage de Paul qui faisait un peu tâche. L’ironie, c’est bien que si Paul avait émigré à la fin du premier épisode (introduisant donc une sorte de mystère dont on se fout, heureusement, pas mal le reste de la série), on retrouve exactement la même thématique ici, et le problème, c’est bien qu’elle prend un peu trop de place dans le film. Ou pas assez. C’est trop, si on est dans la chronique, et pas assez, si on veut condenser tout ça autour d’un sujet principal ou unique. Si Reitz ne sait même pas où il va, ça paraît compliqué d’accepter le suivre. Du coup, on se demande bien pourquoi faire un film aussi long, ou pourquoi ne pas en avoir fait quelque chose pour la télévision.

Et oui, tout est toujours question de choix. Si par exemple, le récit se focalisait sur un thème principal, il aurait mieux valu achever le premier acte avec la décision du frangin de partir pour le Brésil, alors même que c’est Jakob qui nous vendait du rêve depuis le début. À l’image de la fin du premier épisode de la série, on termine une introduction sur une « catastrophe » pour le personnage principal : départ manqué, essaie encore. On peut alors dans le développement, créer une relation conflictuelle entre les frangins. Là, Jakob voit sa copine se faire niquer par son frérot (étrange hasard : on bourre la gueule des personnages et on regarde ce qui se passe, sorte de Bacchus ex machina), donc Jakob joue les rebelles et finit en taule… Le lien aurait pu être fait avec le Brésil, comme une entrave à ses jolis espoirs, sauf qu’à ce moment Reitz préfère traiter les événements sous la forme de la chronique, avec distance, sans faire le lien forcément avec la quête émigrationiste, si bien que les enjeux, bah, on s’en moque un peu, surtout qu’on passe rapidement d’un personnage à un autre (on est toujours dans la chronique). Pour s’attacher, comprendre, à un objectif, il faut pouvoir s’identifier à un personnage, ne jamais perdre de vue ses désirs, ses contrariétés, et la chronique ne permet pas du tout ça, ou sur le long terme, avec le format de la série…

L’autre aspect qui m’a perso bien agacé, c’est le son. On pourrait presque entendre les acteurs péter. Foutez des micros « high deafinition » partout et ça fera joli… Eh ben non. Pouvoir entendre tout en gros plan n’a aucun intérêt. Pire, pour mes petites oreilles sensibles, c’est foutrement pénible. Les fréquences basses ont tendance à me déclencher des micro-angoisses, j’ai les yeux qui sortent de leur orbite et je cherche le coupable, j’ai la sueur qui s’invite en bas de l’échine, et on viendrait poser un micro tout près de mon cul qu’on l’entendrait certainement lui aussi raconter sa vie. Les bruits de sabots sur les planches du parquet, le tonnerre, et cette saloperie de musique, ça passe pas. Comme l’impression d’être dérangé dans ma tombe par des vilaines bêtes nécrophages. Que cela se sache, mon cercueil, je le veux isolé avec de la laine de verre, tapissé, moquetté, baigné dans l’ouate naphtalinée. Mort, enterré, et sourd.


Heimat – L’exode, Edgar Reitz 2013 | Edgar Reitz Film (ERF), Les Films du Losange, ARD Degeto Film 


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Les mains négatives, Marguerite Duras (1979)

Ainsi fondent les mains

Les mains négatives

Note : 1.5 sur 5.

Année : 1979

Réalisation : Marguerite Duras

Marguerite. Je t’aime. Un peu, beaucoup, passionnément. Passionnément. Pas du tout. Tu es la femme. La cabine. Téléphonique la cabine. La cabine téléphonique sur l’océan de mon amour. Marguerite, je t’aime. Pas du tout. J’aime pas du tout tout ceux qui t’aiment. À la folie.

1000 ans. Mille ans que tu racontes. La même chose, si tu le sais bien. Un peu, beaucoup. Pas du tout. Regarde tes mains. Elles sont noires. Ou bleues. Beaucoup. Beaucoup trop. Tu écris. Marguerite écrit. Marguerite écrit n’importe quoi. Marguerite, trois mille ans de mains. Dans la gueule. Trois mille ans de mains dans la gueule. Et tu continues d’écrire. Un peu. Beaucoup. Beaucoup trop. Et puis, plus du tout.

Des vagues. Des vagues de voiture qui luttent contre le vent dans Paris. Des tombeaux. Nos tombeaux. Des mains dans ta gueule. Des mots. Marguerite. Des mots en lambeaux. La mémoire perdue. Des mots. Des mots en bleu et en noir. J’en ai encore plein les doigts. Cinq. Quatre, trois. Deux, un. Zéro. Marguerite. Je t’aime, je te tripote. Pas du tout. Oh, une cabine. Téléphonique. Une cabine téléphonique. Paris. Une benne à ordure. Une benne. Marguerite. Une ordure. En noir. Ou en bleu. Le Lido. Caverne où se tripote les tribus qui s’effeuillent. Marguerite et son pull. Roulé. Comme une cigarette. Fumée. Un peu. Pas du tout. La vache, Marguerite. Personne dans les rues. Paris, quelle caverne. J’aime toutes les cavernes face à l’océan. Et la pluie. La pluie remplie le verre. De marguerites. Boire le champagne à la paille. Marguerite. Plus de bulles encore. Pas du tout de vin. Dix mille ans. Vint mille ans. Trois millions d’années d’ivresse. Un peu, beaucoup. J’aime ceux qui boivent au volant. Le volant de ceux qui boivent. Marguerite. Qui boivent trop.

Une benne. Une benne à ordure. Bleu, noir. Rouge. Bleu. Mes marguerites. Mes marguerites dans la benne à ordure. Passionnément. Les pétales étalés. Des pétales étalés sur le trottoir. C’est trop tard. Beaucoup trop tard. Mille ans. La cabine téléphonique. Mille ans que je t’attends et que je t’aime. Pas du tout. Marguerite. En négative. Marguerite en négative. Paris s’éveille. Je m’étais endormi. Dring dring. Quand trente mille ans duras quinze secondes. Beaucoup d’ennui. Beaucoup. Ainsi font. Fond. Ainsi fondent les mains négatives. De Marguerite.

Les mains négatives, Marguerite Duras 1979 Les Films du Losange (1)

Les Mains négatives, Marguerite Duras 1979 | Les Films du Losange (1)

Les mains négatives, Marguerite Duras 1979 Les Films du Losange (2)


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