Heimat, Edgar Reitz (1984)

Les Mouches

HeimatHeimat, Edgar Reitz (1984)Année : 1984

7,5/10 IMDb iCM

Réalisation :

Edgar Reitz

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Il y a quelque chose qui donne le vertige dans Heimat. Un de ces vertiges qui nous font prendre conscience tout à coup que nos existences ne valent rien. On le sait pour avoir entendu tous très tôt des vieux nous dire « tu verras, quand tu seras plus vieux, tu comprendras… ». Et on comprend jamais. Savoir n’est pas comprendre. Le privilège de la jeunesse, c’est bien ne rien comprendre, de se croire important, invincible. Parce qu’on s’agite comme des mouches. Certaines partent au loin pour découvrir le monde, d’autres restent où elles sont nées, mais toutes finissent de la même façon, à s’enfermer dans une pièce et à tourner comme des connes à attendre de tomber. On ne vaut pas mieux qu’elles : on vient, on repart, sans avoir fait le moindre bruit, et ce qui reste de nous, ce ne sont que nos misérables chiures. On peut bien s’échiner à vouloir foutre des plaques commémoratives un peu partout pour qu’on se rappelle de nous, ou finir sous la dernière d’entre elles avec notre nom au milieu de milliers d’autres, les chiures ne parlent pas, ne vivent pas. C’est de la mémoire en carton. On les gratte, et elles aussi disparaissent, comme cette statue inaugurée en grande pompe après la guerre de 14-18 et qu’on déplace sans ménagement cinquante ans après parce qu’elle est vilaine et fait tâche au milieu de la place du village… Des chiures, des chiures, toujours des chiures.

La série met un peu de temps à se mettre en place. Je pense même pouvoir dire que l’ensemble vaut bien mieux que les épisodes pris séparément. C’est qu’au début, tout est anodin. Des amours, des bisbilles, des ambitions, des échecs, et la guerre, partout et nulle part, parce qu’on ne la voit jamais que quand on apprend la nouvelle de la mort d’un membre de la famille, ou un voisin, ou quand un autre revient au village. Et puis, au fil des épisodes, on s’attache à ces trois protagonistes principaux, ces mémoires vivantes, qui enregistrent tout pour eux seuls, ne restituent rien, ou presque (c’est la magie des histoires que nous pouvons, nous, raconter), et qui crèveront au milieu des chiures et des bulles de savon. La plus évidente d’abord, Maria, qui pourtant ne devient le personnage principal qu’à partir du second épisode (voire jamais en fait, c’est juste le personnage le plus récurrent, et pour cause, puisqu’elle seule hantera jusqu’à la mort ces mêmes lieux). Puis le village donc, et plus particulièrement la maison familiale qui ne bougera pas d’un pouce en trois quarts de siècles (c’est que des chiures de mouches, elle en a vus, puisqu’elle a trois siècles, elle ; ça donne le vertige, et pourtant, on n’en voit jamais qu’une petite parcelle… humaine). Et enfin, le voisin célibataire, le mec bizarre, toujours bien accueilli chez les Simon, dont on saura finalement très peu de choses, sinon le principal : né la même année, et que le siècle, que Maria, il mourra finalement peu de temps après elle, tout comme elle, il n’avait jamais, lui, quitté le village, tout comme elle, il aurait pu raconter toutes les histoires de chiures de mouches du village, et c’est bien pour cette raison (une des meilleures idées de la série) qu’il est, lui le solitaire inamovible, le narrateur de ce récit multi-décennal. Pour lui, le dernier épisode, se permettra quelques écarts puisque lui qui assistait toujours aux activités du village (un peu comme le type qui apparaît dans chacun des épisodes du Décalogue de Kikislowski), voilà qu’arrive enfin son triste instant de gloire, à l’image de sa vie : à l’heure de rendre l’âme, il rencontrera tous les habitants qu’on a croisés au cours de sa vie ; et à sa mort, aucun éclat, on dira juste qu’il vaut mieux le mettre à l’écart pour ne pas gâcher la fête du village… Une encyclopédie humaine vient de disparaître, et c’est toute la mémoire du village qu’on écarte de la main comme on le fait avec une mouche. Cachez cette chiure, on vaut mieux quelle… Oui, pour combien de temps ? Maria n’avait eu qu’un peu plus de considération, mais déjà l’histoire était tout à la fois cruelle et juste, puisqu’au moment de la procession, un orage s’abat sur le village, et on abandonne son cercueil au milieu de la route en attendant que ça se passe. Le temps passe, les mouches s’abritent, puis elles s’agiteront à nouveau pour savoir si leurs chiures sont plus belles au printemps… « Dans le vain, la vérité », comme se la pète Otto, un jour, pour séduire sa Maria. Les mouches, quand ça fait pas encore des chiures, on les sent déjà péter.

Et Maria, pourtant, avait déjà tout compris : quand son fils croit lui faire plaisir en lui offrant une télévision couleur, elle n’en veut pas. « C’est pour pas que tu t’ennuies ! » Mais non. Maria, ça fait presque un siècle que son connard de mari l’a quittée pour Detroit, USA, alors elle sait comment se tenir compagnie : en se promenant le soir dans les rues du village et regarder tous ces vieux accrochés à leur télévision comme à une branche avant de tomber pour de bon. Pour elle, elle est là la solitude. Et peut-être même qu’elle se sentirait moins seule si sa belle-sœur ne lui avait pas mis dans la tête, l’idée de vendre sa vache pour se payer un séjour en Floride. Peut-être même qu’elle serait moins seule, si ses mouches à elle ne s’éparpillaient pas aux quatre coin de la brousse après avoir découvert le pet à réaction. Oui, parce que c’est beau le progrès, on se marie même par téléphone !…

À partir de l’avant-dernier épisode, toute la série prend son sens, tragique, cruel, presque philosophique (les mouches toussa), et c’est en effet plutôt déprimant, de faire le compte, comme les petits vieux, de tous ceux qui sont morts. Alors, on regarde les pierres, les murs, les chemins, et on se dit que si les mouches passent, tout cela reste. Et ça fait quelques centaines de millions d’années que ça, ça n’a finalement pas tant changé… Mais les mouches ne peuvent jamais voir que des chiures de mouches. Ces espaces, ces terrains, ces maisons, on les partage avec d’autres mouches, qui elles aussi ont déposé leurs chiures un peu partout, des chiures censées rappeler leur mémoire et que personne ne sait lire. Parce que c’est con les mouches. Et que les chiures, c’est pas éternel. Ah oui, contemplons nos murs, nos chemins, parce que s’ils ne disent rien, ils en savent plus que nous. Et quand on y dépose avec emphase nos chiures préférées, il faut comprendre qu’il n’en restera bientôt rien. Un portrait, une plaque commémorative, une tombe, tout ça fait bien joli, mais on gratte et ça disparaît aussi sec comme une bulle. Les pierres, elles, portent les chiures de la terre, et leur mémoire est plus vivante que la nôtre.

Petite note d’espoir pour finir, tout de même (je ne suis pas une raclure de chiure). S’il ne fallait garder qu’un épisode, ce serait celui dédié à l’amour interdit du jeune Hermann. C’est un peu un film à l’intérieur du film puisque cette histoire aurait pu parfaitement faire l’objet d’un film indépendant.