Une sage histoire

Un jour avec, un jour sans
Titre original : Jigeumeun matgo geuttaeneun tteullida / 지금은맞고그때는틀리다
Année : 2015
Réalisation : Hong Sang-soo
Avec : Jeong Jae-yeong, Kim Min-hee, Choi Hwa-Jeong, Seo Young-hwa, Yoon Yeo-jeong, Yoo Joon-sang, Go Ah-seong, Gi Ju-bong
Un de mes préférés, assurément. Hong Sang-soo s’amuse une nouvelle fois avec son récit en le découpant ici à la manière d’Eustache pour Une sale histoire. Une relation s’installe entre un cinéaste venu trop tôt à une conférence qu’il devra donner le lendemain et une jeune peintre : ils passent la journée ensemble, puis prennent un verre et terminent la soirée chez une amie de la peintre.
Jusque-là, c’est déjà tout à fait charmant : comme d’habitude, notre adhésion dépend de la qualité des acteurs. Et Hong Sang-soo semble même avoir une idée de génie pour les diriger : si les scènes de beuveries n’ont rien d’inhabituel chez lui, pourquoi diable n’avait-il jamais pensé à leur demander pour plus de crédibilité… de s’enivrer réellement ? Je plaisante, mais c’est en tout cas ce qu’on se dit quand on voit les deux acteurs se faire face, multiplier les verres et montrer autant de spontanéité, libérés de toute retenue.
Et puis, au bout d’une heure, on reprend tout et on recommence. Le jeu habituel des sept erreurs, l’univers quantique du cinéaste qui aime tant explorer les possibilités narratives, les occasions manquées, les récits alternatifs… Avec une idée somme toute assez simple, mais aussi audacieuse, dirait son propre personnage. Quelques différences jaillissent entre les situations, a-t-on manqué d’attention la première fois ou la mémoire que l’on se fait de cette première version est-elle conditionnée par la répétition ? Comme chez Eustache (avec un dispositif plus radical encore), l’aller-retour permanent entre les deux parties (jeu de comparaison) force la concentration, pousse à l’ironie, voire à une certaine forme de philosophie. Tous les jours, nous nous trouvons ainsi placés dans des positions capables d’influer sur notre environnement, notre rapport aux autres et notre destin. Les deux univers parallèles proposés ici ne s’opposent pas de manière radicale. Étrangement, c’est peut-être celui que l’on pourrait craindre tourner le plus mal qui s’avère le plus positif pour les deux personnages.
En tant que spectateur, ces séquences d’ivresse me paraissaient bien plus crédibles lors de la première partie : au contraire de la première, les acteurs ne me semblaient pas réellement ivres dans la seconde version. Était-ce le résultat d’une certaine lassitude de la répétition, la fin d’un effet de surprise ? Ou le cinéaste s’est-il amusé à créer de telles différences ? Nous pourrions nous amuser, nous, spectateurs, à imaginer, soit que les séquences aient été tournées à des jours d’intervalle et que les acteurs aient refusé de s’enivrer autant comme la première fois, soit (et ce serait plus crédible) que le cinéaste ait multiplié les prises en improvisation dirigée le même jour tout en leur demandant de continuer de boire. Il aurait ensuite placé au montage la séquence tournée plus tardivement (avec des acteurs ivres) avant la séquence tournée plus tôt (avec des acteurs encore relativement sobres). On peut le remarquer d’ailleurs, et sauf erreur de ma part, dans la première partie, les acteurs font face à deux bouteilles vides de soju et en sont à la troisième, tandis que dans la seconde partie, ils n’entament que la première, les deux autres bouteilles étant sur la table, pleines. C’est un classique chez les acteurs : si, à la première prise, on peut espérer plus de spontanéité (surtout en improvisation dirigée), à force de répéter, on gagne en idées nouvelles, on perd en fraîcheur et en sincérité… jusqu’à ce que la fatigue se fasse sentir et qu’on lâche prise. On ne saura jamais, et c’est tant mieux. L’intérêt de tels procédés ou astuces, au-delà du récit et de la comparaison, c’est bien de susciter de telles questions sur le film sans chercher à y répondre. Comme le tour d’un magicien, celui d’un cinéaste (et de son équipe) doit rester impénétrable…

Jeu des 7 erreurs : Un jour après trois heures d’impro (et d’alcool) / Un jour après une heure d’impro (et pas pour autant sans alcool)
Bien sûr, tout au long du film, on sourit de l’autodérision du cinéaste : ça ne m’arrive pas toujours, parler des cinéastes ou des créateurs à l’écran peut parfois m’agacer. Mais la pilule passe mieux avec des acteurs qui savent s’y prendre. Il faut parfois multiplier les prises pour trouver la bonne affinité entre les acteurs ; d’autres fois, ce sont les acteurs qu’il faut multiplier pour trouver la bonne osmose avec une histoire ou un public. Je n’ai pas souvenir de ces acteurs dans les autres films du réalisateur jusqu’ici (mais ma mémoire de physionomiste déficient joue souvent avec moi leur propre magie et leurs mauvais « tours »), ils sont parfaits. Et quelques-uns des chouchous du réalisateur qui apparaissent ici dans des seconds rôles font presque office de gardiens du temple (presque littéralement ici).
(Je suis la filmographie relativement dans l’ordre : c’est donc le premier film du cinéaste que je vois avec sa future égérie, Kim Min-hee. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle colle parfaitement au ton du cinéaste. C’est indéniable, sa présence a eu du bon dans son approche, et c’est une nouvelle ère qui s’ouvre pour lui avec cette rencontre. J’évoque cela ailleurs.)
Je pourrais, bien sûr, m’agacer en voyant le cinéaste toujours aussi attiré par les jolies filles, mais au moins ici, il ne joue pas les Woody Allen et n’impose pas à ses actrices une forme de gérontophilie malaisante : le personnage du cinéaste se trouve être certes plus âgé que la peintre, mais cela reste encore raisonnable. L’honneur et la morale sont saufs. Des mots d’amour, un baiser sur la joue, et puis s’en va.
C’est tellement plus beau comme ça, Sang-soo. Ne fais pas ton Jean-Claude Dusse, ne force pas, ne conclus pas (je parle de films). Parce que si tu nous proposes deux versions différentes d’une même journée, on se charge tout seuls des mille autres versions possibles où les personnages comme dans Un jour sans fin s’y reprennent chaque fois de façons différentes pour explorer les possibilités, même les plus graveleuses. Après tout, c’est un réflexe que le spectateur possède déjà et que tu ne fais qu’invoquer et exploiter à travers ton film : « Et si l’on avait agi autrement ? ».
On se pose, et on « pause ». Retour en arrière. « Et si ». Invoquer seulement les possibles, ne suggérer que de petites différences comme dans un jeu de sept erreurs, ce sera toujours mieux. Jean-Claude Dusse, lui, explorerait la possibilité unique qui lui serait offerte de conclure. Et il se l’imaginerait écrite par Marc Levy. Tu m’ennuies souvent, Sang-soo, mais je te reconnais au moins le fait de ne jamais tomber dans ces excès, ces « forçages ». Attention à toi cependant : j’espère que les films restent un prétexte à explorer tes fantasmes, que tu te sers d’eux pour produire, créer, et que tu ne franchis jamais la ligne jaune. Je t’ai à l’œil, Jang-Cloode : garde ta chemise.
Un jour avec, un jour sans, Hong Sang-soo 2015 Jigeumeun matgo geuttaeneun tteullida / 지금은맞고그때는틀리다 | Jeonwonsa Film
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