Premiers films
Le Jour où le cochon est tombé dans le puits

Année : 1996
Le Pouvoir de la province de Kangwon

Année : 1998
La Vierge mise à nu par ses prétendants

Année : 2000
Premières impressions après avoir vu les six premiers films du cinéaste : un certain attrait pour la structure narrative, les leitmotivs, les histoires croisées amoureuses, les destins capricieux, etc. Tout cela ne serait pas sans trop me déplaire si le fond n’était pas si souvent délaissé au profit de la forme et de ces astuces, habitudes ou obstinations formelles. Le fond, c’est toujours dans un film la qualité de l’histoire proposée. J’admire la forme quand elle se met au service du fond… Et que cela paraisse étrange ou non, bien qu’ayant regardé ces six premiers films dans un ordre aléatoire, mes notes ne cessent de descendre.
Ainsi, dans son meilleur film vu jusqu’à présent (et son premier), Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, j’ai trouvé le jeu à quatre et en parallèle parfaitement exécuté. Le récit en forme de jeu de l’oie ou des sept erreurs permet des retours en arrière et des perspectives différentes adoptées à partir d’un même événement. Une certaine tension se crée jusqu’à l’accomplissement final et relance en permanence la curiosité, ce qui au bout du compte sert au mieux l’histoire.
Le Pouvoir de la province de Kangwon joue sur des ressorts formels identiques, mais la nature des fils narratifs révélés petit à petit, leur nombre, tout ça perd de son intérêt par rapport au précédent film : les astuces formelles demeurent, mais le type de relations proposées et la facilité narrative de départ qui provoque la rencontre de deux personnes qui se connaissent dans un même lieu sans pour autant se voir n’aident pas à voir clair dans le récit. Dans ce type de structures, une fois le schéma initial compris, le spectateur admet une certaine marge dans la suspension de son jugement parce qu’il sait que des éléments ainsi déployés et perçus comme obscurs trouveront par la suite un sens nouveau. Sa capacité toutefois à subir ce genre d’exercice se heurtera toujours à certaines limites. À force d’abus, au moindre prétexte, l’élastique cède, et le spectateur refuse d’entrer dans ce petit jeu qui met sa patience au supplice.
La Vierge mise à nu par ses prétendants repose peut-être encore plus sur un jeu de sept erreurs. Les propositions temporelles revisitées dans le récit font clairement état de différences qui mettent à l’épreuve la cohérence dramatique d’ensemble. Excellente idée de départ, sauf que là encore, si la forme séduit, le sujet traité me paraît, au mieux, un peu anodin, au pire, incomplet. Sans aller jusqu’à vouloir prohiber les zones d’ombres dans un film, on peut exiger en retour que quand le récit révèle la nature de ces bribes d’événement opaques, cela en vaille la peine. Épuisé par ses longueurs, le film ne donne pas l’impression que chacune de ces séquences devait impérativement nous être montrée (les limites peut-être d’un récit où chaque pièce nouvelle peut contredire la cohérence dramatique de ce qui précède).

Le Jour où le cochon est tombé dans le puits, Hong Sang-soo 1996 Daijiga umule pajinnal | Dong-a Exports Co. Ltd.
Dernier point qui me semble affecter la qualité de ce que le spectateur perçoit, c’est l’interprétation et le choix des acteurs (sinon parfois, le choix même du cinéaste à déterminer telle ou telle activité pour un personnage : dans ce registre, on aurait presque l’impression que le cinéaste revendique son minimalisme et la répétition des types de lieux ou actions proposées). Hong Sang-soo fait dans l’incommunicabilité, là encore, cela a de quoi me séduire… et de quoi me lasser quand l’exécution déçoit. Certains acteurs manquent d’aisance avec cette forme d’interprétation : ils manquent de spontanéité, de créativité (pierre angulaire de l’improvisation) et se perdent parfois dans des silences qui au lieu d’être dans le rythme général de l’incommunicabilité (ou de la pesanteur, de la contemplation, peu importe comment on interprète ça) laisseraient plutôt penser qu’on a affaire à des prises ratées. On retrouve l’œil vide des acteurs perdus qui imposent des silences prolongés et qui témoignent plus d’un flottement chez l’acteur que chez le personnage. Dans les films suivants, toutefois, le cinéaste corrige le tir. Preuve que ce rythme trouvé dans ses premiers films n’était pas le seul fait du hasard (c’est un rythme tellement compliqué à obtenir des acteurs que c’est rarement un hasard). Mais signe aussi que le choix des acteurs laissait à désirer ou qu’Hong Sang-soo n’obtenait pas d’eux ce qu’il espérait (ce qui n’est pas loin d’être strictement la même chose, mais je vous laisse avec mes propres jeux des sept erreurs).
Je vais continuer sur ma lancée, mais s’il persiste à raconter des histoires avec des gens du cinéma ou s’il se répète sans rien apporter de neuf, je vais vite me lasser. À voir, un spectateur doit aussi pouvoir insister avec des cinéastes qui réalisent sans cesse le même film. Parmi leurs cinquante occurrences ou essais, par hasard ou non, se cache parfois une perle, un angle révélateur. Pour Hong Sang-soo, le défi, ce sera donc de voir s’il est parvenu dans la suite de sa filmographie à reproduire la qualité de son premier film, voire à le surpasser… Des cinéastes ayant produit un grand film à leurs débuts qui ne retrouveront jamais la même efficacité ou fraîcheur, ce ne serait pas un cas isolé. Soyons optimistes (mais prudents).

Jamais trois sans quatre.
J’avais des raisons d’être méfiant. Night and Day (2008)
Tout ce qui chez le réalisateur m’indiffère (et manifestement des points sur lesquels il insistera de plus en plus après ses premiers films) : des histoires de cul entre artistes. Tellement français. Le film a en plus le mauvais goût ici de mettre un seul homme au milieu de plusieurs femmes. Le côté plus choral et la parité des rôles de ses précédents films lui réussissaient mieux à mon sens. Surtout que les femmes qui tournent autour du personnage principal sont assez médiocres (à l’exception, peut-être, de l’élève des Beaux-Arts qu’il retrouve dans son rêve). La performance des actrices n’aide pas beaucoup. L’acteur qui joue le peintre, lui, s’en sort plutôt bien. Sans lui, le film aurait totalement manqué du seul charme qu’on peut lui reconnaître : l’humour. Ça donne un côté Bruno Dumont appréciable au style habituel d’Hong Sang-soo. Pour le reste, on oublie les structures alambiquées, les leitmotivs, les plantings. Deux ou trois choses pour révéler une ou deux informations, mais ça ne va pas plus loin. Ça me manquerait presque…
(J’avais vu trois des autres films des années 2000 bien avant, c’est pourquoi je suis directement passé à Night and Day.)
La suite aux prochains numéros.
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Année : 1996





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