Ombres en plein jour, Tadashi Imai (1956)

Sage comme un Imai

Note : 3.5 sur 5.

Ombres en plein jour

Titre original : Mahiru no ankoku

Année : 1956

Réalisation : Tadashi Imai

Adaptation : Shinobu Hashimoto

Avec : Kôjirô Kusanagi, Sachiko Hidari, Taketoshi Naitô, Chôko Iida, Teruo Matsuyama, Ichirô Sugai, Tanie Kitabayashi, Sô Yamamura, Taiji Tonoyama

Film d’affaire judiciaire un peu démonstratif (c’est pour la bonne cause), jusqu’à ce que Tadashi, habituellement si sage comme un Imai, joue des procédés pendant la plaidoirie de la défense : accélérés et ralentis dans une reconstitution improbable d’événements que le spectateur sait ne pas avoir eu lieu. Dans ce genre d’histoire, on se contente assez souvent du petit côté cabot de l’avocat, sauf que là les images illustrent l’ironie de son récit et l’absurdité des situations. Petit coup de génie. Si tous les avocats pouvaient disposer d’une telle rhétorique animée…

Ça commence par une mise au point du plan sur le trajet des meurtres… au pas de charge (il faut bien faire coller la chronologie des faits), puis une séquence en accéléré façon cinéma muet pour illustrer combien il est peu évident de voir cinq meurtriers débarquer dans une maison sans faire le moindre bruit, comment ensuite tous les meurtriers ont tué le couple à tour de rôle en se passant la hache et en étranglant la femme (et tout ça dans une magnifique chorégraphie au ralenti façon escaliers du Potemkine vue par les Marx Brothers), puis comment un seul a pu se retrouver avec une veste tachée quand les quatre autres n’avaient rien (belle image du gros maladroit au milieu des quatre autres immaculés) et comment un seul s’est retrouvé à partager l’argent pour les autres et a pensé à s’en garder la meilleure part alors qu’il n’était pas censé être le chef (belle image encore avec les quatre autres derrière l’épaule du premier qui laissent faire sagement), et le pompon, comment un seul type s’est retrouvé à maquiller et nettoyer les meurtres pendant que les autres l’attendaient plus loin et comment pour les rejoindre ce type dévoué a usé de ses talents de téléportation (Tadashi Imai en précurseur de Bioman, on aura tout vu).

Hilarité dans la salle. Mais c’est un peu comme dans ce « chef-d’œuvre » mal-aimé, Hope, à l’annonce du verdict, c’est la douche froide.

Le Je suis un évadé japonais. Le cinéma parfois est politique, quand il réveille les consciences, et qu’il signe une morale révoltante qui ne dit rien de plus que la justice n’est qu’un mirage, une farce. Le dire, c’est permettre de mieux voir, et même si c’est vrai, c’est la seule qu’on a, alors autant s’efforcer de l’améliorer. Ça commence donc en dénonçant ses erreurs et ses dysfonctionnements.

Quand il n’y a plus d’espoirs, il y a toujours les petites histoires. Un peu comme une petite fille boudeuse qui dit : « Je ne suis même pas jolie ! », à qui on ne peut résister et dire : « Mais si, si… » Le cinéma, c’est son rôle de claquer la porte et de dire que la justice n’est qu’un mirage, mais c’est aux hommes (ceux qui la font, la rendent) de la perfectionner. « La justice est une farce ! » « Mais non, mais non ! »

Et oui !… L’art est une pisseuse fishing for compliment. C’est pour ça qu’on ne peut rien lui refuser et qu’on l’adore. Merci à toi ma mignonne.

Étrange cette ressemblance avec les histoires de Seicho Matsumoto (Kiri no hata, Le Vase de sable, etc.) avec des séquences d’enquêtes en province qui semblent sortir déjà des adaptations de Yoshitarô Nomura… Le film est de 56, la première histoire adaptée d’un roman de Matsumoto viendra l’année suivante, et dès 58, Shinobu Hashimoto et Yoshitarô Nomura proposeront une adaptation d’un de ces romans : Harikomi… Le film, tiré d’un romancier moins prolifique pour le cinéma, a peut-être marqué le romancier… Quoi qu’il en soit, c’est un domaine où Imai n’est pas du tout à l’aise parce qu’on s’y fait royalement suer. Plus à l’aise dans le drame ou le mélo. Voire dans le mélo avec une pincée de crime tragique (Shinobu Hashimoto et Kaneto Shindô lui écriront l’adaptation de Yoru no tsuzumi.) Ça annonce peut-être en tout cas un basculement des films japonais vers les films criminels qui ont si bien marqué la décennie suivante, et une disparition progressive des drames réalistes et sociaux et des mélos à la Imai.


Ombres en plein jour, Tadashi Imai 1956 Mahiru no ankoku | Gendai Eigasha


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Yaé, la petite voisine, Yasujirô Shimazu (1934)

L’humour goutte-à-goutte

Yaé, la petite voisine

Note : 4 sur 5.

Titre original : Tonari no Yae-chan

Année : 1934

Réalisation : Yasujirô Shimazu

Avec : Yumeko Aizome, Ryôtarô Mizushima, Den Ohinata, Chôko Iida

Il y a des comédies qui sont des tonnerres et qui ont l’ambition de nous faire rire aux éclats ; et il y a des comédies qui sont des brises de printemps, ou de petits torrents qui dévalent tendrement des collines. Shimazu montre un monde idyllique où les hommes de mauvaises intentions n’existent pas. Tout est doux et indolore. Tout est sujet au rire et à l’amusement. On se prend à rêver que de tels personnages puissent exister et on rit, ou on pouffe bêtement, en comprenant que tout cela n’est bien sûr que de la fiction. On rit. Comme les Japonais rient quand ils sont gênés. Le temps d’un film on goûte à cette étrange humilité qui fait tout apparaître en rose et qui nous fait naïvement voir que le bon côté des choses. Il faudrait filmer les spectateurs des films de Shimazu comme lui filme ceux qui s’amusent à la découverte d’un épisode de Betty Boop. L’œil qui frise en permanence ; une brise qui chatouille comme une plume titillant nos oreilles et nos joues.

Farceur le Shimazu, l’air de rien. Quand il ose un échange de répliques entre deux lycéennes sur le volume de leur poitrine. L’audace du hors-champ, des adolescentes faussement innocentes et coquines ; et la gêne, plein cadre, du jeune homme laissé seul dans le salon et qui entend tout. Le retour de la voisine fait tout autant sourire : le garçon lui reproche son manque de pudeur, et elle lui répond qu’entre filles, elles peuvent bien parler de ces choses-là. On dirait aujourd’hui qu’elles l’allument.

Dans la même scène semblant sortir d’un fantasme d’écolier, la jeune fille propose à son voisin chéri de lui laver et de lui repriser ses ignobles chaussettes. C’est Boudu violé par les nymphes de Shimazu… Voit-on ça ailleurs que dans nos rêves. The girl next door, la petite voisine pas vraiment jolie, mais qui prend un malin plaisir à vous chatouiller les sens. Petit regard en coin, sourire moqueur… Le sexe n’est pas encore une éventualité alors on se tortille autrement. On flirte, on se taquine, on se chamaille.

Un peu plus tard, les mêmes continuent à jouer les amoureux : « Je te plais ? — Bof… » On ne se tape pas sur les cuisses, c’est sûr, mais on s’amuse des réactions de ces ados dont on peut lire les sentiments comme dans un livre écrit à l’eau de roche. « Tiens, c’est vrai que tu ressembles à Fredric March. Maah, tu es flatté ? » On pourrait presque le voir rougir ; et elle s’amuse de le faire marcher. Absurde, ridicule et tout à fait charmant. Parce que… Fredric March, sérieusement ? Le garçon en question n’a évidemment rien de Fredric March. Ozu, avait réutilisé plus tard la même bêtise flatteuse avec un autre acteur américain (à moins que ce soit dans un film de Naruse, j’ai la mémoire qui flanche, je me rappelle plus très bien).

Yaé, la petite voisine, Yasujirô Shimazu Tonari no Yae-chan 1934 Shochiku (2)_

Yaé, la petite voisine, Yasujirô Shimazu Tonari no Yae-chan 1934 | Shochiku

Les scènes se succèdent ainsi, et le flirt continuerait à n’en plus finir comme des préliminaires habillés si une grande sœur mariée mais en délicatesse avec son mari ne venait pas se réfugier chez ses parents. Encore, une situation, un personnage qu’on retrouvera par la suite dans les films de Naruse et d’Ozu. La grande sœur viendra donc se consoler dans les bras de notre Fredric March et sa cadette pourra alors nous amuser de sa jalousie un peu pataude — donc délicieuse. La comédie est là, en décrivant les petits défauts de ces personnages attachants. Des petits vices ne portant pas à conséquence que les auteurs connaissent bien pour être une source inépuisable de sympathie : la gourmandise (du jeune frère), l’ivresse (des pères), l’effronterie (de la voisine). C’est léger, c’est maladroit, c’est naïf…, l’idée en fait qu’on se fait de l’enfance (chacun sait que c’est un mythe, l’enfance étant au contraire une période où la cruauté règne en maître).

On est au début du parlant, Shimazu manie parfaitement l’usage des dialogues. Il sait quand montrer à l’image celui qui parle ou prêter attention au contraire aux réactions de ceux qui écoutent. On retourne même parfois presque au muet quand il joue avec d’incessants jeux de regards. Action, réaction : frustration ; action, réaction : vexation ; action, réaction : émulation ; action, réaction : circonspection ; action, réaction : tension… Sol, sol, sol… mi♭ !

Autre exemple de la délicatesse « muette » avec laquelle Shimazu montre ses personnages : en rentrant d’une soirée en voiture, le jeune frère pique du nez. Ce qui deviendrait facilement un motif de rire un peu vulgaire ne fait ici que sourire. C’est juste ce qu’il faut pour nous attendrir ; un peu comme quand on fond devant un enfant luttant contre le sommeil et qu’on regarde sombrer un sourire au cœur.

Shimazu possède cette légèreté, cet amour pour l’existence et les petites médiocrités humaines. On aime ses personnages parce qu’ils sont inoffensifs, des monstres gentils. Oui, c’est un paradis. Et cela, malgré la tragédie qui finit toujours immanquablement par pointer le bout de son nez. La mort, elle, ne dort jamais.

Après-guerre, Ozu tournera des films qui se rapprocheront de cette tonalité. Ça commencera avec Chôko Iida dans Récit d’un propriétaire, qui joue ici une des mères. C’est vrai que quand on la voit apparaître dans le film d’Ozu, avec son air sévère, on comprend tout de suite que le morveux parviendra très vite à l’amadouer. Un cinéma qui s’attache à décrire des anges, la beauté et l’humilité des petites gens.

Chôko Iida Yaé, la petite voisine, Yasujirô Shimazu Tonari no Yae-chan 1934 Shochiku

Chôko Iida

Alors, certains pourraient y voir du cinéma réaliste sans saveur, où il ne se passe rien. Pourtant il n’y a rien de réaliste à présenter des anges à l’écran. Je n’en ai rencontré aucun. On peut s’amuser à prendre la situation de départ et voir comment elle évolue dans le monde idéalisé de Shimazu et dans la vraie vie parisienne :

Quand le voisin joue au baseball en empiétant joyeusement sur la propriété voisine, et qu’il vient à casser un carreau avec sa balle, chez Shimazu, il vient s’excuser, tape la discute avec la fille des voisins ; la mère du joueur vient présenter ses excuses, demande à son fils de ramasser les morceaux et repart en demandant à la fille des voisins de présenter une nouvelle fois ses excuses à sa mère. Quand le lendemain, le vitrier passe, tout ce joyeux petit monde se renvoie la balle pour savoir qui payera les frais.

Dans la vraie vie ? Je casse la vitre de l’appartement de mon voisin, je commence par recevoir des insultes, je lui envoie les miennes en retour avant de venir m’excuser mais comme j’ai les excuses qui ressemblent à des insultes, il me ferme la porte au nez et m’envoie le lendemain la facture. Deux jours après, il insulte ma femme dans la cage d’escalier pour avoir un mari moyennement aimable, il reçoit en retour une volée de gifles, dépose une main courante au commissariat dans la foulée, me traite de couille molle au retour ; pour me venger, je lui grippe son garage mécanique en y fourrant un peu de sable dans les rouages ; le garage retombe sur son char à meule immatriculé dans le Calvados ; en représailles, il viole et massacre mon chien, je lui crève les yeux, il me tord et m’arrache les burnes, je lui vomis dans le cou, et on finit tous deux par la fenêtre, empalés vingt mètres plus bas sur la verrière du restaurant indien du rez-de-chaussée dans lequel on n’avait jamais daigné, ni lui ni moi, foutre les pieds. La voilà la vraie vie ! C’est ce qui arrive tous les jours entre voisins… Shimazu à côté, c’est L’Île aux enfants. Allez demander un ou deux œufs à vos voisins, vous avez toutes les chances de les recevoir sur la tête et de trouver le lendemain vos pneus crevés… Bienvenue dans le monde réel. Non, non, Shimazu n’est pas réaliste. Un idéaliste et un petit plaisantant, oui. Il nous montre un avant-goût du paradis, pour filer à la fin du film en nous disant : « hé couille molle ! le paradis n’existe pas ! » Merci bien. C’est triste la vie, et ça l’est encore plus à la fin.


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Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse (1962)

Chronique de mon vagabondage

Hôrô-ki Année : 1962

Réalisation :

Mikio Naruse

Avec :

Hideko Takamine ⋅ Akira Takarada ⋅ Daisuke Katô

8/10  IMDb

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Mikio Naruse rend hommage à l’écrivaine à succès Fumiko Hayashi dont une grande partie de ses films d’après-guerre est tirée (Nuages flottants, Le Repas, L’Éclair, Épouse, Chrysanthèmes tardifs).

C’est donc ici à la fois la mise en image de l’autobiographie de Fumiko Hayashi et son adaptation puisqu’étrangement le premier grand succès de l’écrivaine avait été le récit de sa vie jusqu’à cette période, et non des histoires qui seront adaptées au cinéma (toute la fin tragique de sa vie n’apparaît bien sûr pas dans ce premier roman, et c’est donc Naruse qui se charge de la suite, aidé de ses scénaristes habituels).

La boucle est bouclée : Naruse fait un de ses derniers films ici avec son actrice fétiche, Hideko Takamine, en évoquant la vie de celle qui était décédée l’année même où il réalisait Le Repas.


Chronique de mon vagabondage, Mikio Naruse 1962 | Takarazuka Eiga Company Ltd


Comme une épouse et comme une femme, Mikio Naruse (1961)

Comme une épouse et comme une femme

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Tsuma to shite onna to shite

Année : 1961

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Hideko Takamine, Chikage Awashima, Masayuki Mori,Tatsuya Nakadai, Yuriko Hoshi, Kumi Mizuno, Keiko Awaji, Chôko Iida, Chieko Nakakita

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Voilà sans doute le film le plus mélodramatique de tous ceux que j’ai vus jusqu’à présent de Naruse. Le lien avec le monde des geishas, parce qu’on a toujours un pied à Genza le quartier des bars de Tokyo, demeure, même s’il est plus précisément question ici de la condition de la maîtresse.

Comme d’habitude, la première demi-heure introduit calmement les personnages, puis l’intrigue se resserre autour de cinq personnages dont on apprend à connaître le secret commun. Une famille des plus communes avec le père, la mère, la fille et le fils, et à laquelle vient donc s’ajouter la maîtresse. Ça, c’est le point de départ du film. Ensuite tout se complique quand la maîtresse se plaint que son mari (on peut presque l’appeler comme ça) ne vient pas assez souvent la voir. Elle voudrait cesser de se cacher, voudrait profiter de lui, enfin, après vingt ans de mensonge. Comme d’habitude, les hommes sont lâches (peut-être plus ici que dans les autres films de Naruse), et pour lui, la meilleure solution est encore… de ne rien faire. Vient alors une scène fabuleuse où on nous expose à travers différents récits le passé des personnages. Le fait important du film : les deux enfants ne sont pas de l’épouse, mais de la maîtresse… (On ne peut pas rêver mieux comme nœud dans une intrigue). Bien sûr eux ne le savent pas. Mais la mère, l’épouse, sait donc que son mari a une maîtresse ; entre les trois adultes ça n’a jamais été un mystère. L’homme n’est donc pas loin d’être polygame. Une femme, et une femme « non officielle ».

Comme une épouse et comme une femme, Mikio Naruse 1961 Tsuma to shite onna to shite | Toho Company

La maîtresse est mise face à son destin en quelque sorte parce qu’elle ne supporte plus sa solitude. Et un dilemme de plus pour elle : elle est gérante d’un bar à Genza, propriété de… la femme de son amant ! Encore plus tordu : toutes les dépenses relatives au bar, elle les sort de sa poche… Si elle décide de quitter son amant, elle risque de tout perdre. Elle va voir l’épouse et lui propose une certaine somme d’argent et en échange elle quittera son mari. Mais l’épouse ne s’en laisse pas conter, elle sait qu’elle est dans son droit et renvoie la maîtresse « à sa vie facile ».

La maîtresse rentre donc chez elle (il faut voir Hideko Takamine chanter son désespoir !) et là sa grand-mère qui vit avec elle (paradoxalement, cette présence renforce sa solitude) lui conseille de reprendre ses enfants. Alors qu’elle-même avait conseillé à sa petite fille de les abandonner à leur père pour qu’ils aient une vraie famille… La maîtresse informe donc son amant qu’elle compte reprendre au moins l’un d’entre eux, le plus jeune, qui a maintenant quinze ans. Comme d’habitude, le mari ne fait rien, c’est comme si elle ne lui avait rien dit… Elle part donc à la sortie de l’école et passe la soirée avec son fils, qui la connaît pour être la gentille gérante du bar que possèdent ses parents. Finalement, le fils apprend la nouvelle et rentre chez lui.

Vient alors la grande scène de dénouement où les masques tombent. Le fils boude et s’enferme dans sa chambre. La fille qui ne sait encore rien arrive. Son frère lui révèle tout. C’est à cet instant que leur mère, la vraie, arrive. Cette fois, ce sont les parents qui enferment les enfants dans leur chambre pour qu’ils n’assistent pas au règlement de comptes. Ça se chamaille comme dans un film de Naruse (c’est-à-dire en papotant), ça pleure. Les deux femmes cherchent vainement à convaincre l’autre que les enfants sont les leurs. Quand on demande au mari d’intervenir, il dit préférer ne rien dire justement pour ne pas froisser l’une ou l’autre. Il propose alors un peu pour se dérober de ses propres responsabilités de convier les enfants à la discussion (plus on est de fous…). Pas la peine, ils ont tout entendu. « Papa, maman, je vous hais ; et vous, je vous hais encore plus. » Voilà, tout le monde est malheureux, c’est merveilleux, et nous, on pleure parce que ça fait une heure que les scènes se suivent, intenses, avec la bonne musique d’ambiance pour bien accompagner nos larmes. Ce n’est pas vraiment la fin du film, mais c’est tout comme. Dans l’épilogue, on voit que la fille a quitté le foyer, et que le fils attend de rentrer à l’université pour la suivre…

Joli mélo !



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Nuages d’été, Mikio Naruse (1958) Iwashigumo

Palette d’artiste

Nuages d’été

Note : 4 sur 5.

Titre original : Iwashigumo

Année : 1958

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Chikage Awashima, Michiyo Aratama, Kumi Mizuno

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Cette fois, pas de véritable drame, ou de mélo, pour Naruse. Il s’agit plus de la chronique d’une famille après la seconde guerre mondiale, et le récit d’un monde qui change. Les parents paysans contre les enfants qui veulent aller travailler à la ville ; les parents qui s’arrangent pour faire des mariages arrangés et les enfants qui sont bien décidés à faire des mariages d’amour. Et entre les deux, la jeune tante, veuve de guerre, qui vit encore avec sa vieille belle-mère et qui travaille dans les champs alors qu’elle envoie son fils à l’université.

C’est elle le personnage central de cette histoire ; sans être omniprésente. Elle sert de lien entre les deux mondes, car elle a compris, plus que les autres parents, les bouleversements du monde d’autrefois. Elle sert aussi d’entremetteuse entre les familles pour marier son neveu, mais elle tombe amoureuse d’un journaliste qui l’aide à trouver une bru à son beau-frère, et qui au départ n’était là que pour faire une étude de la perception des nouvelles lois de succession dans les campagnes où les vieilles traditions sont encore d’usage.

Nuages d’été, Mikio Naruse 1958 Iwashigumo | Toho Company

C’est parfois compliqué à suivre : ça va très vite, et ce n’est pas forcément toujours très explicite, les nouveaux personnages n’étant, le plus souvent, pas du tout présentés… Mais c’est passionnant, Naruse arrive à donner un peu de chair à cette histoire en s’attachant aux personnages. Ni méchant ni héros, rien qu’un conflit de générations et le choc de deux mondes. Le ton n’est jamais d’ailleurs à la confrontation. Tous essayent de dénouer ensemble ce délicat sac de nœuds. Restent le fatalisme et la nostalgie d’un monde qui se meurt, comme des nuages d’été, hauts dans le ciel, rongés par le bleu du ciel sec, comme l’eau de la rizière qui envahit peu à peu les labours…

Ça n’a rien de didactique ou d’austère. Naruse ne fait que montrer, il ne juge pas. Comme dans Le Repas, il adopte une position intermédiaire. Dans Le Repas, la femme finit par accepter de repartir avec son mari ; ici, il reste avec l’image de la tante labourant son champ sous le ciel d’été, pensant à ses neveux qui sont partis, à son amant qui l’a quittée, à son fils qui le fera sans doute bientôt… La musique et le Technicolor ajoutent à la beauté simple du film et à son ton nostalgique. Du Altman en plus poétique, contemplatif. Et résigné face à l’inexorable marche du monde.



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