Les Chemins flottants – Un aperçu seulement du néant

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Un aperçu seulement du néant et je meurs.

 

Derrière le paravent de verdure, les ombres en mouvement se lancent à l’attaque des dernières clartés du jour. De rares jets de lumière arrosent le ciel d’étoiles ; mais après quelques frissons inattendus, les remparts arpentés du soir se dressent dans l’obscurité ; et au milieu du vide fleuri, l’inébranlable obscurité du crépuscule regagne sa troublante gloire. La voûte océane a laissé place aux constellations ; dans la densité des forêts désormais, le vent serein coule son souffle exquis. Mon cœur, bercé par les flots remuants de l’imagination, triomphe des splendides murailles de l’esprit ; mais il me faut rester lucide. Les crépitements de mon humanité éveillée tentent de chasser le trouble envahissant du sommeil. En vain. Les déterminations de l’homme s’évanouissent.

Gracieuse comme une créature irréelle, vacillante et granuleuse dans la lumière, tu apparais. Sombre et mystérieuse.

Le ruisseau sauvage de la honte assombrit ma lassitude ; la culpabilité me quête… Et un regard pénétré d’absolu se révèle aux yeux de ma conscience. Je m’évanouis — endormi — devant ton visage rayonnant.
Les cavaliers célestes tirèrent un peu plus le rideau sur l’haleine cristalline du crépuscule, et quand le firmament de nos nuits fut parfaitement déployé, je te vis fraîche et absorbée, ouvrant grand les yeux vers moi.

Tu soupires des pensées interrogatives vers les hauteurs de ma citadelle fleurie. Ton cœur s’apaise en moi dans un souffle de reconnaissance béni. Je revis.

Mes intuitions me poussent à m’élancer vers ton corps charmant ; mon étreinte consumée cherche à se déployer en ombres pour répondre à l’écume parfumée de tes baisés désirés. Nos consciences se mêlent dans les veines euphorisantes de l’amour. Notre complicité s’appesantit dans le silence. Un océan de verdure sauvage s’embrase près de nous ; sa chaleur protectrice réanime les objets desséchés de notre détresse passée. Une âme nouvelle, encore inconnue, triomphe de mon corps haletant. Je la sens excitée en moi comme les suffocations des derniers rayons du jour. Mais je demeure seul et solitaire. Près de toi, le monde est oublié et perdu.

Mon ambition est aveugle. Je tressaillis d’humilité et de honte ; quelques larmes ruissellent sur mon âme frissonnante. J’ai la mélancolie des navigateurs égarés qui savent qu’ils ne retourneront jamais au pays. Les volontés autonomes de mes désirs déchirent le voile aride des certitudes humaines, me délivrent de ces inhibitions dressées par la nature pour nous empêcher de nous émanciper de ce joug inaltérable qu’est la vie. Aucun contrôle, aucune sagesse, aucune lucidité, ne sauraient être assez efficace au milieu de l’inextricabilité de ce néant où tout doit être reconstruit en une seconde. Ou oublié.

L’éternité me laisse voir son immensité redoutée, et me sourit.

Les tourments, le chaos, l’impatience du temps hantent les terrains vierges de cette âme qui grandit. Je redoute malgré moi la liberté qui m’est donnée de tout reconstruire. Mais tu es là pour réveiller les lumières qui s’éclipsent, anéanties, devant le gigantisme de la tâche. Certes, l’âme martèle la conscience dans ces instants de doute, et lui insuffle une nouvelle vie pour que ces conflits soient rangés parmi les certitudes de l’homme tranquille et sans histoire ; mais ce sens nouveau qui se dresse sur les contours encore flous de l’entendement, comment peut-il exister et cohabiter avec ce que je suis ou ce que j’étais ? Car il me semble n’être qu’une flamme ambulante dans le noir. Même si une voix dans la nuit cherche à me délivrer de mes doutes, sa musique stimule quelque chose d’inconnu au fond de moi qui me fait peur : je ne veux pas disparaître avec elle. Même si je sens poindre l’assurance d’une nouvelle vie s’évader au-delà des limites de mon existence, même si je revis libéré des charges inutiles de la vie des hommes, comment espérer à l’orée de la mort ? Comment savoir seulement si je suis là ?

Oui, la lucidité avait étendu ses bras le long du froid reflet de ma conscience ; mais déjà un élan vorace se faisait sentir en moi : l’extase bien sûr, qui me secouait comme un vieux chiffon. Elle m’envahit, me guide, me bouscule ; et la délicate brillance de ton existence éclabousse de lumière les brumes désertiques de mes sens évanouis. Je sens une assurance nouvelle naître en moi.

Nos yeux se croisent dans le trouble unique du monde. Nos pensées se mêlent comme le brouillard à la fumée. Un nuage satiné en jaillit délicatement, et une fine pluie de rosée vient habiller nos corps d’humidité enfumée. Nous sommes noyés dans une jouissance profonde qui s’engouffre sans obstacle au cœur de nos entrailles purifiées. Les papillons féconds de l’imagination volent vers les cimes inspirées de la création, l’âme se farde d’une poudre qui caresse les sens. Nos mains suintantes du fruit de la vie glissent sur la chair de l’être et brassent une bruine musquée qui s’évapore en tourbillon. Sur la terre, une poussière d’or découvre les herbes et les fleurs phosphorescentes qui émergent du gouffre des profondeurs du passé ; bientôt, vers le ciel, elle donne naissance au firmament lacté. De ces étoiles redescendent les papillons de la création : de ces végétaux de lumière naissent des insectes nouveaux, tout bariolés de couleurs inconnues. Un univers naissant émerge des secrets de l’imagination et vient se poser dans notre cœur pour se métamorphoser en essence de joie et de mystère. Dans une dernière transpiration de rosée, nous nous détachons alors notre corps susceptible et corrompu pour nous transporter dans les spirales verticales d’un nuage de larmes, nous soulevant dans une danse fluide et confortable parmi les fards de l’invisible. Nous discernons l’esprit brut de la conscience sans faille, ce pourfendeur de l’invisible ; et nous nous laissons choir, achevant notre voyage vers le pays des hommes. Le monde se dévoile sous un nouvel aspect et je rêve de revenir à ce que je suis : un homme.

Le brouillard s’estompe nous envahissant d’une curieuse insatisfaction, et nous regagnons nos deux corps essoufflés, transformés.

 

Je me réveille. Anéanti. Une apathie étrange s’est installée en moi. Je considère ton être avec amour. Tu te reposes, à l’écart de la conscience et du temps. Nue. Et tu dors. Dans ton sommeil, tes gestes sont pour moi tendres et apaisants. Alors, je prends contre moi ton corps inconnu. Je savoure, amer, ces élans du corps, et je rêve une dernière fois de toi.

Tes mains glissent sur mon dos. L’étreinte du sommeil s’évanouit. Tu ouvres les yeux. Un sourire timide et sincère se dessine sur ton visage. Autour de nous, la nature est figée, tout semble en dehors du temps et de la vie. Aucune étoile ne brille dans le ciel ; la brise ne souffle pas dans les branches des arbres ; aucune froidure propre à la nuit ne vient s’éprendre de nos deux corps nus… Le silence. Seuls demeurent dans le monde, rêve et raison. Froide raison, stagnante comme un lac aux abois. Une raison qui subsiste malgré tout, fidèle à la conscience altérée qui la gouverne. Rêve étrange, débordant de son royaume. Étouffant le réel.

Je ne peux me détacher de toi. Sur ton visage, des larmes ont coulé. Larmes figées. Comme le visage d’un nouveau né : fatigué et apaisé.

 

La suite :

Une prière encore pour veiller cette nuit

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