Les Chemins flottants – Une prière encore pour veiller cette nuit

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Une prière encore pour veiller cette nuit : je crus voir s’envoler mon rêve — il jouait assis sur l’herbe de mon cœur.

 

Il est temps pour moi de m’abandonner aux fées de l’oubli. Bientôt, elles berceront mes sens, caresseront mon âme, illumineront mon crépuscule. Leurs ailes déjà se déploient…

Sous ces nouveaux rayons, ton visage s’embellit d’un teint diaphane presque humain. Ton bonheur transparaît, ton sourire est vorace. Tu me prends la main et me tires vers un bois fantôme qui s’étale sur les pentes à flanc de colline : tout y semble mort et figé. Un fleuve court le long de la vallée. La rive aux chemins flottants apparaît au loin dans un brouillard mou, et de l’autre côté, au bout du crépuscule, une montagne jette un air sévère sur la plaine endormie. Son sommet enneigé triomphe de l’horizon.

Je te suis. J’erre dans le désert de mon anéantissement. Nous approchons de la rive nue. Tout est calme. Une barque nous attend.

Suis-je toujours là ?

Le courant qui nous emporte est tranquille et me berce. Une fatigue coulante m’embrasse, me noie. Comme il est agréable de se laisser aller… Le fleuve émet une sorte d’obscurité lasse. Ton visage s’assombrit et me hante. Je coule… Ta réalité me tient éveillé ; j’expire le funèbre amour de nos âmes enlacées ; des souvenirs heureux se lient à ton image, et retombent en un soupir parmi les ondulations moites du fleuve.

Je voudrais dormir, m’évanouir — ne plus être. La raison se perd. Les réminiscences d’un vieux rêve demeurent prisonniers dans ce sommeil. L’étrangeté s’étale sur le monde comme la prémonition d’un silence ultime.

Je me penche vers la mer des soucis. Le fracas de ses moustaches blanches déverse son écume sur la terre branlante des hommes. Entre la clarté du nord et l’obscurité du sud, le temps passe sur les chemins du crépuscule… Un siècle. Deux siècles — je m’effondre… Une larme, plus tard, coule en attendant. Le sourire du jour viendra la sécher… Deux larmes de plus. Une rigole intrépide gonfle et lèche les sillons glabres de ma peau. Je rêve — les récurrences du passé s’étiolent, l’ambition s’éteint.

Dans le néant éprouvé de ces rêves, le filtre tendu de la servitude se colle à mon visage. Les ombres mortes dansent. Leurs arabesques sveltes et sensuelles me saluent, me vénèrent — rient de moi peut-être… Ce sont des étincelles muettes et timides dans l’air endormi du soir. Le ciel est une voûte majestueuse ; sa profondeur détruit les repères les plus fermes de la perception.

Je ne sais plus si je rêve ou si je vis. Étendu et couché, je me sens grand et léger. Je finis par retomber… Je me sens las. Les vagues étourdissantes de la folie des hommes me noient un peu plus dans l’abîme. Ai-je succombé aux profondeurs du sommeil ? Je suis un radeau perdu. Ton visage est un vaisseau qui vient à mon secours. Es-tu là ?! Mon existence ne connaît plus de son passé que des souvenirs épars et étrangers. Être seul, sans doute, au milieu de rien. Suis-je lucide à présent ? Une excitation boue en moi, me séduit, et m’effleure. Je ne sais rien encore.

Les songes boursouflés de la nuit me délivrent du néant, se déploient comme une peinture éphémère ; les reflets du monde vrai se montrent nus à mon imagination. Et c’est avec un grand enthousiasme que mon âme respire. Emporté par des tourbillons splendides, happé par cette fabuleuse ivresse des sens de la vie, je vois la vie autrement. Je veux rêver loin de la vie, loin de mon existence corrompue.

Des vapeurs nauséabondes m’arrachent au monde des hommes ; leur ascension laisse derrière elles une nuée écumante — merveilleux éventail de formes en décomposition, comètes humaines traçant sur leur chemin les poussières glacées de leurs entrailles. Des flammes apaisantes viennent en un éclair paresseux sculpter l’empreinte scintillante de mon identité recouvrée. Métaphormé. Un vent moite souffle sur le grand linceul du passé. Mon âme se mêle au chahut. Perdu entre deux existences, j’ai peur de me laisser noyer, pas encore libéré de ces tortures qui se rattachent au désordre de ma vie. Suis-je conscient de ce qui se tramait autour de moi ?

La face perfide du doute, l’odeur puante du piège, sont noyées au milieu de ces trésors magnétiques et trompeurs. Les harpes de l’ivresse me tiennent enchaîné. C’est comme un parfum obsédant qui se laisse innocemment porter dans l’air. Une tentation agréable, une contagion heureuse dont on ne peut savourer la saveur originelle. Un parfum désolant qui, chahuté par le désespoir de l’inaccomplissement, se métamorphose en une pestilence autrement enivrante.

Me réveillerais-je demain ?

Mon passé allait se refléter dans le miroir des illusions. Je ne retrouverai plus mon âme d’autrefois, mes souvenirs d’hier…

Où es-tu à présent ? Dois-je me méfier de toi ?

Le rêve gueule de bois est comme le chapitre des volontés supérieures : une révélation.

Pleine d’une ardeur qui se déploie sans honte, mon cœur m’attire dans le piège excitant de l’amour. La tentation est trop grande : je me laisse lier les sens par la passion envahissante et destructrice de ton abîme. Serais-je prêt à oublier la reconquête de mon passé pour toi ? Je sais que si ton cœur vient à moi dans sa lumière, mon tragique espoir serait empli d’un don nouveau ; je serais imbibé de ton amour et ma raison ravalerait son orgueil comme l’humilité diminuée d’une identité déchirée se laissant dépasser par les grâces de l’illusion.

Les effusions du désir sombrent, solitaires, dans l’oubli aveugle et je me perds dans le néant. J’accepte avec crainte mon invisibilité, mon identité oubliée. Mon âme tremblante emplit l’univers et ce désert étourdissant se trouve soudain diapré comme une auréole sans fin.

Il m’est impossible de me perdre enfoui tout contre toi : je te retrouve. Dans l’orgueil de ma béatitude, mon âme remonte jusqu’à toi et reçoit avec joie les heurts sympathiques de ta passion chaleureuse. Ligotées l’une à l’autre, nos âmes se lancent à l’assaut de cet univers excitant, se tordant en tous sens pour mieux en ressentir la jouissance. Ta présence apaisait mes craintes.

Alors le silence… Le vide. Et je me réveille : seul.

Tu es venue en vain.

L’espoir veillait dans la lumière, et la tourmente s’est écrasée sur mon cœur meurtri. La musique sourde qui a marqué ton départ se dérobe déjà. Tu es venue en vain.

Le temps se tord en moi. La voix de mes affections premières se fait entendre dans cette chambre noire qu’est la pensée. La conscience infrangible des âmes me montre la rive de la vie — mes années de troubles. Un abandon aérien ressort de mon cœur endormi. Détresse d’un homme versé dans la honte. Égaré.

Quelque chose de terrible se révèle dans ce monde. Ma conscience se déchire. Je me sens possédé. Qui suis-je donc ! où suis-je ? — Ubiquité naufragée de l’esprit. Terrorisme mental, folie schizophrénique. Je vis ici et présent, là-bas et passé. Attentif à la fois à mon âme d’homme contemplatif et à mon âme d’enfant à laquelle pourtant je ne sais rien, je me pose sur cette terre en rêvant ne pas y mourir : voir, sentir et penser, mais non agir, mais non décider… Prisonnier.

Dans la pénombre, je vois mon cœur qui bat et qui se meurt — il est déjà trop tard.

Une ombre. Une ombre pensée. Qui rêve. Qui rêve d’une silhouette flottant sur les chemins du bonheur. Qui rêve qu’on vienne la réveiller de la nuit tombe. Sinistre tombe. Qui rêve que la conscience s’illumine à nouveau.

Je glisse. L’inconnu. Les étoiles sifflent. Je vois s’accomplir devant moi la dernière tâche. Le dernier souffle.

Je meurs.

 

La suite :

Rien ne sert de chanter l’amour

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