Les Chemins flottants – L’homme est susceptible

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L’homme est susceptible de se réveiller. Ses mensonges finiront par se coller aux linges de son esprit comme une tâche qui s’étale sur le livre de la vie. Et sa mémoire épongera les fantasmes de sa vie rêvée.

 

Quel gouffre étrange m’envahit ?

Le clignement aveugle de ma fière conscience brûle en vain dans la mer desséchée du sommeil. J’entends le bourdonnement de la flamme fumante de l’âme qui se sent dévastée par un entrelacement d’air écumé. Les gouttelettes du soleil de la mort chatouillent mes sens. Un vent furieux me poursuit et me hante. Son souffle ment. Une angoisse morbide se perd en rafales. Le magnétisme sourd des impossibles m’enveloppe de ses ondes noires. Il me prend par la gorge, se mêle à l’orage de l’esprit. Je sens son poids fondre sur moi ; il me fait avaler sans gronder ce cœur fidèle qui souffle en moi. Les grands hérissons rouges de l’enfer jettent devant moi les miroirs brisés de mes contemplations, et me plongent dans le bain de l’oubli. L’alchimie instable de la mémoire remue dans ce trou opaque et vertigineux qu’est la mort, l’instant perdu. Je ressors de ce bain rempli de doutes ; ces eaux infectes dégoulinent à mes pieds : un amas noir et visqueux se forme là, sur le sol. Tandis que mon cœur est noyé sous cette crapule et que les gouttes des vivants se déversent sur les pans humides de la terre, que l’air de la pestilence roule sur mon corps, je suis enchaîné aux parfums vagabonds des tourments embêtés. L’âme laisse apparaître sur sa face fendue les blessures ouvertes d’époques passées — large déchirure sur l’étroit territoire du monde.

« Penser que je suis sans savoir qui je suis. »

Je suis le néant, je ne suis rien, je ne suis plus, je ne sais plus.

Où es-tu ? Je vois… un paysage brouillé par le temps — image mobile, image pétrifiée dans les moiteurs de l’air… Je vois deux étrangers, deux statues, posant là leur étrange silhouette. Les cimes des arbres sont soufflées par un vent qui se tait — l’apesanteur des rêves tient le monde dans le creux de sa main… Un plasma de feu et de plomb circule dans mes veines ; mon œil émerge de l’obscurité. Les cris de milliers d’âmes affolées emplissent mon esprit : toute la souillure de l’univers m’interpelle pour me délivrer son message noyé dans un chaos d’horreur — ces vermines me mettent en garde de la mort, et d’elles-mêmes.

Une pluie de poussières qui crépitent s’amasse dans le vide. Un fleuve de rouille étincelle dans l’ombre et l’oubli. Et ma vie sent gronder, rouler en elle les profondeurs de la terre…

Mes sens ignoraient tout ; ma conscience seule avait vécu.

En voulant recouvrer les voies perdues de mon enfance, j’avais perdu les chemins flottants de la raison.

 

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Ai-je fermé les yeux

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