Les Chemins flottants – C’est dans le cœur des merveilles

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C’est dans le cœur des merveilles, en comprenant que la nature chantait dans un lyrisme confus et fou, que je commençai à entrevoir la face terrible de la vérité.

 

La route sent l’automne comme un tapis aux feuilles sauvages. Des enfants jouent, des vieillards regardent. Notre présence les affecte à peine.

Tu t’enfonces un peu plus dans le sommeil. Nous quittons le fleuve pour rejoindre les feuillages sauvages d’une forêt d’antan. Je prends le risque de te perdre parmi les ombres fuyantes du jour. Je soupire parfois, tout pantelant, comme si après avoir été happé par la précaution du silence, mon cœur m’interpellait pour me rappeler la nécessité vitale de souffler. Et puis, je me souviens que je te suis et que tu fuirais sans moi si je te perds.

La forêt éclaire ta présence comme une vague silhouette humaine qui vacille dans les ténèbres. Les enfants se cachent. Seul, un petit, solitaire et tranquille, demeure là, allongé au creux d’un arbre : il a les yeux fermés. Tu t’approches de lui et déposes sur son front un baiser. L’enfant ouvre les yeux : tu n’es déjà plus là.

Le grincement rouillé d’une porte attire mon attention. Je te retrouve devant une chapelle abandonnée pas plus grande qu’une tombe. Tu descends les deux ou trois marches froissées qui entraînent les voyageurs dévoyés jusque dans les gorges sèches de la terre. Avant de pénétrer dans cette bâtisse au toit défait, tu te retournes et remarques ces arbres qui siègent autour de la chapelle comme des chevaliers fatigués guettant un signe de leur maître endormi. Derrière eux, une seconde rangée d’arbres : agresseurs révoltés, gueux, malandrins, que les temps silencieux ont pétrifié dans des postures vulgaires et enflammées, et qui semblent enjoindre leur souverain de leur rendre la liberté.

L’austère chapelle demeure ainsi, sourde et muette, comme figée dans un autre temps.

Je me souviens maintenant. Tous les soirs d’été, c’est là que les gens du village venaient se rafraîchir. Les samedis, nous y fêtions des mariages ou des baptêmes. À l’orée du bois, située au bout d’une allée animée durant les heures chaudes de l’année, la cour de la chapelle servait aux bals populaires. Il faut chaud pourtant. Les habitudes ont changé.

Tu entres. Un court silence. Des rires d’enfants. L’imaginaire attise le mystère des frontières et créer les dangers excitants des mondes invisibles : les amis du village voisin sont venus retrouver leurs amis. La cabane du pêcheur devient le vaisseau amiral d’une armada en déroute, un château fort assiégé de monstres horribles… — N’ai-je jamais rêvé d’un autre autre monde où la fuite serait un plaisir sans réel danger ?

Les enfants repartent vers d’autres jeux ; et tu te construis dans cette chambre obscure de la vie un monde qui se rappelle au-delà de la mémoire.

Des images anciennes apparaissent. Les ruines joyeuses d’un territoire interdit. En transparence, un chemin se dégage et confère au passé une forme étrange : des tourbillons, mus par une activité créatrice, veulent réécrire ces histoires, retraduire en moi les résonances perdues du temps. Mais je te perds à nouveau.

N’étais-tu pas finalement le relais inefficace de mes rêves, le trouble lénifié de mes nécessités inexprimées, la révélation de mes fatigues inavouées, enfouies secrètement dans mon cœur ébloui, la répétition inconsciente de mon être, l’expression intempestive et véhémente de la mise en feu de mes sens dans l’obscur tourbillon de la folie et du doute funeste ? Ce pays charmant qui surgit de notre imagination n’est-il pas issu d’une assimilation soudaine de ces doutes passés, la libération inopportune et terroriste de mon âme sauvage dans le village des passions perdues ? Les spectres et les démons qui voyagent à travers moi pour me ramener à mon existence oubliée, jaillissent-ils, dans leurs souffles noirs, des montagnes sur lesquelles rayonnent le soleil de la réalité, où des steppes immaculées sur lesquelles soufflent les vents froids et enfumés du mensonge ?

Ces impressions se collent à ma vie comme attirées d’une apesanteur torve ; elles ne surgissent de nulle part. Seules quelques sensations incertaines permettent d’imprimer leurs images dans le livre ouvert de mon histoire. Si je crois désormais déceler qui je suis malgré la stérilité de certaines évocations, c’est que précisément cette identité ne se limite pas à un « je » fantôme, dépourvu d’expériences et d’influences passées ou de soumissions présentes à un corps oppressé ; elle s’est éloignée des créations de l’esprit et s’est finalement rendue étrangère à elle-même ; sa présence est ailleurs, et sa quête secrète l’autorise à vivre au-delà des remparts du sens.

— Qu’es-tu venu chercher dans ce noir tombeau ?

Je me laisse envahir malgré moi par l’anxiété de te perdre : mon cœur réclame ta présence, exige ton retour. Obéissant à mon impatience, je feins un instant d’avoir trouvé un moyen pour apaiser ma retraite : je pars à la reconquête de cet apaisement perdu, je me dirige vers l’étrange bâtiment — audace qui masquait mal l’angoisse qui me neutralisait —, je prends soin de diriger mes pas sur des chemins mousseux qui préserveront intacte ma discrétion. De l’autre côté, une fenêtre étroite, comme creusée dans la pierre, s’ouvre vers l’ombre de ta vie.

Tu déplies avec soin une feuille de papier trempé. Ce chiffon froissé par le vent portait des inscriptions à l’encre dispendieuse. Le fil de nos pensées est rompu — noyé dans le mutisme des anges, étouffé dans la bavure du temps… Des secrets de ton âme, de l’étrange magie de tes gestes, rien en moi ne demeure. Mais ta sérénité me semble à la fois feinte et suspecte. J’accepte cependant cette contrariété avec sagesse. Car la douleur de me sentir sacrifié n’est rien face à mon envie de te retrouver. Une fois délivrée de mes illusions, ton absence ne sera plus qu’un souvenir heureux qui nous fera sourire tous deux — une empreinte flottante parmi les vagues recouvrées de la mémoire…

Un enfant s’approche. Sa mine est boudeuse, son apparence sauvage. Je crains de voir sa présence interférer entre nous. Mais la magie de la pensée fait son œuvre et l’enfant s’éloigne, guidé par l’ennui, accablé par le vide. Il disparaît, graduellement, en frappant du bout du pied de pauvres cailloux perdus sur le sol.

La tranquillité du matin recouvré, tu sors de cette sombre bâtisse — tombeau de mes réminiscences, objet de mon ressentiment dans lequel se figeait l’inaccessible amour de mes désirs contrariés… Restée immobile sur les dalles du parvis, je vois un bout de ton sein qui luit sous un rai de lumière. L’ombre des feuillages habille la pudeur de ton corps ; l’électricité de l’air recouvre les contours de ton âme nue. Devant toi, sur la petite place boisée, le temps écrase de tout son poids livide la froide et méprisante nature. Tu jettes un regard distrait vers la cime des arbres : rien que le flot tranquille des nuages guidés par le vent… Puis, tu tends vers le ciel cet étrange papier froissé par le temps qui s’envole dans un jaillissement. Cette trace blanche que tu laisses derrière toi, c’est une offrande laissée au mystère.

Les chemins s’élèvent. La forêt se fait moins dense. Notre marche suit un entrelacement étroit remontant une colline. Au sommet, fleurit un grand parc ; et toute une société s’y repose. Des bambins amoureux flirtent sous des tonnelles ; des poupons tout roses découvrent les premières joies des promenades sur l’herbe fraîchement coupée des squares ; des vieillards heureux, mais seuls, contemplent la vie en marche assis sur un banc en se remémorant leurs passés perdus ; et d’autres viennent goûter aux plaisirs de la douceur du jour. Tu t’aventures dans le parc avec la certitude et la confiance des habitudes. Tu gagnes sans précaution l’une des tonnelles oubliées — charmant petit oiseau en cage…

Le soleil est au plus haut dans le ciel. Midi résonne au clocher du village voisin. Des enfants se réunissent autour de leur mère pour le pique-nique de midi. Tu les regardes avec attention ; et quand la vague du jeu les porte un peu trop près de ton monde, tu espères, un doux sourire aux lèvres, qu’ils te délivrent de ton funeste ennui. Il y avait dans ton œil l’expression d’une conviction mystique qui te donnait comme un petit air de componction. Les heures se suivent avec le va-et-vient du monde et cette marque de la foi et de la vertu ne te quitte pas. L’ennui des jeunes amants rassasiés de romantisme laisse place aux flirts de nouveaux couples. Les enfants excités et fatigués, pensent à rejoindre leurs rêves, et rentrent, accrochés aux mains de leur mère. Le défilé ininterrompu des vieillards mélancoliques se poursuit, d’une génération à l’autre comme des legs de vie laissés au temps. Les visages et les ambiances changent, et nous, restons insouciants et immuables, attentifs et amusés, devant les moulins de la vie.

Le soleil enfin entame sa chute vers l’horizon du monde. La luminosité et la température baissent ; les promeneurs quittent la colline fleurie ; le parc et les sentiers se vident. Une journée est passée.

La suite :

Un aperçu seulement du néant

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