Bad Luck Banging or Loony Porn, Radu Jude (2021)

Scénario du film ‘Je t’encule Marie’

Note : 3 sur 5.

Bad Luck Banging or Loony Porn

Titre original : Babardeala cu bucluc sau porno balamuc

Année : 2021

Réalisation : Radu Jude

Avec : Katia Pascariu

Étrange objet. Si d’habitude l’écueil auquel doivent faire face les satires serait plutôt à chercher du côté du ton employé, de la difficulté d’en faire assez sans en faire trop (et même si Radu Jude ne manque pas de tomber dans ce piège malgré tout), le film proposé par le cinéaste roumain tombe dans un autre piège : une structure bancale, baroque et composite guère convaincante. Radu Jude est habitué aux longues séquences, à la répétition des séquences pour appuyer son sujet, faire avancer lentement son récit, et sa qualité est souvent là, dans sa capacité à faire évoluer des détails parfois à peine perceptibles, mais significatifs, dans un film qui traîne en longueur, subtil, à l’abri du démonstratif.

Le film se présente parfois lui-même comme une farce, la qualité d’une farce n’est-elle pas toujours d’être plus ou moins démonstrative ?… Dans ce cas, soit, va pour la tonalité. La structure, elle, reste problématique. La farce, donc, est structurée en trois parties. Dans une première partie, forcé de tourner en extérieur, Radu Jude met en scène son actrice principale dans la rue, au téléphone ; on apprend ainsi qu’une vidéo à caractère sexuel tournée avec son mari circule sur Internet. La seconde partie est une suite de pastilles humoristiques et surréalistes présentées parfois comme des aphorismes illustrés. Et la dernière partie est un conseil de discipline réunissant les parents d’une école pour statuer sur le cas de cette professeure dont la vidéo à caractère sexuel a été vue par ses élèves…

Au-delà du fait que ce n’est probablement pas très judicieux de recourir tout à coup ainsi à un type de cinéma non narratif au milieu de deux autres parties, elles, narratives, la seconde partie donne un peu trop l’impression au spectateur que Radu Jude a construit son film dans un premier temps autour de la première et de la troisième partie, et qu’il s’est retrouvé coincé à ne plus savoir qu’en faire en plein travail d’écriture. Si le message du film est clair, celui de démontrer l’hypocrisie et la bien-pensance de notre société de consommation hyper connectée et désolidarisée, je ne suis pas sûr qu’appuyer autant son propos, en cherchant précisément à démontrer plus qu’à illustrer, même s’agissant d’une satire, ou d’une farce, à travers une seconde partie tout à coup expérimentale, didactique, surréaliste, jurant avec le reste, rende le film meilleur… La première partie, même si on est chez Radu Jude, a trop de longueurs, le réalisateur s’attardant trop souvent à décrire l’environnement urbain dans lequel son personnage féminin évolue (affiches publicitaires ou électorales, déchets abandonnés issus de la surconsommation, saynètes dévoilant l’incivilité des passants, voire la disproportion grotesque des écarts sociaux illustrés à travers des véhicules toujours plus énormes), ça traîne dans tous les sens du terme, et il est fort à parier que cette première partie aurait fait, dans un autre contexte, une simple introduction. Radu Jude semble donner par la suite dans la seconde partie les raisons, ou la justification, de ces descriptions : selon lui, le cinéma, tel le bouclier de Persée, sert à réfléchir le monde tel qu’il est… Soit. On savait que certains cinéastes étaient habiles à justifier leurs intentions a posteriori dans les interviews, désormais on voit des cinéastes expliquer leur démarche en plein milieu du film… Pour gagner du temps, on pourrait vite commencer par proposer des films où des cinéastes viendraient à être interviewés deux heures durant pour justifier de leur interview filmée précédente.

En réalité (celle qui se reflète non pas sur le bouclier de Persée mais dans l’imagination de chaque spectateur), Radu Jude donne surtout l’impression de bâcler son film : au lieu d’intégrer une seconde partie démonstrative et inutile, j’aurais sans doute été beaucoup plus convaincu s’il avait fait de cette réunion de parents d’élèves le cœur de son film, et qu’en guise de troisième partie, et de conclusion, il en avait rajouté une autre qui aurait illustré, non plus seulement l’hypocrisie collective (l’enfer c’est toujours les autres), mais la nôtre, en l’occurrence celle du mari. Dans la première partie, on a juste le temps d’apprendre qu’il y serait pour rien si leur vidéo circulait sur le Net, peut-être une troisième aurait été utile à démontrer le contraire. La pire des hypocrisies n’est pas forcément celle des gens qui nous indiffèrent, celle des étrangers, mais peut-être bien celle de ceux en qui on a le plus confiance. Pendant tout le film, les protagonistes portent des masques, Radu Jude joue avec le double sens de cet accessoire, peut-être a-t-il raté l’occasion de faire tomber le plus problématique des masques : celui de l’homme, du mari, du goujat. Radu Jude a voulu appuyer son propos en insistant sur l’écart entre ce qui était reproché à la professeure et ses « écarts » réels : ainsi il insiste bien sur le fait que sur la vidéo, il s’agit du mari, pas d’un hypothétique amant. Peut-être avait-il besoin, certes, que son héroïne reste blanche comme neige, mais est-ce que le plus conservateur dans toute cette histoire, ce ne serait pas plutôt son auteur ? Radu Jude nous dit qu’il se sert du cinéma pour refléter le monde et en décrire ses écarts, peut-être suis-je plus emballé de mon côté quand on se sert de lui pour refléter nos propres travers… Il est toujours peut-être plus simple, et peut-être aussi moins glorieux, de faire la leçon aux autres en dévoilant leur bassesse que de se questionner sur soi. Et au cinéma, « sur soi » signifie « sur nous tous » : le sujet principal est une copie qui se reproduit chez les spectateurs plus vite qu’une sextape fuitant sur YouPorn.

Bref, le spectateur a toujours raison d’avoir raté le film qu’il voulait voir… et reconnaissons au moins à Radu Jude d’avoir été capable de filmer l’air du temps et de s’inscrire au moins dans une réalité, celle d’une époque où chacun est tenu de se méfier… de l’air qui passe. L’ironie serait peut-être que demain des cinéastes viennent à nous montrer sur les écrans cette triste époque où chacun se trimballe avec un masque sous le nez (rarement sur) en utilisant ce masque comme d’un accessoire visant à identifier l’époque que nous vivons, alors que les films qui se tournent peut-être depuis deux ans (quand ils y arrivent en pleine pandémie) s’appliqueraient à nous montrer une réalité sans masque, sans Covid. Attendons de voir ce qui sort sur les écrans ces prochains mois, Radu Jude aura été soit une exception, soit il aura fait comme la majorité de ses collègues contraints ou non à montrer des visages masqués. Je serais curieux de voir ça.

 


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