La Ville abandonnée, William A. Wellman (1948)

La « Miche » abandonnée

La Ville abandonnée

Yellow Sky

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Yellow Sky

Année : 1948

Réalisation : William A. Wellman

Avec : Gregory Peck, Anne Baxter, Richard Widmark

Voilà un western bien à mon goût. Pourtant ce ne sont pas les stéréotypes du genre qui manquent. L’histoire, c’est celle d’une bande de voleurs de banque emmenée par Gregory Peck et Richard Widmark (on sait de suite qui joue le gentil bandit et le méchant), obligée de traversée la Vallée de la mort pour échapper à une garnison partie à leur trousse.

Le récit de la traversée est parfaitement épique, on se croirait dans Lawrence d’Arabie, et surtout, c’est un peu dans le récit, un symbole, comme un monde qu’on n’atteint pas facilement et pour lequel il faudra faire des sacrifices ; c’est l’épreuve de départ dans beaucoup de récits. Ils arrivent donc assoiffés à l’autre bout de la vallée, mais ils ne trouvent là qu’une ville abandonnée, fantôme… Surgit alors notre Séphora de l’ouest, venue « secourir » nos bandits tel Moïse après sa traversée du désert. Sauf qu’ici, elle les accueille le fusil à la main. Magnifique apparition d’Anne Baxter (ironiquement, Cecil B Demille la prendra huit ans plus tard pour jouer non pas Séphora, mais la femme de Ramses Nefertari) qui leur montrera où s’abreuver. La fille vit seule avec son grand-père dans une bicoque isolée et a tout du garçon manqué (se faisant même appeler Mike — savoureusement transcrit en français par « Miche », pour Micheline sans doute). Les bandits ne mettront pas longtemps à comprendre qu’ils ont une mine d’or…

La suite est tout autant prévisible, vu mille fois mais parfaitement efficace, avec les deux bandits luttant pour savoir comment se partager le magot… La morale est sauve, Peck gagnera la belle (Widmark a trop peur pour ses miches) et ira rembourser dans une scène d’épilogue l’argent volé dans une banque au début du film (si ça c’est pas du spoiler).

Le film serait une adaptation de La Tempête de Shakespeare… J’avoue qu’il faudrait que je relise la pièce parce qu’en dehors du naufrage, je vois pas bien la correspondance. Si dès qu’il y a quelque chose qui ressemble à un naufrage on parle de La Tempête… C’est juste comme j’ai dit un procédé narratif habituel, le fait d’entrer violemment dans un autre monde. On parle aussi pas mal de Planète interdite pour l’adaptation de La Tempête… bah oui, mais pourquoi pas non plus Ulysse ? Le mec passe son temps à s’échouer sur des îles pour retrouver Ithaque et rencontre des princesses qui lui cassent les pieds avant finalement de tomber amoureuses de lui… Et dans ce cas, Star Wars aussi commence par un échouage, Alice au pays des merveilles aussi… Bref, c’est pas une référence à Shakespeare ni même à Homère, c’est juste un archétype d’introduction…

La mise en scène est très efficace, audacieuse même. Wellman n’hésite pas à étirer certaines scènes, ralentir le rythme pour accentuer le suspense. Un procédé de mise en scène que je ne me rappelle pas avoir vu beaucoup dans des westerns à cette époque et qui était plutôt employé par Hitchcock ou les réalisateurs de films noirs. Autre procédé intéressant, c’est l’utilisation de la profondeur de champ (à la Greg Toland) avec le visage d’abord de Widmark en très gros plan, coupé, et de l’autre côté de l’écran les autres personnages bien plus loin. Voilà deux procédés que Leone réutilisera abondamment pour ses westerns.


La Ville abandonnée, William A. Wellman 1948 Yellow Sky | Twentieth Century Fox

L’Étrange Incident, William A. Wellman (1943)

C’est à eux qu’il faut penser

L’Étrange Incident

Note : 5 sur 5.

Titre original : The Ox-Bow Incident

Année : 1943

Réalisation : William A. Wellman

Avec : Henry Fonda, Dana Andrews, Mary Beth Hughes, Anthony Quinn, William Eythe, Harry Morgan

— TOP FILMS

Le voilà le chef-d’œuvre du bon William. Un film simple, très court, capable de soulever mille questions. Sur la responsabilité, la justice, la conscience des hommes…

Le western se rapproche de la grandeur tragique des mythes antiques. Ce n’est pas l’histoire de personnages isolés à la frontière mexicaine, c’est celle d’une humanité toute entière. Elle aurait pu se passer n’importe où. L’environnement, la société, ne sont en rien les auteurs ou les responsables de cette méprise tragique ; c’est l’homme, seul. On revient aux origines de la société, quand ses règles, ses lois, son autorité, sont encore balbutiantes. Tout est toujours balbutiant dans une société. Même si la sophistication, la rigueur des habitudes, une histoire et une pratique bien établie laissent toujours penser le contraire. On croit rendre justice au nom des hommes quand en fait on ne cesse de la bafouer et de la déshonorer. La certitude, est en Justice comme en science, un état dangereux, un confort dont il faut se méfier. Une civilisation, une société, c’est comme le destin de l’homme, il n’y a pas de finalité, il n’y a pas de posture debout. L’homme droit n’existe pas. On ne fait jamais que l’improviser la civilisation. La réinventer au milieu du désert n’est pas une chose aisée.

L’Étrange Incident, William A. Wellman 1943 | Twentieth Century Fox

Alors, c’est parfois dans le western, là où souvent la cruauté est la plus palpable, la plus brute, qu’on voit naître l’humanité de l’homme. Quand il est confronté à sa propre bestialité. Le thème de la vengeance, parce qu’il est primaire, est idéal pour le western. En face de ces éléments brutaux, primitifs, la figure de l’homme qui se lève, brave, droit, conquérant de la Justice, doit apparaître comme un contre-point. Les thèmes positifs du doute, de la conscience ou de l’empathie peuvent alors apparaître aux yeux du spectateur comme une évidence. La fable doit être simple à comprendre pour en retenir la leçon, la morale.

Cette fable est un condensé de l’évolution de la société des hommes. Commence le désir de la vengeance brute ; on part lyncher les coupables ; le doute apparaît dans l’esprit de certains, on procède à un vote (la bonne conscience qui se donne des faux airs de démocratie) ; on exécute, et finalement, on se repend (sans jeu de mot) de sa méprise. La faute, provoquée à l’insu de son plein gré, l’harmatia, depuis Œdipe ou le Christ, provoque un nouvel état de conscience qui pousse l’homme à se racheter. Le rêve d’un État de droit en est directement le produit. La Justice des hommes serait-elle née du besoin de rédemption de ceux qui se sont rendus coupables de se croire des juges tout puissants ? Impossible à dire. C’est en tout cas une vision plus idéaliste, plus belle de la Justice. Une Justice moins « réparatrice » ou moins « punitive ». La Justice c’est aussi le doute, c’est aussi l’acceptation de l’erreur, parce qu’il s’agit de la Justice des hommes et qu’il ne peut en avoir une autre. C’est bien parce qu’elle est unique et faillible que la vigilance est toujours de rigueur. L’humilité en ses capacités aussi. La Justice ne remplace pas Dieu ; on ne peut en attendre « monts et merveilles ». Les fables, le cinéma donc, et le western en particulier, ont cette portée didactique. Les histoires, quand elles s’attachent à nous dévoiler notre côté obscur, opèrent en nous une sorte de conscience cathartique qui nous aide à aller plus loin, en identifiant les maux, les défauts infimes qui parsèment notre médiocrité. Connaître, identifier un problème, l’accepter, pour le contourner. C’est le principe, au départ, de toute société. Et sans ces histoires pour condenser en une seule image toute l’ambition de ce vivre ensemble, le transcender, le démystifier, eh bien nous serions sans doute encore enchaînés dans notre caverne. L’art, le cinéma, les fables, c’est l’âtre, le foyer, le feu du cow-boy où d’un seul coup tout est possible, non parce qu’il sert à châtier notre faute, mais parce qu’il illumine nos consciences et nous montre la voie. Sans cinéma, sans image, sans histoires, pas de Justice. L’art est autant un guide qu’un gardien.

Un film humaniste donc, essentiel, qui dit ce qu’est la Justice et ce qu’elle n’est pas. Un film à montrer dans les écoles. Parce qu’on ne peut sans doute pas apprendre à être intelligent à l’école, mais on peut au moins apprendre à y devenir un peu plus un homme, un vrai ; non pas sévère et brutal, aveuglé par ses certitudes, non pas comme ce général lyncheur qui finira par se suicider quand toutes ses illusions s’écrouleront à l’annonce de la révélation tragique ; mais un homme, conscient de ses failles et de sa fragilité. Grandir, c’est apprendre à se faire tout petit.

La scène de la lecture de la lettre du faux coupable est particulièrement émouvante, même si on se rapproche un peu plus d’un idéal presque religieux, en tout cas humain, terriblement humain :

« Ceux qui sont à plaindre sont ceux qui devront porter toute leur vie le poids de leur faute ─ moi je suis déjà mort. C’est à eux qu’il faut penser… »

L’erreur est humaine, comme disait Poncif Pilate… La justice aussi.

À noter du beau monde dans la distribution : Henry Fonda (toujours dans les bons coups quand il s’agit de « faux coupables »), Anthony Quinn et Dana Andrews.

L’Ennemi public, William A. Wellman (1931)

My Daring Clementine

L’Ennemi public

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Public Enemy

Année : 1931

Réalisation : William A. Wellman

Avec : James Cagney, Jean Harlow, Joan Blondell

Cagney au rayon fruits et légumes. L’ennemi public non seulement vous écrabouille des pamplemousses en pleine poire, mais c’est bien un melon aussi qu’il arbore sur sa tête. Pas vraiment la classe de Chapeau melon et bottes de cuir, plutôt le melon de Malcolm Macdowell dans Orange mécanique : le même visage, la même insolence. Y a que l’agrume qui change.

De l’insolence, le film en est bien pourvu. Mettre Cagney et Harlow dans le même film, ça ne peut être qu’explosif. « I’m gonna blow » qu’il dit à sa blonde. Et si Cagney est un citron pressé prêt à exploser, Jean Harlow, c’est une poire qui vous dégouline sur les doigts. Pas vraiment belle, toute cabossée, et le contraire des blondes de Hitchcock : son visage est un sexe fardé de nectar prêt à s’offrir à toutes les bouches. La peau de son visage est toute calleuse à force de s’être trop frottée à la barbe des hommes, et ses sourcils sont taillés comme une star du porno. Je laisse imaginer ce que pourraient représenter son nez et sa bouche…

L’Ennemi public, William A. Wellman 1931 | Warner Bros.

En dehors de ces deux caractères explosifs, le film n’a rien de très enthousiasmant. C’est un pré-code, pourtant le studio nous sort une introduction et un finale des plus puritains. Le pays des contrastes et des paradoxes… Comme quand James Cagney se pointe dans une armurerie pour acheter un feu comme on achète son pain alors qu’à côté de ça, on est en pleine prohibition sur l’alcool. Sans Cagney, le film serait un peu vert. Il faut voir ses mimiques quand il sert la main poisseuse d’un riche producteur de bière… Ce regard qu’il lui jette… Le genre de type dans la vie qui fait peur, parfaitement imprévisible, qui ne vous laisse rien passer, et qui pourtant reste sympathique parce qu’on sait qu’à la première tuile, il n’hésitera pas à vous aider… Beau paradoxe… C’est le début du parlant, il faut se satisfaire de ça.

Et puis, la mise en scène de Wellmann craint un peu… La manière dont il laisse Jean Harlow seule après un départ pressé de Cagney, lui faisant jeter un verre après quinze secondes de blanc inexplicable, si ça c’est pas du n’importe quoi… Il produira bien mieux plus tard, le couple star suffit ici à faire date.


Listes :

Liens externes :


Au-delà du Missouri, William A. Wellman (1951)

Midwestern

Across the Wide MissouriAcross the Wide MissouriAnnée : 1951

Réalisation :

William A. Wellman

6/10 IMDb iCM

 

Avec :

Clark Gable
Ricardo Montalban
John Hodiak

Wellman aime faire des trucs débiles. Ici, pendant que les acteurs parlent autour d’un calumet, ils se refilent un pou… N’importe quoi…

Il n’y a pas vraiment de scénario. C’est un peu flemmard. « L’intérêt » du film réside dans sa et dans la nature. Un western loin du Far West. On doit aller de l’Iowa au Montana. C’est vallonné, il y a des lacs et des forets, c’est le pays de castors et le tout est beau, rarement vu au cinéma.

Les personnages ne sont pas de « vrais Américains » (pas de John Wayne en vue, archétype de l’Américain sans racine européenne). Mais on a plutôt affaire à un joyeux melting-pot : des Écossais, un Français, des Indiens et… un Clark Gable. Rien que pour le voir faire pan-pan-culcul à son Indienne de femme, ça vaut le détour. Le reste… passons notre tour.


William A. Wellman

Classement  :

10/10

  • L’Étrange Incident (1943) *

9/10

  • Beau Geste (1939)
  • Convoi de femmes (1951)

8/10

  • Bastogne (1949)

7/10

  • Les Ailes (1927)
  • L’Ennemi public (1931) *
  • Une étoile est née (1937)
  • La Ville abandonnée (1948) *
  • Aventure dans le grand Nord (1953)

6/10

  • La Joyeuse Suicidée (1937)
  • Safe in Hell (1931)
  • Au-delà du Missouri (1951) *

5/10

4/10

  • The Boob (1926)

3/10

*Films commentés (articles) :

Across the Wide Missouri

Au-delà du Missouri, William A. Wellman (1951)

William A. Wellman