
Les Chagrins de Satan
Titre original : The Sorrows of Satan
Année : 1926
Réalisation : D.W. Griffith
Avec : Adolphe Menjou, Ricardo Cortez, Carol Dempster
Une confirmation : quelques pionniers innovent un jour en développant une bonne idée et font décoller une pratique nouvelle, et une fois que de nouveaux codes dessinent le cadre qui réglementera les usages futurs, une nouvelle vague de pionniers apparaît. Ceux qui prennent alors le relais s’appuient moins sur la technique pure que sur une forme d’artisanat et de savoir-faire propre aux créateurs. Griffith est à l’origine de la popularisation de l’idée qui résume peut-être à elle seule la révolution du récit cinématographique : le montage alterné. Il n’est pas le premier à l’avoir pratiqué, mais il a été le premier à en avoir compris l’efficacité sur le public et à faire reposer ses films principalement sur lui. Depuis plus d’un siècle, peu de films se passent de ce procédé si constitutif du langage filmé ou de la grammaire narrative du cinéma. Aucun équivalent ne peut réellement être identifié en littérature. Et au théâtre, si Shakespeare y avait souvent recours, par exemple, notamment dans Richard III ou dans Le Marchand de Venise, le dramaturge ne saurait être associé à ce seul procédé. Dans les années 10, Griffith propose encore des ruptures techniques : après le montage alterné, le long métrage monumental. Le fait qu’il ait une longueur d’avance lui a permis de proposer au milieu de la décennie des grosses productions qui assurent son succès. Mais après-guerre, une fois les bases posées, les génies du septième commencent à apparaître et à mettre les pionniers sur la touche. Le temps n’est plus aux innovations radicales censées redéfinir des usages, mais au perfectionnement des outils déjà disponibles en les intégrant à une logique globale. Récit et mise en scène, vue d’ensemble, se mettent au service d’une œuvre et du public. Le cinéma parlant passe pour avoir totalement rebattu les cartes, mais dix ans plus tôt un précédent écrémage avait déjà produit un renouvellement de génération important. Et de ces pionniers, seul Chaplin (pas réellement non plus un technicien, mais un grammairien du montage) imposera son génie artistique. Une fois que les concurrents de Griffith adoptent le montage alterné, sans en abuser comme dans certains films faciles à faire (comme les westerns), ils ont pu proposer autre chose là où le réalisateur de Naissance d’une nation piétinait. Face à des films qui employaient à bon escient certaines techniques comme le montage alterné, les failles et les limites créatives de Griffith, tant dans le récit qu’à la mise en scène, devinrent évidentes. Le pionnier restera dans l’ombre pendant l’âge d’or du cinéma muet.
C’est ce qu’on voit ici. Le sujet est une resucée du mythe de Faust comme il en existe des centaines à la même époque (l’année du Faust de Murnau). Alors que le montage alterné s’était surtout révélé pertinent dans les thrillers ou les films d’action, Griffith l’utilise ici pour un genre qui vit ses dernières heures avant l’arrivée du cinéma parlant et qui goûtera peu ses outrances et son manque de vraisemblance : le mélodrame. (Les drames romantiques, parfois historiques, prendront rapidement sa place. Le mélodrame incorporera souvent, comme ici, une dimension plus universelle, grossière et biblique). Le montage alterné pourrait s’appliquer à tout, mais le procédé ne pourra jamais dynamiser artificiellement une histoire sans relief. On comprend la logique de départ de Griffith : opposer deux personnages (deux écrivains sans le sou amoureux l’un de l’autre) enfermés chacun dans leur chambre avec l’idée insoutenable (non) qu’ils puissent être réunis. Ce qui marche pour un thriller de dix minutes n’a aucune chance de marcher dans le premier acte d’un long métrage. C’est bien trop tôt. Une présentation doit servir à poser les bases d’un récit, pas à créer une tension entre deux personnages pour lesquels le public ne s’identifiera jamais. Griffith ne sait pas raconter une histoire comme d’autres à la même époque (même pour des mélos) et le montage alterné ne peut plus tout résoudre ou contenter le spectateur qui en a vu d’autres. Si son prologue biblique est visuellement réussi, dès qu’on retombe sur terre avec les deux personnages principaux, Griffith rate complètement leur introduction et Griffith s’enlise en ne parvenant pas à sortir de la logique statique alors mise en place. Habituellement, dans une présentation de personnage, et cela dans tous les genres narratifs, l’action qu’on choisit de raconter définit au mieux les personnages, leurs désirs, leur parcours. Si l’idée de montrer les deux à leur table de travail peut faire sens, les cantonner pendant une longue première partie enfermés dans les mêmes lieux pendant une seule journée n’aide ni à donner un élan au film ni à définir les personnages principaux (on se définit par nos actions, voire par nos intentions, et dans ce cas, le récit évolue à travers les conflits, les oppositions, les révélations successives comme dans n’importe quel huis clos). Adolphe Menjou, censé proposer le pacte avec l’écrivain sans succès et lancer véritablement l’intrigue, arrive trop tard alors que l’on s’est déjà endormis. La suite est tout aussi laborieuse. Il ne se passe pas grand-chose ; Griffith donne l’impression de meubler dans un récit qui fait du sur-place ; et en dehors du génie d’Adolphe Menjou, capable d’exprimer avec la plus grande simplicité n’importe quelle note (souvent ironique, toujours classe), tout le reste est terne et sans intérêt.
La fin intègre maladroitement quelques nuances visuelles inspirées de l’expressionnisme, et je n’ai pas aperçu une seule fois un coin de ciel en une heure et demie de film (ou de réalité ; je crois même avoir reconnu le décor d’une rue du Lys brisé) ; signe qu’en dehors des problèmes de récit, en ce qui concerne la contextualisation, Griffith ne répond plus aux standards attendus de l’époque (ailleurs, à Hollywood, on tourne largement en studio et « in location », histoire de donner du souffle au récit et… d’alterner pour reproduire l’illusion d’une réalité — intérieur/extérieur). On se demande bien qui a eu l’idée saugrenue d’aller en Californie pour profiter de la lumière naturelle, vraiment, je ne vois pas…
1926, on réalise des chefs-d’œuvre toujours plus convaincants partout dans le monde avant que le son rebatte complètement les cartes, mais Griffith n’est déjà plus à la page depuis une demi-douzaine d’années. Il continuera pourtant à proposer quelques films au public, aujourd’hui oubliés.
Les Chagrins de Satan, D.W. Griffith (1926) The Sorrows of Satan | Paramount (copie impénétrable)
Liens externes :
Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !
Faire un don ponctuel
Faire un don mensuel
Faire un don annuel
Choisir un montant :
Ou saisir un montant personnalisé :
Merci.
Votre contribution est appréciée.
Votre contribution est appréciée.


Année : 1953


Année : 1948


Année : 

















