Street scene : une séquence de Face au crime (Crime in the Streets), Don Siegel (1956)

Juste avant d’écrire Douze Hommes en colère, Reginald Rose écrit Face au crime, l’histoire d’un gosse des rues pauvres de New York, un « sauvageon » qui semble en vouloir à la terre entière et qui projette, avec deux de ses amis, de tuer un homme qui a osé lever la main sur lui. Le film, qui sera réalisé en 1956 par Don Siegel, est assez moyen, mais il a le mérite d’illustrer ce caractère de gosses des rues rejetés par la société qui en retour s’affirment dans la délinquance.

Il y a une scène en particulier qui, en une tirade, dit tout de cette condition de « sauvageon ». Plus d’un demi-siècle après, Rose est mort, Siegel est mort, les interprètes de cette séquence sont morts (James Whitmore et John Cassavetes dans son premier rôle), mais cette tirade d’un travailleur social sonne toujours aussi juste.

Face au crime, Don Siegel (1956) | Lindbrook Productions

La scène : Le travailleur social (James Whitmore) rejoint Frankie (John Cassavetes) sur la terrasse de son appartement qui domine la rue et que Frankie et ses amis ont l’habitude de rejoindre en passant par l’échelle de secours.


Le travailleur social : Puis-je t’aider ?

Frankie : Que voulez-vous ?

Le travailleur social : Parler.

Frankie : Nous avons parlé.

Le travailleur social : Non, tu as parlé. J’ai écouté.

Frankie : Cassez-vous.

Le travailleur social : C’est ta sortie de secours ? (Il s’apprête à partir.)

Frankie : Attendez ! Vous en tirez quoi ?

Le travailleur social : Je te l’ai dit. On me paie.

Frankie : Les heures sups ?

Le travailleur social : Non.

Frankie : Il est 18 h. Pourquoi vous restez ?

Le travailleur social : Tu en vaux la peine. Je ne te mentirais pas. Tu me laisses parler ?

Frankie : Ça ne fait aucune différence. Ce sont des mots. Qu’importe ce qu’on dit.

Le travailleur social : Tu crois que je vais te faire la leçon ? Non. Je te connais. Nous allons te mettre à nu.

Frankie : Alors courage.

Le travailleur social : Ça commence comme ça. Tu avais 8 ans. Ton père est parti sans te dire au revoir. Tu ne l’as jamais revu. Puis il y a eu un autre enfant, Richie. Plus de mère. Elle s’occupe du bébé. Toi, tu es un grand. Alors tu pars et tu pleures une dernière fois. Tu avais 8 ans, mais tu avais un siècle. Plus personne ne t’aimait. Puis tu as appris quelque chose. On fait attention à toi quand on te corrige. Les autres gosses, s’ils sont gentils, on les ignore. Alors ils traînent dans les rues, comme ils hurleraient : « Et moi ! J’existe aussi ! » Certains se blessent. La plupart grandissent. Pas toi. Tu as toujours huit ans. Tu hais et tu te fais haïr. C’est la seule manière que tu as de te connaître. « Regardez, je suis la pire des choses ! » « Je suis si mauvais que je suis intouchable. » Mais tu n’admets pas… que tu es mauvais juste pour te faire remarquer. Tu appelles ça prendre ta revanche. Parce que tu vis dans un taudis. C’est ce qui me rend malade chez toi. Tu hurles combien les choses sont mauvaises. Bien sûr, mais tu crois que toi seul le sais ? Il y en a des milliers comme toi qui se cognent la tête contre le mur. Ils essaient d’améliorer les choses. Tu pourrais en être le chef. C’est vrai. Tu es quelqu’un de rare : un chef. Mais ça serait trop difficile ! Ce serait créer du nouveau, au lieu de pleurer. Ça serait grandir. Tu me donnes envie de pleurer. Tu as 18 ans et tu vas mourir. Je ne sais pas quand ça va arriver. Mais tu vas tuer, et tu te feras tuer. Ça ne peut pas finir autrement. Et quand ton corps tombera sur le trottoir, personne ne se retournera. Tu me fais de la peine. C’est la pire des choses, car je t’aime bien. Tu veux de l’attention ? Laisse quelqu’un t’aimer.