Œuvres complètes, Arthur Rimbaud (1898)

L’imposteur

 


[Notes suite à travail sur Ma Bohème — 3/08/2001. De Rimbaud, pas question]

Les vers ne sont pas du haschich. La poésie vient après : en humant lentement les parfums surnaturels.

Pour le poète, nul besoin d’écrire. Celui qui consacre sa vie à l’écriture est un littérateur. Le poète, c’est celui qui se plonge en lui-même, ou dans le monde, à travers sa sensibilité inexprimable, et qui sait voir grâce aux artifices de la pensée le laid comme le beau.

Le laid devient beau et l’indicible se tait.

La poésie n’est pas folie, c’est une manière d’espérer le bonheur ou de s’émerveiller à l’idée d’une beauté laide. Par un simple jeu de regard. Elle transfigure l’idée d’humanité pour la questionner en silence. Sans rêver, mais doué d’une permanente capacité à voir les choses pour la première fois, en dehors, avec une naïveté sans faille pour se rendre disponible au véritable bonheur, la joie de se trouver, au-delà du regard des autres et du monde, qui eux tout entier, par l’image qu’ils nous renvoient, nous rendent misérables, assujettis, corrompus et vils.

La poésie, c’est aimer sans être vu, sans être à aimer. C’est l’appel extatique du vide et de l’inaccomplissement. C’est l’ivresse de l’échec. Du renoncement. De la honte. Aimer se perdre et flirter avec l’incertitude. Préférer le décor peint, laborieusement, en dehors du cadre : celui qui s’offre chaque jour à ceux, seuls, capables de s’en émerveiller.

Sans mot.

Le bonheur de n’être rien. Un rêve oublié. Un vers raturé. Un poème perdu. Une imagination filante. Un rêve égaré. N’être rien. N’être rien. S’effacer derrière le monde pour mieux le voir. Pour un temps. Renoncer à la raison quand elle chante encore et se fondre ainsi dans un bonheur qui en est dépourvu.

Les mots, certes, sont parfois un moyen d’aller vers une idée de la grâce, mais l’écriture est un bateau ivre, une chaloupe, qu’il faudra abandonner, une fois égaré ou secouru. Et le poète s’échoue. Lui. Quand l’écrivant navigue et fait commerce de sa rimaille en boîte.

Le poète vole sur les collines, les semelles au vent, et se tait pour mieux écouter ; l’écrivain, le littéreux, l’écrivant, le littérateur, affrète le vent, lui jette l’encre, le dompte, l’embellit et le tue. Et le vacarme est celui de l’affréteur : le souffle n’est plus.

La poésie s’achève là où commence la littérature.

Ouvrez ce recueil, et vous n’y verrez que des feuilles mortes. La publication de Rimbaud, c’est son automne, son échec. La poésie est un sourire dans la tête : qu’il se dessine sur un visage et c’est déjà autre chose.

Alors, l’immonde. Plutôt que les passions mièvres. Le non-dit, les ratures, les ratés, les oublis. Tout, plutôt que la littérature.

Ce qui compte pour le poète, c’est l’élan. La trace éphémère. Le regard vers ce qui suit et qui n’est pas encore. Et qui ne sera rien. Un souffle. Un oubli.

Le cri du poète dans la forêt millénaire est un cri perdu, vain, qui le laisse solitaire et vide jusqu’au bout. Il lance un cri et il lui revient en écho. Recevoir autre chose en retour, c’est préférer les rappels au cri. Renoncer au cri, c’est renoncer à la poésie. C’est en attendre quelque chose et se perdre dans la victoire. La contemplation de soi-même.

Trouver, c’est mourir. Achever, c’est mourir. Écrire c’est se taire. Pour le poète.

Les mots sont l’orgueil du poète. Sa mort. Sa fin, ses ratures, ses chaînes, ses amarres.

Son silence, c’est sa liberté.

Un poème qui s’achève, c’est la poésie qui prend fin.

Il peut bien, le poète, se curer les pensées, assujettir ses souvenirs, prostituer ses plaisirs, les expier, les purger sur la place publique, les expliquer ou les comprendre, mais il ne peut pas, le poète… Il ne peut pas mettre fin à la poésie — à travers le poème. Le poème est vain, la poésie capricieuse : elle ne se laisse pas capturer dans les filets d’un sonnet.

La littérature ne peut que suggérer la poésie. Elle ne l’est pas. La poésie est dans la vie, à saisir, quelque part. Mettez-la en cage pour voir…

La poésie précède les mots. Elle est leur maître et ne se dicte pas sa conduite.

Alors, si le poète, c’est celui qui renonce, le véritable Rimbaud, c’est celui qui s’est tu.

L’Œuvre complète du poète, c’est la fin de sa poésie.


[Rature 2015 : j’ai changé d’avis. La poésie, c’est de la littérature, et rien d’autre. Les poètes, maudits ou pas, peuvent aller crever, et rester dans leurs illusions. C’est ça avancer. Se contredire, une jambe après l’autre, l’une dépassant sa voisine à chaque pas questionner l’équilibre… D’un bon train, l’imposteur-poète avance gyrophare sur la tête. Pin-pon, pin-pon. Que vive les poèmes, avec leur cortège de littéreux. Et leurs moulins au vent.]