Madadayo, Akira Kurosawa (1993)

Bernard et Minet

Madadayo

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1993

Réalisation : Akira Kurosawa

Avec : Tatsuo Matsumura, Hisashi Igawa, Jôji Tokoro

Je ne vois pas trop où il veut nous mener le bon vieux Kuro avec ce film. Il y a certainement des références à connaître et qui m’échappent, notamment l’évocation de la fin de la vie de ce professeur-écrivain sur lequel l’histoire est basée (un personnage connu au Japon, que personnellement j’ignore). Le film trouve ensuite sans doute un écho dans sa propre vie de vieux professeur proche de la fin ; mais pour moi, spectateur, je vois rien qui pourrait me toucher.

L’histoire du chat, version nippone du Chacun cherche son chat est d’un ennui à mourir. On a du mal à trouver un peu de sympathie pour ce vieux bonhomme décrépi limite gâteux qui redevient un bébé à la disparition de son chat… Bah oui, les chats sont des opportunistes. Ils errent de maisons en maisons quand ça leur chante. Ils ont bien sept vies et n’ont aucune loyauté envers ceux qui les nourrissent. Si le vieux sensei voulait un peu de loyauté fallait qu’il prenne un clebs. Là encore, il doit y avoir un rapport avec la vie même de l’auteur dont s’inspire la vie du personnage, vu qu’il a écrit sur les chats (Je suis un chat). Mais bon, s’il faut connaître toutes ces références pour comprendre un film, je vois pas l’intérêt ; même avec je ne suis pas persuadé que l’histoire en soit plus émouvante…

Pour émouvoir, il ne faut pas simplement dire à travers la dévotion de ses élèves, que le sensei est un homme exceptionnel. Il faut aussi nous le faire sentir par ses actions ou ses paroles. Parce que c’est peut-être une chose entendue pour les Japonais qui connaissent l’écrivain, mais pour ceux qui ne le connaissent pas, c’est une chose à prouver. Et rien dans ce que fait ou dit le personnage, ne peut nous émouvoir ou montrer que c’est un grand sage… Si on repense à Barberousse par exemple, il suffit d’un ou deux dialogues pour être convaincu du talent particulier du personnage, qui est plus qu’un médecin. Là, on voit un vieux bonhomme avec une cours d’élèves qui le vénèrent, mais jamais il ne fait la preuve de ce pourquoi il est vénéré.

Le seul plaisir du film, c’est la présence presque fantomatique, voire potiche, du personnage de la femme de vieux sensei, joué par Kyōko Kagawa, la merveilleuse actrice aperçu chez Naruse, l’actrice des Amants crucifiés, et qui, là, sert à rien… Pendant tout le film, je n’ai regardé qu’elle, présente dans pratiquement tous les plans, mais qui ne fait qu’écouter… C’est sûr l’écoute pour un acteur, c’est très dur, donc autant prendre une grande actrice pour ça… C’est comme si Resnais demandait à Catherine Deneuve de faire de la figuration…

Reste la rigueur de la mise en scène du maître, les couleurs, le rythme… Mais ce qui compte, c’est l’histoire et ce qu’on nous raconte. Et là, si l’histoire nous raconte rien, j’ai peine à comprendre ce qu’on veut nous dire…

Madadayo, Akira Kurosawa 1993 | DENTSU Music And Entertainment, Daiei, Kurosawa Production Co., Tokuma Shoten


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Rébellion, Masaki Kobayashi (1967)

L’Affront hirsute

Rébellion

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Jôi-uchi: Hairyô tsuma shimatsu

Année : 1967

Réalisation : Masaki Kobayashi

Avec : Yôko Tsukasa, Gô Katô, Etsuko Ichihara, Tatsuya Nakadai, Tatsuo Matsumura

Je suis partagé entre deux choses en voyant le film. D’une part, la maîtrise formelle et technique de Kobayashi émerveille le regard à chaque seconde de pellicule : ce cinémascope (ou Tohoscope) aussi large qu’un tatami, cette profondeur de champ, ces mouvements de caméras en travelling d’accompagnement pour accentuer ou non une émotion, ces plongées vertigineuses… La maîtrise est totale. Kobayashi utilise tous les effets disponibles dans la réalisation d’un film, et surtout, tous ces procédés mis savamment en œuvre servent l’histoire. On ne se dit jamais qu’il en fait trop ou pas assez : chaque choix de réalisation, chaque angle de caméra (même quand il la penche) semble être une évidence quand on la voit. Il y a en plus une beauté plastique certaine, dans les cadrages un rythme parfaitement calculé dans le montage, et une précision dans la direction d’acteurs qui devient belle dans son économie : on est presque dans la beauté stricte, hiératique et apaisante d’un jardin japonais. Bref, on ne peut pas rêver meilleure mise en scène pour présenter une histoire.

Le hic, et c’est là où j’aurais une réserve sur le film, le traitement de l’histoire telle que présentée ne me semble pas être d’un intérêt optimal. L’angle traité est soit curieux soit étranger à mes canons, mes attentes, mes goûts, ou mes conceptions du récit. La fable est forte, une de celle qu’on raconte aux enfants, sur un vieux samouraï devenu trop docile avec ses seigneurs et qui se rebelle pour que son fils n’ait pas le même destin que lui : marié à une mégère qu’il n’a jamais aimée. Il finira par ne plus obéir aux caprices de ses seigneurs et à y laisser la vie.

Sur le papier, ça fait envie. Le tout, ensuite, c’est de transcender la petite histoire. Passer de la fable, de l’idée, à une conception dramatique qui obéit plus ou moins toujours aux mêmes codes. Et là, problème, le scénario ne transcende rien du tout. Le canevas suit une logique tracée à l’avance et ne fait que reproduire événement après événement le cheminement d’un samouraï qui ne souhaite plus obéir aux absurdités du pouvoir seigneurial. Ça se limite au récit de ce qui aurait pu être un simple fait divers, et si l’idée était d’y suggérer une certaine fuite comme l’inéluctabilité d’un échec, façon tragédie écrite à l’avance, pourquoi pas, mais ce n’est pas ce qu’on ressent ou ce qui est annoncé. Un assemblage d’événements, ce n’est pas ce qui fait une grande histoire. Si toute fable a sa morale, gonflée à l’échelle du film, que nous dit-elle ici ? Qu’il faut cesser d’obéir à des idiots et qu’il faut se laisser guider par l’amour, ne plus être loyal envers un seigneur mais envers ceux que l’on aime… OK, ce sont de bonnes intentions, mais ça ne va pas bien loin, on frôle même le poncif. Ça manque de contradictions, d’oppositions, de doutes, de revirements, puis de passion, qui donnerait une légitimité ensuite à retomber dans la facilité d’une telle morale. La trame de l’action, elle est là, ce qui manque, c’est une mise en relief de la fable à travers la psychologie des personnages : ce sont eux qui doivent apporter ces contradictions, ces doutes, pour qu’on puisse refaire le même chemin qu’eux, et puissions, à travers l’identification, retrouver la logique de la fable. Là, le chemin intérieur du personnage principal est réduit au strict nécessaire, et rien autour de lui ne vient alimenter ses doutes ou contrarier ses convictions premières. On sait qu’on doit aller d’un point A à un point B, et on n’y va pas par quatre chemins. Les revirements, on les trouve une ou deux fois dans ces diverses péripéties, mais jamais à l’intérieur même d’une scène pour instaurer un peu d’incertitude dans tout ça. Résultat, pas de tension et les événements se succèdent froidement les uns après les autres. D’un côté, la fuite (ou l’inéluctabilité de la fin) donne un certain rythme au film, mais ça le fait également tomber dans une platitude qui se traduit pour le spectateur par de l’indifférence (sans le formalisme exceptionnel, le film ne s’en tirerait pas si bien).

Rébellion, Masaki Kobayashi 1967 Jôi-uchi Hairyô tsuma shimatsu | Mifune Productions Co. Ltd., Toho Company

Manque alors un angle, un point de vue, une vision, qui aurait su me saisir. L’histoire en elle-même n’est pas suffisante, il faut que les personnages nous épatent, sortent de l’ordinaire, nous égarent, nous interrogent, nous bousculent. La rébellion n’est pas une vertu. Ce n’est pas ça qui montre la grandeur d’un homme. Un chien peut se rebeller contre son maître comme il peut lui être loyal… La vertu, elle est dans le renoncement. Or si le personnage principal est déjà au bout de cette logique au début du film, il n’a plus rien à apprendre, et il n’y aura que les puceaux de la justice pour s’émouvoir de l’implacable subversivité du vieux encore capable de se rebeller contre ses chefs (ou ses pères). Le sujet de la rébellion pouvait être intéressante, s’il était un peu creusé et menait à une finalité plus sage ou plus tragique ; si par exemple, on suggérait l’ombre du doute ou d’un quelconque autre conflit intérieur, dans le personnage de Mifune. L’autre angle possible, celui de la loyauté amoureuse (rester loyal envers l’être qu’on aime — une situation qu’on rencontre rarement aujourd’hui dans des sociétés occidentales) aurait été intéressant s’il avait été plus approfondi : car on ne croit pas une seconde à l’amour entre ces deux amants. C’est pas tout de dire qu’ils s’aiment après avoir effectué un mariage arrangé. Pour y croire, il faut montrer le cheminement, la naissance de cet amour, ses doutes. L’identification à ce couple, notre compréhension de la situation, passe par ce passage obligé. Là, quand ils meurent à la fin (désolé pour la spoilade), on s’en tape, parce que si on sait qu’ils s’aiment parce qu’on nous l’a dit, on ne peut pas y croire parce qu’on ne l’a pas vu. Comme on dit, il n’y a que des preuves d’amour…En dehors de la mise en scène donc, tout manque de relief. Le plus significatif de cette platitude reste les dialogues… Avec des situations tiraillées entre amour et devoir (ou honneur), on aurait pu être chez Corneille, mais les dialogues ne révèlent rien de la personnalité de personnages, de leurs doutes, leurs contradictions, ni même de leurs peurs ou de leurs interrogations… Si on enlève tout ça qu’est-ce qu’il reste ? Des dialogues froids du genre : « Si vous forcez le passage, je devrais vous retenir au péril de ma vie ». Réponse de Mifune : « J’y peux rien. » On dirait des dialogues d’une série de dessin animé le mercredi après-midi.

Au moins, ce film, m’aura peut-être fait comprendre ce que reprochait Kurosawa à Mifune dans Barberousse (et à tort à mon avis). Il trouvait qu’il jouait le personnage de Barberousse trop durement, de manière trop sèche. Et c’est vrai qu’on verrait mal Mifune jouer dans un autre registre que celui-ci. Quel que soit le personnage, il joue invariablement l’autorité, l’antipathie (tout le contraire de Tatsuya Nakadai, qui interprète ici un samouraï qui fait plus vieux que son âge — jouant de la moue pour le vieillir et le durcir — alors qu’il jouait les gendres idéaux chez Naruse et les samouraïs plus lumineux — mais pas moins pervers — chez Kurosawa — je pense au Garde du corps avec son petit air suffisant le flingue à la ceinture). Or, si ça donnait justement du relief au personnage médecin au grand cœur dans Barberousse, là, il faut bien avouer que ça n’apporte rien du tout, et qu’au contraire, on perçoit peut-être un peu mieux comme ça l’aridité des dialogues.

Ça reste un film agréable à suivre, même s’il manque une certaine grandeur épique au récit, une beauté d’âme, une sagesse capable de transcender le mouvement prévisible des événements… L’idéal, c’est de suivre une histoire et des personnages, d’avoir un angle sur le sujet. Là, on n’a que l’histoire, le fait divers devrais-je dire… et la beauté formelle, le génie, de la mise en scène de Kobayashi. Une beauté figée, un élan coupé.