Adada, Im Kwon-taek (1987)

Le bidet

Adada

Adada, Im Kwon-taek (1987)
Année : 1987

Réalisation :

Im Kwon-taek

6/10 IMDb ICM
Avec :

Hye-soo Shin

Comment dit-on, déjà ? Inégal. Voilà. Im Kwon-taek assure pendant trois bons quarts d’heure, nous laissant espérer le meilleur pour la suite ; et puis, tout d’un coup, à force d’épicer son film d’un humour mesuré, comme son personnage, il finit par laisser tomber son bol, et son film finit par ne plus ressembler à rien.

C’était donc pourtant bien parti. On est dans ce qui fera le succès du cinéaste dès La Chanteuse de Pansori[1], et là où manifestement, il est le plus à l’aise et le plus efficace : le mélodrame rural sur fond de traditions coréennes. La même année Gong Li et Zhang Yimou entame leur collaboration en Chine avec le Sorgho rouge, et il faut reconnaître que c’est dans cet aspect-là, proche des traditions (et sans doute des clichés), que les histoires peuvent paradoxalement plus facilement toucher le regard d’un Occidental.

Adada est donc maladroite, travailleuse, mais elle est aussi muette. Pour s’en débarrasser, on lui propose alors de se marier avec un voisin ni très fute-fute ni très riche. La dot des parents de la jeune fille parviendra à convaincre la famille de son futur mari, et la voilà donc embarquée (étonnante similarité entre les cultures du monde) vers un nouveau foyer… Adada n’y trouve rien à redire… et accepte son sort comme un devoir. Là, on craint voir venir le schéma mille fois répété, celui de la bru méprisée par des Thénardier de l’autre bout du monde. En fait, on échappe, un temps, à cet écueil, et c’est une des raisons du plaisir qu’on prend à la suivre dans la première moitié du film. L’humour y est encore très léger et donne à ce drame annoncé une saveur toute particulière.

Et puis, tout se gâte quand son mari (censé donc être stupide), dépense plus que nécessaire l’argent du foyer, en ville, et surtout dans un nid à putes où il s’entiche d’une poupée à bouclettes. Jusque-là, encore, tout va bien, le mari volage, on l’a vu à l’œuvre chez Naruse notamment, et c’est toujours une bonne manière de faire tomber les péripéties tragiques. Sauf que tout s’étiole pour de bon quand le mari revient après une longue absence, riche et… avec une seconde femme. On se demande où est passé le bon goût, la mesure, et on a des hauts-le-cœur à suivre le passage d’un genre à un autre (le retour est presque une farce, et avec un peu plus de goût, de rigueur ou de mesure, on aurait pu glisser vers la satire italienne).

Tout d’un coup, l’histoire devient presque insipide. Pire, les acteurs eux-mêmes ne semblent pas bien savoir quelle partition jouer. Les scènes s’étirent en longueurs, deviennent répétitives (le père et la mère du mari ne cessent de se chamailler quand on aurait préféré à cet instant de l’histoire plus nous concentrer sur le sort d’Adada), et le jeu est souvent excessif, voire carrément peu crédible. Ainsi l’acteur jouant le mari, était plutôt convaincant jusque-là en benêt, et une fois l’étrange détour dramatique amorcé, au lieu d’en atténuer le peu de vraisemblance en gardant son air idiot, monsieur ne se contente pas seulement du costume trois pièces, des lunettes à la japonaise et de la gomina, il faut qu’il adopte un petit air intelligent qui le ferait presque passer pour son clone nord-coréen (peut-être que deux invraisemblances font une vraisemblance…).

Heureusement, au milieu de tout ce désordre, on ne sait guère comment, Im Kwon-taek arrive malgré tout parfois à proposer quelques instants de grâce, préfigurant la Chanteuse de pansori (et ce qui suit). En restant dans le registre de l’émotion, de la contemplation (l’utilisation à cet effet de la musique est parfaite, notamment les coups de… tambours — ou de battoirs, ou que sais-je, elle tape sur des bambous et ça lui va bien). Il faut dire que bien souvent, à ce niveau, il suffit d’un paysage (ah, les chemins…) et d’un joli minois. Pas un de ces visages tout gentils choisis pour faire beau. Non, Shin Hye-soo, sans avoir la beauté de Gong Li, montre ici la même dureté, le même regard noir et… doux. L’œil parfois un peu hagard, absent, qui ne dit rien mais qui bout de l’intérieur et vous fixe quand vous mettez à l’épreuve son intelligence et sa fermeté… Il serait facile de la rapprocher sans doute plus d’Hideko Takamine (qui a joué d’ailleurs une muette dans Happiness of Us Alone), avec ces personnages féminins souvent bafoués et dignes. « Non, je pleure pas, je t’emmerde. »

Sans elle, le film était foutu.

Son personnage d’ailleurs finit comme le reste, à agacer, quand le récit s’attarde inutilement dans une répétition de destin qui voit son nouvel amour (lequel avait vaguement essayé d’être présenté comme un premier amour) reproduire les mêmes vices que le précédent… La ficelle est un peu grosse, la morale en poil trop évidente, si bien que quand Im Kwon-taek revient à ce qu’il maîtrise le mieux, le mélo, ça tombe (et c’est de circonstance) à l’eau, tant on a fini par ne plus s’émouvoir du sort d’Adada (et avec elle, de son quasi premier amour). Le subtil prétexte, à ce moment-là, pour la noyer dans les limbes du spoil, est en ce sens, quelque peu ridicule : après avoir jeté l’argent par la falaise, elle oublie soudain son petit œil d’insolente et ses exigences (les mêmes qui l’avaient poussée ainsi à se débarrasser du magot), pour obéir à son amant qui l’enjoint de ramasser ce qu’elle vient de laisser tomber. Pour une fois que c’était volontaire…

Une constante toutefois, le réalisateur sait parfaitement où poser sa caméra et, malgré tout (même s’il y a donc des exceptions ici), aller à l’essentiel permettant de naviguer d’une péripétie à l’autre sans trop s’ennuyer. Après une centaine de films au compteur, on n’en attend pas moins d’un metteur en image.

Bien dommage en somme parce qu’on y voit clairement l’Im Kwon-taek des années 90, celui du moins que j’apprécie et que je connais, celui de la Chanteuse et de ce qui suit… Moins d’humour, adieu la satire ou la morale, et adoption de la carte traditionalisme à fond, à la Mizoguchi.

Et j’en reviens à ma marotte : où sont donc passés nos films de cape et d’épée, nos films de chevalerie, nos contes ruraux, nos films de troubadours… et le reste (en même temps, j’aurais trop peur de voir ce qu’on en ferait).

Wall Street, Oliver Stone (1987)

Wall Street

Wall StreetAnnée : 1987

Réalisation :

Oliver Stone

7/10  IMDb

Vu en mars 2011

Listes :

MyMovies: A-C+

C’était fort de faire un film aussi rapidement juste après la révolution néolibéralisme de l’ouverture des marchés boursiers dans les 80’s. Preuve qu’on voyait déjà que c’était pas très éthique cette histoire. Aujourd’hui on sait que c’était même pire que ça (même si la crise qu’on a connue découle surtout des nouvelles magouilles nées après l’éclatement de la bulle internet, mais déjà l’accentuation du marché totalement libéralisé, sans contrôle). Pourtant dans le film ça finit bien, la COB découvre le pot aux roses. Ça parait un peu idéaliste aujourd’hui.

Michael Douglas est génial dans ce rôle de pourri extrême. Le libéralisme, c’est la liberté d’assumer qu’on est un gros connard. La morale est facile : on accepte de se faire du blé sur les autres jusqu’à ce qu’on soit à son tour victime des requins… Mieux que rien. Film d’initiation. Le bébé perdu entre la voie du bien et du mal, entre ses deux pères. Facile mais nécessaire. Et surtout monté d’une manière à ce qu’on ne s’ennuie jamais durant le film. Très plaisant.

Barfly, Barbet Schroeder (1987)

VF partage appartement

BarflyBarfly, Barbet Schroeder (1987) Année : 1987

 IMDb  iCM

MyMovies: A-C+

Réalisateur :

Barbet Schroeder

7/10

Avec  :
Mickey Rourke, Faye Dunaway

 

 

 

Avec Mickey Rourke, Faye Donaway et… Frank Stallone !

D’habitude, je ne suis pas un fan de ce genre de film à Oscar où les acteurs jouent des rôles bourrés à problèmes, bien glauque, mais là il faut dire qu’on échappe miraculeusement au ton sur ton. L’humour, l’ironie rehausse le tout. Encore et toujours, le nihiliste… Forcément, avec des alcooliques…

L’intrigue évolue doucement. Tout reste simple et d’une grande amplitude. Ça ne cherche pas à faire un chef-d’œuvre. Quelques moments d’anthologie, des scènes barrées, comme celle où le personnage de Faye feint la mort, celui de Rourke appelle une ambulance pour la énième fois en trois jours, les ambulanciers entrent, et en voyant Rourke en caleçon l’un d’eux lui sort : « Vous changez jamais de caleçon ?! » Le mélange des genres, ça surprend. L’autre ambulancier va voir la mourante et revient désabusé en disant qu’elle va bien mais qu’elle est raide bourrée, et grosse… Ils se cassent, Faye bondit de son lit avec une pêche d’enfer et regarde Rourke avec des yeux outrés : « Le salaud, il a dit que j’étais grosse ! » Ça claudique comme la marche d’un ivrogne, pas loin du vaudeville, et pourtant, c’est un film au ton plutôt désabusé.

Barfly, Barbet Schroeder (1987) | Golan-Globus Productions, Zoetrope Studios

Les performances d’acteurs, elles sont ce qu’elles sont… Toujours compliqué d’être bons et crédibles quand on est censé jouer des personnages sans cesse bourrés ; difficile de jouer sans une continuité théâtrale les différents stades du type bourré… Le plus souvent, au cinéma, c’est pas compliqué à jouer, parce que ce sont des personnages secondaires, montrés de manière furtive et stéréotypée. Mais quand on « passe la journée » avec Mickey Rourke et que le style du film se veut naturaliste, c’est inévitable, ils y a des enchaînements un peu douteux. Un vrai calvaire pour un acteur de cinéma et pour la script girl… j’ai l’impression que Mickey Rourke et Franck Stallone se donnant parfois de vrais coups dans leurs batailles derrière le bar qu’ils avaient des blessures réelles au visage et aux mains et du coup, du fait de la non continuité de la réalisation de scènes, on pouvait se retrouver avec des blessures qui disparaissaient puis réapparaissaient d’une scène à l’autre… Ah, les acteurs, ils veulent tout faire pour de vrais, mais, ils feraient mieux de penser aux résultats… Et le réalisateur français qui laisse passer… pas bon sur ce coup-là Barbet…

Heureux d’une part de voir Frank Stallone dans un film (parce que j’adore sa musique — il a vraiment la gueule de son frère et apparemment le même goût pour la boxe…) et aussi heureux de voir que la Zoetrope de Coppola a tout de même réussi à faire quelques films… Le pauvre Francis, c’est pas avec ce film qu’il a dû ramasser encore beaucoup d’oseille…

Mickey Rourke, c’est toujours mieux que Nicolas Cage dans Livide Las Vegas


 

Angel Heart, Alan Parker (1987)

Pièce montée

Angel HeartAngel Heart (1987) Alan Parker Année : 1987

IMDb   iCM

Réalisateur :

Alan Parker

6/10

Avec  :

Mickey Rourke

Robert De Niro

Raté, mais plein d’enseignements à retenir.

journal d’un cinéphile prépubère

La trame du film ne suit pas les méthodes conventionnelles et semble un peu se perdre en cours de route, et on ne voit pas où tout cela nous mène. Certains spectateurs pensent qu’il y a plus de plaisir à suivre une histoire qui leur échappe totalement, où tout est imprévisible, mais je reste persuadé que c’est le contraire ; on ne prend jamais autant son pied que quand on revoit une histoire qu’on a oublié avoir déjà vue, et ce plaisir naît justement d’une familiarité qui nous échappe et nous procure une forme de confort salutaire.

C’est peut-être moi, mais le film semble souffrir d’un manque d’identification à l’égard du personnage principal. Comme si Rourke parlait une autre langue, qu’il appartenait à un autre monde. J’aime que mon chien, pour qui j’ai une grande sympathie, m’appelle au téléphone et me raconte sa journée ; je l’écoute parce que c’est mon chien et que j’ai de la sympathie pour lui. Avec Mickey Rourke, rien. Pas un appel, je reste insensible à ses préoccupations, sa quête, son histoire, ses démons.

Angel Heart, Alan Parker (1987) | Carolco International N.V., Winkast Film Productions

Autre inconfort, la nature, ou le genre, du film. Qu’on ne connaîtra qu’à la fin. J’aime savoir ce qu’on me fait manger. Pains et viennoiseries possèdent les mêmes ingrédients, mais selon qu’on prépare l’un ou l’autre, les portions ne sont pas les mêmes. À la boulangerie, les étiquettes sont là pour nous aider ; dans un film, c’est le rôle de la narration. Concept flou, on doit pourtant la sentir : elle donne le ton et la direction du film. Or là, le message, l’enjeu, la direction, ne sont pas clairs et donnent l’impression de s’improviser sous nos yeux profitant du moindre détail pour ouvrir de nouvelles possibilités narratives. Quand ça marche, on appelle ça des fausses pistes, quand ça marche pas, c’est des voies sans issue. Quand le spectateur se trouve face à un récit qui manque de cohérence, de but, qui obéit à des codes propres et improvisés, il peine à se trouver concerné par le sujet. Rien n’a été fait pour faciliter sa compréhension, c’est comme si on essayait au contraire de le noyer dans une gamme de détails, d’effets, d’ambiances, pour cacher les lacunes d’une histoire. Le jeu d’ellipses, devant servir à son imagination, si le lien, la passerelle, entre deux idées ou deux séquences est peu évident, à un moment le fil de l’attention craque, et les ellipses qui suivent ne seront plus que des gouffres où le spectateur se perdra dans l’ennui. Tout est mesure, à propos, bon goût, on peut donc imaginer que pour certains spectateurs ces effets ratés n’aient pas une si grande importance, mais c’était trop pour moi (ou pas assez). Le risque de certains récits opaques, ceux qui jouent cette fois sur le mystère, c’est de ne pas savoir en sortir soi-même. Une bonne dose de mystère interrogera le spectateur, et provoquera chez lui le plaisir de l’attente et de la simulation des possibles. C’est tout le dilemme du Petit Poucet qui doit à la fois semer ses cailloux régulièrement pour pouvoir retrouver son chemin et en garder suffisamment jusqu’à la fin. Mon fil d’Ariane à moi s’est complètement emmêlé dans une branche.

Peut-être n’ai-je pas été assez attentif au début du récit quand les éléments principaux doivent être mis en place, ou peut-être sont-ils mal présentés pour que le spectateur puisse avoir par la suite les clés pour trouver son chemin. C’est en ça que je dis qu’il n’y a pas de code. Le début d’une histoire doit posséder, presque toujours, une attaque, une catastrophe qui est une forme déjà de climax dont on ne verra que la fin ou une partie, et dont l’intensité doit marquer l’esprit du spectateur et lui dire clairement les enjeux à venir, quitte d’ailleurs à les changer en cours de route. Si les enjeux ne sont pas posés et qu’on décide de les découvrir au fur et à mesure, on se retrouve sans repères, lâchés dans un monde inconnu.

On commence donc par rechercher Johnny, mais cette quête perd très vite de son sens. Le récit (celui qui ne sait pas où il va) nous donne bien des indications, par flashs durant le film. Intéressant, sauf qu’on y voit que dalle. Des flashs, des flashs, d’accord, mais ils montrent quoi ? C’est comme nous mettre sous le nez l’odeur de la frangipane chaude à s’en badigeonner le visage, on cherche, on cherche, mais on ne trouve rien. Quand on est gourmand, c’est une déconvenue fatale. Il suffit d’une déception dans un film pour qu’on ne puisse plus être en mesure de rallumer la lumière en lui. La frangipane, il faut nous la faire bouffer au début, on en redemande, et, la déception qu’on a alors quand on nous la refuse est tout autre : on sait qu’elle existe, ce n’est pas un mythe, nos papilles ont connu le bonheur infini du climax frangipanesque et sont prêtes à subir les pires souffrances pour retrouver ce bonheur. Cette attaque sert à bien imprégner nos mémoires et nos papilles. Le mystère vient souvent en arrière-goût, comme un prolongement pâteux et amer du plaisir immédiat, sucré ou salé, du premier contact. C’est bien pour ça que dans les films noirs, la femme fatale n’arrive jamais en début de cuisson. C’est toujours la cerise sur le gâteau, le pompon qu’on ne cessera alors de vouloir tripoter pour lui faire sortir les verres (brandy ou whisky) du nez.

La surprise finale tombe alors comme un soufflé. On fait « ah », on ajoute « voilà tout ? » s’il nous reste encore une goutte d’espoir dans le réservoir, et on retourne à d’autres occupations. La recette de fin pourrait renfermer le secret des pyramides de profiteroles que ce serait trop tard. La raison rétroactive, c’est souvent le premier argument avancé quand la sauce n’a pas prise. Non, non, la fin doit couler naturellement de la pièce montée, pas faire pschitt en inversant l’ordre des choses (et en particulier des attaques). Il n’y a qu’au cinéma que les histoires se terminent avec des bouchons de champagne qui sautent. Un bouchon, ça se dénoue tendrement, comme une évidence. Et le mystère persiste.