Cutter’s Way, Ivan Passer (1981)

Blade Runner cinematographer’s cut

 Cutter’s WayCutter’s Way, Ivan Passer (1981)Année : 1981

7/10 IMDb  iCM

Réalisation :

Ivan Passer

Avec :

Jeff Bridges
John Heard

Une curiosité à voir pour les fanatiques de Blade Runner, parce que si le bon Ridley Scott avait déjà fait son De Palma en copiant Kubrick avec Les Duellistes, il semblerait que pour créer l’univers et l’atmosphère de Blade Runner, il ait soigneusement repris certaines idées de ce néo noir sans grand intérêt sur le plan de l’histoire mais d’une exécution irréprochable sur la forme, en particulier sur la lumière.

Et là… magie, parce que quand on aime le travail que quelqu’un vient de produire sur un film, autant l’embaucher.

La grande question, c’est de savoir alors si c’est un hasard ou si Scott (ou la production) venait justement de voir le travail de Jordan Cronenweth sur ce Cutter’s Way pour s’en inspirer. Le directeur photo de ces deux films a-t-il pu y reproduire malgré Scott de nombreuses idées qu’il avait ébauchées ici ? Scott passant assez généralement pour un réalisateur fortement impliqué dans ce travail photographique, il y a quand même fort à parier qu’il connaissait le travail de Cronenweth sur ce film alors même qu’il était en cours de distribution. On imagine mal un réalisateur travailler avec un directeur photo sans voir son dernier travail.

D’ailleurs, ce n’est pas seulement Cronenweth qui opère sur la photo, c’est une bonne partie de son équipe, puisque Cary Griffith, le chef machiniste et Richard Hart le chef électricien travaillent également sur les deux films, tandis que le matériel est grosso modo le même (si le ratio et les moyens ne sont pas similaires, les procédés et matériels sont identiques et ça se remarque à chaque seconde dans le film).

Le travail sur les flous en arrière plan, le cadrage, l’obscurité enfumée ou les lumières tamisées, les sources uniques de lumière hors champ et venant de face pour créer des effets de clair-obscur, tout ça ramené à des intérieurs tout ce qu’il y a de plus banal rappelle fortement certaines scènes du film de Scott, en particulier celles chez Deckard où on retrouve presque reproduite à l’identique la scène entre le chasseur et Rachael, ici entre Mo et Bone.

Seuls manquent ici en fait la musique de Vangelis et le design high tech (et une histoire simplissime mais significative peut-être).

Il faudrait presque faire des captures d’écran pour reproduire les nombreux plans qui semblent avoir pu servir de patron à d’autres du film de Scott, ainsi que certains éléments accessoires :  Cutter allant à son évier pour boire de l’eau et allumant une petite lumière alors que la caméra reste dans l’autre pièce, c’est Deckard se rinçant la bouche dans sa minuscule cuisine (David Fincher aime aussi particulièrement placer sa caméra ainsi : laisser toujours les portes ouvertes et les lumières allumées ça permet de créer de la profondeur – floue – et de créer des cadres dans le cadre), Cutter a une canne comme le personnage de Gaff, Tyrell a un balais dans le cul et la même voix suave (et un certain fétichisme pour les lunettes) que Cord, on retrouve le même jeu de transparence avec les vitres servant d’abord à décomposer le cadre puis finissant par être transpercées par un personnage mourant, le cheval blanc/ la licorne, le brouillard dans la forêt et celui tombé sur la marina (c’est d’autant plus frappant que là c’est précisément la même équipe aux ordres de Cronenweth), jusqu’à la ressemblance entre l’ami restaurateur avec le flic bonhomme de Blade Runner ou encore Mo, étrange hybride entre Rachael et Zhora (c’est vrai qu’il y a un look très années 80 où toutes les femmes devaient ressembler à Bo Dereck ou à Brooke Shields).

Là où on pourrait se demander pourquoi Scott n’est jamais parvenu à reproduire une telle atmosphère, la réponse est peut-être là. En admirateur de Kubrick, Cutter’s Way lui rappelait non seulement les lumières du cinéaste new-yorkais, mais également la tension, l’atmosphère du film noir. Parce que si le film de Ivan Passer souffre d’une histoire et d’un scénario sans grand intérêt, l’atmosphère que le réalisateur pragois arrive à rendre ici est très réussie : si le fil dramatique est un peu terne, la tension entre les acteurs, la cohérence du tout, la justesse de jeu, tout est réussi et transpire une saveur particulière, de celles des films noirs oubliés, aux atmosphères moites, tendues et lentes, mélancoliques et crépusculaires… Ridley Scott ne fera pas autre chose en imitant, et en accentuant, le trait, créant une sorte de passerelle entre film noir et comics, si souvent recherchée depuis mais rarement réussie (sauf peut-être de l’autre côté, dans les comics). L’échec du film le convaincra sans doute d’arrêter définitivement ces atmosphères de grands dépressifs pas très attrayantes pour un public en recherche de sensations fortes.

J’en reviens à ma question et vais aller un peu plus loin : qui est l’auteur d’un film comme Blade Runner ? Je reste persuadé qu’un film réussi, ça peut aussi être une somme de talents et d’imprévus, que certes, quelques génies peuvent provoquer, mais que la plupart du temps, en réalité, que personne ne maîtrise. Les succès préfabriqués qui obéissent à une demande forte du moment, des valeurs sûrs, une bonne campagne de matraquage, OK, mais derrière, il y a ces centaines de films qui sortent tous les ans et qui eux visent ou espèrent autre chose, et qui parfois, réinventent, ou participe à réinventer le cinéma et les succès de demain. Ceux-là alors sont bien une somme d’individus certes talentueux mais sans forcément avoir beaucoup de génie. Un film reste un travail d’équipe dont le résultat est aléatoire. Il n’y a pas plus de certitudes à essayer de faire cohabiter deux génies sur un même projet qu’une bande de gars talentueux trouvant malgré eux tout à coup une sorte d’alchimie qui leur explosera à la figure.

Sans Cutter’s Way, je doute qu’il y ait eu Blade Runner. C’en est une sorte de patron, de projet préparatoire où Cronenweth a pu mettre en place ce qu’il fera a une plus grande échelle sur Blade Runner. Si on se demande pourquoi Ridley Scott n’a pas pu ou pas voulu reproduire un second Blade Runner (à moins qu’on prétende que celui-ci était déjà un second Alien — ce qui ne serait pas tout à fait inexact), la réponse est peut-être là… elle s’appelle Jordan Cronenweth.

Et il y en avait un qui l’avait compris, c’est David Fincher… qui embaucha le père pour quelques jours sur Alien 3 et qui aura le fils Cronenweth plus tard (Alien 3 reprenant d’ailleurs la scène d’identification à la morgue).

True Grit, Joel et Ethan Coen (2010)

La chair de la terre

True GritTrue Grit, Joel et Ethan Coen (2010)Année : 2010

8/10  IMDb   iCM

Vu le : 4 avril 2011

Listes : 

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MyMovies: A-C+

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Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

Réalisation :

Joel et Ethan Coen

Avec :

Jeff Bridges
Matt Damon
Hailee Steinfeld

Voilà un genre qu’il serait bon de revoir à la mode. Hollywood nous en pond un de temps en temps, Clint Eastwood a longtemps été le seul à en faire. Quoi qu’il en soit, celui-ci est une petite merveille. Adapté d’un roman à succès déjà porté à l’écran par Hathaway avec John Wayne (moins bon, à mon goût), le film garde pourtant le ton bien personnel des Coen. Il fallait y penser. Ils ont touché à peu près à tout sauf à la science-fiction et à la romance. Le western était assurément pour eux.

L’histoire n’a rien d’originale. On en a vu des tas comme ça tout au long des décennies western. J’ai aucune idée si le livre original possède cet aspect décalé, ironique, rire en coin présent ici. En tout cas, les personnages s’y prêtent à merveille. Une gamine qui sait tout sur tout, bien déterminée à retrouver l’assassin de son père. Un shérif vieux et alcoolique (Jeff Bridges a souvent interprété avec classe des alcooliques, véritable problème de santé publique le Jeff…). Et un ranger texan gentil, rustique et un peu crétin (Matt Damon a toujours aimé jouer ce qu’il est dans la vie, un mec simple).

Ça aurait pu être une vraie catastrophe si la production avait mis l’accent sur l’humour (je n’avais pas accroché à O’ Brother par exemple). Là au contraire, il y a de l’humour, mais il est contenu dans une atmosphère poisseuse et réaliste qui nous replonge bien dans le Far West.

C’est probablement le meilleur western depuis longtemps (certains parlent d’Impitoyable). Les dialogues sont d’une grande justesse (on est chez les Coen quand même). La mise en scène précise comme un lanceur de couteau (l’art de l’ellipse dans certaines scènes…). Les acteurs irrésistibles : Jeff Bridges fait du Bridges, Matt Damon est assez surprenant et très convaincant dans son rôle de benêt.

Un plaisir de voir à nouveau des westerns tournés dans la boue et le froid, loin des pixels des superproductions.

La Dernière Séance, Peter Bogdanovich (1971)

La Dernière Séance

The Last Picture Show

La dernière séance, Peter Bogdanovich (1971)Année : 1971

Réalisation :

Peter Bogdanovich

7/10 IMDb  iCM

Liste :

MyMovies: A-C+

Avec :

Timothy Bottoms
Jeff Bridges
Cybill Shepherd
Ellen Burstyn

Je crois que c’est le premier film que je vois de Bogdanovich (également acteur droopien — il joue le psy de la psy de Tony Soprano).

C’est vraiment pas mal du tout. Histoire cent fois racontée sur la vie des jeunes adultes dans des coins perdus des USA, et encore une fois, c’est différent (c’est comme ça qu’on crée des mythes : avec une histoire qu’on peut prendre par tous les bouts, qu’on peut retourner dans tous les sens, et avec à chaque une nouvelle découverte).

American way of — no — life

Pour le plaisir aussi de voir des acteurs qui confirmeront par la suite : Jeff Bridges (mille fois plus beau aujourd’hui), Cybill Shepherd (connue surtout pour avoir joué le rôle de la petite amie de Robert dans Taxie Driver) et l’acteur “irréel” de Johnny s’en va-t-en guerre.

De mémoire, on peut lire certaines anecdotes croustillantes dans Le Nouvel Hollywood de Peter Biskind, concernant Bogdanovich (et sa femme Polly Platt notamment, présentée un peu comme l’antithèse de son mari, à la fois sans talent et coureur de jupons).