Man on a Tightrope, Elia Kazan (1953)

Le Cirque en révolte

Man on a Tightrope Année : 1953

7/10 iCM IMDb

Réalisation :

Elia Kazan

Avec :

Fredric March, Terry Moore, Gloria Grahame, Adolphe Menjou, Richard Boone

Listes :

MyMovies: A-C+

Film de paranogande. Kazan joue les funambules en dépeignant des artistes sans convictions politiques, ballottés entre Est et Ouest. Le pouvoir de l’indécision, la seule liberté possible…

La même année, dans La Nuit des forains, de Bergman, on retrouve les mêmes personnages (le patron de cirque en prise avec la quasi-faillite de sa troupe et une femme trop jeune, trop belle, trop citadine pour lui). Curieux. D’ailleurs, si ce personnage féminin (encore et toujours interprété par l’une des meilleures parmi les seconds rôles habituels à Hollywood, Gloria Graham) a quelque chose de symbolique pour Kazan (elle est la tentatrice, celle qui pousse son mari, à passer à l’Ouest, celle que d’autres voient du mauvais œil), elle a surtout un petit quelque chose de typiquement féminin : la détestation des hommes faibles, faisant de leurs doutes, de leurs indécisions, de leur respect pour autrui, de leurs précautions maladroites, une forme de lâcheté, ou le signe de leur manque de virilité, et qui, à la première baffe de cet homme, se plongera dans ses bras, ayant enfin eu ce qu’elle attend d’un homme, d’un vrai (sic), de la brutalité. Pas grand respect pour ces femmes qui forcent au premier coup d’œil une indépendance affichée, quand elles ne recherchent que la soumission à un mâle. Et c’est pas le cinéma qui entretient une culture : certaines femmes sont réellement aussi névrosées, voire schizophrènes, que ça. Gloria Graham, au moins, est parfaite dans ce registre.


 


Le Paradis des mauvais garçons (Macao), Josef von Sternberg, Nicholas Ray (1952)

My Kind of Came

Note : 4 sur 5.

Le Paradis des mauvais garçons

Titre original : Macao

Année : 1952

Réalisation : Josef von Sternberg & Nicholas Ray

Avec : Robert Mitchum, Jane Russell, William Bendix, Gloria Grahame

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Le  film reprend les mêmes recettes qui faisaient le succès un an plus tôt de Fini de rire (His Kind of Woman). On retrouve avec plaisir Robert Mitchum et Jane Russell, seul Vincent Price est remplacé par William Bendix. On ne sait pas trop qui dirige le film, et on s’en moque un peu. On remercie donc la RKO pour l’ensemble de son œuvre. Surtout, l’intérêt, comme dans Fini de rire, n’est ni dans l’intrigue criminelle ni dans la mise en scène, mais bien dans ses dialogues, son ton décalé, son mélange un peu foutraque des genres… Il y a même de fortes chances qu’on ait situé tout ça à Macao histoire de surfer sur la réputation exotique de Josef von Sternberg, parce que ça pourrait tout aussi bien se passer aux Bahamas, ou… au Mexique, toujours comme dans Fini de rire.

Alors que le finale de His Kind of Woman profitait des excentricités de Vincent Price, on achève ici toute l’aventure de la même façon sur un yacht, mais c’est, au moins sur ce plan, moins réussi. Le film en fait souffre d’une dernière partie un peu pataude, recentrée sur l’intrigue criminelle. C’est le risque des films criminels de ce type, où au départ tout est prétexte à se lancer quelques bons mots à la figure, se dévorer du regard, et pousser la chansonnette… À un moment, il faut bien finir ce qu’on a commencé, et ça prend souvent plus de temps que prévu… Dur de démêler ce dont on a pris plaisir à mettre en pagaille. L’amourette avec Jane Russell perd un peu de son intérêt, et le jeu que lui fait jouer le personnage de Robert Mitchum pour tromper le big boss n’est pas assez exploité (il faut dire que Jane Russell peut difficilement varier son jeu ; ce qu’elle fait, dans l’insolence et l’autorité, elle le fait très bien, mais on l’imagine mal dans autre registre).

La grande réussite, le petit plus, du film toutefois, tient en la présence toujours appréciable de Gloria Grahame. Il fallait du nez pour la caster pour ce genre de films, parce qu’elle a tout l’attirail nécessaire pour suggérer le vice, le sexe, l’envie, la frustration… Elle a l’insolence, elle aussi, le petit regard concupiscent bien comme il faut histoire de déshabiller son homme, et l’humour, la dérision, bien sûr. Il faut la voir fermer la porte du pied ou souffler sur les dés à l’image de Lauren Bacall dans Le Port de l’angoisse, ou encore agiter son gobelet avec un sourire de petite fille satisfaite comme si la terre entière retenait son souffle (en tout cas, rien ne bouge à l’écran sauf elle à cet instant). Gloria Grahame, c’est un peu la crème qui vient recouvrir le plat principal et qui finit par dévorer tout le reste. Quand vous avez Mitchum et Russell, vous savez que vous avez là deux morceaux de choix et que le reste devrait tourner comme sur des roulettes ; pourtant, comme si ce n’était pas encore assez, vous avez encore le bon goût d’y adjoindre peut-être la plus utile, la plus merveilleuse, des seconds rôles. En pleine période d’application du code Hays, sa voracité, ses insinuations, son insolence, teinté de classe et d’un peu de fausse mièvrerie, voire de bêtise, pour convaincre les bigots de sa parfaite innocence, Gloria Grahame est une véritable bénédiction pour les yeux. Du vice dans les yeux, de la glace entre les doigts.

Le film fait partie de ceux, rares, pour lesquels on pourrait se surprendre à les regarder sans discontinuer avec un large sourire. La répartie fait mouche au moins pendant une heure. Il y a des films noirs bien serrés, et il y a des noirs qui tendent vers la romance, la séduction, et donc l’humour, la screwball. Cette subtilité, c’est ce qui donne la couleur si particulière de ces films noirs. Un seul mot à coller à ces raretés : le plaisir. Non, pas des chefs-d’œuvre, mais des petits amuse-gueules qu’en fin pique-assiette tout bon cinéphile devrait pouvoir se réjouir de consommer sans honte. Un régal. Une insolence.


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Sudden Fear, David Miller (1952)

Golden Grahame

Le Masque arraché

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Sudden Fear

Année : 1952

Réalisation : David Miller

Avec : Joan Crawford, Jack Palance, Gloria Grahame

Thriller romanesque intéressant. Pendant plus d’une heure, chaque scène apporte un élément nouveau à l’action. Tout se met lentement en place, on ne sait pas encore à quel genre de film on a affaire jusqu’à l’apparition de Gloria Grahame (qui est souvent le petit grain qui fait sauter une mécanique bien huilée : certaines roulent des hanches, elle, pas besoin, tout est dans le regard, une véritable enfumeuse).

C’est fascinant de suivre ainsi toute la mise en place du thriller. L’utilisation par exemple d’un élément clé dans la révélation des intentions du couple diabolique : le dictaphone. Dès son introduction, on comprend qu’il jouera un rôle dans le récit. On respecte à la lettre certains principes utilisés par Hitchcock. On voit tout venir. Et c’est ça qui nous met en tension. Ensuite, au récit de nous surprendre avec ce qu’on attend. Par exemple, en voyant le couple se rendre dans le bureau de Joan Crawford, on comprend qu’ils seront enregistrés à leur dépend. L’utilisation dans la scène suivante du suspense est exemplaire. On sait qu’il y a quelque chose sur la bande et le temps pour y arriver ne cesse d’être reporté. Quand Joan Crawford met au point son plan pour se venger de son mari, le récit nous montre point par point comment elle va s’y prendre. On sait que l’enjeu du récit sera alors de nous surprendre avec ce qui est prévu. Ça marche un temps. Une fois qu’elle est découverte et que son mari comprend, ça ne devient plus qu’une course poursuite. Tout s’était jusque-là mis en place par les dialogues, à travers des séquences très courtes, et arrivé au climax, on tombe dans une vulgaire chasse. Dommage pour cette fin, mais tout le reste, notamment toute la mise en place, avant même l’arrivée de Gloria Grahame, est un vrai bijou d’écriture.

Jack Palance est crédible dans son rôle. L’erreur aurait été d’en faire une crapule, un manipulateur. En fait, on sent bien qu’il y a un véritable amour qui naît entre eux au début, contrairement à ce qu’il dit dans la scène enregistrée (qui pour le coup manque un peu d’à-propos). Il aurait sans doute fallu plus s’attarder sur ses hésitations, pris au piège par Gloria Grahame, la manipulatrice, de ce canevas infernal. On aurait pu montrer à ce moment ses doutes. Mais le récit était plus centré sur le personnage de Joan Crawford. C’est vrai qu’elle est parfaitement crédible dans le rôle. Mais suggérer le doute dans l’esprit de Palance aurait été plus efficace.

L’image est un peu crade par moment. Noir et blanc de série B, qui nécessiterait sans doute une restauration ; il y a des jeux de lumières, un travail de contre-plongées et de surimpressions qui n’est pas du tout servi par les qualités médiocres de l’image.

Un dernier mot concernant Gloria Grahame que j’adore. Rien qu’à sa présence on sent souvent venir le coup tordu. Elle inspire un mélange de désir partagé et de confusion parce qu’on ne sait pas si c’est le personnage masculin qui va se la faire ou si c’est elle. Un petit côté neuneu et sexuel bien trompeur. D’autant plus intriguant que ce serait un peu la honte de se faire avoir par une sotte. La fascination qu’elle dégage dans la plupart de ses rôles, elle vient de là justement, tu sais pas si elle est stupide ou si elle joue les stupides, ce qui oblige à une suspicion permanente. Ça rajoute au côté « femme fatale » habituel.


Le Masque arraché, Sudden Fear, David Miller 1952 | Joseph Kaufman Productions


 

 

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