Testaments de femmes, Yasuzô Masumura, Kon Ichikawa et Kôzaburô Yoshimura (1960)

La segmentation du mensonge

Testaments de femmes

Note : 4 sur 5.

Titre original : Jokyo

Année : 1960

Réalisation : Yasuzô Masumura, Kon Ichikawa & Kôzaburô Yoshimura

Avec : Ayako Wakao ⋅ Fujiko Yamamoto ⋅ Hiroshi Kawaguchi ⋅ Sachiko Hidari ⋅ Jirô Tamiya ⋅ Eiji Funakoshi ⋅ Machiko Kyô ⋅ Ganjirô Nakamura ⋅ Junko Kanô ⋅ Chieko Murata ⋅ Jun Negishi

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Adapté d’un roman (ou d’un recueil de nouvelles) de Shôfû Muramatsu, ce film constitué de trois parties distinctes est un petit bijou. Chaque sketch tournant autour d’une idée commune (celle de femmes manipulatrices et vénales) possède son réalisateur attitré. En vogue dans les années 50 et 60, ce type de films a souvent peiné à trouver une unité. Pourtant, ici, un même souffle émane de cet ensemble : un style et un ton capable à la fois de se faire léger et mélodramatique. La musique joue sans doute un grand rôle dans cette unité. Elle est l’œuvre de Yasushi Akutagawa, habitué de deux des trois réalisateurs.

Masumura selon toute vraisemblance aurait réalisé le premier segment avec Ayako Wakao ; Ichikawa le second avec Eiji Funakoshi et Fujiko Yamamoto ; quant à Kôzaburô Yoshimura (Le Bal de la famille Anjo), il aurait réalisé le dernier segment avec Machiko Kyô.

La première histoire montre une hôtesse de bar dont la malice arrive à soutirer de l’argent à ses clients sans devoir en arriver à la chambre à coucher. Présentée comme une menteuse invétérée, à la fois insouciante, espiègle au travail (elle mord l’oreille de ces amants contrariés, signe de sa jouissance feinte et de la castration permanente qu’elle inflige à ses admirateurs), mais aussi consciente, en dehors, de la nécessité d’investir pour ses vieux jours. Sa seule faille (et on le retrouvera dans les deux autres personnages féminins du triptyque), c’est l’amour, réel cette fois, qu’elle porte pour un jeune homme de bonne famille. La tigresse finira par se faire avoir par son propre jeu, et ultime pirouette mélodramatique, refusera sans doute la seule chance de sa vie de trouver l’amour et le bonheur. Ces garces sont joueuses, et en tout cas pour celle-ci, quand elle baisse la garde et se révèle telle qu’elle est véritablement, elle ne tarde pas à replacer le masque pour ne pas s’avouer sa défaite, ou sa faiblesse. Avoir la plus belle femme du monde pour incarner cette tornade, ça aide. D’abord pour la crédibilité du personnage (tout le monde la désire, personne n’arrive à l’attirer au lit, mais personne ne lui en tient rigueur, on lui laisse tout passer grâce à sa beauté et son insouciance de façade), mais bien sûr, et surtout, parce que Ayako Wakao est une actrice formidable. Déjà trois ans qu’elle apparaît dans les films de Masumura (beaucoup sont encore difficiles, voire impossibles, à voir), et ici, en quelques minutes, le personnage lui permet d’exprimer une gamme impressionnante d’humeurs. La grande réussite de l’actrice et du réalisateur aura été d’arriver à ne pas faire de cette garce un personnage antipathique : elle ne prend rien au sérieux, et c’est à peine si elle se cache de mentir à ses prétendants. Un comble.

À noter également la performance impressionnante de Sachiko Hidari dans le rôle de la confidente. Future actrice de La Femme insecte ou de Sous les drapeaux l’enfer.

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Testaments de femmes, Yasuzô Masumura, Kon Ichikawa et Kôzaburô Yoshimura 1960 Jokyo | Daiei Studios

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La seconde histoire manie très bien également l’ironie, grâce au talent de son actrice, Fujiko Yamamoto. Ichikawa retrouve ici son acteur de Feux dans la plaine, Eiji Funakoshi.

Un écrivain porté disparu se réveille sur la plage. Image étrange qui ne réclame aucune explication, comme un rêve, comme une parodie des thrillers (en particulier des histoires de fantômes). Il rencontre une femme à l’air absent, lui révèle que son mari est mort et qu’elle vient brûler ses lettres parce qu’il aimait l’océan. À cet instant, son côté éthéré, on peut toujours y croire, mais le plaisir est là quand on doute de ce qu’on voit et qu’on n’ose pas encore rire. Fujiko Yamamoto joue la funambule entre le trop et le juste assez. La veuve et l’écrivain se quittent et se retrouvent par hasard le lendemain. Elle l’invite dans sa maison. Elle est froide et vide, inhabitée. Elle l’invite à prendre un bain. Et toujours cet air absent, cette voix haut perchée, traînante et naïve. Magnifique cut : gros plan sur l’écrivain, pas franchement rassuré dans son bain. Il a raison, elle vient lui tenir compagnie, nue. Fantasme, réalité ou… fantôme. On rit bien maintenant. Toutes les intonations de voix paraissent fausses. (Pour avoir un peu palpé l’art de la scène, je peux dire que c’est une des choses les plus dures à jouer : être crédible et drôle dans le surjeu parodique. S’il suffisait d’en faire trop et n’importe comment ce serait facile. Or, il faut être rigoureux et garder une humeur fixe, légèrement surjouée, sans perdre le fil. Un peu comme arriver à garder la même note pendant plusieurs minutes…)

Bref, on comprend vite grâce à l’intervention importune d’un autre personnage qu’il s’agit là, comme dans le premier segment, d’une manipulation. L’issue sera la même : la belle se fera prendre à son propre jeu. Les femmes jouent avec les hommes, mais ça leur arrive aussi de perdre. Le dénouement est à la fois amusant et magnifique : quand on ne sait au juste si la tension est celle d’un amour naissant ou celle de représailles qui s’annoncent. Comme deux taches d’encre sur la soie, ces tensions s’unissent, et c’est bien la composition de ces couleurs inédites qui provoque le plaisir du spectateur.

Le dernier segment est peut-être le plus conventionnel. Il permet à Machiko Kyô de montrer en détail tout son génie créatif.

Une “mama”, patronne de bar et responsable d’une maison de geishas après les nouvelles lois encadrant la prostitution, ayant donc bien réussi, refuse de cautionner le mariage de sa sœur. Celle-ci lui lance en retour que malgré sa réussite, elle a échoué à devenir heureuse. On la suit donc dans ses activités de parfaite gestionnaire, mais les reproches de sa sœur semblent encore résonner en elle. En quelques minutes, on en vient à mieux la connaître, à travers des références bien trouvées à son passé, à travers des détails révélant une nature tournée exclusivement vers son désir de réussir. À son autorité naturelle qu’elle montre face aux clients ou ses employées, s’oppose la faille ouverte par sa sœur qui ne va cesser de s’agrandir. C’est ce parcours et cette prise de conscience tardive qui permet de la rendre sympathique aux yeux du spectateur, placé comme en face d’une rédemption silencieuse. On n’attend alors plus que le moment où le basculement va pouvoir s’opérer. Deux fronts : un lentement préparé, qui est l’utilisation très vite dans le récit d’un événement perturbateur. Une classe est venue assister à une représentation de geishas et un des élèves est tombé subitement malade. Au lieu de l’envoyer à l’hôpital, l’enfant est gardé sur place. La “mama” ne s’intéresse d’abord pas à lui ; la maîtresse s’occupe de tout. Le deuxième front qui va permettre ce basculement, c’est l’arrivée imprévue dans la vie de cette femme au monde bien réglé de son premier amour. C’est en quelque sorte le coup de grâce qui lui fait comprendre qu’elle s’est trompée. On met de côté la crédibilité et la cohérence d’une situation un peu forcée, et on plonge dans le pathos (contrairement aux deux autres segments, ici, pas d’ironie). La police vient arrêter cet homme qui venait demandait l’aide, humblement, à cette fiancée qui autrefois l’avait quitté sans prévenir et qui avait été la source de toutes ses misères. Et le basculement est donc là : 1/ elle avoue aimer, aimer un homme hors la loi sans doute, mais elle aime, c’est le début peut-être du bonheur ; 2/ elle fait don de son sang au garçon malade ; 3/ sa sœur vient se présenter à nouveau à elle, cette fois avec son amoureux, et un peu à son étonnement, elle n’aura pas à attendre longtemps avant que sa sœur décide finalement de l’aider.

C’est du classique, un peu grossier (un mélo quoi) mais c’est bien amené. Mais il faut donc faire avant tout honneur ici à Machiko Kyô. Malgré un physique pas forcément avantageux, elle arrive à tenir l’attention grâce à son autorité, sa justesse et sa précision. Elle est capable de se fixer un objectif pour chaque scène, de jouer ainsi en priorité la situation. Et alors chaque réplique devient une évidence : délivrée simplement comme une certitude toute faite, elle envoie tout ça avec le plus grand naturel. C’est trop précis pour être de l’improvisation. De temps en temps, elle ponctue son jeu, en réaction à ce qu’elle entend, apprend, à ce qu’on lui dit. Le langage du corps apporte quelque chose de plus essentiel qui n’apparaît pas dans les dialogues. Ce sont comme des apartés que nous sommes bien sûrs seuls à voir. Ce n’est souvent qu’un geste, un regard perdu. Quand on place les acteurs dans un tel environnement fait d’objets du quotidien, là où on devrait au contraire les retrouver dans un certain confort, il n’est pas aisé d’arriver à jouer sur tous ces tableaux : la force à travers l’autorité, la faiblesse à travers les doutes et des informations sur le passé auxquelles elle semble ne pas réagir, mais qui, à force de la suivre, finissent par ne laisser aucun doute sur la manière dont elle les reçoit. Calvaire pour les acteurs médiocres, ce contexte peut révéler le génie créatif des grands acteurs. Et il n’y a pas de doute, ce que propose Machiko Kyô ici, c’est du grand art.

Voilà, il est dommage que les films à sketchs soient passés de mode. C’était un format assez similaire au recueil de nouvelles qui permettait d’aller droit à l’essentiel. Dans ce type de films, la question de la mise en scène est accessoire : elle doit se mettre au service d’une histoire, et les prétentions esthétiques d’un cinéaste doivent passer au second plan. L’efficacité avant tout. L’académisme aussi. Le film à sketchs permet, en outre, de s’attarder sur trois personnages principaux, et bien sûr, profiter du talent d’actrices exceptionnelles. Nul doute que beaucoup de ces films aient un peu trop souffert d’un manque d’unité, mais on pourrait imaginer plusieurs histoires réalisées par un seul cinéaste. Et puis, on aurait pu également insister sur un genre, qui en littérature ne s’est finalement pas si essoufflé que ça. Quoi qu’il en soit, celui-ci est parfaitement réussi. L’unité est là, elle s’articule autour de femmes manipulatrices, ambitieuses, qui vont être confrontées à des situations remettant en cause leur parcours et leurs choix peu recommandables. Le regard posé sur elles est toujours bienveillant, comme pour souligner encore le rôle de l’art, des histoires que l’on se raconte : la vie est constituée de malentendus, de fautes, de choix lourds de conséquences, d’incompréhension, d’errance ou de chance, mais chacun avance comme il peut ; et si certains, dans ce petit jeu subtil des apparences, parviennent à nous faire croire qu’ils ne sont pas affectés autant que nous par ces désagréments de la vie, c’est que malgré cette adversité, ils avancent droit, avec dignité et confiance. Les histoires, même les plus petites, sont là pour nous rappeler, que si ces héros du quotidien sont capables, même dans leurs travers, de rester fidèles à cette conduite, chacun peut le faire.

Et si on en est incapables, reste toujours le pouvoir d’en rêver. De moins en moins, malgré nos libertés, nous faisons. Ces personnages osent et se veulent maîtres de leur destin, même si — surtout — la vie leur joue des tours, ou qu’ils choisissent une voie moralement discutable. Si le film est si léger, c’est qu’il est rempli d’optimisme. Rien n’est jamais grave. La vie continue. Alors cessons de subir.

(Autre très bon film à sketchs japonais : Destins de femmes, de Tadashi Imai.)

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Casanova, Federico Fellini (1977)

Savoir être con

Il Casanova di Federico Fellini

Note : 5 sur 5.

Année : 1976

Réalisation : Federico Fellini

Avec : Donald Sutherland, Cicely Browne, Tina Aumont

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« La connerie est un art, non pas réservé à ceux seulement qui comme Casanova titillent ou mâchonnent l’isocèle, mais qui osent. »

Souvenirs d’une chèvre, Ed. Flemmarion 1954

Fellini pouvait jouer aussi avec la baguette de sourcier de ces dames (et plus probablement avec leur poitrine), ce qui faisait de lui un con, surtout, c’était sa capacité à oser, et à s’oublier. Et moi, j’aime les cons. Pas les cons qui se regardent et se prennent au sérieux, ceux-là, et Fellini l’a parfois été, sont souvent ennuyeux ; mais les cons qui savent s’oublier et chez qui les audaces révèlent un certain génie. Alors oui, quand un con ose mettre en scène un autre con avec la plus affligeante des désinvoltures, tout cela se frictionne joyeusement et je jouis. Fellini pourra toujours prétexter qu’il n’avait que faire de Casanova, eh bien il est peut-être là le secret. Il y a des sujets qui réclament du bon sens, de la mesure, du respect, et il y en a d’autres qui réclament à ce qu’on les viole, ou du moins, ne les prennent pas au sérieux et les traite à la sauvage. Fini le bon goût, l’intelligence, le respect, place aux excès, à la rêverie, au ridicule, et au foutage de gueule. Parce que finalement, c’est tout ça qu’évoque la vie de cette étrange créature qu’était Casanova. S’il est plus judicieux d’utiliser Bach pour évoquer la vie de Jésus qu’Howard Shore pour celle de Moïse, de demander à Alain Cavalier de mettre en scène la vie de Thérèse plutôt que Spielberg pour mettre en scène celle de Lincoln, il est tout naturel de faire confiance à Fellini pour mettre en scène Casanova. Cela a en tout cas plus de sens que de voir Comencini traiter du même sujet…

Le Casanova de Fellini Federico Fellini Produzioni Europee Associate

Il Casanova di Federico Fellini, Federico Fellini 1976 | Produzioni Europee Associate (PEA)

Voilà bientôt vingt ans que je n’ai pas vu le film, et il est probable qu’en le revoyant aujourd’hui il ne me fasse pas autant d’effet qu’à l’époque. C’est un peu con de refuser de le revoir, et c’est sans doute pour ça que je tiens aussi à faire confiance à ma mémoire. Certaines œuvres se portent très bien où elles sont, figées comme dans une boule à neige. Et c’est d’autant plus vrai avec des films évoquant des personnages en dehors de toutes les normes. Des monstres. Je voue un culte étrange au Terminator, aux Pornographes d’Imamura, et donc à ce Casanova d’opérette. Les monstres nous font moins peur quand on les enferme dans des boîtes ou qu’on ne les voit qu’en peinture… Casanova-Fellini, mon Rosebud à moi que j’ai.

Voici ce que j’en disais, le 9 février 1997 :

L’essentiel et l’intérêt du film résident dans le délire esthétique et onirique de Fellini. Or on ne retrouve cet aspect baroque qu’au début (statut de Vénus, décor de mer kitsch, première scène d’amour) et surtout à la fin (Oslo et ses concours, la rencontre ultime avec le pantin — symbole fou et représentation magistrale d’un Fellini en grande forme). La scène finale du souvenir dans laquelle Casanova « fantasme » de se revoir plus jeune avec le pantin est le seul moment du film où Fellini metteur en scène rivalise avec l’auteur Fellini : si une grande partie du film dans son développement reste ennuyeuse, cette image onirique, sophistiquée, qu’offre Fellini, est comme le dernier coup de reins qui propulse le spectateur au septième ciel. Dans cette scène du souvenir, ni la lumière, ni la beauté et la profondeur des décors, ni les costumes n’avaient atteint ce degré de perfection durant le film. Ce qui précède importe peu, et en se contentant de filmer avec désinvolture son sujet, en soignant son début et sa fin, Fellini réussit malgré lui son contrat. Il est là le génie. N’offrir que de faux espoirs, du mépris, de l’antipathie pour son sujet, et voir malgré soi surgir de ce qu’on produit des jaillissements qui sont des révélations. Cela n’a plus rien à voir avec l’intelligence ou le savoir-faire, mais avec une certaine capacité à transcender la banalité à travers une idée simple face à laquelle tout le reste devient futile. Fellini déclarait qu’il manquait d’ambition pour ce film et d’amour pour son personnage, pourtant elle est là la réussite du film. C’est l’irrespect de Fellini qu’a pour Casanova, sa manière de le baiser par-derrière plus qu’il ne lui fait l’amour, qui fait le charme du film. Le côté mécanique d’un film de commande, la désinvolture, le dédain qu’on peut avoir envers soi-même en se demandant dans quoi on est embarqué, se trouver à la fois ridicule et excessif tout en assumant parfaitement ces excès comme pour les démystifier, tout ça, c’est Casanova. Et c’est cette imperfection, ce mépris pour son sujet, ses audaces irrespectueuses, qui non seulement sauve le film, mais l’érige en objet de culte. On ne vénère jamais aussi bien que ce qui revient du pire, a fait son chemin de croix, et finit sa rédemption, figé dans une dernière image qui résume et transfigure tout le reste. L’image d’un pantin, un totem, une icône.

Il Casanova di Federico Fellini, Federico Fellini 1976 Produzioni Europee Associate (PEA) (1)_saveurIl Casanova di Federico Fellini, Federico Fellini 1976 Produzioni Europee Associate (PEA) (2)_saveurIl Casanova di Federico Fellini, Federico Fellini 1976 Produzioni Europee Associate (PEA) (4)_saveurIl Casanova di Federico Fellini, Federico Fellini 1976 Produzioni Europee Associate (PEA) (3)_saveur


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Le Justicier, Charles Swickard (1916)

Renaissance d’une nation

Le Justicier

Hell's Hinges

Note : 4 sur 5.

Titre original : Hell’s Hinges

Année : 1916

Réalisation : Charles Swickard

Avec : William S. Hart, Clara Williams, Jack Standing

Les bases du langage cinématographique, encore et encore.

Un an après Naissance d’une nation (date de naissance officielle, selon beaucoup d’historiens, du cross cutting, ou montage alterné, mais déjà bien en place avec les réalisateurs britanniques de l’école de Brighton) ce western est constitué pour l’essentiel, aussi, de montage alterné. Ce n’est pas une nouveauté parce que cela fait déjà quelques années que le procédé est à la mode et que des films ne fonctionnent qu’à travers lui, mais le voir adapté pour un genre comme le western, qui se révélera si cinématographique, aide à en comprendre mieux les principes et le succès.

Un personnage est au centre de l’histoire, mais le fait de ne pas le suivre à chaque scène (on commence d’ailleurs le film à travers un tout autre point de vue) permet de passer pendant tout le film d’une scène à une autre, d’une action à une autre, d’un personnage à un autre. Le montage est pour le moins efficace. Le résultat est une impression de rythme qu’aucun art expressif ne pouvait alors proposer. C’est de la littérature. Le montage, permet tout, surtout ce qui était aisé alors en littérature, mais impossible au théâtre ou dans les pâles plans-séquences du cinéma de papa : montrer des situations simultanées, parallèles, qui se rejoignent, se croisent, s’opposent, se répondent. La notion de scène ou même de séquence ne veut plus rien dire. Une scène constitue le plus souvent une unité spatiale, et une séquence une unité dramatique ou temporelle. Mais ici, tout se mélange, et l’unité est bien plus proche de l’unité narrative de la littérature. Paragraphes, peut-être ; chapitres, sans doute. D’ailleurs, les panneaux, quand ils ne dévoilent pas les dialogues, notent comme un titre de chapitre une ellipse temporelle (« le lendemain », etc.), mais l’ellipse est en fait à la fois temporelle, spatiale, et dramatique. Comme le plus souvent ce qui sépare un chapitre d’un autre. Et à l’intérieur de ces séquences-chapitres, toutes les libertés sont possibles. Celles qu’on retrouve en littérature. Le regard est omniscient, distant, en multipliant les points de vue. La caméra est là où il faut, quand il le faut. Elle montre à la fois l’essentiel, la structure, c’est-à-dire les faits marquants qui font avancer l’action (opposition des personnages, prises de décision, catastrophes inattendues), mais également toute la préparation de ces événements importants. Ça permet de respirer un peu, de donner du cœur au récit, un véritable rythme, une continuité réaliste, de laisser voir des personnages, des décors, un monde, une ambiance, tout un contexte, bref, toute la part d’imagination, de rêverie, nécessaire au petit plaisir du spectateur. On se demande ce que ces personnages font et où ils vont. Ce qui compte, c’est le mouvement. En littérature, le moteur de l’action et d’une phrase, c’est le verbe. Au cinéma, c’est pratiquement pareil : le moteur, c’est le mouvement, ce en quoi consiste cette action, vers quoi, à qui et quand, il s’adresse. On peut montrer des personnages statiques : ils devront précisément faire quelque chose…, ne serait-ce qu’attendre. Et dans ce cas, inutile de s’attarder : « Il attend ». Ça prend trois secondes. Une scène (et bien souvent un seul plan ici dans ce contexte de montage alterné) = une idée, un verbe (ou toute sa phrase), un mouvement, une action. On peut avoir d’autres plans pour illustrer tout ça, mais il y aura des raccords, une continuité, exactement comme on doit trouver la bonne structure d’une phrase pour laisser penser qu’elle est venue naturellement.

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Le Justicier, Charles Swickard 1916 Hell’s Hinges | Kay-Bee Pictures, New York Motion Picture

Le Justicier, Charles Swickard 1916 Hell's Hinges Kay-Bee Pictures, New York Motion Picture (1)_saveur

Et justement. Tout serait uniquement composé de plans successifs dans un montage alterné, ce serait invivable. On entre tout de même à l’intérieur des scènes, en fonction de la situation, et la méthode de découpage déjà ici en 1916 est celle qu’on connaît tous, même parfois sans le savoir. Tout le monde est capable de comprendre le faux raccord… Raccords dans l’axe (même si quelques-uns sont légèrement foireux, mais vu le nombre…), règles des 30° et des 180° plutôt respectées (quand elles ne sont pas respectées, la mise en place par le montage est si sophistiquée que ça choque finalement assez peu l’œil), et raccords de mouvement (même s’ils sont rares).

Bref, c’est impressionnant. L’environnement était sans doute propice à utiliser toutes ces techniques : espace ouvert (western où on passe régulièrement d’un endroit à l’autre de la ville), plusieurs personnages agissant en même temps, et des actions qui finalement se bousculent vers un même objectif. Mais ça aurait pu être bien casse-gueule. Or, d’un bout à l’autre, c’est maîtrisé. Il y a des comédies burlesques basées souvent sur les poursuites (inspirées elles-mêmes des chase films britanniques), mais c’est souvent centré sur un personnage principal, dont les plans sont montés en alternance avec toujours le même genre d’opposants : le principe du chat et de la souris. Ici, c’est beaucoup plus complexe. On ne comprend pas tout de suite le lien, parfois il n’existe pas d’ailleurs, et on reconstitue, tel un dieu omniscient, des événements qui composent une seule et même situation. Une sorte de film choral en somme, comme une symphonie où chaque ligne d’action constitue l’élément essentiel d’un ensemble.

Le film :

Hell’s Hinges

L’année précédente Hart mettait en scène un court métrage où on pouvait déjà voir cette même utilisation du procédé de montage alterné :

https://archive.org/details/KNIGHTOFTHETRAIL1915WilliamS. Hart

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La Nouvelle Babylone, Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg (1929)

La commune guidant le peuple

La Nouvelle Babylone

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Novyy Vavilon

Année : 1929

Réalisation : Grigori Kozintsev & Leonid Trauberg

Avec : David Gutman, Yelena Kuzmina, Andrei Kostrichkin

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Quand les Soviétiques ont besoin de légitimer le pouvoir du peuple, il faut bien revenir aux sources. Et la source de la révolution russe, c’est tout le bazar et l’esprit français du XIXᵉ siècle. Quel pays d’emmerdeurs ! Alors, nous voilà au milieu de la Commune de Paris, d’abord à suivre le faste grossier de la bourgeoisie parisienne, l’insurrection, les quelques jours d’utopie (communiste) et la contre-attaque de ces bouffons de bourgeois. Le message est clair, un peu plus de dix ans après la révolution russe, l’ordre ne peut être celui de la bourgeoisie. Sur les vitres d’un café chic est inscrit “Empire” comme un message subliminal. Le tsar est mort, mais il y a toujours la peur du chapeau haut de forme et des hommes aux cigares. Propagande certes, mais l’intérêt historique, même si délivré dans un style pompier, est certain. Des films sur la Commune de Paris, il n’y en a pas tant que ça (je n’ai pas eu encore le courage de me pencher sur les cinq heures du film de Peter Watkins).

Surtout, je ne vais pas mentir, l’intérêt du film, il est à trouver dans sa forme (comme souvent quand ça touche au cinéma russe).

L’année précédente, Dreyer filmait une autre emmerdeuse de l’histoire de France avec sa Passion de Jeanne d’Arc. Et le film était remarquable par son utilisation systématique des gros plans et du réalisme de ses acteurs. En Union soviétique, on avait plutôt l’influence des maniaques de la cisaille que sont Eisenstein et Vertov. L’étrangeté ici, et j’avoue qui me plaît plus que n’importe quel plan de ces deux-là, c’est comme chez Dreyer, l’emploi d’une longue focale. La profondeur de champ est très réduite, on se concentre sur le sujet (presque toujours en gros plan), les détails de son visage sont nets, et le reste demeure flou. Peu de paysages, des décors de studio à peine visibles, mais parfaitement déterminés. Le contraire de Dreyer qui préférait la sobriété d’un décor blanc et uniforme : ici, des décors qu’on devine immenses, mais qu’on ne voit jamais en plan large (paradoxalement, ça renforce l’impression d’un réalisme toujours sous tension, puisque toujours tendu vers des détails de ces décors : les personnages). Abel Gance n’est pas loin non plus sans doute. La même impression de force épique.

Novyy Vavilon 1929

La Nouvelle Babylone, Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg 1929 Novyy Vavilon | Sovkino

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La Nouvelle Babylone, Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg 1929 Novyy Vavilon Sovkino (3)_saveur

La justesse des acteurs étonne dès les premiers plans. Ils ont beau être souvent dans l’excès, ils ne jouent pas outrancièrement et ont un maquillage réduit au minimum (poudre sans doute pour éviter de luire dans le flou des caméras…). Je me dis, d’accord, c’est la méthode stanislavksienne. Raté. Il semblerait que les deux réalisateurs avaient constitué une troupe à Léningrad (Saint-Pétersbourg) : The Factory of Eccentricity*. Or, ils s’inspiraient de Meyerhold, théoricien du jeu qui fut certes élève de Stanislavski, mais qui basait le travail de l’acteur sur un jeu mécanique. J’avoue ne pas avoir poussé à fond le sujet, et il est toujours difficile de juger un art aussi éphémère que celui de la technique de l’acteur, en tout cas, c’est tout le contraire d’un jeu mécanique que j’ai vu dans ce film… Dire qu’on encense souvent l’expressionnisme allemand, à des années-lumière pourtant de ce qui est supportable pour nos yeux aujourd’hui, alors que, là (je ne parle pas de certains films d’Eisenstein où le montage est trop rapide pour voir évoluer les acteurs, et aux films de Vertov qui étaient des documentaires), le jeu a vingt ans d’avance sur ce qui arrivera plus tard en Occident (à New York, notamment). C’est un bonheur pour les yeux : on n’est pas comme chez Eisenstein où on n’a pas le temps de regarder, tout est imposé, on a les personnages en gros plan, et on a le temps d’en profiter (trois ou quatre secondes suffisent). Un style de jeu qui m’avait déjà frappé dans La Jeune Fille au carton au chapeau qui était pourtant une comédie.

*lien externe : The Factory of Eccentricity

 

La Nouvelle Babylone, Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg 1929 Novyy Vavilon Sovkino (1)_saveur
 
Révision 2017 :

 

Alors que les gros plans et le montage en « attractions » d’Eisenstein m’ont toujours barbé, allez savoir pourquoi, parfois, avec les mêmes procédés, ce film arrive à éveiller quelque chose en moi ou à me convaincre… Eisenstein en fait toujours trop, à la limite souvent du grotesque (puisqu’il y a dans sa — ou ses, puis qu’il aurait évolué au fil des expériences et des films — théorie une volonté d’attraper l’œil, étonner), alors qu’ici, ça reste théâtral, mais dans ces exaltations des communards, il en ressort tout de même quelque chose de réaliste. Les cuts incessants et le montage presque parallèle sont certes parfois répétitifs et ennuyeux, mais les tableaux proposés sont magnifiques. Il y a notamment une donnée que je ne retrouve jamais chez le maître des attractions, c’est le jeu sur la profondeur de champ (je n’avais pas relu mon précédent commentaire avant d’écrire ceci). À quoi bon inviter une 3D qui vous fait mal aux yeux quand vous pouvez à la fois jouer sur les différents plans de l’espace, avec ou sans flou, sur les surimpressions (ce n’est pas le cas ici toutefois), ou sur la décomposition de l’écran (là encore, le jeu de lumière fait en sorte que souvent les bords restent flous, apportant de la densité à travers la diversité — chose que n’offrent plus jamais les images d’aujourd’hui, très dense, mais uniformément dense, comme la perfection unie de la faïence d’une cuvette de chiotte).

L’histoire est certes réduite au minimum, ce n’est pas bien finaud parce que ça prend évidemment parti pris pour les communards, mais ce que le tout est bien fichu : costumes d’un réalisme implacable, décors reconstitués non monumentaux mais assez pittoresque et facilement identifiable, là où chaque objet semble avoir été choisi et disposé à une place, la bonne… Acteurs prenant la pose formidable (surtout le soldat, je dois dire…, un vrai modèle de tableau). La pose, c’est bien le mot, parce qu’ici, on n’est pas toujours comme chez l’autre dans l’excès, mais dans la situation. C’est peut-être bien la différence : Eisenstein voulait confronter une image marquante, une attraction de cirque avant que ça ne devienne plus qu’une attraction grotesque, un lazzi, tandis qu’ici, même si on offre et monte encore différents personnages dans leur propre tableau, ça reste des personnages qu’on arrive à suivre et qui se confrontent. La foule anonyme, contre ici, des personnages principaux définis, qui en plus, côtoient des personnages secondaires : c’est cette diversité, comme pour le traitement de l’image, qui semblerait plus me convaincre, et m’aider surtout à me représenter le monde proposé. On pourrait même être parfois dans le Napoléon de Gance.

Et dire que Grigori Kozintsev n’avait pas 25 ans en réalisant ce film, et que quarante ans plus tard il continuera d’adapter du Shakespeare avec une même qualité visuelle… (Hamlet et Le Roi Lear)

Manquait toutefois pour cette projection à la Cinémathèque une musique.

Vu le : 25 janvier 2014 8/10  ⋅   novembre 2017, 9/10

La Nouvelle Babylone, Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg 1929 Novyy Vavilon Sovkino (4)_saveurLa Nouvelle Babylone, Grigori Kozintsev et Leonid Trauberg 1929 Novyy Vavilon Sovkino (5)_saveur

Échanges sur le relativisme autour du Casanova de Fellini

 

Cinéma en pâté d’articles 

SUJETS, AVIS & DÉBATS

Commentaires simples et réponses 

 

Il Casanova di Federico Fellini, Federico Fellini 1976 | Produzioni Europee Associate (PEA)

Moi, par exemple, je ne comprends absolument pas comment on peut s’emmerder devant l’ambiance démente de Stalker.

C’est bien toute la diversité des goûts. L’esthétique touche directement à ce qui nous est personnel. On pourra écrire des milliers de critiques pour tenter de rationaliser tout ça en prétendant y trouver des valeurs esthétiques universelles, il suffit parfois d’un seul élément pour nous pourrir le paysage ou lui donner sa saveur. Plus on découvre les goûts des autres, plus on est surpris. On prend d’abord l’autre pour un con, pour un mouton, on dit qu’il a des goûts de chiottes, et puis à force, en partageant certains goûts, en étant soi-même la risée de tous en aimant une œuvre particulièrement détestée par d’autres et qu’on chérit, on accepte. On pourra toujours me dire que le relativisme, ça pue sa race, je ne vois pourtant pas d’alternative raisonnable. On peut adorer Casanova ou le trouver grossier, on peut être fasciné par Stalker ou le trouver glauque et chiant, il n’y a pas de goût conforme et respectable. Et ça pousse encore plus au relativisme quand ce sont nos propres goûts qui évoluent. Revoir Chunking Express et ne pas comprendre pourquoi on a trouvé ça génial…

Si tu regardes un classique, un chef-d’œuvre considéré comme tel, et que tu n’y trouves aucun intérêt, tu ne feras aucun effort pour te mettre au niveau… de ce que tu penses être de mauvaise qualité. Ce n’est pas au spectateur de faire l’effort d’aller vers une œuvre (même s’il peut), c’est avant tout à l’artiste de tout mettre en œuvre pour lui représenter. C’est même le sens de l’art. Tu ne présentes pas des œuvres pour le goût de l’absconcitude ou de la complexité. Toutes les grandes œuvres sont complexes ? Mouais. Une grande œuvre, c’est une œuvre qui a différents niveaux de lecture, qui est compréhensible de tous, qui a un premier niveau de lecture simple, clair, et qui ensuite peut nous suggérer une certaine complexité. Mais cette complexité, c’est plus la nôtre que celle de l’œuvre. Un chef-d’œuvre, c’est une lumière qui s’éclaire dans une chambre noire. Notre chambre noire. On y découvre nos secrets, nos mystères, peu importe, mais un chef-d’œuvre ne peut et ne doit être que l’éclairage. Pas la chambre déjà toute décorée. Si une œuvre éclaire son propre nombril, tu regardes ça de l’extérieur et tu n’y trouveras jamais aucun intérêt. L’intelligence elle est du côté de l’artiste, pas de côté du spectateur. Et l’intelligence de l’artiste, elle sert à rendre simple, évident ce qui est complexe.

L’image de la lumière dans la chambre noire est pertinente quand on la conçoit comme je conçois l’art. Manifestement, on en a une vision totalement différente. Il faut respecter ça, je vais encore faire appel au relativisme. Vous vous intéressez à l’art et vous avez des valeurs, et tout cela vous est propre. On regarde donc un film, on l’apprécie et on le comprend en fonction de ce qu’on vient chercher et en fonction de son expérience. Mon expérience, ma formation, mes valeurs, mon goût, je l’ai grâce à ma formation théâtrale. Vous en aurez sans doute une autre. Et il m’est arrivé de tâter un peu d’écriture, et on retrouve exactement les mêmes principes, les mêmes techniques, et les mêmes objectifs. Un acteur s’adresse bien à un public. On trouve certes des acteurs qui ne jouent que pour eux-mêmes. Ce sont les pires. On trouve aussi des écrivains qui n’écrivent que pour eux-mêmes, c’est même 99 % des écrivains, ceux qui ne vont pas publier et dont les écrits n’intéressent qu’eux-mêmes. Un acteur, comme un cinéaste ou un écrivain ne va pas s’adresser individuellement à chaque spectateur de la salle. On s’adresse à un public. Une œuvre, c’est un produit relayé par un transmetteur à une audience. C’est ainsi que ça a toujours fonctionné, et cela dans tous les arts. C’est donc un peu idiot de ramener ça à un rapport entre l’artiste et un spectateur. Vous pouvez la faire, mais ce serait la preuve de votre grande méconnaissance en matière de production. Tout le monde ne peut pas être artisan. Ce serait comme être magicien et faire son tour devant une assemblée de spectateurs connaissant tous vos trucs. À partir de là, notre compréhension du “phénomène” étant parfaitement opposée, l’intérêt de poursuivre une discussion est proche du néant.

Quand on juge une œuvre mauvaise, il faut un sacré toupet pour estimer que cela incombe au spectateur. Si on ne te comprend pas, si on ne te prête aucune attention, si tu ne convaincs pas, ce n’est pas la faute de l’autre, du spectateur, mais bien à l’artiste. Et puis quoi encore ? Tu vas courir les castings, tu envoies des manuscrits à des éditeurs, on te trouve nul, et… c’est la faute de ceux qui te voient ou qui te lisent ? Heu, non. En tout cas pas dans ma perception. Vous en avez une autre, c’est tout à fait votre droit.

Vous pourrez assez difficilement définir ce que seraient ces critères objectifs pour juger d’une œuvre. Puisque ces critères de jugement seront influencés par les motifs, valeurs ou désirs du spectateur qui sera amené à les juger. Si le seul critère de jugement est la sensibilité personnelle éprouvée par le spectateur, chercher à établir la valeur objective d’éléments étrangers à ce cadre “sensible” n’auront aucun sens. Pour juger, il faut des valeurs communes. Or, pour une œuvre d’art, vous n’arriverez jamais à établir ces critères essentiels utiles pour juger de ces œuvres. Même dans un cadre intellectuel, cinéphilique, universitaire ou critique, il y a assez peu de critères qui forment des passages obligés au détecteur de jugement. Le plus souvent, chacun dans sa spécialité ou sa fonction (un historien de l’art, un critique ciné, un professeur d’université, un cinéphile, voire un cinéaste) jugera en fonction de critères personnels. On y verra entre eux beaucoup plus de critères communs que dans un domaine différent, mais ces critères ne seront jamais exclusifs ou exhaustifs. Il y a toujours un critère de jugement qui domine chez n’importe quel spectateur éclairé, et d’autres auxquels il ne prêtera jamais attention.

Imaginons, par exemple, un critique qui pense que chaque œuvre doit disposer d’une morale et qu’il ait ensuite à juger de cette morale : il pourrait n’avoir aucun intérêt à juger du jeu des acteurs ou de la photographie (et même s’il le faisait, il est tout à fait possible encore que les critères pour juger de ce seul élément soient multiples et puissent opposer différentes sensibilités). Et imaginons maintenant, ma mère, qui ne juge une œuvre qu’en fonction du plaisir qu’elle y a éprouvé. Ses critères pour juger de ce plaisir seront assez vagues, mais le résultat assez simple : une note sur 10, une appréciation…

Puisque l’art s’adresse à tout le monde, c’est à chacun de déterminer les critères qui vont permettre de juger une œuvre. D’ailleurs, on pourrait s’amuser à faire le compte de ce qui pourrait intégrer la base de données utile à juger d’une œuvre… objectivement. Il y aurait tellement de critères qu’il serait impossible d’y voir clair. Et certains éléments y seraient tellement opposés qu’il faudrait bien en privilégier certains par rapport à d’autres pour finalement déterminer une valeur à l’œuvre. Qu’est-ce qui pourrait alors choisir des critères qui auraient plus de valeur que d’autres sinon… la subjectivité. Est-ce que la moralité vaut plus que l’esthétique ? Est-ce que la technique vaut mieux que les intentions ? Est-ce que le savoir-faire vaut mieux que le cœur ? Est-ce que la musique vaut plus que les dialogues ? Est-ce que la profondeur de champ vaut plus qu’une image sans relief ? Est-ce qu’un panoramique vaut plus qu’un travelling ? Un gros plan plus qu’un plan d’ensemble ? Non, c’est impossible. Aucune objectivité possible.

Les caractères objectifs d’un jugement viennent à la suite d’une impression première, qui est, elle, subjective. On ne se sert de ce qui est objectif que pour rationaliser, expliquer ce qui est impalpable. C’est comme essayer de définir ce qu’on voit en regardant un arbre. « J’ai vu un arbre, je peux l’affirmer. » D’accord, mais entre ce qu’on a vu, ce qu’on exprime, et ce qu’on sait avoir vu, il y a un monde. On n’a pas vu « un arbre », on a vu un certain arbre, dans un certain contexte, qui avait telle ou telle forme, etc. Et au final, on ne peut, objectivement, traduire ça que par « j’ai vu un arbre ». Tous ceux qui ont vu le même arbre pourront dire qu’ils ont vu « un arbre », et le même, sans aucun doute, pourtant si on leur demande d’être plus précis, c’est là qu’on n’échappera pas à des références purement subjectives pour définir ce qu’ils ont vu. L’objectif sera toujours insuffisant pour exprimer une vision qui sera toujours personnelle. Donc une œuvre, on peut la montrer à différents individus, dans le même contexte, au même moment, ils y verront pourtant tous une œuvre différente. Vous pourrez encore une fois chercher à définir des critères communs, mais face aux perceptions personnelles, ces critères ne pourront servir qu’à confirmer une vision première. Il peut arriver que grâce à ces critères communs, on soit amenés à rejuger une œuvre, mais ce n’est pas parce qu’on se met tout à coup à adopter la même grille de lecture, mais juste parce que le souvenir de l’œuvre, sa perception, se voit modifié par un nouveau critère qu’on décide d’adopter (mais on peut très bien ne pas adhérer à tel ou tel nouveau critère ; là encore, ce ne sera qu’une question de perception, de goût, de valeurs, d’intérêts).

Rendre objectif ce qui est une expérience personnelle, c’est intéressant pour qu’on puisse comprendre chacun d’entre nous ce qui est au centre de nos propres préoccupations, intérêts, etc. C’est même une des dimensions les plus intéressantes dans l’art. Mais en aucun cas, on ne saurait parvenir à créer des critères de jugement objectifs valables pour tout le monde. Et c’est même en ça d’ailleurs que l’art est si vital pour l’homme. Parce que face à une œuvre, personne ne pourra nous imposer des critères objectifs. On aime, on adhère, on y trouve de l’intérêt, et personne ne pourra jamais être en mesure de nous dire qu’on a tort. En matière d’art, il n’y a ni raison ni vérité. Seule la liberté de percevoir, d’aimer, de comprendre, avec comme seul critère de jugement : nous-mêmes.

Un magicien, un artisan, un artiste, tout ça relève des mêmes principes. Une œuvre, c’est une illusion. Un artiste produit un numéro de cirque, et on ne sait rien du comment il y est parvenu. La seule chose qu’on sait, c’est si ça éveille en nous quelque chose, et si ça répond à nos attentes. Si un professeur devant ses élèves a un but, celui d’instruire ses élèves, si un homme politique a un but, celui de convaincre de ses qualités et de sa capacité à diriger, un magicien, un artisan ou un artiste, quand il propose un produit, une œuvre à un public, il peut avoir des buts différents tandis que son public viendra pour des motifs tout aussi différents. Mais ils se regroupent tous dans ce même principe de présentation. Que ce soit pour plaire, pour convaincre, pour amuser, voire pour instruire, magiciens, artisans ou artistes obéissent à la même chose : faire et montrer. Et puisque ce qu’on voit n’obéit qu’à notre seule subjectivité, tout n’est qu’illusion. Chacun a son petit numéro à faire, et chacun doit juger de son intérêt. Si ton grand artiste utilise l’illusion pour révéler le réel, reste que ce qu’il produit doit être jugé par un public, et que chaque spectateur est amené à juger de la pertinence de cette “révélation”. C’est tout l’intérêt du malentendu. Racine peut se tuer à écrire le meilleur des Phèdre possibles, ce sera tout à fait le droit du public de penser que si la pièce est une réussite, c’est grâce à la beauté envoûtante de l’interprète… C’est la différence entre un meuble Ikea et une pièce de Mozart. Fort heureusement, personne ne nous impose d’étudier un manuel pour y comprendre quelque chose ou pour pouvoir en jouir (ou pas).

L’œuvre est invariable (et encore, quand on dispose d’autant de traduction de Shakespeare, par exemple, on se met encore plus à relativiser), mais ceux qui les voient, les commentent et les jugent restent des hommes. Il n’y a qu’en science et en droit qu’on peut établir une objectivité. En art, ça me paraît bien impossible. Parce que tout est point de vue, opinion, impression, goût, préférence.

Concernant la difficulté d’attribuer une valeur aux œuvres, il y a plusieurs choses. Chacun peut estimer selon ses goûts, intérêts, etc. que telle ou telle œuvre n’a pas de valeur à ses yeux. Mais ce n’est pas dire qu’on refuse de croire que cette œuvre puisse avoir une certaine valeur au regard de l’histoire ou d’autres spectateurs. Il y a une sorte de marché de l’art où certaines œuvres ou artistes sont cotés qu’ils le veuillent ou non, et ces valeurs fluctuent comme tout autre produit en fonction de l’intérêt porté à leur égard. Ça monte, ça descend, en fonction de critères se voulant rationnels, objectifs. En réalité, ces valeurs évoluent en fonction de phénomènes assez flous tout simplement parce que la valeur est ici plus une réputation qu’une marque de qualité réelle. C’est d’ailleurs pour ça que ces valeurs fluctuent. Ce n’est pas l’œuvre elle-même qui change, mais la perception qu’en a le public. C’est donc normal de voir au cours de l’histoire, des arts, des œuvres ou des artistes, passer de l’ombre à la lumière.

À l’époque de Florence, par exemple, la peinture n’était pas considérée comme un art majeur et de Vinci avait surtout l’ambition de se faire un nom dans les arts de la guerre. Il n’aurait jamais imaginé devenir célèbre pour ses peintures, voire ses croquis. On réévalue perpétuellement ce qu’on voit, lit ou regarde. L’œuvre reste la même, c’est exact, mais c’est bien notre perception qui change. Il n’y a donc aucune objectivité possible. Quand les valeurs, la morale, les références, les mœurs, les enjeux et les ambitions personnelles changent au gré des évolutions sociétales, c’est normal de voir la perception des œuvres changer. Et encore une fois, c’est une perception. Rien de rationnel, aucune possibilité de juger la valeur d’une œuvre en fonction de critères objectifs. Il y aura la valeur toute personnelle qu’on est prêt à donner à une œuvre ; et la valeur (qu’on connaît ou non, mais qui est toujours assez difficile à évaluer parce qu’elle ne dépend pas de nous, mais d’une connaissance ou non de la valeur générale qui lui est attribuée) d’une œuvre dans une culture, une société, un art.

Votre exemple de Picasso est intéressant. Il montre bien que la valeur de certaines œuvres (ou artistes) se fait après-coup. C’est comme en histoire. On réévalue sans cesse les événements en fonction de ce qu’on sait être venu après. La prise de la Bastille est-elle l’événement majeur de la révolution ? Non, c’est un symbole. Même chose pour Picasso ouvrant la voie au cubisme. Si on juge de la valeur des peintures rupestres de la grotte Chauvet, c’est moins pour sa qualité artistique (et on ne sait même pas si ça avait une fonction artistique ou spirituelle, sans doute les deux) que par son importance historique. Si on voulait juger objectivement d’une œuvre, il serait plus juste de juger de leur valeur artistique intrinsèque. À moins de juger que cela a un sens d’avoir comme critère de jugement, l’influence future d’une œuvre. Mais puisqu’on peut discuter de ce critère, c’est bien la preuve qu’aucun consensus sur les critères de jugement n’est possible, et donc qu’il n’y a aucune objectivité possible à attribuer une valeur juste à une œuvre. C’est même pour moi le propre même de l’art. Tout ce qui fait son intérêt, c’est qu’aucune autorité ne pourra nous imposer la valeur d’une œuvre. Elle s’impose à nous, ou elle s’impose dans un groupe comme canon, comme chef-d’œuvre admis. Et comme il n’y a pas qu’un groupe, mais une constellation de mouvements de pensée, de goûts, d’intérêts, de conceptions, eh bien, encore et toujours, personne ne pourra décréter au nom de tous que telle ou telle œuvre vaut plus qu’une autre.

« Non, mais, t’es sérieux ? Tu mets War of Warcraft au même niveau que la Joconde ? » Eh bien, oui. Je ne dis pas que moi, personnellement, je place un jeu au même niveau qu’une peinture. Je dis que l’objectivité, si elle est en soi impossible, elle nous dit une seule chose : que toutes les œuvres se valent. Parce que l’histoire montre que ce qui n’avait pas de valeur hier peut en avoir demain. Ce n’est rien d’autre d’ailleurs qu’une forme de démocratie. Est-ce que l’on dit objectivement que la droite est meilleure que la gauche ou inversement ? Non, on décide, personnellement, qu’à tel ou tel moment, l’un ou l’autre vaut mieux que sa voisine. Et on fait le compte. Un compte qui est remis en question à chaque élection. Objectivement, on ne peut pas dire que tel ou tel parti est meilleur qu’un autre, on décide juste qu’à tel moment, l’ensemble des juges-votants ont décidé d’une valeur. Ça ne veut pas dire qu’on partage l’avis général, mais au moins qu’on l’accepte… jusqu’au prochain vote. L’art, c’est une bourse aux œuvres qui tourne 24 h sur 24. À la clôture, tu as une valeur définie, mais on sait bien que cette valeur sera toute différente demain et après-demain. Il est là le relativisme. L’œuvre ne change pas. Il n’y a que la valeur qu’on lui donne qui change.

(Ajout 2023 : J’ajoute qu’il ne faudrait pas que ce principe « démocratique » de la valeur d’une œuvre à un instant t interdise cinéphiles ou étudiants en art notamment à étudier des œuvres, des mouvements ou des artistes. On finirait par ne plus étudier que ce qui est déjà connu et fait toujours consensus. Étudier ou défendre des pans mal connus de l’art, des artistes oubliés et délaissés, sans pour autant aller jusqu’à prétendre chercher à leur donner une place ou une valeur qu’ils ne peuvent avoir, cela permet tout aussi bien de mieux connaître ce que l’on connaît — ou croit déjà parfaitement connaître —, voire parfois de repenser et voir autrement nos connaissances. Puis, avec le temps, avec les modes qui passent, les intérêts ou les préoccupations qui évoluent en fonction des nouvelles époques, les consensus évoluent, les regards changent ou se lassent.)

Quant à l’intérêt de discuter ou de partager ? Eh bien, il est justement dans le plaisir de partager ses goûts, sa vision, se confronter à d’autres visions pour faire évoluer la sienne. Parce que le goût, c’est aussi un voyage. Et parce que tout le monde cherche, dans la bourse aux œuvres, à acheter une œuvre au plus bas prix. Pour cela, il faut être à l’affût, il faut influencer…

(Ce n’est pas ce que je voulais dire en parlant « d’illusion ».)


À croiser avec

Est-ce que Bresson = Besson ?

 

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Sujets, avis & débats :


Alien 3, David Fincher (1992)

Notes diverses

Alien3

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1992

Réalisation : David Fincher

Avec : Sigourney Weaver, Charles Dance, Charles S. Dutton, Lance Henriksen

— TOP FILMS

Décembre 95 :

Construction scénique exemplaire. En dehors de la poursuite finale qui peine à offrir un spectacle à la Jaws (hommes cernés par un loup). L’action avant ça, c’est de l’inaction, de l’action d’ambiance. On construit un jeu de puzzle dont on ne voit ce qu’il regroupe que lentement, augmentant le plaisir à travers les tentatives de compréhension, à travers le jeu, là, d’imagination pour regrouper ce qui est possible. Déjà une forme de réalité virtuelle, une imagination suggérée, dirigée. Introductions, allusions, superpositions, fausses pistes, retours, forment les pièces de ce puzzle complexe. Peu de contraintes sinon celles des unités : le lieu est le plus évident, le temps (deux ou trois jours dans un espace où il est censé ne rien se passer, donc où le temps s’étiole), et l’unité d’action (qui ne fait que poindre puisque c’est justement celle qu’on essaie de retrouver à travers les interrogations de Ripley et l’incrédulité des habitants de la planète). L’art de créer avec des bouts de ficelle, et des ficelles servant à tirer le meilleur de l’imagination du spectateur. On est loin du réel, cette composition n’est pas naturelle, mais c’est bien grâce à cette structure quasi théâtrale qu’elle nous fascine, parce qu’elle en reprend les schémas et les codes. Quête contre poursuite. Œdipe contre l’Iliade. Ce n’est pas le reflet de la vie. La vie n’a pas de construction méthodique, il n’y a pas d’intention ou de resserrement, encore moins de quête. La fiction théâtralisée, elle est tout ça. Artificielle, donc un produit de l’homme. De son génie. (Face à la brutalité du loup).

Août 97 :

Ce sensationnel découpage technique est une révélation, une leçon de montage.

Principe « d’action dramatique et d’action d’ambiance » :

Le film procède essentiellement à travers des ellipses masquant les raccords de mouvement. Cela permet aux plans d’avoir une identité propre, avec une idée pour chaque plan, et un plan qui ne s’attarde que le temps de la mise en place de cette idée. Tout autre élément parasite est supprimé. Effet produit : pas de digression inutile, pas d’impression de stagnation de l’action. On va droit au but. Mieux, parfois, entre deux plans, il n’est plus nécessaire de raccorder des mouvements pour suivre une continuité, le montage est capable de suggérer le mouvement dans le plan suivant quand il n’est pas encore amorcé dans le précédent. Gain de temps, effort laissé à l’imagination du spectateur. On se rapproche presque même du montage des attractions appliqué à un même espace scénique. Une fois suggérée, l’idée de mouvement n’a alors plus la même saveur, si bien qu’il faut faire l’effort de proposer au spectateur une autre vision, et l’idée de départ continue de composer toute l’idée du plan, mais repoussée au second plan. On permet ainsi dans un même plan, la juxtaposition de deux idées. L’idée dramatique, l’autre d’ambiance. Une principale, une secondaire. L’idée étant le principe premier de ce style de montage, les gros plans sont nombreux, composés dans un même champ d’action préalablement défini à travers une succession classique de plans plus larges. Le spectateur est alors en mesure, à travers cette succession de gros plans, de se représenter le hors-champ si essentiel à l’imagination et à la représentation mentale d’une scène. Même impression de richesse de plan, comme dans un roman où l’auteur s’emploierait à varier son vocabulaire, car même dans un même espace, même en s’autorisant des mouvements de caméra, le champ resserré propose rarement deux fois la même vision. L’environnement est connu grâce à l’introduction de la scène, la suite sert à faire exploser l’imagination et donner du sens au montage. Un champ-contrechamp propose souvent des réactions prévisibles donc offrant un plaisir restreint au spectateur, l’utilisation de ce hors-champ, à travers également le travail sur le son et la musique, permet de remplir son image d’éléments plus significatifs.

Alien 3, David Fincher 1992 Twentieth Century Fox, Brandywine Productions (20)_saveur

Alien 3, David Fincher 1992 | Twentieth Century Fox, Brandywine Productions

Alien 3, David Fincher 1992 Twentieth Century Fox, Brandywine Productions (21)_saveur

Deux exemples : Quand Ripley a une goutte de sang qui coule de son nez. Nous avons l’action principale (« l’action dramatique », qu’on pourrait autrement qualifier de « situation de départ ou attendue », ou encore « d’événement ») : l’enterrement, qu’on écarte très vite au second plan. La goutte de sang suggère déjà autre chose, un après, et une interrogation. En trois ou quatre plans “muets”, sans dialogues, on évoque une idée au milieu d’un autre ensemble (c’est « l’action d’ambiance », l’action secondaire, thématique, suggérée, etc.). Opposition entre le dramatique et l’ambiance, inversion des proportions. La mise en relief se fait sans perdre ce qui précède (on reste dans la même situation, mais au lieu de décrire l’enterrement, celui-ci n’apparaît plus qu’au second plan pour laisser place à un sujet différent qui n’est pas toujours parfaitement clair et défini) tout en appelant déjà ce qui viendra par la suite. La scène, qui est un classique, et qui se veut anodine, devient une scène psychologique : notre interrogation est celle de Ripley. Nous avons donc, un très gros plan de la goutte qui coule, puis un plan large de Ripley qui s’essuie (pas de raccord de mouvement : ellipse ; le raccord se fait dans notre tête, c’est un assemblage d’idées, pas une recomposition du réel), puis un troisième plan avec la réaction du médecin (il réagit à quoi au juste ? le voit-on voir la goutte couler, le voit-on voir précisément Ripley s’essuyer ? non, sa réaction, c’est encore la nôtre, et on ne peut… qu’imaginer ce à quoi il réagit ; on peut faire dire n’importe quoi aux images, c’est bien pour ça qu’avec un montage on peut tordre la réalité et constituer une « action d’ambiance » à travers un montage resserré d’actions dont on est seul interprète). Ainsi, l’action dramatique est ce qui est annoncé ou prévu dans une scène ; l’action d’ambiance est ce qui est suggéré et ce qu’on comprend d’une forme de sous-texte des images. Il faut marier les deux pour éveiller la curiosité, l’imagination et l’intelligence du spectateur. Et c’est bien en se contentant de ne traiter que des actions dramatiques qu’on tombe dans le ton sur ton. Le récit devient trop prosaïque, on se fait succéder une suite d’événements logiques attendus, et on ennuie le spectateur.

Deuxième exemple avec la scène du réveil de Ripley. Le docteur arrive (plan moyen introducteur), regarde son état (gros plan) ; on voit Ripley dormir (gros plan) ; le docteur décide de lui faire une piqûre (gros plan) ; Ripley dort toujours (autre plan, gros plan, autre description) ; le docteur présente l’aiguille au bras (insert) ; réaction de Ripley qui se réveille (gros plan, mouvement du bras suggéré mais non amorcé) ; enfin Ripley tenant le bras du docteur (très gros plan). Suivent quelques plans d’échanges entre les deux personnages (ici le montage s’évertuera encore à ne pas commenter les dialogues, mais apporter un sous-texte pouvant révéler ou suggérer autre chose.

Un tel montage a toutes les qualités d’une scène travaillée sur story-board, mais souvent cela offre des plans trop hiératiques où, en effet, chaque plan peut proposer une nouvelle idée à travers une composition riche. Pas ce souci ici. Si Fincher travaille sans doute au préalable avec un story-board ou une bonne idée du plan à faire, il arrive à recréer une ambiance authentique, pleine de détails significatifs ou, au contraire, composée autour d’une idée centrale, sans négliger la part du film qui doit se jouer hors-champ et qu’il faut laisser au spectateur le privilège d’imaginer. Méthode, quelle qu’elle soit, terriblement efficace.

2013, révision : Ce qui ne marche pas.

La tradition du huis clos est respectée ; ils ont voulu un retour manifeste à une certaine impuissance face à l’alien. Pour cela, l’accent est trop porté sur la nature intrinsèque d’un pénitencier (en plus, laissé à l’abandon). Il n’aurait pas été impossible de poursuivre un huis clos sur une planète avec quelques centaines de personnes, ce qui aurait donné de l’animation au film tout en respectant le huis clos puisqu’ils ne peuvent pas partir de la planète et sont contraints de rester à une même base. Ça donne un côté un peu cheap à l’histoire. Avec seulement une trentaine de personnes, ça aurait également très bien pu fonctionner : on aurait pu voir ce que les habitants d’Aliens avaient pu vivre, et c’est de reste ce qu’on voit dans beaucoup de films d’horreur (même utilisant le huis clos pour intensifier la peur en les enfermant). Arriver sur une planète sans arme, car c’est bien ça l’idée censée intensifier le danger, on pouvait imaginer deux solutions : des moines ou des prisonniers. C’est là le problème. Le scénario fait les deux. L’idée des moines est intéressante, ils représentent peut-être un peu trop des hommes diminués face à un monstre et on aurait peine à croire qu’il cherche à se défendre, et le discours religieux aurait fini par ennuyer. Restait donc les prisonniers. Cela marchait parfaitement sans vouloir en faire en plus des fanatiques. Religieux, mais aussi sexuels. C’est trop, il faut choisir, et la meilleure solution aurait sans doute été d’en faire des prisonniers tout ce qu’il y a de plus commun. Un peu plus d’une trentaine pour pallier le poids de la bête sinon difficile à y croire.

L’idée d’en faire des fanatiques sexuels avait sans doute comme but de mettre en danger Ripley. Cela peut sembler séduisant, mais là encore, c’est à mon avis une erreur : Ripley est la chose de l’Alien, tout autre viol serait hors sujet. Par ailleurs, il faut tout de même qu’on puisse croire que les prisonniers aient les moyens de se défendre. On a appris à connaître l’Alien depuis deux épisodes, on sait de quoi il est capable, donc on n’est pas obligés de diminuer encore le poids des hommes pour créer une situation de danger. Au contraire, c’est moins crédible. On sait déjà qu’il n’y a pas d’armes disponibles, les prisonniers doivent donc s’organiser de manière qu’on puisse croire à leur réussite (espérance qu’il sera bon de tacler à la première occasion pour créer une nouvelle situation).

Que tout bascule d’une scène à l’autre quand, à la fois, Clements et le directeur de prison meurent, ça fait un peu répétition. Les deux personnages auraient pu être réunis, autour d’un directeur-médecin (le fait qu’il soit prisonnier n’apporte pas grand-chose à l’histoire, et au contraire, cela pourrait laisser penser que l’Alien se débarrasse d’un concurrent de poids). Clements aurait pu être un personnage plus fort et plus convaincant en étant joué par une star et en disparaissant brutalement à la manière de Janet Leigh dans Psychose : on croit qu’une fois de plus Ripley va faire équipe comme dans Aliens, et finalement, cette aide bienvenue disparaît aussitôt, laissant le second acte commencer sans autre aide que celle de ploucs pédophiles.

Ce qui rebute un peu dans cet opus, c’est bien le côté déchetterie des lieux. Personne n’a envie de traîner là-dedans. L’idée des sous-sols est bonne, même de la fonderie, mais pas la peine d’en faire un pénitencier perdu reconverti en tout à l’égout. On ne peut pas manquer au devoir de high-tech dans un film de SF. Ici avec Alien, ce serait rajouter de l’horreur à l’horreur, or pour moi Alien est plus de la SF que de l’horreur. La SF est le contexte, et l’horreur est la plupart du temps suggérée ; si on perd le contexte high-tech, lisse, propre et lumineux et qu’on décide de tout montrer, on frôle le mauvais goût. Par ailleurs, il aurait fallu montrer un peu plus la frontière avec l’extérieur du pénitencier pour montrer l’horizon et l’impossibilité de le franchir. Du coup ce n’est plus un égout mais une fosse septique.


Un couple, Mikio Naruse (1953)

Fûfu, La Dînette, le préquel

Un couple

Note : 4 sur 5.

Titre original : Fûfu

Année : 1953

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Ken Uehara, Yôko Sugi, Rentarô Mikuni, Keiju Kobayashi, Mariko Okada, Kamatari Fujiwara, Chieko Nakakita

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Il ne faut pas s’y tromper, si Naruse est le cinéaste du couple et du mélo, il y a dans ce film un humour léger qui affleure à chaque scène. Pour lui sans doute, décrire les détails amusants d’une relation comme les événements les plus tragiques, c’est la même chose. Parce qu’il a le goût de l’absurde. Il comprend la vie et sait qu’elle n’est rien d’autre qu’absurde, futile et éphémère. Tout y est léger. Le film est à cheval entre les films sans prétention de « gosses de Tokyo » (comédies pince-sans-rire qu’on associe plus volontiers à Ozu, mais Bon courage larbin, son premier film qui a survécu en est un exemple ; d’ailleurs Ozu aura plus tard ce même goût des détails futiles et absurdes) et les films plus tardifs plongés plus franchement dans le mélo (ceux écrits par Matsyuama notamment).

Le film a été réalisé trois ans après Le Repas (il reprend le même acteur, Ken Uehara, et le même scénariste, Toshirô Ide), pourtant il y a ce petit quelque chose dans le ton qui le relie à l’absurdité plus affirmée des Acteurs ambulants (on y retrouve l’acteur principal dans le rôle du père faussement méprisant et désintéressé), et donc à ces comédies des années 30, pas si lointaines. Un ton difficile à trouver, entre comédie et drame, qui est aussi la caractéristique d’un auteur comme Tchekhov. La fin y ressemble : une sorte de mélo doux amer comme quand, au milieu du gué, on lance « le roi est mort, vive le roi » (si, ça arrive plus qu’on ne le croit).

Un couple, Mikio Naruse 1953 Fûfu | Toho Company

Pour suggérer cet humour, il fallait un acteur capable d’assumer ce rôle de perturbateur indolent. Et Rentarô Mikuni est parfait dans ce registre. Le fait de le revoir dans ses nombreux films futurs est peut-être trompeur, mais il a quand même une gueule et des mimiques qui ne trompent pas. Le personnage a sans doute été écrit ainsi. Veuf, il est indifférent à tout jusqu’à ce que ce jeune couple vienne partager sa petite maison. Mikuni a toujours cet air ahuri qui laisse penser qu’il vient de se réveiller ou qu’il pense à autre chose. Parfait pour jouer les idiots, ou pas. Parce qu’il est (et sera toujours) sur un fil, ne tombant jamais dans le grotesque. Ici par exemple, on le voit s’épiler les poils des narines. Un détail, mais qui fait tout. Quand il dévoile ses sous-vêtements ridicules, les deux autres se marrent comme des gosses, et lui ne comprend pas ce qu’il y a de si drôle, d’autant plus que c’est sa défunte femme qui les lui avait confectionnés pendant le rationnement… Humour doux amer. C’est d’ailleurs la seule fois où on verra le couple rire, et être sur la même tonalité.

Les trois sont comme des enfants, ils le disent assez. Insouciance à tous les compartiments, spontanéité, naïveté… Il faut attendre la fin pour les voir se comporter enfin comme des adultes. Avant cela, certains comportements sont présentés volontairement comme puérils : le mari passe son temps à bouder, il ne sait probablement pas lui-même pourquoi ; et elle ne se sépare jamais de son sourire amusé. Plus qu’un jeune couple, on dirait un petit garçon et une fille qu’on oblige à s’asseoir à la même table à l’école. Même pas mal. Alors quand on y invite un garçon, celui-ci peut bien perturber le couple, ce n’est jamais grave. « Tu aimes ma femme ? » « Oui. » « Ah. » Et on repart comme si rien ne s’était passé. On rentre ensemble et on continue de jouer.

Les enfants sont partout et nulle part. Souvent pris en référence comme quand ils reçoivent le frère et sa jeune femme à la fin pour leur expliquer (eux les vieux de la vieille, les grands, parce qu’ils ont peut-être deux ans de mariage, comme les grands chez les enfants qui sont ceux qui ont dix ans) que les maris aiment être traités comme de grands enfants… (parce qu’une femme japonaise doit être à la fois la maman, la bonniche, la nounou, la secrétaire, et accessoirement, la maîtresse). Des enfants, ils n’en ont pas encore. Amusante scène d’ailleurs quand, à la fin, juste après avoir donné ces conseils aux jeunes mariés, ils visitent une maison à louer et qu’on leur dit qu’ils ne veulent absolument pas de couple avec des enfants à cause du bruit. Non, des enfants, ils n’en ont pas, et pour cause, c’est encore eux les enfants…

Encore une petite perle de Naruse. Deux ans après Le Repas, il nous en propose le préquel en quelque sorte. Même volonté de coller à la réalité d’un couple, même précision, même concision, mêmes décors (très restreints d’ailleurs). Seule différence, le ton du film, plus léger, plus insouciant. Le perturbateur du couple, en dehors de l’ennui et de la déception de se retrouver ensemble (avoir tiré le mauvais numéro, comme il le dit justement), il est là, dans la maison. Il a un nom, un visage, donc on peut en rire. On voit qu’il ne fait pas si peur que ça. On ne se sépare pas encore, on fuit ensemble, croyant que c’est encore possible.

À noter la présence de Mariko Okada, qui aura le temps de dépasser son quota de sourire (chez Naruse entre autres) avant de se marier avec Yoshishige Yoshida et de ne plus tirer dans ses films que d’atroces tronches bouffées par la sinistrose.



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Le Fil du rasoir, Edmund Goulding (1946)

Les petits malheurs des gosses de riches

Le Fil du rasoir

The Razor's Edge

Note : 3 sur 5.

Titre original : The Razor’s Edge

Année : 1946

Réalisation : Edmund Goulding

Avec : Tyrone Power ⋅ Gene Tierney ⋅ John Payne ⋅ Anne Baxter

J’ai cru m’étrangler au bout d’un quart d’heure. Zanuck et Goulding ont fait le job, les acteurs tiennent bien leur place au milieu de ces décors fastueux. Tout est parfait, c’est beau, c’est grand, c’est tragique…, et puis, je reprends mon souffle, et je commence à avoir des doutes sur cette histoire. Un peu comme une crème chantilly qui prend bien, qui fait envie, et puis patatras, il manque l’essentiel : le sucre.

Comment trouver un intérêt à cette histoire de gosse de riches à la vertu un peu trop forcée (le garçon refuse de se marier avec Gene Tierney parce qu’il a des problèmes existentiels…) qui parcourt le monde comme s’il s’agissait d’une initiation et qui comme par hasard trouve la réponse à ses questions… dans des montagnes en Inde ? Tout est forcé : Tyrone Power qui renonce à la vie facile américaine et qui vient travailler avec un sourire béat dans les mines de Lens (!). Et comme ça ne suffisait pas, dans sa vocation « jusqu’au-bouddhiste » à trouver la lumière, il la trouve après avoir passé quelques mois dans des montagnes. Qu’y a-t-il trouvé ? Que cherche-t-il d’ailleurs ? On ne sait pas. On sait juste que le garçon y repart transformé et… avec des dons de guérisseur. Tu pars avec des questions existentielles, tu trouves des réponses mystiques accompagnées de musique pompeuse, et tu reviens… plein de certitudes, illuminé, et guéri par l’hypnose… Manquaient juste le buisson ardent et la scène de la mer Rouge… Non seulement, c’est grossier, mais il n’y a finalement aucune évolution dans ce personnage. C’était déjà un saint en partant, et sans nous donner des pistes sur ce qu’il a trouvé là-haut dans les montagnes (il aurait pu descendre avec les tables de la loi au moins) on ne peut y croire. Et qu’est-ce que c’est que ce charabia bouddhico-freudien ?… Il n’y a que des gosses de riches pour inventer ce genre de fatras idéologiques.

Un autre aspect du scénario qui laisse un peu à désirer, c’est le manque d’unité. Cette histoire, cette fausse quête spirituelle de Tyrone Power n’est pas au centre du film. Elle fait une demi-heure tout au plus. La ligne directrice pourrait être cet amour non consommé entre Power et Tierney, mais l’intérêt retombe quand le personnage de Power n’a plus aucun amour pour elle, et que, elle fait tout pour paraître le plus antipathique possible. À cette histoire s’en greffent d’autres toutes aussi ridicules. Le père qui se rêve en aristocrate (en v’là de l’ambition pour un nouveau riche américain…, bien sûr ! on va s’identifier à ça…) et une amie d’enfance qui perd tragiquement son mari et sa fille dans un accident et que tout ce petit monde retrouvera… dans une guinguette parisienne où elle a fini prostituée ! Non, mais sérieux… Comment croire une seconde à ces histoires ? Ça donne l’impression que les gosses de riches américains sont des fauves perdus dans la jungle (dont ils sont forcément les rois). La populace, c’est la jungle. Et forcément, les grands fauves finissent par se retrouver… On change la populace française ou le vieux singe à la barbe blanche pour guider Power par des Indiens, et on en fait un western. Il y a les gens de la haute société, et les autres. Le personnage d’Anne Baxter peut être tombé bien bas, elle reste une de ces fauves. Vision pathétique du monde… Et donc canevas affreusement grossier et multiforme.

Dommage, parce qu’en dehors de cette histoire, l’exécution est impressionnante. Les premières scènes sont dignes d’un Ophuls ou d’un Kubrick. Pourquoi user de champ-contrechamp quand il “suffit” d’orienter les acteurs, les uns par rapport aux autres, et en fonction de la caméra. Ainsi, un gros plan devient une affaire sérieuse. On sait que c’est important. Le montage sauvage est un art de rabbin : ça coupe dans tous les coins. Ici tout est fluide : mouvements panoramiques, légers mouvements de caméra pour se réajuster à la scène, aux décors et aux comédiens… Mikhalkov use d’un de ces procédés assez bien dans Partition inachevée pour piano mécanique : au lieu de couper un plan, il faut placer la caméra entre deux “tableaux” et les faire concorder non par le montage, mais par un panoramique. On suit le ou les personnages passer d’un “tableau” à l’autre, et hop, c’est magique ! la caméra bouge et une fois qu’elle cesse de tourner, et les comédiens de bouger, on se retrouve avec un nouveau plan parfaitement composé. C’est particulièrement notable dans la première séquence en Amérique. Ensuite, quand il s’agit d’évoluer dans les appartements parisiens (ou censés en être), là encore, c’est tout un art d’être capable de bouger telle une caresse en passant au milieu des bibelots, dorures et meubles marquetés. Y passer la caméra est une sorte d’exercice semblable à un éléphant évoluant dans un magasin de porcelaine… Cet éléphant est un orfèvre, il évolue avec grâce et légèreté.

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Le Fil du rasoir, Edmund Goulding 1946 The Razor’s Edge | Twentieth Century Fox

Par moments, on songe à Visconti pour une scène de balle, puis à Lean pour la séquence du café en face des mines de Lens. Seulement, on ne sait pas où on va, ça va dans tous les sens et à force d’être sur le fil de rasoir, le film donne le tournis et agace par ses fastes et ses enchaînements non-stop de cartes postales.

À noter quelques répliques délicieuses en français. Anne Baxter s’écrie dans sa guinguette : « Une chaise ! » À quoi un figurant lui répond : « Prends-la toi-même, hé, feignasse !… » Ou encore une idée à peine grossière pour que le spectateur américain puisse comprendre la scène alors que tout est censé se passer en français : Power arrive dans un bar et cause en anglais, réponse classique de la tenancière : « Tu ne peux pas causer français ? » L’acteur lui répond en un gloubi-boulga de français auquel elle est bien aimable de répondre. Et même quand c’est un Français jouant un Français, il y a des problèmes, comme avec ce personnage de commissaire toulonnais auquel l’acteur peine à rendre l’accent du Sud… Le résultat est assez surprenant.

La scène entre les deux personnages principaux au téléphone vaut aussi le détour. Gene Tierney qui manque de bouffer le combiné quand Power lui apprend qu’il va se marier… L’histoire commençait d’ailleurs à gagner en intérêt. Triangle amoureux classique. Anne Baxter était épatante (en déjà amoureuse de “Moïse”), seulement…, c’était plus intéressant d’en faire une alcoolique. Le triangle amoureux tourne court.

Bref, c’était bien joli, mais à force, les gosses de riches, je n’ai plus supporté. Qu’ils soient riches, je n’en ai rien à faire, mais qu’ils aient des problèmes existentiels et qu’ils aillent trouver des réponses à leurs questions en montant des expéditions dans les mines du Nord ou dans les montagnes mystiques d’Inde, et surtout qu’ils reviennent en faisant semblant d’y avoir trouvé des réponses…, c’est trop. Ils pourront tant qu’ils veulent faire copain-copain avec les mineurs de Lens, ils auront toujours la possibilité, eux, de retourner dans leur monde douillet. Mieux, ils tireront avantage de ce passage « en enfer ». Hé, oh, ça va…

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Les Indispensables du cinéma 1946

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Point limite zéro, Richard C. Sarafian (1971)

Allons, Bressons, messieurs, Bressons !

Point limite zéro

Point limite zero

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Vanishing Point

Année : 1971

Réalisation : Richard C. Sarafian

Avec : Barry Newman, Cleavon Little, Dean Jagger

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Ça commence comme Shérif fais-moi peur : le type fait le pari totalement puéril de faire Denver-San Francisco en moins de vingt heures en bagnole… Courses-poursuites avec les flics qui renvoient la balle aux flics de l’autre État quand le chauffard passe la frontière… Et puis finalement, le film devient plus sombre, plus introspectif. On a droit à des flashbacks de la vie de Kowalski (un nom qui à lui seul inspire la légende…), on se balade avec lui et on rencontre des personnages types du mythe américain : le vieux sage dans le désert qui montre la voie, les groupes hippies qui chantent dans le désert, un hippie en chopper qui lui refile des amphétamines et sa petite amie nudiste, « très serviable », elle-même sur une moto ! des autostoppeurs homos et armés… Et l’animateur radio aveugle illuminé qui passe de la soul et du rock pour lui ouvrir la voie vers l’ouest…

Oui, il y a quelque chose de majestueux et de mythologique dans cette histoire simpliste. D’une certaine manière, ça rejoint assez le parcours de la bande des Warriors, de Walter Hill. La simplicité a du bon. C’est ainsi que les contes se forgent. Kowalski, c’est un peu le chauffeur du char solaire poursuivi par les loups de la nuit.

Cent fois plus puissant qu’Easy Rider qui, à mon sens, fait du surplace et nous perd dans la forme. Un vrai film anarchiste et rock’n’roll, désabusé ou nihiliste, aussi épuré qu’un Bresson, presque muet s’il n’y avait pas cette musique littéralement « d’accompagnement », sans histoire véritable… Un objectif, une course, des arrêts aux stands, et un glorieux échec. Bref, le mythe de l’Amérique, et sans doute le meilleur film du genre : la route, l’ouest, le pirate solitaire dans sa bagnole… Il y a du Don Quichotte aussi là-dedans. Une morale baroque faite de grandes illusions, un voyage vers nulle part sinon vers sa fin, et des moulins qui cherchent à nous faire rouler droit. Avec un petit effort, on peut y voir une filiation avec Seuls sont les indomptés, ou plus récemment Collatéral (voire Holly Motors). La force symbolique, moderne, du road movie. La trajectoire qui devrait être toute claire, toute tracée, et qui ne l’est pas.

Ce qui est étonnant plus encore, c’est que la même année, Spielberg tournait son premier film pour la télévision (déjà un road movie avant son premier film pour le cinéma, Sugarland Express) Duel, qui est le même film, tourné à la manière d’un thriller : tout autant collé à la route, tout autant épuré. Seule la nature de la menace change.

Le road movie nous dit ici, qu’après le cheval, la plus belle conquête de l’homme, c’est l’automobile. À fond la caisse, Simone !

En 71, il y en a eu des chefs-d’œuvre…


Point limite zéro, Richard C. Sarafian 1971 Vanishing Point Cupid Productions (2)_saveur

Point limite zéro, Richard C. Sarafian 1971 Vanishing Point | Cupid Productions

Point limite zéro, Richard C. Sarafian 1971 Vanishing Point Cupid Productions (3)_saveurPoint limite zéro, Richard C. Sarafian 1971 Vanishing Point Cupid Productions (4)_saveurPoint limite zéro, Richard C. Sarafian 1971 Vanishing Point Cupid Productions (5)_saveur


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Thomas l’imposteur, Georges Franju (1965)

C’est qui l’imposteur ?

Thomas l’imposteur

Note : 2.5 sur 5.

Année : 1965

Réalisation : Georges Franju

Avec : Emmanuelle Riva ⋅ Jean Servais ⋅ Fabrice Rouleau

Je serai d’accord une fois dans ma vie avec Les Cahiers du cinéma : Franju est médiocre. On voit bien ici pourquoi.

J’aime bien le Sang des bêtes, et dans le même style Thérèse Desqueyroux, seulement, là où il y avait une grâce particulière dans le film adaptant Mauriac, ici, l’alchimie ne prend pas. Franju est atone, sans rythme, sans ambition, froid. Ça peut bien sonner avec une histoire intimiste, voire bizarre, mais pour un roman de guerre en frou-frou, il y a un truc qui tombe à plat. On attend le lyrisme. On se demande si c’est voulu, comme pour les autres films. Et puis, on comprend que c’est juste de l’incompétence. Il n’a aucun sens de la mise en scène, incapable de faire des choix, de trouver le ton adéquat… Finalement, il y a là-dedans ce que les cahiers exécraient dans un certain cinéma français : les adaptations creuses.

Apparemment, Franju a commencé comme décorateur de théâtre. Il y a de ça. Aucune science de la direction d’acteurs, seuls restent la mise en place et un metteur en scène qui s’efface derrière l’auteur, comme un régisseur. On revient cinquante ans en arrière. Ce n’est pas le cinéma de papa, c’est celui de grand-papa. Ce n’est pas un film de Franju réalisateur, c’est un film de Cocteau. Et comme on n’est jamais aussi bien servi que par soi-même, Cocteau signe l’adaptation de sa propre prose, lui permettant d’user de (certes magnifiques) passages narratifs qu’il fera dire par son amant, Jean Marais… Franju tient la chandelle, comme c’est mignon.

Et tout est comme ça. On fait tourner le carnet d’adresses. Puisque Franju n’y comprend rien à la direction d’acteurs, autant prendre les fils de, ou les copains. Le plus amusant, c’est de voir Brion préciser dans la présentation que le jeune Fabrice Rouleau est le fils de Raymond Rouleau. Au lieu d’en faire un compliment, ça devient une insulte : les acteurs, et lui en particulier, sont si mauvais, qu’on ne peut y voir que ce qui est le plus détestable dans un certain système français, le carnet d’adresses. Les nouveaux aristocrates. Les acteurs souvent décriés de Plus belle la vie pourront s’en amuser : on peut être encore plus nuls qu’eux. Parce qu’être mauvais acteur avec des textes médiocres, c’est presque parfois inévitable. Mais être aussi mauvais, avec du Cocteau, il faut être particulièrement mauvais. Le Rouleau est donc ce qu’on a pu faire de pire dans le cinéma français (n’importe quel acteur médiocre aurait mieux fait l’affaire, c’est dire), les autres ne sont pas beaucoup mieux. Même Emmanuelle Riva passe mal. Elle a souvent eu un jeu récitatif, théâtral, ce qui peut être très utile dans des films poétiques ou intimistes — la beauté et la classe font le reste. Là, ça fait peine à voir. Chez Resnais, à l’image de Delphine Seyrig avec son ton tout aussi artificiel, ça peut passer, mais ici, ou pire, chez un réalisateur de la nouvelle vague, ça ne peut pas passer la rampe une seule seconde. Comme Franju finalement. Seul reste de lui le masque de la Scob dans les Yeux sans visage.

Il y a une logique pour un décorateur. Il faut croire que le Thérèse Desqueyroux était une réussite parfaitement fortuite. Une alchimie qui ne s’explique pas. Au moins, quand on travaille grâce à son carnet d’adresses, on a la chance de pouvoir s’essayer aux films. Et comme tout dans l’art est aussi une question de malentendu, autant saisir sa chance… Sur un malentendu, on peut toujours conclure, et même réaliser un bon film alors qu’il vous échappe.

Thomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (2)_saveur

Thomas l’imposteur, Georges Franju 1965 | Filmel

Thomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (3)_saveurThomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (5)_saveurThomas l'imposteur, Georges Franju 1965 Filmel (1)_saveur


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