Menace II Society, les frères Hughes (1993)

Violence II Society

Note : 2.5 sur 5.

Menace II Society

Année : 1993

Réalisation : les frères Hughes

Avec : Tyrin Turner, Larenz Tate, Samuel L. Jackson, Charles S. Dutton

Je poursuis mon voyage à travers les films de gangs des ghettos de Californie après Boyz’n in the Hood.

Assez peu convaincu. La distance avec la violence me paraît toujours suspecte. Dans l’ensemble, malgré la morale de l’histoire et l’usage du récit à la première personne, le film manifeste une certaine complaisance envers tout ce que véhicule de toxique cette société. Dès la première séquence, deux guignols s’en prennent à un couple coréen qui tient une supérette parce que le commerçant aurait dit quelque chose de travers (on apprend sur IMDb que la phrase proférée au départ était censée être ouvertement raciste, alors que « je plains ta mère » serait plus subtilement raciste… une manière de justifier le meurtre, on rêve).

La suite est du même acabit : ça tire sur n’importe qui à cause d’un mot de trop, et cette violence semble irriguer tous les aspects du quotidien au point qu’on peine à concevoir un autre mode d’expression ou de recours pour régler des conflits souvent mineurs. En dehors du racisme sous-jacent de ces brutes qui tirent sur des Coréens, qui s’injurient en permanence en se traitant de « négro », la même vision sexiste déjà observée chez John Singleton, traverse le film. Ajoutons ici l’homophobie.

Ce sont des brutes, certains pourraient arguer que le film a une valeur illustrative. Après tout, dans Les Affranchis, Scorsese explore une violence similaire. Je n’en suis pas sûr. Soit un film de gangsters montre une société pourrie à tous les stades de son développement et l’on en dévoile tous les aspects à travers les yeux de quelques personnages qui navigueront dans cet univers (certes parfois avec une certaine fascination, mais non pas sans distance : ces univers mafieux deviennent des allégories de toutes les sociétés), soit il montre des personnages qui sont victimes de leur environnement bien plus qu’ils en sont acteurs volontaires. Rien de tel, ici. Au contraire des personnages paumés, victimes de leur environnement, eux l’acceptent et ne cherchent jamais à le questionner (seuls les grands-parents et les femmes semblent prendre conscience de l’environnement particulièrement toxique dans lequel ils évoluent, tous les personnages qui sont acteurs de cette violence l’acceptent comme une société où il faut faire ses preuves, où il faut se faire justice soi-même).

Et puisqu’on n’a pas non plus un regard transversal ou exhaustif, un regard capable de « mystifier » ces relations mafieuses entre divers types de truands et victimes pour en faire des éléments exceptionnels de la société représentée, mais au contraire, puisque ce regard est concentré sur un groupe d’amis gangsters sans envergure, on n’a même pas la distance sociale ou pédagogique (voire, oui, souvent ludique) des films de gangsters qui permettent un pas de côté pour ne pas laisser supposer qu’on adhère à ce que l’on décrit. Le point de vue porté sur ces personnages devient nécessairement moins distant et interdit toute critique possible : ce ne sont pas des archétypes, des modèles, des antihéros qu’on met en scène, mais des « monsieur tout le monde » vers lesquels on demandera puisqu’ils sont « communs » un effort d’identification. On accepte le côté ludique des films de gangsters comme on le fait avec tous les films de genre observant des codes spécifiques et adoptant la parfaite distance.

Je peux prendre d’autres exemples : si un Joe Pesci est dépeint comme un psychopathe dans ses personnages de mafieux chez Scorsese, c’est balancé par le regard « distant » qu’apporte alors son comparse Robert De Niro qui, lui, malgré ses agissements ne « joue » pas les fous (ce qui peut poser d’autres problèmes, mais l’effet est paradoxal : on prend de la distance avec le sujet parce que son personnage nous paraît moins réaliste en s’approchant de la normalité ; s’identifier à lui, c’est s’écarter de la violence qu’on nous présente).

Pour le spectateur, ces films possèdent toujours l’espoir, à travers cette « normalité psychologique affichée », qu’ils puissent à tout moment regretter la violence qu’ils déploient. Leur culpabilité et leur brutalité résulteraient de leur condition de victimes d’abord consentantes d’un milieu. À force d’en tolérer les règles, ils finiraient par se sentir coupables. C’est tout le sens d’ailleurs de certaines thématiques liées à la rédemption ou à la réhabilitation dans ce type de films. Nous en acceptons la violence si au moins quelques personnages reconnaissent le rôle néfaste qu’ils tiennent dans leur société. Dans Scarface, par ailleurs, le protagoniste est fou, mais le récit se place à bonne distance. Ce que l’on y voit, c’est le parcours d’un jeune arriviste, un peu lunaire, plein d’enthousiasme et d’une soif de réussir maladive : montrer son ascension sans son violent déclin n’aurait aucun sens (à moins d’adopter une approche plus distante dès le début en se plaçant dans le registre de la satire, de la comédie ou de l’esthétique). Ce que révèle Scarface, c’est la réalité d’un mirage, celui de l’argent facile, celui de la criminalité glamour. Le mirage, à l’image d’une drogue, dévoile très vite ses revers et finit par vous être fatal.

Ce sont des parcours initiatiques, des récits qui se veulent mythologiques. Ici, comme dans Tueurs nés (avec des protagonistes ouvertement présentés comme fous de violence), aucune distance, aucune réhabilitation possible. On nous incite à prendre plaisir à partager cette violence gratuite avec les personnages. Elle ne possède pas non plus, comme chez Tarantino ou John Woo, une valeur esthétique, lyrique, voire poétique, et elle ne dispose pas d’un pouvoir cathartique sur les truands qui la déploie.

Ce serait d’ailleurs tout le danger de vouloir imiter les approches de Scorsese ou de John Woo sans en maîtriser les nécessaires outils de mise à distance (ces deux réalisateurs ont prouvé également qu’ils pouvaient rater cet objectif, par exemple dans Le Loup de Wall Street). Comme chez Scorsese, la caméra s’infiltre et vagabonde entre les personnages (si Scorsese avait donné le ton, et si ça deviendra la norme dix ou vingt ans après un peu partout au cinéma, à l’époque, les caméras sont bien plus statiques, et ça offre une modernité assez saisissante au film, bien plus que le film de Singleton). Mais Scorsese utilisait le procédé pour finir par isoler le personnage appelé (dans le meilleur des cas) à s’isoler de cet environnement, à lui tourner le dos. Et les fusillades ne manquent pas de jouer des ralentis. Sauf que chez John Woo, ces séquences stylisées sont le but avoué des histoires racontées : là encore, il n’y a pas de complaisance avec la violence exposée à l’écran si l’on produit clairement un film d’action, un film de gangsters, sans aucune volonté de dénoncer le milieu décrit qui pourrait tout autant ne pas exister (aucun naturalisme). Sans justifications alambiquées de la violence, paradoxalement, on évite la compromission et la violence : tout est prétexte à montrer des chorégraphies de balles qui volent et de coups de poing à la figure.

Rien de tout ça avec Menace II Society : c’est l’effet Tueurs nés. En cherchant à dénoncer la violence (ici la facilité avec laquelle on tue, et meurt), on la cautionne. Cela aurait été plus acceptable si le personnage qui raconte son histoire montrait réellement une volonté de sortir de son ghetto, s’il énonçait au fil de son récit des regrets, de la compassion envers ses victimes ; au lieu de ça, il ne vaut guère mieux que la plupart des autres guignols écervelés et machistes qui l’accompagnent. Son histoire à la première personne consiste presque à le faire passer pour une victime, alors que les victimes de ses violences sont traitées avec indifférence. Pour la rédemption, on repassera.


 

Menace II Society, les frères Hughes (1993) | New Line Cinema


Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

An Elephant Sitting Still, Bo Hu (2018)

Elephant

Note : 5 sur 5.

An Elephant Sitting Still

Titre original : Da xiang xidi erzuo

Année : 2018

Réalisation : Bo Hu

Avec : Yu Zhang, Yuchang Peng, Uvin Wang

Le film résume presque à lui seul une certaine mouvance du cinéma de ces dernières décennies.

Dans la forme : distanciation et immersion dans la durée. On se situe entre Bela Tarte et Gus van Sant, voire Haneke.

Dans le fond : encore un peu de Haneke pour la violence (souvent hors-champ ou ponctuelle, inattendue quand elle se manifestement physiquement, brutalement) qui jaillit surtout après une souffrance contenue, résultat d’injustices, façon coup de boule de Zidane. Et puis, il y a la violence morale aussi, psychologique, constante, avec ces gens qui s’aboient dessus en permanence, qui vomissent leur mépris sur leurs voisins ou les membres de leur famille. On y reconnaît là la noirceur de Haneke, la même désespérance (« vous pouvez partir, mais vous ne trouverez rien de différent ailleurs » dira finalement le vieux à ses compagnons fatigués, harcelés comme lui par les emmerdes relationnelles).

Enfin, dans la construction, on y retrouve le génie d’Asghar Farhadi par exemple qui s’attache à structurer des histoires autour de leitmotivs et de détails significatifs parfois imperceptibles, et à travers des croisements permanents de tranches de vie qui s’opposent, se supportent, se mêlent, se contredisent même souvent dans ce que l’on croit en comprendre. On pense aussi à la distance crue et lancinante de Jia Zhangke, en particulier pour ce qui est de la violence et de l’incommunicabilité, à la A Touch of Sin.

La recherche de références, c’est peut-être ce qui nous sauve quand on reste béat devant un tel chef-d’œuvre. Ils nous échappent souvent et nous laissent une rare et étonnante impression de finitude, d’accomplissement. On sent (ou l’on sait) que le film (ou son auteur) dépasse (ou ignore, digère) toutes ces références passées, mais on n’a plus que ça pour étalonner, jauger, identifier, ou verbaliser ce qui paradoxalement ne prend jamais aussi bien une forme finie, accomplie, que dans un chef-d’œuvre. On le voit, il est là, il nous assommerait presque, mais c’est comme si notre entendement ne pouvait faire le point sur lui. Alors, on tâche de le regarder et de l’identifier autrement. À travers ce que l’on connaît déjà. D’où les références. Avec la conviction, bien sûr, que ce n’est qu’effleurer l’objet. Le trahir aussi.

Bref, ce portrait du monde, ce constat absolument déprimant de ce que sont aujourd’hui nos sociétés, avec des élites et des institutions défaillantes, faisant régner la loi du plus fort et de l’individualisme sur des populations désorientées et livrées à elles-mêmes, représente à la fois ce que j’ai pu voir de plus juste et de plus désespérant au cinéma ces dernières années… Brillant.


 

An Elephant Sitting Still, Bo Hu 2018 Da xiang xidi erzuo | Dongchun Films


Sur La Saveur des goûts amers :

— TOP FILMS

Top films du sud-est asiatique

Listes sur IMDb : 

Limguela top films

MyMovies : A-C+

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Boyz’n the Hood, John Singleton (1991)

Boys, boys, boys

Note : 3 sur 5.

Boyz’n the Hood

Année : 1991

Réalisation : John Singleton

Avec : Cuba Gooding Jr., Laurence Fishburne, Hudhail Al-Amir, Angela Bassett

Le film a peut-être une valeur documentaire importante, et a sans doute ainsi le mérite de montrer la réalité des quartiers noirs de Los Angeles à la fin du siècle dernier. À se demander si en plus de devoir subir les carences de l’éducation et l’absence de moyens institutionnels, en plus des discriminations dont elles sont victimes depuis toujours, ces populations ne sont pas placées face à un mur supplémentaire. En manque de repères, les sociétés stigmatisées ont tendance à se recroqueviller autour de valeurs réactionnaires qui passent prioritairement par l’affirmation outrancière de soi au détriment des autres, par une masculinité exacerbée, toxique, aux conséquences souvent morbides. Loin de présenter une option endémique en Californie, cette option plus contrainte que réellement choisie, semble correspondre à une trajectoire commune, promise à différentes populations délaissées du monde issues de l’immigration forcée et de la colonisation.

Quand une société abandonnée se coupe (involontairement) de ses racines culturelles profondes, que votre histoire collective s’appuie sur un passé de soumission et de barbarie, que cette part n’est même pas ajoutée au grand récit national et que cette possibilité de s’identifier à des figures autrement plus positives et marquantes que des acteurs locaux du banditisme vous est interdite, vous tenter, tant bien que mal, de vous raccrochez aux premières branches disponibles sur le bas du tronc nu de l’arbre. La violence et la masculinité apparaissent alors à portée de mains comme des solutions à qui saura s’imposer en haut de la pyramide : l’inégalité implicite arrange la classe bourgeoise ou blanche. Diviser les pauvres pour mieux régner. La même logique de ghetto s’applique dans le monde entier : ces microsociétés sont le fruit du rejet de leur société mère, pas des microsociétés qui s’établissent en autarcie. Charge à cette société mère de réintégrer d’abord ses enfants au sein de la canopée commune. Un territoire, un seul peuple : la fraternité s’impose à tous. En priorité, elle doit émaner de ceux qui ont les moyens de tendre le bras. Autrement, violence et masculinité morbide ne cesseront d’y faire la loi, et ceux n’en sont pas victimes continueront à penser et dire que la plus grande part, voire la seule, des responsabilités de cette misère en revient à ceux qui en sont victimes. Ce serait un peu comme leur donner un bâton pour qu’ils puissent mieux s’entre-tuer. Ce n’est d’ailleurs pas qu’une allégorie : dans les années 80, l’administration Reagan a favorisé ces violences à travers son système judiciaire — on voit ça, illustré, de mémoire, dans la série documentaire The Power of Nightmares.

Se toiser en permanence entre hommes du même groupe pour éveiller sa part masculine ou éprouver les limites virilistes de ceux qui en sont exclus ; siffler les filles dans la rue sans porter intérêt à la peur qu’on inspire dans un milieu où le viol ne doit pas être le dernier crime perpétré ; les traiter invariablement de « putes » tout en espérant finir dans les bras de l’une d’elles avant d’aller voir ailleurs ; avoir une logique de clan (ou de meute), quitte à protéger son territoire face à un autre clan ; défendre (sic) les siens quand ils sont humiliés par des « étrangers » qui ne manqueront pas à leur tour de se venger sur eux avec une arme toujours un cran au-dessus sur l’échelle de la violence ; voilà les signes d’une masculinité mal placée, dangereuse et toxique.

Si l’absence de l’État est coupable, il est à noter que presque toujours, c’est cette virilité envahissante, exposée et éprouvée en toutes circonstances, qui devient alors chaque fois l’étincelle qui embrase un environnement construit autour de cette concurrence virile. Quand la mère du personnage (censé être le « bien élevé » du lot) dit à son ex-mari que c’est à lui de montrer à leur fils comment un homme doit agir, le père, honnête, a beau représenter une image positive dans le film, c’est ce type de logiques qui perpétue une culture fortement sexuée et oppressive. Ceux qui la promeuvent en sont aussi directement victimes : les hommes pas assez « virils » et les femmes qui ne resteraient pas à leur place ne peuvent être tolérés. Ces dernières ne sont souvent réduites d’ailleurs qu’à leur seule condition de pute ou de mère. Ni choix ni alternatives pour elles : les hommes définissent quand ça leur chante laquelle des deux, entre la pute ou la mère, elles doivent être. Même quand elles parviennent à s’émanciper de ce milieu (comme le personnage joué par Angela Bassett), elles ne peuvent s’extraire des codes sociaux qui régissent leur environnement passé et donc de sortir de cette logique d’oppression constante largement genrée qui est en partie à l’origine de leurs problèmes…

Difficile de trouver la juste distance pour mettre en scène ces réalités crues. Quand il devient nécessaire d’illustrer ou de dénoncer certaines formes de violences, le même écueil se présente toujours : le risque d’en faire la promotion. Se contenter d’en montrer les victimes, mettre en avant ceux qui cherchent à en sortir (avec succès ou non), finir sur une note sanglante pessimiste, tout cela peut se révéler souvent inutile si au cœur du récit, on assène des messages contraires qui instillent la confusion ou si on adopte des mouvements de caméra, un montage ou une musique qui laissent entendre qu’on prend en réalité fait et cause pour ce culte de la toxicité masculine…

Heureusement que la distribution exceptionnelle atténue l’écœurement qui nous envahit face à un tel déversement de misère et de violence sociale ou physique : ça fait plaisir de voir Laurence Fishburne jeune et toujours aussi charismatique ; Cuba Gooding Jr et Ice Cube crèvent l’écran par leur talent et joueront souvent par la suite les utilités pour l’industrie cinéma des beaux quartiers blancs de la ville.


 

Boyz’n the Hood, John Singleton 1991 | Columbia Pictures


Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Exilé, Johnnie To (2006)

Les mousquetaires de Macao

Note : 3.5 sur 5.

Exilé

Titre original : Fong juk

Année : 2006

Réalisation : Johnnie To

Avec : Nick Cheung, Anthony Chau-Sang Wong, Francis Ng, Simon Yam

Un brin de John Woo, un autre des Trois Mousquetaires. Rien compris au début du bal de qui est qui. Une fois que l’on entre dans la danse chorégraphiée des échanges de tirs, et surtout quand les masques tombent, tout devient un peu plus clair…

La camaraderie chère à John Woo (voire à Tarantino), des balles qui échappent aux corps jusqu’à l’absurde dans un joli ballet macabre, des personnages qui ne prennent pas la mort au sérieux et qui portent à merveille cette épithète de « cool » : une composition visuelle et thématique qui ne peut que ravir les sens de mon bulbe reptilien. La violence est gratuite, n’est qu’un geste, un pas de côté, un entrechat parmi d’autres. Car seule compte cette chorégraphie des corps qui évitent et qui encaissent les balles… Qui est qui ? Eh bien, il y a ceux qui sont à l’épreuve des balles, et ceux qui tombent dans une mare de sang et qui sont appelés à disparaître sans fondu ni trompette. A Better Tomorrow 4, pourrons-nous presque dire.

La femme d’un de ces mousquetaires-gangsters assure au film un côté mélodramatique, souvent nécessaire pour servir de contrepoint, voire « d’empathisation » des « héros » (son côté badass en revanche est probablement moins wooesque, les femmes y étant plus volontiers chez John Woo, certes victimes, mais surtout spectatrices inactives, impuissantes et pleureuses face aux gesticulations des mâles de leur entourage, à moins que ce soit une marque d’évolution de la femme chinoise post-rétrocession — on peut rêver).

C’est un cinéma, certes, très sexué, mais puisque visuellement tout est ballet, puisque l’on joue sur les archétypes et utilise le sens de la camaraderie et de l’honneur envers les siens plus qu’envers un clan, il s’agit là presque plus d’opéra que de réalisme, plus de mélodrame que de film de mafia chinoise. À l’opéra, on joue des stéréotypes sexuels. Et la patte sentimentale, encore à la John Woo, change la donne. Comme Tarantino, Johnnie To semble parfaitement s’en inspirer. Cette tonalité-là retrouve la patte des mélodrames d’antan où rien n’est réel, pris au sérieux, et où l’on n’hésite pas à jouer sur la corde sensible… Je ne sais pas dans quelle mesure le cinéma coréen commercial à excès que j’exècre d’ailleurs (Hope, J’ai rencontré le diable, The Host, Office, Thirst, etc.) participe à la même logique mélodramatique, mais manifestement il faut y reconnaître une parenté de principe. Et si cette parenté parvient malheureusement que trop rarement à me convaincre, probable que le cinéma hongkongais ne s’en tire pas forcément mieux dans mon esprit. Exilé ferait (avec d’autres) un peu figure d’exception. Plaçons-le à côté d’autres réussites, somme toute, là encore, rares. Et même si l’on peut relativement imaginer que je suis encore trop vert pour en juger, peut-être verrais-je poindre une passion future pour d’autres de ces productions du cinéma hongkongais. De To, je n’ai d’ailleurs vu jusqu’ici que l’excellent PTU* et le moyen Election.

* brièvement commenté ici.


 

Exilé, Johnnie To 2006 | Media Asia Films, Milky Way Image Company, Newlink Development


Listes sur IMDb : 

MyMovies : A-C+

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Le Vaisseau dans le ciel, Holger-Madsen (1918)

Géopolitique de l’exploration : sociétés et nations

Note : 3 sur 5.

Le Vaisseau dans le ciel

Titre original : Himmelskibet

Titre anglais : A Trip to Mars

Année : 1918

Réalisation : Holger-Madsen

Quelqu’un s’est-il déjà amusé à mesurer l’évolution de la conception de l’exploration spatiale dans la fiction (et tout particulièrement celle de la planète Mars) entre 1918 et ce qu’elle deviendra dans la réalité des années 50 (ou ce qu’elle est aujourd’hui) ?

Clairement, le film s’inspire à la fois des récits de Jules Verne de la fin du dix-neuvième siècle et des expéditions maritimes ou polaires, ces dernières étant contemporaines au film. Dans cette mythologie de l’exploration, même si comme chez Jules Verne le savant peut y jouer un rôle (un savant unique, visionnaire, figure patriarcale lançant la quête du « héros »), la figure du capitaine (aventurier intrépide, héros moderne) s’impose encore. Cet archétype fonctionnera jusque dans la seconde moitié du vingtième siècle, mais avec quelques ajustements face à la réalité des explorations spatiales. Mais ici, c’est l’image de l’entrepreneur que le récit met en avant. En 1918, en pleine guerre mondiale, les auteurs du film ne peuvent pas sentir le tournant qui s’opérera bientôt sur la planète. Si le film porte clairement un message pacifique, il ne voit pas venir que, désormais, les grandes avancées tant politiques (avec ses échecs lamentables : Société des Nations inopérante, Seconde Guerre mondiale, etc.) que scientifiques ou humaines (l’exploration spatiale) seront le fait des États. On sent ici l’influence encore des récits à la Jules Verne (ou à la Frankenstein) au cœur desquels se trouvent entrepreneurs, savants isolés ou capitaines courageux… Bien sûr, le cinéma continuera (pas forcément toujours pour le meilleur) à exploiter cette représentation de l’ingénieur solitaire : si l’on met de côté le cliché tout aussi fabriqué de milliardaires actuels aux prétentions martiennes, dans James Bond ou Superman, par exemple, l’archétype sera retourné et les inventions dangereuses pour l’équilibre du monde deviendront la création d’entrepreneurs mégalomaniaques.

Ainsi, si les projets pacifiques de l’entre-deux-guerres ont accouché d’une souris et si les rêves d’exploration spatiale ont tardé à se réaliser, deux événements, au milieu du vingtième siècle, semblent avoir changé la donne dans l’imaginaire collectif, reléguant le mythe des entrepreneurs ou des entreprises isolées au placard au profit des États. (Ce n’était en plus pas tout à fait une réalité historique absente jusque-là, mais disons que les récits d’exploration ont toujours préféré faire la part belle aux histoires personnelles et aux « héros ».) Ces deux événements sont le projet Manhattan (à l’origine de la bombe atomique) et le premier homme dans l’espace (ou le premier satellite, c’est au choix). J’utilise parfois l’exemple de la réalisation du canal de Panama comme basculement géopolitique amorçant la fin de l’influence française dans le monde au profit de celle des États-Unis, mais cet exemple pourrait également illustrer un autre basculement, celui de l’influence des grandes entreprises (coloniales ou non) au profit des nations. L’initiative française au Panama, issue d’une compagnie privée (voire d’une initiative personnelle), essuiera un échec : les États-Unis prendront le relais et achèveront la construction du canal. La Première Guerre mondiale, la révolution russe et le crack de 1929 appuieront encore peut-être un peu plus cette idée de la fin des entreprises individuelles ou privées vues comme moteur de grandes ambitions à venir.

Même si les États-Unis seront obligés d’une certaine manière à s’aligner sur les ambitions communistes, les entreprises privées (rarement individuelles, il faudra attendre l’avènement de l’informatique et d’Internet pour cela) passeront surtout leur temps à s’organiser dans un monde largement globalisé exclusivement tourné vers le profit et la consommation (ou la quête d’une émancipation individuelle à travers l’acte de produire, puis d’acheter et d’accumuler). Ayn Rand, après la guerre, aura beau vanter les vertus humanistes (sic) des entrepreneurs dans La Grève et montrer la voie à l’ultralibéralisme, les projets, les conquêtes, les exploits accomplis au cours de la seconde moitié du vingtième siècle seront tous le fait d’entreprises étatiques, d’initiations et d’ambitions nationales, voire internationales : le premier homme sur la Lune, l’exploration du système solaire, les grandes découvertes scientifiques ou techniques (dont Internet) qui ne seront plus le fait de scientifiques isolés, mais bien plus souvent de communautés supranationales et d’un effort de coopération entre savants.

On peut discuter de la pertinence (ou du désir) de voir des dictatures à l’origine de ces ambitions, quoi qu’il en soit, on assiste aujourd’hui à un retour en force des initiatives de grands entrepreneurs pour lancer les futurs programmes d’exploration. Le bloc de l’Est s’est effondré, le capitalisme, malgré un crack et une pandémie, ne s’est jamais aussi bien porté, et les États, minés par leur dette publique, ont laissé ces vingt dernières années une nouvelle génération d’entrepreneurs faire leur nid dans l’exploration spatiale… On en serait presque à un retour à Jules Verne et à ce Vaisseau dans le ciel… Les États délèguent aux entrepreneurs, les financent même souvent, et tardent à définir des règles pour tout ce qui est lié au spatial : des entreprises privées peuvent s’octroyer d’immenses zones en orbite pour leur constellation de satellites (au détriment ; peut-être un jour ; de l’accès à l’espace), ces mêmes entreprises ambitionnent de coloniser (et non plus seulement d’explorer à des fins scientifiques) ces nouveaux territoires (considérés parfois comme des ressources, Ayn Rand aurait été ravie), et peut-être qu’un jour ces entreprises seront les seules à disposer des capacités techniques et logistiques pour envoyer des hommes dans l’espace (les États-Unis se sont affranchis des Russes pour envoyer des hommes dans l’espace, mais se livrer aux entreprises privées n’est pas forcément mieux).

Étrange revirement : ces archétypes qui ont longtemps été passés de mode et qu’on voit aujourd’hui avec amusement dans Le Vaisseau dans le ciel, pourraient à nouveau être d’actualité si le New Space, comme on dit, continue de rogner les parts de rêve qu’on laissait jusque-là à la NASA ou aux autres agences. Attention toutefois : la Chine pourrait rebattre les cartes (Artemis, l’ambition américaine du retour sur la Lune, ne fait que répondre aux ambitions chinoises) en obligeant les États-Unis à répondre aux défis d’explorations futures. Le titre anglais de ce Himmelskibet, A Trip to Mars, peut-être que dans pas si longtemps faudra-t-il apprendre à le traduire en chinois…

Concernant le film en lui-même, ça reste tout de même un objet étrange pour 1918 : la réalisation, en dehors d’un travelling arrière d’accompagnement étonnant, ce n’est pas encore du grand art, on peut s’amuser du maquillage quasi martien de la sœurette (répondant au nom presque prophétique de Corona), et archétypes d’époque obligent, les femmes (tant terriennes que martiennes d’ailleurs) sont limitées à n’être que des esclaves volontaires et dociles, on se croirait presque dans L’Oiseau de paradis (mythe du bon sauvage en prime, version « civilisation avancée et pacifique obéissant à une religion du bonheur végétarien, mais quand même patriarcal parce que faut pas pousser les velléités pacifiques jusque dans les foyers martiens, d’ailleurs je t’ai pas dit, mais le bonheur chez nous passe par la polygamie, bref, c’est cool, ma fille va pouvoir s’envoler vers la Terre afin de répandre ma bonne parole »). Certains mythes vieillissent plus mal que d’autres.


Le Vaisseau dans le ciel, Holger-Madsen Himmelskibet 1918 | Nordisk Film

Sur La Saveur des goûts amers :

Top des films de science-fiction (non inclus)

Listes

Les Indispensables du cinéma 1918

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Moonlight, Barry Jenkins (2016)

Effleurages mignons

Note : 3 sur 5.

Moonlight

Année : 2016

Réalisation : Barry Jenkins

Avec : Mahershala Ali, Naomie Harris, Trevante Rhodes

Assez inoffensif. La mise en scène est élégante, la photographie jolie, l’interprétation parfaite… mais l’histoire est presque aussi parlante que son personnage principal.

On ne peut que louer les intentions, quoi…, inclusives, du film, mais réaliser un film qui se révèle exclusivement illustratif, sans réelle opposition ni évolution autour d’un thème central, réduit les possibilités de s’enthousiasmer pour lui. On ne fait jamais qu’effleurer les choses, les évoquer, sans jamais rentrer dans le vif. Après 45 minutes, je me demandais encore quand l’introduction prendrait fin.

Si l’idée est de tendre vers la chronique, celle-ci ne se limite jamais à la seule illustration d’un sujet. Dans ce cas, elle dévoile toujours autre chose derrière l’absence apparente de continuité dramatique : une densité dans la description sociale ou psychologique, dans l’introspection et le mouvement poétique. Or, Barry Jenkins filme comme un thriller ou comme une romance (on sait depuis Hitchcock que c’est la même chose), et le film s’arrête sans doute là où il aurait pu commencer à devenir une histoire d’amour. Le choix d’un récit éclaté sur plusieurs époques présente un souci : l’impossible de s’identifier aux personnages et de creuser leur relation dans la longueur (l’ellipse viendra toujours vous couper dans votre élan).

L’élégance de la mise en scène laisse entendre que le film aurait pu insister un peu plus vers cette possibilité poétique ou introspective (l’élégance du montage à travers ces rares propositions d’images « hors continuité temporelle » peut être un facteur de distanciation efficace dans un tel récit, pas relever simplement d’une sophistication vaine, à peine développée, comme ici), mais le fait de rester dans cet entre-deux, sans réelle prise de risque, rend surtout le film trop inoffensif.

En réalité, on a probablement matière ici pour un moyen métrage. On pourrait même craindre qu’en faire si peu, en montrer si peu sur des relations supposées interdites dans un tel milieu, soit une manière de ne pas assumer son sujet… Un paradoxe. Et le film est si inutilement précautionneux et allusif qu’il donnerait presque à penser qu’il aurait pu être réalisé dans les années 60-70 où un tel sujet aurait été autrement plus commenté par la communauté visée. En cela, le film rappelle l’approche minimaliste de Loving de Jeff Nichols, avec cette impression de voir un cinéaste chercher peut-être à être subversif en traitant d’un sujet qui au vingt et unième siècle n’a plus aucune raison de l’être en l’absence d’une réelle proposition permettant de poser un regard unique sur lui. Dans la société américaine actuelle, ou dans la communauté noire dépeinte dans le film, cette seule évocation de l’homosexualité, peut-être cela suffirait-il. Au cinéma, pour un public plus général habitué à bien autre chose, certainement pas : en un siècle, il a eu le temps d’évoquer toutes les questions possibles à l’avant-garde des sociétés. Il faut donc être naïf pour penser qu’une simple illustration, sans angle ou proposition esthétique supplémentaires, puisse suffire. À moins que l’on soit un conservateur refoulé qui s’amuse à feindre la subversion pour mieux finir par retourner d’où il vient.

C’est un peu le drame des films réalistes américains de ces vingt ou trente dernières années à la sauce Sundance : on pense faire étalage d’une réalité sale et brutale quand on ne fait en fait qu’illustrer une nouvelle forme de politiquement correct. Ce n’est pas un cinéma « indépendant », c’est un cinéma universitaire. Donc de riches pour les riches. La caméra prétend se tourner vers les petites gens, celle de l’Amérique profonde, loin des quartiers riches de Californie ou de la côte Est, omniprésents dans les « films de studio ». Pourtant, rien ne dépasse, tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil. Même les dealers enlèvent leurs fausses dents en or pour manger une petite salade cubaine et raccompagnent leur date sans oublier de mettre le clignotant avant de tourner à droite. C’est mignon, c’est inoffensif. Parfait pour les Oscars.


 

Moonlight, Barry Jenkins (2016) | A24, PASTEL, Plan B Entertainment


Sur La Saveur des goûts amers :

Faut-il pour autant choquer au cinéma ? : L’audace au cinéma

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Get Out, Jordan Peele (2017)

Just the Tube of Us

Note : 4 sur 5.

Get Out

Année : 2017

Réalisation : Jordan Peele

Avec : Daniel Kaluuya, Allison Williams , Catherine Keener

Il faut savoir se satisfaire d’un film d’horreur quand il est bon. Us avait été un tel supplice…

Le déclenchement des hostilités vient peut-être un peu tard (elles ne venaient pas bêtement bien trop tôt au contraire dans Us ?), si bien qu’elles sont vite expédiées. Reste que ce qui précède (et c’est sans doute aussi une raison de la réussite du film) se place davantage dans le registre du thriller psychologique que de l’horreur. Et c’est plutôt terrifiant. Ce que cache la belle famille, les motivations ainsi que les outils pour arriver à leurs fins, font peut-être tomber le film, le temps des révélations venues, dans la série Bée, mais hé, c’est un film d’horreur, hein. Aucune histoire de Stephen King, quelle qu’elle soit, une fois dévoilée, ne tient la route, alors pour un premier film, on ne fera pas trop le difficile…

Ce qui marche d’ailleurs, on le doit peut-être aussi aux moyens limités du film qui, c’est un classique dans la réussite des films de genre, l’oblige à ne pas trop en faire. Ce que le spectateur imagine est toujours pour lui beaucoup plus terrifiant que ce qu’il voit à l’écran… Les hostilités sanguines auraient commencé plus tôt, et le film aurait été moins à mon goût… Comme Us, donc.

Il faut prendre le film comme il est : un excellent premier film, et un rare film d’horreur, tendance thriller psychologique, qui tient la route.

La mise en scène de Jordan Peele se révèle tout à fait efficace. Les mouvements de caméra, notamment lors de la scène de la télévision (c’est pour beaucoup une question de rythme, et ici en particulier, de lenteur), la direction d’acteurs (jouer des zombies, ce n’est pas évident ; il faut aussi souvent savoir trouver des acteurs capables, par leur personnalité, leur allure, d’incarner un film tout entier, et Daniel Kaluuya a tout de la victime idéale, impuissante, naïve et terrifiée, tout en disposant d’un certain niveau d’intelligence et du charme pour nous inciter non pas à le prendre un peu trop facilement en pitié, mais à nous mettre à sa place et craindre pour sa vie), tout ça démontre que le garçon sait y faire et saura probablement par la suite nous proposer de bien meilleure qualité que ce qu’il a montré avec son film suivant. Le germe d’un nouveau M. Night Shyamalan peut-être, avec l’espoir de mon côté qu’il saura nous soumettre quelque chose de bien plus efficace que le réalisateur de Sixième Sens.


Get Out, Jordan Peele 2017 | Universal Pictures, Blumhouse Productions, QC Entertainment


 

Liens externes :

The Penalty, Wallace Worsley (1920)

Les nuits de San Francisco

Note : 4 sur 5.

The Penalty

Titre français : Satan

Année : 1920

Réalisation : Wallace Worsley

Avec : Lon Chaney, Charles Clary, Doris Pawn, Jim Mason

— TOP FILMS

Tous les éléments du bon vieux crime film, charnière entre deux époques du muet (celle des années 10 aux costumes encore d’inspiration Belle Époque, et celle des années 20, où l’émancipation de la femme s’effectuera davantage à travers sa représentation, notamment vestimentaire, au cinéma).

Le film applique les recettes des romans de gare de son temps : le mélo y règne en maître. Les excès du genre sont un peu les excès high-tech ou de superhéros d’aujourd’hui. Personne n’oserait plus ces tours de passe-passe narratifs et ces archétypes grossiers que dans des romans pour la jeunesse. Et ce sont en partie ces artifices qui me plaisent. Si l’on ne semble pas encore être entrés dans les années 20, c’est que le film rappelle pour une partie les serials notamment français des années de guerre comme Fantômas.

Les ficelles sont grosses, on tire sur la corde, mais ça marche. Tout autre acteur que Lon Chaney pour interpréter ce Satan rendrait le film bien moins crédible. Deux éléments du film m’ont encore plus impressionné : toute la structure du montage narratif et la structure adaptée à l’environnement mental et physique d’un gangster estropié comme Blizzard.

D’abord, pour ce qui est de la réalisation, l’usage très à la mode du montage alterné a rarement été aussi bien employé : pour générer dans l’esprit du spectateur la sensation d’urgence, on continue aujourd’hui dans les films d’action à gros budget à adopter ce principe qui consiste à passer successivement d’un espace et d’une séquence à l’autre rapidement afin d’insinuer dans l’esprit du spectateur la simultanéité des événements, voire symboliquement ou non, leur confrontation. Cela ne fonctionne évidemment que si cette urgence créée artificiellement est motivée par la tension de la situation qui combine les deux séquences ainsi alternées. Dans un crime film de ce type, et avec un méchant aussi machiavélique, un tel montage est plus que justifié.

Par ailleurs, au contraire des films de Feuillade où le plan moyen reste dominant, Wallace Worsley digère parfaitement ici les échelles de plan qui s’imposent encore aujourd’hui. Des plans moyens introduisent la scène, puis on passe à des échanges en champ-contrechamp et plan américain ou plan rapproché (le plan américain coupe ici plutôt à la taille qu’à mi-cuisse, et cela n’a probablement rien à voir avec le handicap du personnage principal…).

Pour ce qui est des décors faits à la mesure du personnage, à la manière plus tard de Underworld ou de fantaisies comme Batman (ou de bien d’autres films de gangsters), le l’espace secret révélé derrière un mur ou un soupirail reste un passage obligé.

Le repère de Blizzard apparaît d’abord comme un immeuble dans lequel il peut contrôler ses employés dans leurs moindres faits et gestes. On entre dans son antre par une porte avec une poignée (basse, ajustée à sa taille). Sa pièce de vie est richement agencée. Le spectateur découvre au fur et à mesure du film les quelques astuces décoratifs censées façonner l’environnement de ce chef estropié pour en illustrer tout le pouvoir criminel et le génie adaptatif : une petite échelle murale qui lui permet de grimper vers un sas, ou soupirail, à travers lequel il peut communiquer avec ses employés, mais surtout la traditionnelle pièce cachée derrière une cloison ou ici une cheminée et accessible via un mécanisme secret. La cheminée ne donne d’ailleurs pas seulement accès à un espace secret, mais à tout un sous-sol qui servira ultérieurement au gangster pour suivre son ambition de réhabilitation (corporelle, mentale, ou simplement de vengeance) et pour mettre la main un jour sur la ville.

Cette dernière ambition est l’occasion d’un procédé narratif là encore très populaire dans les films d’action d’aujourd’hui (de mémoire, me semble-t-il, Christopher Nolan l’utilise dans Tenet, et j’ai dû voir ça aussi dans le dernier Spider-Man) : l’illustration d’un plan énoncé et censé s’exécuter plus tard, toujours en montage alterné, mais en accéléré, et exposé « verbalement » par le personnage qui l’a mis en place. (Ce procédé de récit dans le récit avait déjà été employé, mais cette fois pour évoquer non plus des actions à venir, mais le passé, dans Homunculus, je l’avais décrit ici.)

Même la fin adopte une technique narrative encore en vogue : le twist… Les gangsters ne goûtent guère les réhabilitations faciles et surprenantes.


 

Sur La Saveur des goûts amers :

— TOP FILMS

Les Indispensables du cinéma 1920

Liens externes :


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

J’ai rencontré le diable, Kim Jee-woon (2010)

Antipathy for Mr. Vengeance

Note : 1.5 sur 5.

J’ai rencontré le diable

Titre original : Ang-ma-reul bo-at-da

Année : 2010

Réalisation : Kim Jee-woon

Avec : Lee Byung-hun, Choi Min-sik, Jeon Gook-hwan

Ce n’est toujours pas ce film qui me réconciliera avec les outrances des films coréens…

Le cinéma n’a pas à être moral, soit. En revanche, le spectateur (en tout cas, c’est mon cas) doit pouvoir se raccrocher à un personnage. Ce n’est d’ailleurs pas forcément une question d’identification parce que je suppose qu’on peut imaginer, dans une telle œuvre, une opposition sadique, criminelle, entre deux monstres. En particulier dans le thriller ou dans l’horreur (ce que le film n’est pas tout à fait au-delà des aspects gores du film), une partie du plaisir du spectateur tient dans son dégoût du monstre décrit. On dit alors qu’on aime détester le méchant…

Le problème dans J’ai rencontré le diable, ce n’est pas le traitement du criminel, sadique comme il faut, mais bien celui du mari victime, membre des renseignements, et qui décide de se faire justice lui-même.

À ce stade, tout va bien ou presque, on sent d’ailleurs dans le scénario cette ambition de mettre en relief l’absurdité de la situation et même de l’aspect illusoire, voire macabre, de cette vengeance, parce qu’elle engendre une multitude de victimes supplémentaires. Non, le problème tient surtout dans la volonté du metteur en scène ou de l’acteur de sauver ce nouveau monstre né à l’occasion de sa vengeance. La conséquence revendiquée de ce choix ? Nous le rendre inhumain.

Le cinéma n’a rien de moral. En revanche, quand on essaye de faire d’un monstre un saint, une sorte d’homme idéal, d’icône de réussite à la coréenne, et que cette réussite passe par la vengeance, en tant que spectateur, cela questionne… Que la situation tragique du film permette à un monstre nouveau de se dévoiler, c’est un jeu admissible, mais qu’on fasse de ce monstre un homme parfait, sensible, droit, là, oui ça pose problème, parce qu’il y a un manque d’adéquation entre les actions du personnage et la manière dont on le présente.

Et au mieux, il y a inadéquation entre les volontés affichées du scénariste et la traduction qu’en fait le réalisateur (une discordance qui ne doit pas être si rare dans le fonctionnement du cinéma coréen ; à une autre époque, on avait connu le même type de désagréments quand les scénarios de Quentin Tarantino étaient mis en scène par d’autres : cf. Tueurs nés ou True Romance). Kim Jee-woon étant crédité d’une « adaptation », on pourrait aller jusqu’à dire qu’il serait doublement coupable, puisqu’il avait tous les éléments en main pour éviter ces impardonnables fautes de goût.

C’est même criant à la toute fin du film qui voit ce mari, après avoir agi froidement et par préméditation comme un véritable monstre, fondre en larmes… Qu’est-ce que c’est sinon une volonté du réalisateur de proposer une réhabilitation ou une justification des actes criminels du personnage ? Il n’est pas interdit pour autant de montrer un criminel pleurer. En revanche, il faut adopter avec lui une certaine distance et s’assurer que la fonction (policier), le statut (victime) ou le passé du personnage ne justifient et ne légitiment pas ses crimes. Peut-être plus qu’une question de morale, c’est une question de mesure, de ton et de distance. Ce qu’il y a de plus difficile à trouver au cinéma. En particulier dans les films dits de genre.

Le pire dans cette histoire, c’est que les répliques les plus sensées du film sortent de la bouche du principal criminel… C’est pour le moins confusionnant.

Au-delà de ça, jolie mise en scène, et bonne interprétation, là, de l’acteur qui incarne le tueur en série : la mise à distance nécessaire dans ce genre de films avec un monstre est bien là, alors qu’avec le mari, on est à fond dans le premier degré problématique.

Il y a bien longtemps, Kim Jee-woon avait su mieux me séduire avec ses 2 Sœurs… Aucun souvenir si l’on y retrouvait un même souci moral et d’empathie envers les personnages principaux. Probablement pas. Le fantastique est moins soumis aux écueils moraux des films policiers.


 

J’ai rencontré le diable, Kim Jee-woon 2010 Ang-ma-reul bo-at-da | Softbank Ventures, Showbox-Mediaplex, Peppermint & Company



Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel

Matrix Resurrections, Lana Wachowski (2021)

Notes diverses

Transcription de réponses faites essentiellement sur Twitter.

The Matrix Resurrections, Lana Wachowski 2021 | Warner Bros., Village, Roadshow Pictures, Venus Castina Productions

Réponse au podcast C’est plus que de la SF épisode Matrix Resurrections :

https://t.co/eQZhtMk3Tr

« L’époque n’est peut-être plus aux blockbusters mais aux séries. »

Les films cités, blockbusters contemporains sont presque tous des séries. James Bond, Spider-Man et tous les films Marvel/DC, Matrix… On est en plein dans ce qu’on appelait, il y a un siècle, et qui faisait déjà le succès de ces studios à l’époque du muet, le serial. Avec souvent ses recettes connues : l’aventure, le crime, le sentimentalisme, le complot, l’exotisme (la SF high-tech, voire le cyberpunk, c’est une forme d’exotisme). Même Dune à sa manière revisite le serial. Adapter une seconde fois (et pardon, toujours avec si peu de talent) un feuilleton littéraire SF, ça relève aussi de la logique du serial. Elle pourrait se résumer ainsi : un maximum de risques pris par les héros ; un minimum pris par les créateurs (voire le public pour qui les « révisions » de ses doudous passés, s’ils ne sont pas à la hauteur, sauront toujours au moins lui rappeler l’ivresse des hauteurs passées…). Sur les quatre intervenants, vous êtes trois à souscrire totalement à cette révision (ou reboute). Quand on aime sans doute, on ne compte pas… les suites.

Seulement, il y a quelque chose qui m’interpelle dans vos commentaires et vos analyses. C’est que vous ne voyez un film qu’à travers le prisme des intentions supposées d’un auteur, jamais de l’exécution.

C’est une constante chez les critiques, on le sait. On juge et défend des films, des cinéastes, en fonction de ce qu’on croit, ou sait, de ce qu’ils ont voulu dire. Avec cette approche (quoi, dialectique ?) on en vient toujours à trouver des justifications à des ratages. Quand le public n’est pas allé voir un film ou ne l’a pas apprécié, c’est qu’il ne l’a pas compris ; si le public court en voir un autre, il ne l’apprécie pas pour les bonnes raisons parce qu’il n’en a pas compris le sens (forcément).

D’abord, ça supposerait que les intentions d’un auteur (si tant est qu’il en existe un – on connaît la propension de certains critiques à faire de simples exécutants de studio des auteurs) nous soient accessibles. Il n’est pas rare de voir des cinéastes s’amuser des interprétations faites par certains professionnels, à quoi ces critiques ont vite fait de laisser entendre que des cinéastes peuvent révéler beaucoup d’eux-mêmes sans s’en rendre compte dans leurs films. Soit. Mais ce serait des interprétations d’autant plus faciles à faire qu’un « auteur » aurait réalisé plusieurs films, avec ses petites manies certes, ses petits secrets de fabrication (comme c’est amusant de remarquer que l’acteur est l’actuel mari de et l’ancienne doublure de : le sens caché des choses, toujours).

Mais ça supposerait encore qu’il y ait une réelle valeur à juger un film en fonction de ses intentions (cachées, supposées, interprétées, analysées, etc.). Pardon d’être radical : je pense que les intentions, c’est un peu comme l’imagination : tout le monde en a. Tout le monde est capable de créer un univers qui ne serait fait que « d’intentions » ou de « sens cachés révélés que par une poignée d’insiders, d’érudits ou de fans assidus ».

Les intentions, les bonnes comme les mauvaises, comme les idées, c’est gratuit. Au cinéma (comme en littérature), qu’est-ce qui fait la réussite d’une idée ? Quand elle est articulée avec d’autres, pas forcément bien originales d’ailleurs, et que tout un savoir-faire, une technique, se met à son service pour laisser supposer qu’il n’y en a pas de meilleure.

Rare photo de Lana Wachowski tentant de rejoindre les deux bouts : The Matrix, The Wachowski (1999) | Warner Bros., Village Roadshow Pictures, Groucho Film Partnership

Et là, c’est cruel pour les commentateurs ou les analystes, parce que si l’on peut juger d’une intention ou d’une idée rien qu’en l’évoquant, c’est beaucoup plus difficile, et toujours discutable, de juger du savoir-faire technique et narratif d’un cinéaste. (C’est bien pourquoi rares sont ceux qui s’y aventurent. Les critiques proposent ainsi soit des commentaires descriptifs qui paraphrasent à leur manière ce qu’ils ont vu, ce qu’ils interprètent ou ce qu’ils jugent être de valeur dans un film, soit des analyses personnelles quasiment jamais techniques.)

Tout ça pour dire que s’agissant d’un blockbuster, le public se trompe rarement. Sauf, évidemment s’il se rue sur un film, faute de mieux (Spider-Man, en cette fin d’année). Pour des films plus confidentiels, j’aurais tendance à penser aussi qu’ils finissent toujours par trouver leur public et par être loués par les critiques…

Ainsi, je doute que des critiques ayant déjà souscrit à de précédentes resucées, à mon sens, ratées (je ne parle pas des intentions, mais de savoir-faire, ce qui est une manière assumée d’accepter l’immense part de subjectivité de nos jugements ; alors qu’une interprétation : Freud parle, il n’y a plus rien à dire^^), puissent juger un film, appartenant à une série précédente, différemment des autres. Au contraire, un nouveau film ira toujours nourrir un peu plus leur narratif (quoi, dialectique, j’ai dit ?). Qu’importe qu’un film soit bon ou non (avec ce que ça implique de subjectivité assumée encore une fois), qu’on l’aime ou non (pourquoi ne pourrait-on pas défendre des films, les aimer, tout en reconnaissant qu’ils sont mauvais ?) : un nouveau Nick Carter, un nouveau Fantomas, un nouveau Flash Gordon, un nouveau Indiana Jones, ça ne fait jamais que nourrir le mythe. Et quand un de ces « épisodes » est raté, cela n’est jamais alors parce que le film serait, intrinsèquement, jugé comme mauvais, mais parce que son « auteur » aurait présenté des « intentions » qu’eux seraient capables de juger non conformes au mythe (à la franchise) initial ou, au contraire, n’auraient su correctement le rebouter.

Qui se cache derrière Matrix, qui en est l’auteur ?… 

Le gros du public (dont je suis) n’a pas apprécié le 2 et le 3, au risque déjà d’altérer le souvenir, et la vision, qu’il se faisait du premier.

Pourquoi, pour le gros du public, le premier avait-il été une claque et la suite d’épouvantables supplices ? Eh bien, j’ose le croire, parce que le premier relève du chef-d’œuvre technique, narratif. Il compte parmi ces films rares où tout semble s’aligner avec les bonnes personnes et avec les techniques arrivant à leur maturité au bon moment.

Les intentions des frangines ? Je m’en moque. Ce qui m’importe en tant que spectateur à ce moment, ce sont les intentions hautement spéculatives, et très largement influencées par la sidération que me procure le film au moment où je le vois. Quand on prend une telle claque en tant que cinéphile, les interprétations fusent, c’est même souvent à ça qu’on reconnaît un grand film. Personne ne voit le même film, et c’est peut-être ça, déjà, son premier niveau de lecture « meta ».

Pour le reste, l’essentiel, la réussite du premier film tient dans l’évidence encore compréhensible de son récit, dans la folle ingéniosité de ses trouvailles techniques, dans son design fou, dans le fait que pour la première fois enfin un film de SF arrivait à convaincre avec le cyberespace (Ghost in the Shell venait de montrer la voie). Dans les précédents ratés hollywoodiens, ce n’était pas les bonnes intentions qui manquaient… mais la bonne histoire, la bonne exécution. Le bon moment.

En matière de films SF, je ne crois qu’aux miracles. Je ne crois ni aux auteurs de SF, ni aux intentions, ni au savoir-faire (cf. Ridley Scott est-il un auteur ?). Tous les grands films de SF apparaissent comme des générations spontanées. Ils se perdent dans le temps comme les larmes dans la pluie… Ils sont rares. Et leurs suites, toujours, exploitent une œuvre initiale jamais égalée. Comme dans tout serial, on joue sur la répétition, sur les digressions vers des personnages déjà connus, sur ce qui se joue avant, après, au-dessus, au-dessous, etc., et sur la nostalgie aussi beaucoup. Que s’est-il passé avec ces vieux serials ? Certaines resucées médiocres, voire sans doute peut-être déjà des sabotages assumés, peuvent radicalement changer la perception qu’a un public pour une œuvre initiale. Jusqu’à l’oubli pur et simple. (Nick Carter ? Die Spinnen ? Les Exploits d’Elaine ?) Peut-être que le public d’aujourd’hui a plus de facilités que celui d’hier à avoir accès aux œuvres initiales, mais on peut aussi supposer que le public reste toujours plus enclin à s’intéresser à des films récents. Et pour ce public, viendra un moment où avoir plus facilement accès à Matrix 4 achèvera la possibilité pour eux de voir Matrix 1. Eux n’ont aucune nostalgie. Avec d’autres blockbusters sur les rangs en décembre, le film aurait encore plus été assuré de faire un four.

À voir si, à force de vouloir saboter le film (intention supposée), Lana ne prendrait pas le risque d’enterrer un mythe. Elle joue avec le feu, si pour moi, ni elle ni sa sœur ne sont véritablement « auteurs » du film (puisque je le range dans les « petits miracles spontanés du cinéma SF »), elle peut encore en être la fossoyeuse.

Y a-t-il quelqu’un au bout du film ?


Échanges avec trineor :

« Personnellement j’ai immensément aimé Reloaded à l’époque, beaucoup aimé Resurrections il y a une semaine, et toujours été assez convaincu que ceux qui avaient adoré le premier mais trouvaient que les suites racontaient n’importe quoi aimaient le premier sur un malentendu. »

> Et peut-être que si tu étais honnête avec toi-même, tu émettrais également cette hypothèse que ce malentendu peut aussi venir de toi. :)

Tout est toujours affaire de malentendus. On pourrait faire un sondage auprès des auteurs, leur demander s’ils pensent que leur œuvre a été comprise, et je serais prêt à parier qu’une grande majorité répondrait non.

En revanche, le spectateur a toujours raison. Il n’a jamais tort d’avoir compris ce qu’il a compris d’une œuvre. Ce qu’il a compris lui appartient. Ce que tu as compris t’appartient. Et je suis loin de penser que ce que les frangines ont compris elles-mêmes de leur œuvre ait un sens. Une cohérence.

On est peut-être nombreux à ne rien avoir compris du film initial qu’on adore, en revanche, sans notre naïveté, aucune de ces suites n’aurait été possible.

« D’où : 1. On ne peut prétexter du malentendu toujours, partout, pour tout dire d’une œuvre ; parfois il y a dans l’œuvre quelque chose qui dit explicitement non et résiste à ce qu’on en dit.

2. La fréquentation régulière d’une œuvre augmente la connaissance que nous en avons. »

>

Je suis d’accord. Mais je vais utiliser une allégorie(ou une comparaison, je ne sais trop) pour essayer de te faire comprendre pourquoi je n’adhère pas aux films qui jouent trop sur ces malentendus (et sans interdire à qui que ce soit de le faire). Pour moi, un bon récit, c’est comme une histoire drôle. Le ton, l’attaque, la lancée, l’ambiance, l’astuce qui la compose, sa durée et surtout sa chute, tout ça est important. Mais si au moment de la chute, on ne comprend pas. Tu peux toujours ramer, expliquer, la blague a raté.

Je suis désolé, je vois une parfaite cohérence dans le premier film. Un film qui n’a aucunement besoin des surenchères proposées dans les suivants.

Toi, tu aimes les films qui te disent quelque chose, quitte à y passer cinq ou six films, quitte à contredire ce que tu disais dans le précédent tout en arrivant après un bullet time théorique à retomber sur tes pieds, mais qui revient en fait à dire « vous pensiez avoir compris, je vais vous expliquer que vous n’y avez rien compris ». Bref, décrit ça comme tu veux, vois-y une cohérence d’ensemble inaccessible pour les intransigeants de mon genre, moi, je reste ferme sur mes principes : la cohérence, c’est le spectateur qui la crée.

En tant que spectateur, c’est mon droit de refuser qu’après avoir adhéré à une proposition narrative et esthétique qui tenait la route dans un premier film, on cherche à déflorer cette cohérence en imposant une surenchère ou une complexité inutile exploitée dans des suites.

Le nouveau siècle a été déterminant dans ce domaine, car les sœurs n’ont pas été les seules à se vautrer dans cette surenchère. J’ai adoré Nolan quand il proposait Memento, parce qu’il te retourne le cerveau, et parce qu’à la fin comme dans tout bon récit qui se respecte tout redevient cohérent et lisible pour tous. Pas de twist pour t’expliquer que ce que tu viens de voir dans un film qui tient la route, que ce que tu croyais être n’était pas tout à fait, et de devoir passer encore d’autres films pour trouver une nouvelle cohérence. Puis Inception est arrivé, et Nolan a commencé à vouloir ajouter une couche de complexité. Le twist est recherché en permanence, la volonté de perdre le spectateur aussi. C’est là que moi je dis, non, stop. Il ne faut pas confondre complexité et cohérence. Gigi Abrams fait pareil.

Dans un récit, une cohérence doit faire l’effet d’une évidence. Un dénouement, une résolution, doit rendre simple et claire ce qui ne l’était pas jusque-là. C’est mon droit de spectateur d’exiger cela des films que je regarde. Ce n’est pas un malentendu, c’est une exigence. Une exigence morale de spectateur. Si suite il y a, elle doit renouveler le plaisir du film initial sans renier les propositions narratives et esthétiques qui ont fait son succès. Si les suites servent à me dire que j’ai mal compris ou mal apprécié ce que j’ai vu : poubelle. Autrement dit, une franchise doit étendre son univers, pas le restreindre en remaniant (ou déconstruire) les éléments du premier pour les tordre vers une cohérence nouvelle. Étendre un univers, c’est ajouté des personnages, des histoires, respecter la proposition de départ.

Comme tout auteur, les sœurs ont tous les droits, mais c’est mon droit de spectateur de refuser d’adhérer à une proposition basée sur une surenchère des effets, sur une complexité réclamant une attention renforcée, et sur un reniement des qualités premières d’un film initial. Je peux prendre un exemple de surenchère : quand Néo se bat dans le premier, il est en apprentissage, il se bat d’abord contre lui-même, puis contre ses alliés, et enfin contre une poignée d’opposants parfaitement désignés. C’est clair, on ne fait pas plus classique comme récit. Arrive la suite, et l’on y voit un personnage principal avec des pouvoirs démultipliés, des alliés acquis à sa cause, une quête devenue tellement incompréhensible qu’elle en devient abyssale, et des opposants qui se comptent par milliers. Ce n’est pas un récit, c’est de la bouillie.


The Endrix Activation


Si vous appréciez le contenu du site, pensez à me soutenir !

Unique
Mensuellement
Annuellement

Réaliser un don ponctuel

Réaliser un don mensuel

Réaliser un don annuel

Choisir un montant :

€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00
€1,00
€5,00
€20,00

Ou saisir un montant personnalisé :


Merci.

(Si vous préférez faire un don par carte/PayPal, le formulaire est sur la colonne de gauche.)

Votre contribution est appréciée.

Votre contribution est appréciée.

Faire un donFaire un don mensuelFaire un don annuel