L’Expédition, Satyajit Ray (1962)

L’Expédition

Abhijaan

lexpedition-satyajit-ray-1962Année : 1962

Réalisation :

Satyajit Ray

8/10  lien imdb

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L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Vu le : 20 novembre 2016

L’un des meilleurs Satyajit Ray assurément. Une trame qui n’est pas sans rappeler celle de Taxi Driver (Schrader est un maître quand il est question de siphonner les réservoirs des copains et de nous en revendre un liquide parfaitement raffiné).

Soumitra Chatterjee dans un contre-emploi pas évident et sans doute un peu forcé vers le côté antipathique, fier, du personnage. Rabi Ghosh, qui joue ici l’assistant mécanicien (et qui retrouvera Chatterjee quelques années plus tard dans Des jours et des nuits dans la forêt[1]), amène heureusement un peu de fantaisie et de légèreté au film (rôle pour le coup zappé par Schrader).

Magnifique film sur l’exploitation de l’homme et les tendances peu enviables de certains, parfois poussés par les circonstances, à la corruptibilité. Les meilleures années de Ray, et sa petite troupe déjà en action (très étrange d’avoir découvert Ruma Guha Thakurta dans Un ennemi du peuple, tourné près de trente ans après…).


[1] Des jours et des nuits dans la forêt

Kohraa, Biren Nag (1964)

Pahaprika

KohraaKohraa, Biren Nag (1964)Année : 1964

Vu le : 9 juillet 2015

Liens : IMDb  iCM TVK
Réalisateur :  Biren Nag

Note : 7

Avec  :

Biswajeet, Waheeda Rehman, Lalita Pawar

L’Inde est un pays merveilleux. Le mauvais goût est une notion qui n’y existe pas. Tous les excès sont possibles. On ose tout. Parfois pour le meilleur, parfois pour le pire. Guru Dutt avait du génie, une forme de génie qui s’exprimait dans tous les domaines touchant à la production du film, à la Welles : de l’histoire sophistiquée à l’excès et plein d’humanité, d’une mise en scène inventive et gracieuse, de son excellente direction d’acteurs ou de son interprétation et… du design. Design dont était chargé Biren Nag et qu’on retrouve donc ici à la mise en scène pour cette nouvelle adaptation de Rebecca.

Et pas seulement. Parce que se contenter d’adapter un film de Hitchcock, ce serait bien trop sage. Alors on sort les runes et on voit que Rebecca se tient en gros entre L’Impératrice rouge[1] et Psychose… On se sert donc des deux pour enrichir le film. Le premier pour la surenchère permanente dans les décors de von Sternberg, et le second pour la scène de la douche, la découverte du squelette « dans le placard » (aaaah !) et même la scène de la voiture poussée dans un étang (avec un cadavre dedans bien sûr — bonjour Madame). I faut l’avouer, cette scène d’introduction dans la salle de bain où on suit une femme dont on ne verra jamais le visage, tour à tour sous la douche, dans son bain, s’habiller, est tout à fait admirable. D’une sensualité épatante pour un film indien et faisant écho assez bizarrement à la scène du meurtre de Janet Leigh dans Psychose (un peu comme si Kubrick y avait ajouté la petite musique sadique de Lolita et avait fait durer le plaisir encore plus longtemps en faisant du Hitchcock là où le bon Alfred avait fini d’en faire) : « Non, pas dans la douche ! Va-t’en !… Non ! pas dans la baignoire ! non, non !… Ne sors pas de la salle de bain !… Bon d’accord, je t’avais prévenue. Crève. » Et elle, pendant tout ce temps, elle se pouponne et chante (ça pourrait même être une parodie des scènes musicales des films de Bollywood). Tout est bien sûr au premier degré, et pourtant c’est magistral. Un summum du kitsch sans tabou et sans honte.

Là, on se dit que si tout le film est aussi fou et créatif, on a affaire à un chef-d’œuvre. Seulement, impossible de rester sur la même impression, c’est un laboratoire où tout doit s’expérimenter. Ainsi, il faut faire profiter le spectateur des magnifiques moulures qu’on a fait poser au plafond dans toutes les scènes, et ça tombe bien parce que c’est l’occasion du même coup de se rapprocher de Welles et de ses contre-plongées.

Shake, shake, et regarde après ce que ça donne. Comme à force de blanc chantilly façon von Sternberg, on craint tout de même l’indigestion, on y ajoute un poil d’ébène : notre Laurence Olivier de service a ainsi une houppette de jais à la Elvis en dessous de laquelle tombe négligemment la bouclette de Superman, et à quoi il faut ajouter, pour garnir ce rondelet visage pâle, une affriolante moustache à la Clark Gable. Une infime partie du budget sera dédiée à l’achat de ventilateurs chargés d’animer portes et fenêtres, et on se contentera de la brise de cinq heures pour filmer les frétillements de mousseline en fête. Avec tout ça, il fallait bien faire des économies quelque part, on a donc dû faire avec un opérateur myope incapable de faire le point dans les trois-quarts des scènes, mais oh finalement, ça rend très bien ce flou… Beethoven n’était-il pas sourd ?

Bref, Sternberg est depuis longtemps dépassé et si I’Impératrice rouge était une pièce montée digne de l’Ermitage, ce Kohraa lave décidément plus blanc que lui et concurrencerait, lui, plutôt le Taj Mahal.

Rebecca, s’il tirait vers le fantastique n’y sombrait jamais. Ce n’est pas le cas ici, et on doit se demander pourquoi Hitchcock serait passé à côté d’une telle occasion. Il faut oser ! Du thriller (et je rappelle qu’il est aussi question d’un film musical), on passe donc au thriller fantastique, et on ne recule devant aucune fantaisie (certains effets grotesques feraient presque penser à Hush Hush Sweet Charlotte sorti la même année, mais tourné à l’autre bout de la planète) ; et tout à coup, on ne fait plus appel à Welles pour ses adaptations de Shakespeare, mais à Laurence Olivier (toujours lui) pour son Hamlet, dans une scène de brouillard où on croirait presque voir l’esprit du père Hamlet apparaître.

Loin de moi l’idée de dire que les Indiens filment comme on cache ses trésors dans une grotte, y mêlant pêle-mêle des références infinies, car mine de rien, à force d’expérimenter et d’être capable de tout, il arrive qu’on innove. Comme dans cet étrange assemblage en split screen pour montrer la variation des émotions de l’héroïne face à ces effets surnaturels. Cela avant la naissance quasi officielle du procédé à Montréal en 1967 et son utilisation largement remarquée ensuite dans L’Affaire Thomas Crown. Passer de l’Impératrice rouge à ça, ça donne de quoi réfléchir, on ne s’ennuie pas au moins.

En Inde aussi, la noblesse se mesure au nombre de lettres dans son patronyme. Eh ben, il en va de même pour les plaques d’immatriculation. Pas d’assemblage compliqué des chiffres et des lettres mais plutôt un tunnel d’interjections en « ah » au milieu des quarante-deux consonnes de l’alphabet auxquels, parce qu’il faut bien spécifier le numéro de voiture du Maharadja, on se résigne à y ajouter un chiffre à la fin, mais un seul par goût de la modération, comme un fin filet de moustache posé sur le Taj Mahal (ou un poil de cul faisant gracilement sa révérence à la lune).

Il faut s’y faire. Si le bon goût en Occident est affaire de mesure, de calcul (comme trouver en chaque œuvre une sorte de nombre d’or qui éclaire la composition d’ensemble), en Inde, c’est de se présenter en public avec une bague à chaque doigt, c’est de multiplier les bras des divinités, d’en faire toujours trop, parce qu’il faut que l’opulence et la prospérité s’exposent et marquent ostensiblement leur différence avec tout ce qui est misérable et ne possède rien. Le mauvais goût au contraire serait bien de mettre à nu la misère (un cul de jatte par exemple n’offrirait rien d’autre que l’image lépreuse qu’il véhicule quand dans une culture judéo-chrétienne, il pourrait inspirer de la pitié ou une certaine forme de beauté… intérieure — revoyons les films néoréalistes pour nous en convaincre). Cinq mille ans de fascination pour les nouveaux riches. Ça fait long mais les Indiens ont l’estomac solide.

De lointaines origines indiennes coulent peut-être dans mes veines. On l’aura sans doute deviné grâce à ma lutte infatigable pour le bon goût.

Fleurs de papier (1959), Guru Dutt

Du strass à la crasse ; du pigeon aux étoiles

Kaagaz Ke PhoolFleurs_de_papier guru duttAnnée : 1959

Vu le : 31 mai 2015

8/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Guru Dutt


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L’obscurité de Lim

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Qui regarde les pigeons se faire la cour au printemps comprend tout de l’amour : ce qu’il a d’universel et le systématisme tout newtonien auquel il obéit sans faille. Le mâle parade et voudrait que sa force d’attraction séduise au plus vite sa belle, qui elle, pas fille facile, se devra d’abord de résister avant pourquoi pas de consentir à l’union céleste. Celui qui se montrera trop pressant aura peu de chance de voir la belle se donner à lui, et celui qui paradera comme un coq à se voir plus beau que la belle n’arrivera pas plus à ses fins.

Dutt a parfaitement compris les lois de l’attraction et les applique au mélo. Bien sûr, les amours d’un homme et d’une femme se parent d’une sophistication étrangère aux pigeons mais le principe reste le même. Je te désire, je montre que je te désire ; le désir que tu montres pour moi fait naître en moi un peu de désir, alors je me laisse regarder, je regarde à mon tour, je toise tes attentions, je sais qu’il ou elle toise les miennes, etc. Je te regarde moi non plus. Ce qu’il y a de remarquable, en plus, chez les êtres humains, c’est que l’amour baigne dans une soupe de conventions à laquelle les protagonistes ne peuvent bien sûr s’affranchir ; il faut bien jouer, en plus, avec cette force d’inertie cosmique, sans quoi on végète dans le vide stellaire, seuls et misérables. Mais cette force d’opposition fait naître aussi une tension entre les deux entités qui jouent à ce jeu d’attirance et de répulsion : qui dit résistance en amour (vers la résolution attendue, le dénouement, l’accomplissement, la jouissance consommée…) dit aussi suspense et tension fébrile pour le spectateur. Dans un mélo indien, ce suspense a ses codes, ainsi cette soupe d’opposition est dense et interdira jusqu’au bout l’amour de ces êtres, faisant du film une longue parade, souvent tragique, au dénouement impossible. Et c’est la règle, la cour est longue d’au moins deux heures.

Deux heures, c’est long, mais les Indiens semblent avoir une endurance (comme certains pigeons) bien plus importantes que la nôtre. Il est vrai qu’on est désormais habitués aux amours rapidement consommées, multipliées, transversalées en une Ronde sans fin, résultat d’un siècle de culture consumériste où l’individu même est le produit ultime de cette consommation sans fin. Le suspense amoureux au cinéma procède d’une logique simple : le spectateur tient moins longtemps que ses héros tout constipés par cette indicible soupe de conventions et de devoirs, et l’amour qu’on peut offrir à la ou aux vedettes tenant souvent plus du fantasme, on est certes plus prompts à nous jeter dans leurs bras. Un mélo est toujours un prétexte à se mettre à la place du lièvre, sautant d’un fantasme à l’autre, plongeant allégrement dans le brouillard, défiant les embûches avec une svelte fureur que rien n’arrête… et nous n’en finissons pas de vouloir bousculer ces difficiles tortues paradant mille ans sans succomber et qui semblent toujours à la traîne de nos rêves. Une nouvelle force est là, invisible mais aux effets certains, la matière noire de ce système que l’on pensait d’abord double : notre regard, nos attentes, notre impatience, une force d’attraction qui ne stimule en rien la danse de ces deux tortues mais qui, peut-être, en est à l’origine… et qui finit par nous, affreux lièvres sautillants, plonger dans le désespoir. Le mélo, comme le film d’horreur, est une torture masochiste. On y vient pour ne jamais y trouver ce qu’on voudrait voir, entendu que notre plaisir, on le trouve à imaginer ce qu’on ne verra jamais… Roucoulons donc, nous ne verrons jamais ces tristes oiseaux chanter… coït-coït. Guru Dutt le montre bien d’ailleurs en faisant de ses intermèdes chantés de véritables pauses rêveuses, ou des projections d’un monde commun affranchi de toutes ces forces contraires, là où seuls peuvent s’exprimer les élans amoureux des personnages.

Une pause, tiens, de diversion pour m’émerveiller, seul, du pouvoir d’attraction des saris. Étrange plumage qui corsète la femme indienne comme une seconde peau, une peau qui peut dignement s’offrir au regard mais qui ne fait surtout que souligner les traits gracieux des corps nus. Rien de plus sensuel bien sûr qu’un vêtement qui cache à un endroit pour mieux mettre en évidence le peu qu’on dévoile. L’Occident a vu ses femmes se libérer de ces mêmes carcans sensuels et son corps, tout en se refusant autant aux hommes, s’est lâchement dévoilé pour mieux se cacher. Quand on montre tout, on ne voit plus rien. Le corps nu, libéré du vêtement qui lui donne forme, densité, et retenue, devient un objet, beaucoup moins de désir que de consommation ; un produit comme un autre ayant perdu sa capacité à attirer le regard ; une ‘fadesse molle’ sans maintien et sans envergure. Un trou noir invisible et glouton. Pour espérer passer à la casserole le pigeon farci, en somme, il faut d’abord se laisser séduire par un joli gigot à la ficelle… ou au sari.

Coït-coît donc, revenons à nos moutons. La tension de l’amour naissant qui se cristallise, quand chacun sait ou devine que l’autre se refuse de s’avouer ce que chacun sait et cache, et que l’attention de chacun est tendue vers le moindre geste de l’autre, qui pourrait être le signe, la révélation, l’aveu de son amour… “Toi” “Non, toi !” Attendre et espérer les preuves de l’attention de l’autre. Chacun se montre et prend soin d’être vu sans se dévoiler totalement, en feignant l’indifférence, mais bien là oui dans son champ de vision. On prend alors prétexte de tout pour tromper les attentes et provoquer l’aveu de l’autre : l’attention feint d’être professionnelle, misanthropique, puis bientôt, à force d’habitude, elle devient celle d’un frère ou d’une sœur. Ah ! pouvoir toucher du doigt ce à quoi on se refuse, sentir ce regard tendre, bienveillant, ces mouvements doux et tendus vers nous, même obligés de feindre toujours autre chose que ce qu’on sait être. Oh ciel ! puissions-nous nous étreindre enfin ! Mais ce n’est qu’une parade en sourdine, voilée, muette, où le moindre geste devient un signe d’amour et d’attention caché ! Ah… J’attends et je sais que tu sais. Nous sommes pris au piège mais ces gestes, je sais que tu vois que je les fais pour toi… Quel beau système stellaire double plongé dans une danse d’attraction majestueuse, et sans fin… Déjà, le pigeon qui feint mal et montre surtout son impatience à conclure se voit aussitôt rejeté. Les lois de la gravitation universelle, il faut y mettre les formes. La parade ne sert pas à montrer mais bien à cacher ses intentions, et on ne s’attache jamais qu’à ceux qui feignent le mieux.

Ainsi, Guru connaît la musique et nous sert sans fin le même 33 tours : quand c’est fini, ça recommence pour un tour. Boléro sur boléro, indéfiniment, ravelement. Ceux qui se refusent sont les plus désirables et certaines étoiles gravitent ainsi sans fondre en une même nébuleuse. Il en est ainsi dans ce cinéma indien où jamais on ne succombe aux dénouements, aux baisers, aux étreintes faciles, aux “je t’aime”. Quand dans un système hollywoodien, on ellipse et on passe à l’après pour commencer une autre histoire, dans ce cinéma d’évitement et d’interdit, on se fige comme des statues tragiques gravitant à l’infini dans une parade fascinante puisque chaque fois que l’une d’elle semble succomber à l’autre, une force opposée les y interdit tous deux. Un rêve de jeune fille pour qui le chevalier sur son cheval blanc la séduit sans jamais en venir à bout… Si certains concluent sur un malentendu, d’autres n’ont que ça, le malentendu. L’incertitude de ne s’être jamais rien avoué. Une autre forme de foi.

Bon, assez de mièvres pigeons et de gravitation amoureuse. Si l’histoire est attendue, l’exécution, comme déjà dans Assoiffé[1], frôle le génie. Guru Dutt semble avoir le don de trouver pour chaque plan le mouvement, la distance, le décor, la composition de lumière et de plan, l’axe idéal pour illustrer toujours au mieux son histoire. Même si en 1959 certains de ces effets semblent un peu datés (on sent l’influence toujours du film noir et des grandes fresques romantiques hollywoodiennes comme A Star is Born) on reconnaît la filiation avec Orson Welles. Le jeu des lumières, le choix des lentilles, les postures, les compositions en contre-plongée, le goût pour le mélange des genres, et même une capacité à mêler réalisme et théâtralité (la théâtralité forcément à travers les parties chantées, le jeu, et la réalisme à travers la psychologie des personnages ou le contexte social car malgré les grands écarts que réserve le destin à son héros, Dutt raconte bien une histoire contemporaine, faite à la fois de strass et de crasse). Du grand art donc.

Et bien sûr… Waheeda Rehman est belle à finir figé dans sa propre béatitude. Pas de parade possible avec une telle déesse. Reste à mourir dignement en évitant d’être cueilli la bouche ouverte. La toile se mue et on se fige : feignons l’indifférence.

Cui-cui-cui.


[1] Assoiffé