Meurtres dans la 110e rue, Barry Shear (1972)

Meurtres dans la 110ᵉ rue

Across 110th Street
Année : 1972

Réalisation :

Barry Shear

Avec :

Anthony Quinn
Yaphet Kotto
Anthony Franciosa

8/10 IMDb

Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Polar sale et méchant avec un parti pris très en faveur des Noirs against ze rest of ze world. Qu’ils soient flics ou criminels, les Noirs sont toujours ou presque présentés de manière positive. C’est pas que c’est particulièrement bien finaud (peut-être même un peu opportuniste quelques mois après les révoltes raciales dont il est question dans le film), mais le pari, il faut le reconnaître est très bien tenu, parce que les séquences entre les criminels ayant pour but de les rendre plus humains (c’est la faute de la misère, de la société, etc., loin des monstres sans relief de nombreux films) sont de loin les meilleures séquences du film.

Direction d’acteurs et interprètes impeccables, un peu comme si une même classe d’acteurs de Cassavetes s’immisçait dans un même polar. Difficile sans doute aujourd’hui de s’en satisfaire, mais ça devait être à l’époque un petit exploit (puisque ces acteurs sont noirs, je le rappelle) et on n’est pas encore (ou pas tout à fait) dans la blaxploitation. De leur côté, Yaphet Kotto et Anthony Quinn sont parfaits dans leur rôle respectif mais leurs chamailleries sont trop répétitives. L’intérêt, paradoxalement est ailleurs.


 

Rapport confidentiel, Milton Katselas (1975)

Rapport confidentiel

Report to the CommissionerAnnée : 1975

Réalisation :

Milton Katselas

7/10 IMDb

Avec :

Michael Moriarty, Yaphet Kotto, Susan Blakely

On sent le film adapté d’un roman à succès où chacun fait parfaitement son job dans une production de grand studio, mais dans laquelle il manque l’essentiel : un chef d’orchestre capable de relever les petites failles et cohérences du scénario (adaptation plus précisément). C’est parfois pénalisant et on lève le sourcil, mais en dehors de ça le film est très réussi.

Direction d’acteurs parfaite, une intrigue fouillée, parfois confuse et donc incohérente dans certaines situations, et un spectacle plaisant.

Il faut voir une course poursuite formidable entre un cul-de-jatte et un taxi, ou celle d’un mac en slip sur les toits de la ville. Yaphet Kotto est comme à son habitude excellent, tout comme Susan Blakely.

Ça sent bon la crasse et l’humidité des années 70.


 

Les flics ne dorment pas la nuit, Richard Fleischer (1972)

Les flics ne dorment pas la nuit

The New Centurions
Année : 1972

Réalisation :

Richard Fleischer

Avec :

George C. Scott
Stacy Keach
Jane Alexander

9/10 IMDb

Listes :

Limguela top films

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Carnet sociologique d’une justesse de ton remarquable. Film qui devrait figurer dans le catalogue du National Film Registry : culturellement, historiquement et esthétiquement significatif d’une époque et d’un certain milieu…

Sympa de débuter la rétrospective bad cop, good cop à la Cinémathèque avec un film aussi remarquable…

On se croirait presque parfois dans du Wiseman, avec la bonne distance et en permanence ce refus des clichés, la bienveillance à l’égard des petites gens, voire des connards.

Du néo-noir très très sombre.

Les seules réserves que je ferais concerneraient la musique de Quincy Jones. Même si ça permet finalement aussi d’apporter un contraste dans des séquences purement d’action ou… domestiques. (« Hum, la bonne soussoupe pour son chéri ! »)


 

To Live and Die in L.A., William Friedkin (1985)

Calipolarnie

To Live and Die in L.A. (Police fédérale, Los Angeles)Année : 1985

Réalisation :

William Friedkin

8/10  IMDb

Listes :

MyMovies: A-C+

Eh bien voilà dans quoi je l’aime le vieux Willy, dans les polars balourds et renégats. C’est sale, ça pue le fric, la drogue et le vice, mais c’est ça — aussi — la Californie. Un petit polar sans prétention ça se refuse pas. Et Willy ne cherche rien à faire d’autre que de suivre la longue tradition des crime films à l’américaine. Il s’efface derrière son sujet, il met très bien en images et en rythme les quelques séquences d’action, que demander de plus ? On n’a jamais demandé à Willy d’être un génie, juste de faire le job. Et il le fait justement quand il ne se prend par pour autre chose.

Gone Baby Gone, Ben Affleck (2007)

Prétoire sur trottoir

Gone Baby Gonegone-baby-gone-ben-affleck-2007Année : 2007

Réalisation :

Ben Affleck

Avec :

Casey Affleck
Michelle Monaghan
Ed Harris
Morgan Freeman

7,5/10 IMDb iCM

Listes :

MyMovies: A-C+

Polar inspiré. On y retrouve certains éléments de Mystic River (adaptés tous deux de Dennis Lehane). Pas friand du tout des multiples rebondissements finaux, ni de certains partis pris (il aurait été plus avisé, pour éviter le ton sur ton, ou le stéréotype, que du duo de détectives, ce soit Kenzie qui préfère ne pas remuer le passer, laisser les choses en l’état et que la voix de la raison vienne comme d’habitude de sa copine, sinon Gennaro semble trop jouer les utilités ou les faire-valoir).

En revanche l’exécution est particulièrement brillante. Et le thème de la justice, comme toujours quand il est bien traité, propose des questions qui dépassent le cadre du cinéma.

La mise en scène de Ben Affleck montre déjà qu’il a tout compris, adoptant des techniques efficaces sans être tape-à-l’œil ou racoleuses. En dehors des plans d’introduction et de conclusion du film faisant documentaires et de quelques montage-séquences* de transition trop conventionnels, la maîtrise est impressionnante. Le ton, le rythme, sont toujours parfaits. Et si c’était encore à prouver, en dirigeant ici son frère Casey, Ben Affleck démontre une nouvelle fois qu’il n’y a pas mieux qu’un excellent acteur pour en diriger d’autres. Il aurait été particulièrement difficile de représenter des camés, des brutes, des pervers, en en faisant trop, pourtant ses acteurs sont toujours dans le ton, justes. Les mauvais acteurs (et les mauvais spectateurs qui pensent qu’un bon acteur c’est celui qui fait une “performance”) préfèrent l’esbroufe, donc le grotesque, l’ostentatoire, à l’authenticité ou la simplicité. Un bon directeur d’acteurs sait canaliser ça et leur demander d’en faire toujours moins. Des stars (Morgan Freeman et Ed Harris) aux rôles secondaires (en particulier le dénommé Slaine jouant ici l’indic et l’ami) tout le monde joue la même partition.

Au niveau de la thématique. Le jeu des apparences est fascinant et a le mérite de poser un certain nombre de questions récurrentes en ce début de XXIᵉ siècle. A-t-on le droit de transgresser volontairement les lois pour rendre une justice qu’on estime déficiente et pas assez protectrice ? A-t-on le droit alors de proposer une forme de justice alternative non légitime et personnelle ? Autrement dit, peut-on tromper la justice pour protéger les plus faibles, en l’occurrence ici une enfant ?

Ces interrogations se posent au moins trois fois dans le film. À chaque fois (avant la décision finale), les personnages prennent le parti du plus faible pensant “détordre” ce qui a été à l’origine “tordu” par les manquements de la justice. Et à chaque fois, cela semble au contraire entraîner une chaîne d’événements tragiques et de nouveaux mensonges sans fin. Dès qu’il est question de protéger l’intégrité des enfants, il semblerait qu’on soit plus prompt à tomber dans la justification d’idées extrémistes, dans les certitudes rassurantes et bien-pensantes (du moins, on voudrait le croire, qu’y a-t-il de plus noble que de défendre les plus faibles ?), et c’est compréhensible. Mais compréhensible ne veut pas dire acceptable. Ou juste.

Note spoiler et pour mémoire : le premier tournant, c’est quand les personnages décident de se servir du magot retrouvé comme monnaie d’échange avec la petite, ce qui précipitera sa “perte” ; le deuxième, quand Kenzie exécute le « monstre tueur d’enfants », ce qui lui vaudra la pleine reconnaissance de la police et le maquillage des pièces à conviction afin de faire passer ça pour de la légitime défense ; et enfin quand Kenzie comprend que tout est une vaste manipulation dans le but de tirer la fillette des mains de sa mère indigne, ce qui peut paraître au début être une action plutôt noble mais une magouille qui fera beaucoup de morts, y compris ceux en partie qui en avaient eu l’idée…, et qui fera éclater notre couple de joyeux détectives. Toute action, a fortiori illégale, et même quand elle vise à réparer une injustice, produit une chaîne d’événements incontrôlables. CQFD. Brillant.


*article connexe : l’art du montage-séquence

Winter’s Bone, Debra Granik (2010)

Jennifer is Born

Winter’s Bone

winters-bone-debra-granik-2010Année : 2010

Réalisation :

Debra Granik

Avec :

Jennifer Lawrence
John Hawkes
Garret Dillahunt

7,5/10 IMDb iCM

Listes :

MyMovies: A-C+

Il faut longtemps pour que le polar se mette réellement en place. Bien une heure pour que l’héroïne se fasse méchamment amocher. Avant ça, la quête de la fille devant chercher son père aurait pu aussi bien être la chronique ordinaire d’une quête à vide (le procédé peut être utilisé tant en comédie — Chacun cherche son chat —, que dans le western — La Prisonnière du désert —, que le polar — Hardcore). Et jusque-là, et de mémoire, ça fait un peu penser à Frozen River. À ce moment, le côté naturaliste finit par lasser un peu. Et puis, fini les menaces, on ne tape plus dans le vide : notre amie en prend, enfin, plein la mâchoire. Le polar polaire, ou neo-noir, commence. Ça ne vole jamais bien haut, mais face à ce qu’on a enduré précédemment, le dégel est appréciable.

Le film tient en fait par la seule présence de Jennifer Lawrence (comme un peu tous les films qu’elle fera par la suite, et dans un genre évidemment à mille lieues de ce qu’on voit ici). C’est amusant de voir l’actrice peu de temps après Amour défendu où Barbara Stanwyck éclabousse le film de sa même présence autoritaire et encore juvénile. Chez certains acteurs, il y a comme une évidence. Rares sont ceux capables d’offrir la même sincérité. La justesse est peut-être pour un acteur ce qu’il y a le plus dur à trouver, et le plus souvent cela passe par la simplicité. Il est remarquable de constater que pour chacun de ses partenaires, chaque réplique semble être appuyée, toujours un peu trop, voire pas assez, et on se dit alors qu’il serait impossible d’être juste avec de tels dialogues. Et en revanche, avec Jennifer Lawrence, tout paraît simple. Quand en plus l’actrice a une autorité naturelle qui nous ferait penser qu’elle a déjà tout vécu, pourrait tout supporter, ou aurait toujours réponse à tout, ça impressionne. L’aisance encore, en plus de l’insolence ou de l’ironie. L’aisance, ou la capacité d’apprendre un geste pour un rôle, et donner l’impression qu’on l’a fait toute sa vie, avec détachement, simplicité et assurance. Offrir chez un acteur toutes ces qualités en même temps, c’est donc très rare. Et souvent ça vous éclate à la figure au plus jeune âge. On l’a, ou on l’a pas. L’évidence.

Le Frère, Aleksey Balabanov (1997)

Kiru!

BratLe FrèreAnnée : 1997

Réalisation :

Aleksey Balabanov

Avec :

Sergey Bodrov
Viktor Sukhorukov

8/10 IMDb iCM

Listes :

— TOP FILMS

Limguela top films

MyMovies: A-C+

En voilà un bon film sorti de nulle part. À première vue, un polar russe, ça sent la violence à plein nez et on peut rechigner à grimper dans le tram de peur d’y rencontrer des trognes qu’on voudrait voir nulle part. Et pourtant, malgré la brutalité des situations, il y a une force de grâce improbable et une de ces évidences propres aux grands films, simples, qui émanent de ce Brat. Pour l’expliquer, les références sont encore et toujours faciles à faire : ici, on y verrait presque un croisement étrange entre Le Samouraï de Jean-Pierre Melville et Vanishing Point.

Le second, je le prends souvent en référence comme le film ultime réussissant à inspirer cette fulgurance tragique palpable dès les premières minutes et qui égraine le sablier du destin sans accrocs jusqu’à la fin. Il y a de ça ici donc, une sorte de rythme insistant, lapidaire, fait de scènes brèves mais lentes avec une trajectoire unique, sans détours. L’impression ressentie est d’autant plus vivace que l’ensemble du récit est ponctué par des montage-séquences* sans grand génie, mais efficaces, pour aller à l’essentiel, se passer de scènes sans intérêts qui nous auraient détournées de l’essentiel, le sale, la trajectoire étrange de ce personnage sorti de nulle part, mais qui sont toutefois nécessaires ainsi, sous la forme de simples évocations. Parce que parfois, si les ellipses sont nécessaires (et le film les emploie à merveille), il faut aussi parfois rester entre les deux, et c’est bien ça à quoi est utile le procédé du montage-séquence. Ça permet aussi d’illustrer la passion insistante et presque hors de propos de ce jeune tueur pour la musique (rappelant l’amour que Delon peut porter à son canari dans le Samouraï — mais qui cache, là c’est vrai une utilité —, ou celui de Jean Réno pour ses plantes dans Léon — je dis ça de mémoire, mais on le retrouve ailleurs, c’est presque un cliché).

Le rapport au Samouraï donc, il est surtout lié au personnage principal. La trajectoire du jeune tueur ici est moins condensé ou ramassé sur un épisode, car si le personnage de Delon est déjà un tueur professionnel, Danila va le devenir, introduit dans le milieu par son frère. Mais la suite est très intrigante, car l’habileté dont il fait preuve dans ses nouvelles activités criminelles est presque surréaliste, irréelle. Et si on y croit, c’est que Danila fait preuve en toute circonstance d’une intelligence remarquable et d’un sang-froid infaillible. On sait de Danila seulement qu’il revient de la guerre, et n’a donc aucune attache en dehors de son frère en ville, qu’il connaît d’ailleurs assez peu, et les relations qu’il entretient ainsi avec les autres, pratiquement toutes nouvelles, prennent étrangement la forme d’une rencontre avec un être venu d’ailleurs, un dieu (ou une sorte même d’agent du diable comme dans Théorème), voire un extraterrestre (Le jour où la Terre s’arrêta, Starman) ; l’effet est d’autant plus troublant qu’on ne sait rien de lui et qu’il a tout d’un étranger pour son frère (qui ne se privera pas d’ailleurs de le trahir). Ce qu’on sait en revanche, c’est que malgré les activités louches dans lesquelles il va tremper sans sourciller et avec une assurance bluffante, il a une morale, un honneur… Sorte de Dexter avant l’heure. Le jeune homme ne tue que les enfoirés, et sauve les gens honnêtes. Le tout sans jamais s’interroger sur ce qu’il fait, comme si c’était une évidence, et sans mesurer les conséquences forcément embarrassantes que cela n’évitera pas de lui provoquer. C’est ce côté irréel qui fascine. Et si le procédé n’est pas nouveau, il y a une petite subtilité qui change tout et finit de nous rendre le personnage sympathique et crédible : non seulement, il sort de la guerre (ce qui pourrait expliquer vaguement, non seulement sa maîtrise des armes et des assauts, mais aussi une forme de désinvolture voire de psychopathie), surtout il est très jeune, a tout du type ordinaire, l’autorité, l’assurance en plus. Aussi, au contraire d’un Delon sinistre, ombrageux, dans le Samouraï, le personnage ici serait plus dans un registre tiède, indolent, distant, secret, mais décidé, affable, voire sympathique. C’est d’ailleurs grâce à ce caractère, qu’il noue contact avec deux femmes, qui ne lui inspireront pas une grande passion, mais soulever au moins son intérêt, qui lui fera croire, apparemment à tort, qu’il pouvait espérer autre choses d’elles : les évidences ne sont pas valables que pour nous. Et quand les deux lui échappent, il “prend acte”, ne semble là encore montrer aucune passion particulière… et décide de partir. Comme il est arrivé, presque. Un bon gars, on pourrait presque être amené à penser… Un ange venu d’ailleurs. La grande faucheuse, la justice.

Inutile de préciser que pour un tel personnage, il faut un acteur (jeune) remarquable. Celui-ci dégage une puissance, une maturité, une autorité et une précision qui laissent admiratif.

Dernier point particulièrement bienvenu : le film n’use nullement d’effets tape-à-l’œil, la violence n’est jamais accentuée par la mise en scène, au plus a-t-on droit aux traditionnelles scènes de préparatifs tout en inserts sur les armes, mais ensuite, pas d’éclats, c’est violent, ça tire, ça tue, mais à l’image du viol, on coupe rapidement, et quand on montre, on le fait plutôt à la Haneke, de manière froide, distante, sans gros plans, ni montage, ni trompette. Au contraire, la musique, puisqu’elle est au centre de tout, n’est là que pour illustrer le monde intérieur de Danila, comme indifférent à cette violence, à celle-là même dont parfois il est responsable.

Très réussi, ou miraculeux.

(L’acteur principal et le réalisateur sont morts relativement jeunes. Le premier dans un glissement de terrain, le second d’un arrêt cardiaque. Fallait bien une fin tragique à ce film…)


*article connexe : l’art du montage-séquence