La désinformatrice, le satiriste et le fact-checker

Les capitales   

Violences de la société/ réseaux sociaux    

Aka, quand hoaxbuster défend Myriam Palomba face aux pitreries de Vincent Flibustier

Contexte : à l’occasion d’une émission de télévision où elle est chroniqueuse, la spécialiste de fake news et antivax Myriam Palomba lance des accusations extravagantes sur des personnalités en se faisant écho d’une rumeur antisémite concernant un produit qui serait extrait à partir du sang d’enfants. L’humoriste et vulgarisateur, créateur du site parodique Nordpresse Vincent Flibustier fait une vidéo où il lance une rumeur absurde visant à se moquer des méthodes des désinformateurs. En parallèle, un hashtag tout aussi absurde mentionne la journaliste people en collant son nom à celui du terme « pédosataniste ». Le jour suivant, Guillaume HB, créateur du site de fact-cheching hoaxbuster.com publie un tweet dans lequel il critique… non pas sa consœur habituée des fausses nouvelles, mais l’humoriste.

C’est un exemple, d’autres personnalités de la sphère zet/débunkage ayant exprimé leur doute quant à la pertinence de la démarche de Vincent Flibustier.

Je réponds globalement et brièvement à ces critiques.


La satire est tout aussi utile, voire plus, que le débunkage dans une société où les fausses informations circulent à une vitesse folle. Chacun est dans son rôle. Le journalisme pète-cul qui débunke ne convaincra que les convaincus. Vincent Flibustier utilise l’humour, l’esprit de contradiction, la caricature et la psychologie inversée. Tout cela pour rire, mais pas seulement : pour tenter de faire prendre conscience aux personnes qui sont victimes des désinformateurs quels sont les mécaniques de pensée qui les trompent.

Le débunkage apporte de l’éclairage, de la nuance. La satire imite les mécanismes à l’œuvre dans les théories des complots ou ici dans les rumeurs. Je pense donc au contraire que cette « expérience sociale et satirique » est un parfait exemple de leçon en matière de vulgarisation et d’éducation aux médias.

D’ailleurs, la situation est si grave dans ce monde où la prime est si facilement faite aux fakes news et aux désinformateurs, que toutes les propositions pour en déconstruire les mécanismes nocifs à la société sont bonnes à prendre.

Encore une fois, Vincent Flibustier est identifié comme un humoriste dont la spécialité est précisément la fake news consciente d’entre être une. Façon Gorafi. Personne ne pourra ainsi le suspecter d’autre chose que d’un canular : tout y est, le ton, la caricature, voire les vidéos suivantes où il explique sa démarche. Donc le canular a une dernière vertu : elle donne la preuve que les propagateurs de fausses nouvelles (ce sont tous ici les désinformateurs qui se sont fait un nom avec la crise de la covid) se font volontairement passer pour des victimes pour attirer l’attention de leur public parce qu’ils ne vivent que de ça. Vous préférez quoi ? Que des désinformateurs puissent en toute tranquillité répandre leurs fakes news avec des conséquences parfois graves pour leurs suiveurs ou qu’un satiriste puisse vivre de ce pour quoi on le suit : faire le clown ?

Moi je pense que les clowns ont un rôle plus bénéfique à la société que les escrocs et les usurpateurs.


Ajouts :

La caricature, la satire, la parodie ou la simple moquerie sont des armes absolument nécessaires contre les dérives complotistes. Moins pour les complotistes d’aujourd’hui que pour ceux qui pourraient en être victimes demain.

Parce que la caricature, la satire ont une valeur éducative, culturelle et historique bien plus grande que tous les efforts possibles en matière de fact-checking et de débunbkage.

Journalistes et experts tendent à décrire le monde tel qu’il est… au présent. Les clowns tendent à décrire leurs contemporains tels qu’ils sont, souvent en appuyant là où ça fait mal. Or, quand on regarde le passé, on a surtout besoin de voir des pages de l’histoire traitée par l’œil décalé des satiristes et des clowns. Il n’y a rien au monde qui explique mieux le nazisme que Le Dictateur de Chaplin. Un monde où plus aucune moquerie ne serait possible ne peut être un monde sain et libre.

En revanche, le comique de répétition a ses limites. Il n’y a aucune raison, humoristique ou autre, de continuer à se moquer de Myriam Palomba. Surtout après l’humiliation d’hier. Le complotisme n’est pas l’affaire d’une seule personne. Tu as fait ton Dictateur, change de planche à dessin et trouve une autre cible tout aussi légitime.

Puis des “gens” commentent le montage et les allusions transsexuelles dont Myriam Palomba fait l’objet :

Joli déni de réalité. Certains diraient les pires bêtises pour se faire passer pour des chevaliers blancs. Les mêmes méthodes en somme que les conspirationnistes. L’important est d’être bien vu par ceux que l’on dit défendre, mais que l’on trompe.

Ces montages font directement référence à l’intérêt que porte Myriam Palomba pour les rumeurs de ce (trans)“genre”.

Attaquer la transphobie, c’est tout à fait légitime, encore faut-il bien avant de monter sur ses grands chevaux s’assurer qu’il ne s’agit pas d’autre chose.

En revanche, oui, la répétition des moqueries à l’encontre d’une même personne n’a rien de drôle et il serait bon de changer de disque. Parce qu’à la longue, oui, la moquerie se mue en harcèlement, et beaucoup ne font même plus le lien avec l’idée d’origine qui est de caricaturer des pratiques menant aux dérives complotistes. Le harcèlement et la transphobie, là oui, on les retrouvera chez ceux qui répètent comme des idiots les blagues d’un autre qu’ils ont mal compris.

Mais ici encore, ce n’est pas le problème de la caricature, mais des réseaux sociaux.

Et :

C’est amusant ça. L’arroseur n’en finit plus d’être arrosé.

De mémoire, elle a dit : « Il y a des juifs antisémites ». On appelle ça une insinuation. Ce n’est guère bien brillant comme méthode, mais l’insinuation, c’est précisément une des portes d’entrée du complotisme.

Ou encore du confusionnisme ou du mauvais journalisme.

Dans le même genre, il y a l’insinuation portée à travers une question qui n’a rien d’innocent. La préférée des raisonnements complotistes : « Je ne fais que poser une question ».

Phrase qui par ailleurs revient systématiquement dans la bouche de Myriam Palomba pour justifier toutes les fake news qu’elle propage à n’en pas douter depuis des années et surtout depuis qu’on l’entend sur la pandémie.

Un des exemples étant la couverture du magazine dont elle est responsable sur une femme connue en évoquant la rumeur qu’elle soit un ancien homme. Un titre avec un point d’interrogation.

Myriam Palomba n’est pas journaliste, elle insinue, elle « ne fait que poser des questions ». Autant de positionnements faussement naïfs qui participent aux rumeurs et aux fake news.


Puis :

Les fact-checkers défendent leur pré carré, n’apprécient pas le clown qui parodie les complotistes et posent la question de la légitimité des clowns à venir empiéter sur leur domaine :

Le journalisme pète-cul ne pourra jamais accepter que la culture, les clowns et la satire aient plus d’impact sur les consciences que leur travail de gratte-papier.

Dénigrer les clowns, surtout quand ils aident à faire tomber les masques, ça va jamais dans le bon sens.

Et peut-être aussi que les clowns, que la satire ou la caricature à la Charlie ou à la Guignols, ça leur arrive de dépasser les bornes, de heurter, mais c’est justement leur rôle : aider à définir les limites. Parce qu’il y a une énorme différence entre quelqu’un qui n’est pas dans la dérision ou la culture et qui dépasse les norme et un clown : l’objectif premier du clown, c’est de caricaturer le monde pour lui offrir une image déformée de lui-même. La limite dépassée est un miroir qui aide à prendre conscience de ces limites.

Une caricature est toujours dans l’excès, parfois elle n’est pas du tout légitime, parfois, pour certains, elle ne dévoile rien et sert d’exutoire et se perd à tomber dans ce qu’elle dénonce. Mais, sans les clowns, ce serait pire, parce qu’ils sont parfois plus efficaces que n’importe qui d’autre à dévoiler la nature du monde de leurs contemporains pour leurs contemporains et les suivants. Et c’est peut-être de ce pouvoir que les « personnes sérieuses » luttant avec d’autres armes contre les mêmes fléaux sont un peu jaloux.


La question des limites est bien posée notamment dans cet extrait qui a largement été critiqué :

https://twitter.com/Qofficiel/status/1639361441542336514

D’une manière générale, on peut supposer qu’une des limites possibles pour avoir toute légitimité à moquer une personnalité, c’est celle du rapport « haut vers le bas » ou « bas vers le haut ». Un peu comme pour la qualité d’une source, la question de savoir qui est à l’origine du commentaire (censé être humoristique, ici) peut faire la différence. On pourra alors plus légitime de moquer les personnes favorisées que les personnes discriminées ou en difficulté. C’est aussi le souci de chercher à développer un humour personnalisé : il est sans doute plus légitime de moquer les influenceurs dans leur ensemble que deux influenceuses en particulier.

Mais imaginons qu’ici, la cible ait été les influenceuses, force est de constater que l’humour se porte davantage sur leur physique ou leur sexe et sur leur légitimité à participer à des manifestations que sur les facilités de certains de ces influenceurs à se faire du fric sur une population captive des clichés qu’ils véhiculent, par exemple. La cible était peut-être la bonne, mais ce n’était probablement pas sur leur engagement politique (moqué probablement ici pour ne pas être de bonne foi) ou sur leur physique qu’il fallait les moquer.

Est-ce qu’il faut se garder en revanche de moquer de telles influenceuses ? Non. Mais il faut le faire sur leur travail et sur l’image de la femme qu’elles véhiculent. À défaut de quoi ce n’est ni drôle, ni bien finaud. Est-ce que c’est dramatique ? Non. Mais le mieux quand on rate une blague et qu’on manque sa cible, c’est de s’excuser.

Rien à voir avec les pitreries de Vincent Flibustier : il moque les dérives d’une émission et d’une chroniqueuse qui a largement plus d’audience que lui et il caricature précisément les outils employés par la chroniqueuse elle-même directrice de média ou par la complosphère.

Ainsi, par exemple, les détournements jugés transphobes des photomontages dont Palomba a été la cible et qui ont été partagé par les suiveurs de Flibustier, sont transphobes, oui, mais c’est parce qu’ils prennent directement référence à un événement ayant tourné dans la complosphère qui laisse entendre qu’une personne publique pouvait être un homme et non une femme. Quand on joue l’Avare, on dévoile son avarice, on la met en scène, on fait l’illustre à travers des propos et des comportements.

Pour un détournement, c’est pareil (toute œuvre est par ailleurs un détournement : les auteurs ne souscrivent jamais aux propos ou actions des personnages qu’ils décrivent) : pour moquer les excès transphobes, on est obligé de les exprimer, de les illustrer à travers des propos transphobes. Mais c’est justement leur caractère caricatural qui permet de faire la différence entre ce que pense le caricaturiste et le sujet moqué qui lui tient de tels propos au premier second… C’est toujours le degré ou la nature du détournement qu’il faut apprécier. Et ce n’est pas toujours clair. Ces caricatures ne visent donc pas la communauté trans, mais les complotistes ou les tabloïds qui lancent de telles rumeurs transphobes. Le détournement permet justement d’en démontrer l’absurdité et leur caractère injuste. (En revanche, la répétition est lourde. Là encore, cela peut dépendre de l’émetteur de la caricature : parfois, ce ne sont pas des détournements, mais des moqueries à prendre au premier degré.)

La fin de La Méthode scientifique avec Nicolas Martin

Peut-être avec Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert la meilleure émission à la radio ces dernières années. Sinon de tous les temps et de l’univers visible (enfin audible).

Une émission et un présentateur amenés à devenir, malheureusement un peu trop tôt, cultes.

Au-delà d’allier deux qualités a priori incompatibles, se mettre au niveau de tous les auditeurs (sur une radio réputée élitiste) et une exigence de qualité, et par conséquent une compréhension de tous les mille et un sujets abordés (il suffit d’écouter la précision des interventions, lire les retours parfois élogieux des invités, suivre les remarques des tables rondes du vendredi, pour s’en convaincre) ; eh bien au-delà de ça, la Méthode scientifique, c’était surtout une méthode, un style Nicolas Martin.

En réécoutant la première rediffusée en hommage à Yves Coppens, on entend déjà ce qui fera le propre de la “méthode” Martin : une volonté de créer une connivence avec les invités et son équipe sans que ça tombe non plus dans le divertissement. Rendre attractif, plaisant, la science, et donc la science à la radio. Sans pour autant inviter des rigolos pour assurer le spectacle. Parce que c’est ça aussi la “méthode” Martin : mettre les spécialistes sur un piédestal, les aider à porter leur voix, leurs travaux. Une méthode aussi tournée vers la recontextualisation d’une découverte ou d’une branche de la science. Parce que la “méthode”, c’est aussi ça, l’exploration, la découverte, l’éclairage. C’est sans doute aussi ce qui a fait son succès, avec cette capacité à attirer le pékin n’y comprenant rien en science et qui a l’impression, par petites notes, de comprendre parfois l’essentiel au milieu de longues minutes imbitables mais rendues captivantes (ah, les maths), mais aussi de véritables scientifiques qui, je n’en doute pas, écoutaient dans leur coin la Méthode scientifique parce qu’elle parvenait à rendre leur discipline claire et captivante sans compromis et raccourcis, et parce qu’ils pouvaient de leur côté élargir leur spectre de connaissances dans des disciplines très éloignées de la leur.

Parmi les propositions, le ton ou les angles retrouvés dans cette première émission, tout ne marchait pas, mais il semblerait que l’équipe soit parvenue à améliorer la formule tout en restant fidèle à l’idée de départ. Faire populaire, vivant, tout en étant exigeant. Au cinéma, quand ça arrive, on parle de chef-d’œuvre. Mais que ce soit à la radio ou au cinéma, pour un chef-d’œuvre, il faut une personnalité qui incarne le “produit”. Sans doute que la Méthode était faite à l’image de Nicolas Martin. Qui savait, là encore, à la fois s’exposer à l’antenne ou sur les réseaux sociaux pour qu’on s’attache à lui, sans pour autant trop se dévoiler ou s’exposer, car cette personnalisation, elle était toujours au service du sujet et de la science. Une blague idiote, une référence générationnelle culturelle, et ça repart.

Parce qu’enfin, c’était surtout ça aussi la “méthode” Martin : rien de mieux que la culture populaire (mais exigeante, toujours) pour donner envie d’entendre parler de science. À l’image de ce générique qui pourrait résumer à lui seul l’enthousiasme frétillant de l’auditeur quand l’heure est venue et que les premières notes sont lancées… Telle une série : toujours identique avec un schéma récurrent et pourtant toujours aussi surprenante.

La voix de Nicolas Martin, c’était un peu The Big Bang Theory à elle toute seule. Pas d’académisme pète-cul et voix basse pour endormir les capacités de révolte de son auditoire, mais un grand garçon toujours éveillé, adolescent donc bondissant et curieux de tout. L’élève presque qui en plein cours lève la main et pose une colle à son professeur obligé plus tard de partir chercher une réponse à la question posée. Le rôle du faux ingénu qui avec sa petite voix enthousiaste de fan devant son Stan Lee de la science du jour pose une question plus pertinente qui n’y paraît (même parfois dans son innocence ou ses approximations : l’honnêteté toujours de se reprendre au lieu de laisser penser que personne ne relèvera une erreur à part les spécialistes).

Merci pour ces années intenses donc, en espérant que Natacha Triou trouve son style. Sa “méthode”. Avec ses audaces et, je l’espère, une fantaisie propre. La même ossature peut-être, mais un ton qui lui corresponde. Sans reprise de la… martingale si douce à nos oreilles.

Les chefs-d’œuvre ne sont sans doute pas faits pour durer. Au contraire de la science, ils ne goûtent guère la reproductibilité. Ils sont rares et inimitables, c’est aussi à ça qu’on les reconnaît. Les chefs-d’œuvre jaillissent aussi parfois au bon endroit au bon moment. Comme des petits miracles appelés à disparaître. Ce moment s’achève presque : « ce sera dans quelques secondes musicales ».

Guitry, grand admirateur de France Culture à l’heure du thé, disait : « Après La Méthode scientifique, le silence qui lui succède, c’est encore La Méthode scientifique. »

On verra ça.


France, Bruno Dumont / Titane, Julia Ducournau (2021)

La France kigagne

Note : 1.5 sur 5.

Note : 3 sur 5.

France / Titane

Année : 2021

Réalisation : Bruno Dumont, Julia Ducournau

Je me marre… La politique des auteurs et ses limites.

J’ai toujours été conciliant avec Bruno Dumont parce qu’il propose des choses et n’a pas peur du ridicule. Parfois, il a fait mouche, d’autres fois, il se plante. Et il ne faut pas le rater quand il se plante, évidemment. On voit ce qu’il semble vouloir faire avec France, le scénario n’est pas si mauvais, les acteurs non plus, même si je trouve Léa Seydoux plutôt antipathique de manière générale (et si ici, à divers moments, elle peut se révéler être assez touchante, au contraire de Blanche Gardin, insupportable) ; mais sa réalisation est une vraie catastrophe.

La HD avec lumière crue, ces plans très étranges en voiture, ces reproductions de reportages totalement ratées, sa reproduction assez peu convaincante du monde politico-journalistique parisien, et sa direction d’acteurs plus qu’aléatoire quand il a affaire à des acteurs professionnels, ce n’est franchement pas beau à voir.

D’un autre côté, le film de Julia Ducournau souffre de défauts opposés : mise en scène à la hauteur, direction d’acteurs plutôt bonne, mais le scénario, attention aux turbulences… Les dialogues, ça peut aller, mais la construction de l’histoire, la motivation des personnages, la cohérence d’ensemble, ben… c’est franchement horrible à voir. Une constante dans le cinéma d’horreur peut-être, certes.

Les intentions sont bonnes, et si je suis en général assez conciliant avec Bruno Dumont, je le serai tout autant envers un cinéma français qui tenterait de retrouver une forme de grand guignol depuis longtemps oubliée. Conciliant, jusqu’à certaines limites… Ce n’est pas de la science-fiction, mais on est entre l’horreur, le thriller, le grotesque, et dans la forme, c’est un peu comme si David Cronenberg rencontrait Gaspard Noé. Dommage donc que ce soit tellement si mal écrit… Qu’est-ce qui reste de la proposition de départ qui laisse entendre qu’on se rapprocherait d’une forme de Crash à la française ? L’amour des voitures, il devient quoi au fil de récit ?…

De manière très étrange aussi, le film propose deux introductions, une pour expliquer la plaque de titane qu’a le personnage dans la tête (et qui n’a strictement aucune utilité dramatique, c’est purement cosmétique), et un autre qui va déclencher la folle suite de crimes perpétrés par le personnage principal… Perso, ce genre d’exposition, j’appelle ça des harmatia, de sortes d’événements traumatiques sur lesquels les événements qui suivent trouvent leur raison d’être. Quand il y en a deux, j’avoue que ça fait une impression bizarre… et cette impression, c’est surtout celle que le scénario n’est pas maîtrisé. À moins qu’on arrive à faire du second événement une conséquence directe du premier (ce qui n’est pas évident ici).

De la série B à la française, du grand guignol bien gore, je crie de joie, mais on pourrait au moins s’appliquer à écrire une histoire qui tienne la route, ou au moins on pourrait produire six films dans la foulée par an tellement le travail d’écriture est bâclé. Présenter ça comme du grand cinéma, voire du cinéma d’auteur, envoyer ça dans un festival général et le primer, faut pas pousser (bébé dans le bain d’orties). Parce que si on continue à laisser penser que ces films sont dignes d’être envoyés dans un festival non dédié au fantastique, on arrivera jamais à multiplier ce genre de productions en les faisant passer pour ce qu’elles sont : des séries B. Et je reviens à ce que je dis souvent : même si on a la chance en France de pouvoir disposer de crédits suffisants à la création, et une création diverse, on manque en revanche, en dehors des comédies, d’une vraie production de série B à échelle industrielle et à vocation commerciale, voire internationale. C’est seulement quand on dispose d’une vraie industrie de série B, qu’on peut voir se dessiner des mouvements et des cinéastes qui sortent du lot. Au lieu de les faire sortir des écoles de cinéma à papa et de juger les intentions mises en avant plus que le talent ou la popularité.

On va dire que c’est le charme des films d’auteur à la française. Des films qui se remarquent davantage à travers leurs défauts. Maintenant je ne sais pas jusqu’à quel point Julia Ducournau prétend être “autrice”. Et je ne sais pas jusqu’à quel point on peut être conciliant avec ce type de cinéma-là… Au moins, Titane m’aura procuré quelques bonnes tranches de rigolade (oui, le grand guignol, on a droit de rire sadiquement, c’est de la catharsis, Messieurs). Mais qu’une Palme d’or soit décernée à une tentative de série B grand-guignolesque, comment dire… On ne fait vraiment rien de mieux que ça de nos jours ?


 

France, Bruno Dumont 2021 | 3B Productions, Red Balloon Film, Tea Time Film

Titane, Julia Ducournau 2021 | Kazak, Frakas, Arte


Liens externes :


A Taxi Driver, Jang Hun (2017)

Le messager psychopompe dévoreur de kim

Note : 4 sur 5.

A Taxi Driver

Titre original : Taeksi woonjunsa

Année : 2017

Réalisation : Hun Jang

Avec : Song Kang-ho, Thomas Kretschmann

— TOP FILMS

Le mélange des genres, l’absence de subtilité habituelle ou le goût si particulier des Coréens pour tout ce qui a trait aux faits divers, en général, cela produit des effets sur moi assez surprenants : soit ça passe, soit ça casse.

Si j’ai une quasi-aversion systématique pour les films liés à des faits divers sordides (à l’exception de Memories of Murder), toutes ces caractéristiques protéiformes du cinéma coréen peuvent être beaucoup plus digestes dans un film comme celui-ci où le rapport au réel, s’il peut certes être lié à une histoire personnelle dramatique, l’est surtout beaucoup plus sous son angle historique. Le mélange des genres, quand il implique l’humour (ce qui consiste le plus souvent à employer Song Kang-ho), permet justement sans doute aussi de sortir du ton sur ton et du manque de subtilité dont se rendent coupables beaucoup trop de films coréens…

Ce n’est pas pour autant la garantie d’un bon film : The President’s Barber (Hyojadong balsa), avec le même Song Kang-ho, mêlant humour et événements historiques, n’était pas bien brillant.

Un autre élément peut-être explique cette réussite, c’est que même si on ne manque pas de tomber dans la sensiblerie et l’exposition sans fard de la violence quand elle se présente, durant ces événements de 1980, le récit ne perd jamais de vue l’élément moteur du film qui est que le journaliste allemand doit pouvoir remettre ses images et son récit à sa rédaction : que ce soit dans La Déchirure ou dans Hôtel Rwanda (même si j’ai un doute pour ce dernier), c’est souvent un moteur efficace qui évite de s’appesantir sur autre chose. Avoir une action resserrée dans le temps permet une tension plus grande et une adhésion plus stricte à un objectif fort et clairement défini (et cela, même si le film ne fait pas l’économie de lignes narratives parallèles, avec un bon dosage, l’alternance entre les séquences alternées permet encore d’accentuer le rythme, avec une sorte d’effet “série” ; toutes ces lignes viennent à renforcer la ligne principale, tandis qu’un autre film, 1987 : When the Day Comes, la même année, mais traitant d’événements, comme son titre l’indique, plus tardifs, propose une narration plus éclatée).

A Taxi Driver, Jang Hun 2017 Taeksi woonjunsa | The Lamp

Parce qu’il ne faut pas s’y tromper, il arrive qu’un certain contexte historique lourd serve de prétexte à montrer tout autre chose (et parfois très bien, comme dans Un Américain bien tranquille) tout en manquant de recul. Ici, au contraire, tous les éléments du film s’accordent pour illustrer cette nécessité de faire ressortir ces images de reporter, et les événements qui en sont à l’origine, de Corée afin de les faire connaître au monde entier : l’amitié entre les deux personnages principaux, le journaliste et le chauffeur de taxi, ne va pas de soi, arrive un peu sur le tard, et plus qu’une réelle amitié, il s’agit plutôt d’un lien fort qui est la conséquence d’avoir vécu ensemble des événements particulièrement brutaux ; les instants de bravoure sont tout entiers tournés vers cette quête journalistique de la vérité auquel est lié malgré lui le chauffeur de taxi… L’emploi là encore d’un élément ou d’un personnage étranger (on peut même dire que chacun des deux personnages est étranger au monde de l’autre, et en cela le film ajouterait à sa panoplie le film initiatique et l’apprentissage de la fraternité comme dans Rain Man par exemple) rend plus difficile les problèmes de mises à distance du sujet, car son statut implique inévitablement un rapport différent aux faits historiques. Ironiquement ici, ce passage par un étranger permet à un personnage qui n’aurait pas été amené à se questionner sur les événements qui étaient en train de se jouer loin de ses préoccupations et de son champ de contrôle (presque symboliquement, puisqu’il est chauffeur de taxi obligé de sortir de sa zone habituelle) d’en prendre connaissance et de se sentir ainsi impliqué, malgré ses tentatives de ne pas l’être (à l’image d’un Han Solo, le personnage de Song Kang-ho se veut d’abord intéressé que par l’argent avant d’être comme “forcé” de s’impliquer davantage dans une noble cause) par un événement qui le dépasse et auquel il ne peut pas rester aveugle en tant que citoyen (et bon père de famille, image, là encore, symbolique de cette classe laborieuse coréenne ayant permis sous la dictature à faire de la Corée le pays qu’il est aujourd’hui et amenée par la force des choses à ouvrir les yeux sur la répression du régime).

Une sauce coréenne difficile à prendre donc. À moins que cette réussite soit liée à la seule mise en scène, et par conséquent à la capacité de Hun Jang à trouver à chaque fois la juste distance avec son sujet (à moins encore que cette sauce doive sa réussite à l’interprétation des acteurs ou tout simplement, comme cela arrive souvent, au hasard).

Bref, le film marche pour moi parfaitement. D’ailleurs, il est assez probable que la réalité des faits présentés comme réels soit, pour une bonne part beaucoup moins avouable, largement inventée, mais allez savoir pourquoi, la bonne distance ou autre chose, cela fonctionne et permet d’être largement moins regardant ou suspicieux sur ces questions.

Pour ce qui est de l’humour, je suis peut-être plus sensible qu’aucun autre à certaines situations, pour en avoir expérimenté quelques-unes opposant Coréens et étrangers : le repas salvateur traditionnel coréen présenté comme étant « un peu » épicé se révélant être très épicé, même si le kimchi serait, lui, plutôt acide, c’est une sorte de rite de passage obligé dans la culture coréenne. Hommage aussi à la manière bien personnelle qu’a Song Kang-ho d’engloutir son riz dans des feuilles de kim qui me rappelle bien des tracasseries : l’acteur ne se gêne pas pour les manger à pleine main alors que l’usage serait plutôt de rouler le riz dans le kim… avec ses baguettes, exercice pour le moins technique, impossible à réaliser sans l’aide extérieure d’un guide ou d’un chauffeur… Une manière, en un petit geste, de montrer en introduction que ce chauffeur de taxi ne semble pas bien être gêné par les usages et va toujours droit au but… Cocasse, mais une particularité qui mettra du piment à la sauce et contribuera à la bonne tenue du film.


 

Effet Koulechov ?


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Illusions perdues, Xavier Giannoli (2021)

Illusions perdues

Note : 3.5 sur 5.

Illusions perdues

Année : 2021

Réalisation : Xavier Giannoli

Avec : Benjamin Voisin, Gérard Depardieu, Jeanne Balibar, Xavier Dolan, Vincent Lacoste, André Marcon, Louis-Do de Lencquesaing, Jean-François Stévenin

Une réplique résume assez bien le film, celle où Lucien fait la critique du roman de Nathan qu’il n’a pas lu en prétendant qu’il manque de mystère et que si certaines choses doivent être dites dans un roman, il faut également que d’autres soient tues. Cela s’appliquerait tout autant au cinéma, et en particulier à ce film, parce qu’en plus du défi, déjà difficile de l’adaptation, Xavier Giannoli se devait d’en relever un autre pour ne pas décevoir : ainsi, si son film dispose par ailleurs de beaucoup de qualités, liées en partie à la production et à l’adaptation, on peut lui reprocher d’être bien trop démonstratif dans son exécution en particulier dans sa direction d’acteurs.

Commençons par les réussites du film. Réputée pour être impossible, l’adaptation, en se concentrant manifestement sur le second volet du roman et sa partie parisienne, en supprimant une bonne part des personnages (la sœur de Lucien n’apparaît que comme destinataire de ses lettres, le Cénacle a totalement disparu) ou en en réunissant d’autres (le personnage de Nathan semble être la réunion de deux personnages) arrive à être convaincante et à trouver sa propre unité. Le cinéaste semble avoir aussi forcé la correspondance entre la situation politique et journalistique de l’époque de la Restauration avec la nôtre. Je ne pourrais dire jusqu’à quel point le trait est forcé, et si cela était vraiment nécessaire, en tout cas la correspondance est parlante : la critique cinglante du journalisme faite par Balzac (et qui lui était semble-t-il reprochée) est encore d’actualité (même si la question des fausses nouvelles a plus rapport aujourd’hui avec le développement des réseaux sociaux, mais est-ce que la multiplication des canards de l’époque rendue possible par de nouvelles techniques d’imprimerie n’était-ce pas déjà d’une certaine manière une forme de réseau social avec leur manque de contrôle ?…).

Les trouvailles scénaristiques du cinéaste pour adapter le roman d’ailleurs (si tant est que je puisse les identifier), en particulier celle impliquant la nature du personnage joué par Xavier Dolan sont parfaitement trouvées (même si pour le coup, on est totalement dans le démonstratif, la trouvaille permettant d’articuler le récit comme un véritable film ancré dans son époque — avec tous ses petits trucs, ses modes, pour le meilleur et pour le pire — au lieu de se contenter de n’en proposer qu’une adaptation, sans doute plus fidèle). Bref, adapter, comme traduire, c’est trahir, et ça, Xavier Giannoli semble avoir réussi ce difficile défi.

La reconstitution, ensuite, est parfaite. Le travail sur le décor, sur les accessoires, les figurants, tout ce qui est en rapport dans un film à la production et à la scénographie (comme on dit au théâtre ou dans certains pays), tout ce qui est en rapport cette fois avec le découpage technique, le montage, la lumière, etc., tout ça est remarquable et donne au film une densité rare dans le cinéma français.

Une fois qu’on en est là, on a fait une grosse part du travail, et on peut être sûr que le public aura au moins matière à voir et qu’il en aura pour son argent. Reste alors l’essentiel une fois qu’on a répondu à tout ce cahier des charges des grosses productions historiques : la petite note de talent et de savoir-faire qui fait qu’un film se distinguera des autres. Ce qui peut faire basculer un film, c’est presque toujours sa mise en scène. Et cela semble être au-dessus des capacités de Xavier Giannoli. Les mêmes défauts se retrouvent d’ailleurs toujours dans ce genre de productions : quand il est question de rythme, de montée d’intensité, de pesanteur poétique ou lyrique, de frénésie ou de folie, d’urgence… ou de direction d’acteurs, car tout cela doit passer au final par les acteurs, il n’y a guère plus personne pour être capable d’assurer cela.

Comme disait l’autre, une bonne part de la direction d’acteurs consiste en la réussite de la distribution. Pour ce qui est des seconds rôles, rien à dire, c’est du haut niveau : Gérard Depardieu, Jeanne Balibar, Xavier Dolan, Vincent Lacoste, André Marcon, Louis-Do de Lencquesaing, Jean-François Stévenin… Ce n’est pas du lourd que sur le papier, chacun semble être idéal dans leur rôle respectif, et même si la direction d’acteur semble être parfois perfectible à leur niveau (des petites fausses notes de justesse que le réalisateur laisse passer), ils assurent, grâce à leur seul talent, le gros du travail de mise en situation et d’ambiance. Les dialogues auraient eu besoin d’être parfois mieux ciselés (quelques « n’est-ce pas » ou des prénoms en fin de phrase inutiles et affreusement mal rendus par exemple), mais sans eux, sans leur justesse globale, parfois sans leur folie, sans leurs audaces, sans leur style (souvent caractéristique, bien personnel, à la limite de l’incongruité et de l’anachronisme pour certains, mais c’est un atout même dans un film historique), on s’ennuierait bien vite.

Là où ça pêche bien plus, c’est que pour faire face à une telle distribution, il faut un acteur pour jouer le premier rôle capable d’endosser le costume et d’assurer la comparaison. Benjamin Voisin ne concourt malheureusement pas dans la même catégorie que ses collègues. Quand je disais que le film était démonstratif, sans mystère, ces défauts majeurs appliqués au film pourraient autant être, ou surtout, imputable, à son acteur principal. Sa composition est rarement convaincante. Rien n’est joué dans la nuance, tout est restitué au premier degré, fait pour être vu et apprécié, saisi, par le spectateur (et par conséquent, rien ne lui est laissé, au spectateur, à sa seule interprétation) ; tout est ainsi forcé, explicité, surjoué, surnoté… L’acteur n’est pas mauvais, mais il n’a pas la force de caractère, le style, l’audace, la précision, la spontanéité, la maîtrise aussi, de l’ensemble de ses partenaires. C’est d’ailleurs un des plus grands écueils auquel doit faire face un acteur dans sa composition : réussir à manier contrôle de soi (sans lequel il n’y a pas de précision, pas d’autorité, pas de maintien ou de tenue) et spontanéité ou justesse… Quand on cherche l’un, on perd souvent de l’autre ; et quand on est en recherche de l’un (de la maîtrise, donc), c’est par définition qu’on n’en dispose pas naturellement… (ce qui interdit forcément à la fois l’aisance, la spontanéité et l’audace). Même avec leurs défauts (leur âge plus avancé surtout), j’aurais préféré voir ce qu’aurait donné Xavier Dolan ou Vincent Lacoste dans le rôle de Lucien. Et malheureusement, si tous ces acteurs magnifiques aident Benjamin Voisin, le plus souvent, à garder le rythme ou à créer une situation lors de leurs face-à-face, quand il est seul ou, pire, accompagné d’une actrice, pour le coup, là, sans talent, tenant le rôle de Coralie, plus rien ne va : il ne peut plus seulement être en réaction (ce qu’un acteur moyen peut encore se contenter de faire face à de meilleurs acteurs que lui), il doit être moteur de l’action, donner le ton, attiser la tension, susciter le mystère, l’intérêt, proposer des nuances complexes et contradictoires, le tout subtilement, sans forcer… Et le problème aussi surtout, c’est probablement qu’il n’est pas beaucoup aidé par le cinéaste : la nuance, le sous-texte, c’est ce qu’un acteur joue en permanence et à tous les niveaux (c’est précisément ce qui n’est pas être « joué au premier degré »), or un mauvais directeur d’acteurs demandera à un acteur moyen d’ajouter de la nuance dans les pauses ou à l’ultime seconde du dernier plan d’une séquence… (Je vois d’ici la scène : « Tiens, là, quand Cécile de France quitte la pièce et te laisse face caméra, au lieu de jouer l’émotion, joue la défiance ! Ça mettra un peu de nuance et ajoutera de la complexité au personnage ! ») Ben, non. Quand on parle de sous-texte, c’est du texte qui s’ajoute au texte des dialogues, « sous », ou « par-dessus », pendant, et cela, à travers le regard, la posture, l’attitude, l’intonation, l’action (souvent anodine dans ce registre), ce n’est pas du « après texte ». La nuance, c’est une couleur générale qui se trouve à chaque seconde, par composition comme dans une pièce musicale, pas par petites notes (de bas de page ou de fin de séquence) successives et épisodiques. Et souvent cette nuance, elle est apportée par l’acteur à travers ses audaces, ses propositions, ses ratés aussi parfois (l’avantage du cinéma par rapport au théâtre où on ne dispose pas d’une autre prise) ; mais rien de cela n’est possible évidemment à la fois si l’acteur n’a pas le talent suffisant pour proposer, ou oser, certaines de ces audaces, et à la fois si le directeur d’acteurs ne lui en laisse pas l’occasion, ne le met pas dans les conditions pour favoriser ces prises de liberté, ou ne tend pas lui-même vers des dispositifs permettant à un acteur de trouver l’aisance nécessaire à l’émergence de ces propositions. Sans cela, aucune spontanéité ou justesse n’est d’ailleurs possible.

On pourrait penser que la performance d’un acteur principal n’est qu’un détail dans un film, je pense au contraire que c’est à lui de donner le ton, que c’est à lui d’assurer l’efficacité d’un des principes fondateurs du spectacle qui est celui de croire en ce qu’on voit : quand on voit un acteur qui se cherche, quand on voit un acteur qui joue plutôt qu’un personnage dans une situation, c’est que ce pari-là est perdu. Un détail résume cette cassure et ce lien interrompu entre le spectateur et le récit : quand la situation réclame qu’un acteur se lance dans de grands éclats de rire et qu’on ne voit qu’une chose, un acteur qui se force à rire, le charme est irrémédiablement rompu, on ne peut y croire. Ce n’est pas qu’un détail.

Ces gros défauts de mise en scène apparaissent le plus souvent donc quand Lucien apparaît seul à l’écran ou est accompagné de Coralie, et c’est d’autant plus difficile à jouer pour Benjamin Voisin, qui ne profite pas alors de l’élan apporté par les autres acteurs, que Xavier Giannoli le met en scène à ce moment-là dans des montages-séquences (il n’est pas forcément seul dans l’espace, mais seul à l’écran ou le centre de l’attention). Comment voulez-vous jouer une situation quand vous n’apparaissez à l’écran que dans un plan de quelques secondes ? Ce sont des tableaux successifs que propose ici le cinéaste, et m’est avis que la meilleure chose à dire un acteur à ce moment-là est d’en faire le moins possible. Ce n’est, semble-t-il, pas ce qu’a choisi de dire Xavier Giannoli à son acteur. Et même quand le cinéaste choisit de ralentir volontairement le rythme, comme quand lors d’un plan faisant peut-être référence à Stanley Kubrick, c’est bien lui, le cinéaste, qui ne trouve pas le ton juste (son travelling arrière est intéressant, mais il s’intègre assez mal à la séquence — voire à la musique — qui précède, et le rythme qu’il instaure à la scène est bancal : un baiser sur le front, un personnage qui passe hors cadre pour ne laisser que le personnage principal à l’écran…, on voit l’idée, mais ça ne marche tout simplement pas, le genre de séquence que Kubrick aurait reproduit cent fois pour trouver le bon rythme, le geste juste). Ce n’est donc pas qu’une question de distribution, il manque ce petit quelque chose à Xavier Giannoli pour arriver ici à élever son film.

Mais ne gâtons pas notre plaisir, on ne peut pas demander à tous les films d’être de grands films, et une adaptation réussie, c’est assez rare pour être apprécié à sa juste, juste, valeur. En attendant, j’irai revoir Les Frères Karamazov de Richard Brooks pour me rappeler à quoi peut ressembler une adaptation tenant du chef-d’œuvre (et avant que son génial et improbable interprète, William Shatner… ne s’envole chatouiller les nouvelles frontières de l’infini).

 


 
Illusions perdues, Xavier Giannoli 2021 | Curiosa Films, Gaumont, France 3 Cinéma

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C’est à partir de quand qu’on s’insurge ?

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Politique(s) & médias

C’est à partir de quand qu’on s’insurge ?

Je suis plutôt en retrait de la plupart des médias politiques ces dernières années, et je découvre cette Léa Salamé officiant comme journaliste sur FranceInter et France2. En quelques jours, cette journaliste a agité mon Twitter. D’abord pour une interview plus que musclée d’un responsable syndicaliste, puis pour un petit voyage vers le Liban (dont elle serait originaire) pour interviewer l’ancien PDG de Renault-Nissan après sa fuite du Japon, et enfin aujourd’hui pour une émission dans laquelle elle a reçu un Français soi-disant lambda pour parler politique et dans laquelle, face aux remous sur les réseaux sociaux, elle doit finalement avouer que la personne en question est le mari d’une responsable politique dans la capitale. Et tout ça, alors que cette dame serait en même temps la conjointe d’un autre responsable politique…

Ces écarts sont si surréalistes qu’on pourrait s’étonner que cette dame travaille encore, de surcroît sur le service public. Sérieusement, c’est quoi le problème de ce pays avec la partialité, les connivences entre journalistes et politiques ? À quel niveau d’incompétence ou de compromission arrive-t-on quand on est en charge d’une radio et qu’on autorise, ou mandate, une journaliste interviewer un repris de justice avec qui on pourrait soupçonner une certaine proximité, et qui, de fait, se montre plus que conciliante avec l’évadé en question ? Est-ce que tous ces professionnels, rédacteurs en chef, journalistes ne doivent leur place qu’à de l’entrisme, à un réseau d’amis ou d’anciennes écoles, à leur capacité à se soumettre aux injonctions partisanes de leurs chefs et maîtres ?

La radio publique est depuis bien un mois régulièrement en grève à cause (de ce que j’en comprends) d’un plan de restructuration des chaînes, mais est-ce que tous les journalistes et techniciens cautionnent ces méthodes dignes d’une dictature, est-ce que tous sont, à ce point, veules et soucieux pour leur propre carrière au point de ne pas s’insurger, aussi, contre cette culture de l’impartialité dans les médias et journaux ? Ou est-ce que tous sont-ils biberonnés à l’incompétence, à la servitude ? Appartiennent-ils tous aux mêmes petits groupes parisiens dans lesquels tout le monde se tient et où politiques ou hauts fonctionnaires, entrepreneurs, journalistes se côtoient ? Comprennent-ils au moins à quel point ces relations sont néfastes pour la démocratie ? Mais s’il y a encore des gens honnêtes dans votre profession, insurgez-vous, d’abord contre ça, bon sang…

Le Mur invisible, Elia Kazan (1947)

Note : 2.5 sur 5.

Le Mur invisible

Titre original : Gentleman’s Agreement

Année : 1947

Réalisation : Elia Kazan

Avec : Gregory Peck, Dorothy McGuire, John Garfield, Celeste Holm, Dean Stockwell

Pas bien convaincu. La direction d’acteurs est exceptionnelle, avec des acteurs chuchotant presque parfois, toujours très justes, avec notamment Celeste Holm et l’inévitable Dean Stockwell… Mais, alors qu’on n’est pas loin de la création de l’État d’Israël, qu’on est deux ans après les horreurs des camps en Europe, faire un film sur l’antisémitisme de tous les jours peut-être là où on pourrait pourtant imaginer qu’il est le moins criant (la côte est des États-Unis), ça ressemble pas mal à un exercice de défonçage de portes ouvertes.

En plus du ça, on a de toute évidence un film à thèse, idéologique, et cette petite propagande ressemblant pas mal aux films éducatifs qu’on balancera dans les salles au public souvent adolescent pour les deux ou trois décennies qui viennent…, ça n’a jamais réussi à faire de bons films. Un bon film, ça met en lumière les zones grises d’une société ou de « l’âme humaine ». Ce qui est particulièrement mal foutu ici, c’est donc bien que le personnage de Peck ne remette jamais en question ses propres réflexes antisémites. Ce qu’il n’hésitera pourtant pas à faire (vive le préjugé) avec sa petite amie !…

Au bout de dix minutes pourtant, alors que le personnage de Gregory Peck peine à trouver un angle d’attaque pour ses articles, il raconte à sa mère qu’avec d’autres sujets, ce n’était pas compliqué : avec des ouvriers, il lui suffisait de se faire ouvrier, avec les ballerines, de se faire ballerines, pour comprendre ce qu’ils éprouvaient… Mais avec les juifs, non, il ne voyait pas ce qu’il pourrait faire. Badam ! On se dit, bah voilà, en quoi ça devrait être différent ? Est-ce que l’antisémitisme, ce n’est pas un peu ça pour commencer ? S’interdire de penser qu’on puisse se mettre à la place d’un juif pour comprendre ce qu’il éprouve ? Eh ben, non ! Aucun jugement sur lui-même, sinon pour se taper sur la cuisse tendance « mais bon sang, c’était pourtant simple ! » en maugréant contre lui-même de ne pas y avoir pensé avant… C’est pareil que pour un ouvrier ou une ballerine ! Ben, bien sûr que c’est pareil. Et alors, pourquoi t’a-t-il fallu tout ce temps pour reconnaître qu’il n’y avait strictement aucune différence ? C’est bien parce que dans ton esprit, ce n’était pas si évident, pas naturel… Et il est là, le racisme, celui du préjugé involontaire à la base de tous les petits et gros racismes. Le mur invisible, il n’est pas vis-à-vis des autres, mais de soi-même, celui qu’on s’interdit de voir en nous remettant en question, et en comprenant que la base du racisme est en chacun de nous.

Ça commençait donc mal. L’antisémite, on le cherche toujours chez les autres, jamais en soi-même. Si on n’a pas compris ça, à mon sens, on ne comprend rien aux préjugés de toutes sortes, en particulier ethniques.

Plus grave encore, le film est donc construit sur un subterfuge d’identité qu’on retrouvera par la suite et qui ne doit pas être ici à son premier coup d’essai (Shock Corridor, L’Invraisemblable Vérité, ou dans le même genre Dans la peau d’un Noir). Pendant tout le film, le personnage de Gregory Peck se moque donc de tout son monde en se faisant passer pour ce qu’il n’est pas. Moi, éthiquement parlant, ça me pose problème. Il ne le fait pas pour soutirer une information à un salopard, il ne s’infiltre pas dans un monde mafieux pour en faire état en tant que journaliste ou comme d’autres pourraient chercher à le détruire ; non, il se fout de la tête de ses collègues, il demande à son fils de mentir, et impose ça à sa copine sans même lui demander son avis. Un type qui ment délibérément à un public dupe et à qui on n’a rien à reprocher, c’est se foutre de leur tronche. C’est non seulement partir sur le préjugé (non plus racial mais idéologique) comme quoi au fond, hein, on (surtout les autres) serait un peu tous antisémites sans le savoir…, mais c’est surtout un peu s’ériger en inquisiteur chargé de révéler la véritable nature des uns ou des autres, là où, franchement, y aurait sans doute mieux à faire ailleurs… L’antisémitisme au sortir de la guerre sur la côte est… Sérieux… Ah oui, grande cause nationale, grands papiers qui vont vous révéler de grandes découvertes ! Et le plus gerbant dans cette affaire, c’est que quand Peck leur révèle que monsieur n’est pas juif, certains s’en moquent totalement…, histoire de bien montrer, qu’eux, qu’il soit juif ou non, ça ne les dérange pas le moins du monde. Mais, oh !… qu’il se soit foutu de votre gueule en se faisant passer pour un autre, qu’il se soit servi de vous pour pondre ses articles à vos dépens, ce n’est pas problématique ?…

Le comportement d’ailleurs de ce journaliste s’achève sur une autre perle : monsieur semble trouver en la personne de sa collègue à la langue bien pendue un double parfait, il lui laisserait presque entendre que ça pourrait coller entre eux, et patatras, il retombe dans les bras de sa dulcinée qu’il n’a cessé de contrarier avec ses suspicions incessantes… Et elle lui tombe dans les bras bien sûr. Plus les hommes sont des salauds, plus les femmes aiment ça, que ça nous dit…

Il faut aussi noter que le film est adapté d’un roman écrit par une femme, et que le coup de chasser un préjugé ethnique alors qu’on se vautre soi-même dans des clichés rétrogrades concernant la place de la femme au foyer ou le rapport entre maris et femmes, pardon, mais je ne peux m’empêcher de trouver ça quelque peu ironique.


Sur La Saveur des goûts amers :

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The Red Pill, Cassie Jaye (2016)

Totem moi non plus, ou le Journal de Cassie Jaye

The Red Pill
Année : 2016
Réalisation :
Cassie Jaye
7/10  

Masculinistes et féministes dans nos sociétés d’aujourd’hui ne sont parfois plus que d’affreux sexistes versant sur les représentants du sexe opposé leur petite haine xénophobe (au sens travesti), qui ne voient les maux dont ils souffrent, ou les luttes (légitimes ou non) qu’ils veulent mener, qu’à travers le prisme du genre. On prend un parti, et on ne s’en départ plus. D’un côté comme de l’autre, il faut assumer sa connerie, son idéologie, jusqu’au bout. Du militantisme au fanatisme, il n’y a qu’un pill. Ou un isme. C’est ce que j’exprimais déjà dans mon billet sur les totems de l’idéologie (plutôt axé sur le terrorisme toutefois, mais qui vaut pour toutes les formes de petites haines qu’on légitime à travers un discours victimisant — que ce discours soit légitime ou non, qu’il soit efficace ou non, c’est une autre histoire). Voir donc un film réalisé par une femme se présentant comme féministe sur les groupes activistes masculinistes ne pouvait alors que m’intéresser. Encore plus quand on sait que le film a eu les plus grandes peines du monde dans certaines villes à sortir car jugé antiféministe (la censure autorisée des bienveillants tâcherons du politiquement correct). Il est toujours bon de s’informer des bêtises du monde qui nous entoure et de l’ironie de certains comportements d’individus censés être (ou se présentant comme) libéraux quand ils ne le sont en fait d’abord que pour eux-mêmes, et surtout pas pour d’autres qu’ils se chargeront de désigner.

Attention, une femme au volant.

Le ton du film commence pourtant mal, on n’a pas vraiment affaire à un documentaire, mais à un exercice étrange qui relève plus du journal ou de l’enquête tout terrain à la Michael Moore. Le problème de ce genre de films présentés un peu à tort comme des documentaires, et qui fait principalement leur faiblesse, c’est l’utilisation assumée et revendiquée de la subjectivité. L’exercice de l’objectivité est bien sûr difficile à tenir mais c’est une question de direction, de choix, de volonté. On ne sera jamais, à travers un documentaire ou non, objectif, mais c’est la volonté affichée de l’être qui est respectable, et qui… fait illusion. Je ne vois pas meilleure approche pour informer. En optant délibérément pour la subjectivité, l’auteure du documentaire, Cassie Jaye, se met elle-même dans une situation délicate puisqu’elle questionne en temps réel ses propres convictions, et se met en scène en train de se laisser convaincre par des arguments tout aussi biaisés que ceux l’ayant fait adhérer auparavant à ce qu’elle croyait être du féminisme (le féminisme bon ton, celui des petites filles, le même qui les poussent à se faire un piercing sur le nombril à 15 ans comme signe d’émancipation face à l’intolérable carcan familial, pardon, patriarcal). Ce qui me chagrine le plus souvent dans cette approche personnelle, c’est qu’on traite d’un problème général à travers le prisme de l’émotion et de l’expérience personnelle. Et ce n’est pas que cette approche soit moins légitime au cinéma (mes billets sont tout aussi, voire plus, personnels et n’ont aucune prétention à viser l’objectivité), c’est qu’elle me prive peut-être un peu de l’intérêt que j’aurais pu avoir à profiter d’un film traitant d’un même sujet mais abordé dans une optique plus objective… Plus qu’avec aucun autre film de fiction, le documentaire peut être ainsi une source de frustration pour celui qui le regarde car il ne verra jamais au fond le film qu’il aurait voulu qu’on lui montre…

L’émotion est donc au cœur du film, et le discours de ces hommes faisant part de leur souffrance touche la cinéaste, et à force de s’en trouver affectée, commence à remettre en question ses certitudes et à adhérer à une vision du monde qu’elle croit guidée par de gentils idéaux (les mêmes peut-être qui l’avaient poussée à adhérer au féminisme). Une idéologie (une religion, un dogme, un dieu, un totem) en remplace une autre. L’homme (ou la femme) n’est jamais aussi bien dressé que quand il se met à genoux devant un totem. Cassie Jaye ne comprend pas les processus biaisés qui l’ont conduit jusque-là dans une idée qu’elle se faisait du monde et qui la mène une nouvelle fois à penser différemment mais en fonction toujours des mêmes travers. Elle pense être guidée par les idées, la raison, quand elle ne l’est que par l’émotion et les mirages de la sophistique fumeuse qui entoure toutes ces idéologies (on retrouve les mêmes processus de pensée dans la partisânerie que dans n’importe quel fanatisme).

Je doute donc de la démarche, mais ça tombe bien puisqu’à mon doute répond celui de la cinéaste (on est loin de Michael Moore, et ce n’est pas si mal). Peut-être finalement, me dis-je, qu’il y a un intérêt à voir le film qui m’est présenté, et que j’aurais mieux fait de cesser de me plaindre de ne pas voir celui que j’aurais voulu voir. Chacun tâtonne, un pas dans un sens, un pas dans l’autre, bientôt je danserais avec Cassie Jaye.

C’est moi qui conduis. Attention aux pieds.

La cinéaste, sans doute par un souci d’équité ou de semblant d’objectivité, décide de confronter l’avis des masculinistes à certaines autorités féministes. Et avant que leurs propos (ou leur attitude) finissent par les décrédibiliser tout à fait (la palme à la directrice du magazine Mrs., Katherine Spillar, qui se montrera au fil des interventions toujours plus intolérante et stupide, en particulier dans sa manière… misandre, d’évoquer la conception d’un enfant comme s’il était en fait question d’une maladie inoculée par les hommes aux femmes…), l’une d’elles (c’est un homme) dit justement à propos des masculinistes : « Grandissez un peu, on ne peut pas confondre la souffrance avec l’oppression ». Sauf qu’on aurait envie de lui dire que cette sage affirmation vaudrait tout aussi bien pour des femmes occidentales du XXIᵉ siècle.

C’est sans doute ce que se dit à ce moment l’une d’elles, celle qui précisément réalise le film.

Mais soit, peut-on imaginer, sans aller jusqu’à parler d’oppression, qu’il puisse être utile, significatif, d’évoquer des réalités statistiques pour concevoir un peu mieux le monde dans lequel nous vivons, et par là donc prendre conscience de certains travers de nos sociétés, établir des constats pour le bien-être de tous, autrement dit ici, peut-on faire état de certaines souffrances et supposées inégalités sans se faire traiter de tous les noms ? La question serait de savoir aussi si ç’a un sens de parler de « réalités statistiques ». Et là encore, ce qui vaudrait pour les hommes (ou leurs revendications), pourquoi devrait-on a priori l’accepter quand il est question des droits et des revendications des femmes ? Hein, a priori ? (C’est un outil très répandu pour faire état de certaines inégalités en défaveur des femmes.) Reste que certains constats sociologiques (au-delà donc d’une certaine réalité difficile à concevoir quand on cherche à s’émanciper des biais propres aux statistiques), sans avoir à préjuger de qui, des hommes ou des femmes, auraient tout intérêt, et légitimité, à être évoqués. Les féministes parleraient alors (on m’excusera pour le procès d’intention) d’indécence à parler de certaines statistiques (« profitable » à la souffrance des hommes, ou révélant des inégalités supposées en défaveur des hommes — j’insiste encore une fois sur le caractère supposé de ces inégalités parce qu’elles s’appuient sur des statistiques) quand d’autres en défaveur de femmes illustrent d’un bien plus grand déséquilibre (ce qui serait tout à fait acceptable si le discours féminisant ne venait noircir le tableau plus que nécessaire en évoquant l’oppression issue d’une « société patriarcale », s’écartant alors du seul constat à propos d’un sujet précis pour le généraliser à une idéologie plus globale, et ainsi dresser les femmes contre cette oppression supposée que les hommes exerceraient sur leurs victimes — sophisme à l’insu de leur plein gré ou manœuvre malhonnête, peu importe).

Parlons des suicides par exemple. Les hommes seraient beaucoup plus touchés que les femmes. Victimisation, masculinisme ? Peut-être. Mais est-ce que le constat une fois établi (et si on met de côté, toujours, les biais statistiques qui ont pu mener à un tel résultat) peut permettre, au-delà de toute considération sexiste et idéologique…, non pas précisément à réduire un déséquilibre entre hommes et femmes (l’erreur ici serait de penser qu’il y a une discrimination) mais à identifier des troubles, des comportements propres à certaines populations (il se trouve ici qu’il est question des hommes) afin de commencer à régler un problème sans considérations liées au sexe (j’insiste, l’idée ne serait pas de créer un équilibre des suicides entre hommes et femmes, mais simplement de comprendre qu’il y a une prévalence des hommes au suicide). Dans la même idée, je suppose (désolé de ne pas vérifier) que les femmes sont plus touchées, cette fois, par les tentatives de suicide : moins radicales, elles sont aussi l’expression d’un trouble qu’il faut traiter, et savoir quel type de population est plus susceptible d’être touché, ça participe à comprendre les processus psychologiques et sociologiques qui les provoquent… Et je reviens sur la question des biais statistiques : la seule chose à comprendre, c’est qu’elles ne peuvent et ne doivent pas être utilisées comme une arme pour s’opposer à l’autre sexe. Ce qui vaut pour les mouvements masculinistes vaut pour les mouvements féministes occidentaux du XXIᵉ siècle. Parce que s’il y a un intérêt statistique à connaître le taux de représentation des femmes dans les conseils d’administration des grandes entreprises ou dans les parlements, ça trace un constat qui ne peut être inclus dans une démarche idéologique. Un constat aide à régler un problème précis, si c’est pour venir alimenter une idéologie, et en particulier la théorie farfelue du patriarcat, non. Il y a ceux qui veulent régler les problèmes, éviter soigneusement le piège des stéréotypes, et il y a les écervelés et les cons qui prennent des moulins pour des géants ou qui veulent renverser les souverains de leur trône pour s’y mettre à la place (comprendre : renverser une oppression — parfois fantasmée — par une autre, qui deviendra, elle, bien réelle si ces fanatiques gagnaient leurs révolutions en carton).

Petit interlude explicatif et positionniste entre deux tunnels fibreux. S’il fallait faire dans l’aveu d’appartenance à une idéologie, je confesserais bien une petite attirance (mais j’essaie de ne pas trop m’y soumettre sachant, moi, à quel point il est dangereux de se laisser guider par les idées plus qu’en devenir soi-même le maître, na !) pour l’égalitarisme (l’italique le rend encore plus sexy). Bien sûr, ç’a moins de couilles que de se prétendre féministe, c’est moins victimisant qu’être masculiniste ; mais voilà, je dois l’avouer, s’il y a de l’oppression, dans un côté ou d’un autre… il faut que cela cesse ! s’il y a des discriminations, quelles qu’en soient les causes ou les victimes, il faut que cela cesse ! s’il y a des préjugés, en tout genre, il faut que cela cesse !… C’est ma grande faiblesse, je l’avoue. Petit, déjà, je m’en voulais que ma main droite prenne le pas sur la gauche, et depuis lors je m’applique à jamais la négliger en me faisant plus ou moins ambidextre. C’est un combat de tous les jours, l’égalité (ou comme l’objectivité qui me manque dans ce commentaire) est un vœu pieux. C’est l’intention qui compte comme disait l’autre.

Pour en revenir au film, s’il y avait une punchline (un piège rhétorique, ou une manœuvre de la sophistique qu’elle soit induite par la main gauche ou par la droite) qu’il faudrait retenir, énoncée dans le film par son auteur Warren Farrell, c’est la suivante : « Si la femme est vue comme un objet sexuel, l’homme est vu lui comme un objet à succès ». À méditer. (Une affirmation suivie d’une autre tout aussi mignonne, avec tout ce que peut avoir un aphorisme de ronflant : « Les femmes ne peuvent pas entendre ce que les hommes ne disent pas. » Ce qui est passionnant dans les aphorismes, c’est qu’ils ont toujours raison ; ils sont implacables. Malheureusement tout cela sera suivi d’une autre affirmation ébouriffée d’une tout autre manière, et revenant sur nos inévitables biais statistiques, à savoir que 93 % des personnes décédées sur leur lieu de travail sont des hommes. D’accord, bon, au-delà du fait qu’on croit voir des résultats dignes des meilleures publications de l’université de Sherbrooke pour mesurer les bienfaits du café sur l’obésité, on met surtout en exergue l’argument féministe, là, renvoyant à l’image de la femme qui ne se tue pas au travail et pour cause puisqu’elle reste à la maison. L’art d’interpréter les statistiques jusqu’à l’absurde.)

Au moins, il faut l’avouer, contrairement à ce qui a été dit par les tenants du pseudo-féminisme, ces fanatiques sexistes de l’intolérance pour tous sauf pour eux, on pourrait difficilement malgré tout voir ce film (à travers son auteure) comme de la propagande masculiniste, voire antiféministe. L’égalité pour tous ; la bêtise est plutôt bien partagée entre les groupes (malgré une subjectivité assumée de l’auteure un peu terrorisante pour qui rêverait d’une approche plus froide, il faut reconnaître aussi que cette approche lui permet, à travers ses doutes parfaitement mis en scène, d’exprimer quelques réflexions bien senties). Hommes et femmes en prennent donc chacun pour leur grade : les hommes (masculinistes, mais les hommes féministes présentés font tout autant peine à voir) avec leurs sophismes ou leur délire de persécution (léger toutefois), les femmes (pseudo-féministes, activistes à la con, sexistes, féministes avariées en lutte contre une société qui n’existe plus depuis cinquante ans — ah, c’était mieux avant, quand se révolter avait un sens, quand tout était à gagner… alors que les femmes aujourd’hui, pour exprimer leur inclination à la révolte, sont réduites à des hashtags sur le manspreading entre un tweet sur le meilleur rouge à lèvres et un autre sur son assiette instragramée et délicieusement estampillée végane dans le dernier restaurant à la mode) avec leurs injures et leurs ad hominem incessants (on en voudrait presque toutefois à l’auteure, cette fois, de n’avoir interviewé que des pseudo-féministes, quand d’autres probablement plus mesurées, plus honnêtes ou simplement moins débiles, auraient probablement porté un regard plus éclairant à la fois sur les différentes formes de féminisme, mais aussi bien sûr sur la perception de ce féminisme moderne face aux revendications souvent incomprises des masculinistes). Aucun débat possible, donc (sauf peut-être dans la tête de l’auteure du documentaire, et c’est peut-être malgré tout, ce qui est le plus intéressant à suivre, le plus… émouvant, à force de suspecter chez elle, ou à voir prendre forme à travers ses petites vidéos personnelles, un peu moins de certitudes), parce que tous (et toutes) sont des cons, et/ou intolérants à l’intolérance de l’autre. Aucune mesure possible (la mesure, je le rappelle, c’est ce qui aide à l’égalitarisme, mais je dis juste ça comme ça), et la seule volonté de critiquer l’autre ou de l’humilier. Qu’est-ce que disait Yoda déjà (mais c’était il y a bien longtemps) ? La haine engendre la haine… Voilà.

Là, en revanche, où je m’inscris totalement dans la démarche de certains de ces gourous du masculinisme, c’est quand ils font à leur tour la chasse aux faux-semblants, aux idées reçues, aux manipulations, propagées par le discours pseudo-féministe, notamment quand une partie du discours actuel de ces féministes est axée sur l’illusion d’une société du patriarcat, suggérant par là qu’il y aurait comme une ligue des hommes pour oppresser les femmes, ou que les hommes se serreraient les couilles pour se garder le gros du morceau du pouvoir pour ne pas en laisser aux femmes… On est (dans cette critique d’un certain féminisme rétrograde) dans une optique de lutte contre les préjugés et biais cognitifs des plus communs qu’on retrouve à travers différents groupes sectaires ou conspirationnistes (encore une fois les idéologies procèdent de la même façon que les sectes ou les religions, à savoir que c’est l’idée qui nous forme plus que c’est nous qui formons l’idée). Ce serait plus efficace si cette manière de casser le totem, et les sophismes du discours sexiste d’en face, ne servait pas à en construire un autre cela dit (à croire qu’on n’écoute que ceux qui dressent des totems), et cela, justement parce que le film est trop subjectif, on ne le voit pas assez. Si la question de la supposée oppression tient debout et discrédite presque à elle seule le discours du féminisme radical actuel, les exemples statistiques biaisés jusqu’à la moelle foutent en l’air tout un discours qui aurait pu être mieux entendu. Les statistiques, on peut leur faire dire n’importe quoi ; et cela vaut à la fois pour les tenants du masculinisme comme pour ceux du féminisme.

Égalitarisme ! Roulons au centre ! Protégeons-nous des extrēmes en foutant des macrons partout !

(Heu, non, t’as pas du tipex ?)

L’un des discours les plus intéressants du film est à mettre au crédit de certaines femmes d’un groupe de défense des droits des hommes. L’une d’elles questionne le féminisme comme chacun devrait être capable d’interroger sa propre propension à s’identifier, à se définir, à réfléchir en fonction d’une idéologie plutôt qu’à travers sa propre petite cervelle ; et elle évoque ainsi ces femmes qui se définissent souvent sans y avoir réfléchi comme féministes, en parlant de confort. Le confort de celui, ou celle, qui remâche un discours structuré et approuvé par d’autres. Elle évoque ainsi une histoire au Nigeria qui avait fait le tour des médias dans laquelle les sociétés occidentales s’étaient émues du sort de centaines de jeunes filles kidnappées par des djihadistes. Avec raison, elle précisait que si ces femmes avaient été enlevées, c’était certes parce qu’elles étaient des femmes, mais ce qu’on oubliait de dire (ou de penser), c’est que si elles avaient été des hommes, elles auraient été tuées comme les autres. (C’est un moindre mâle.) Il faut faire un effort d’intelligence pour ne pas tomber dans le piège de certains biais cognitifs dont nous sommes tous victimes, parfois pour se refuser aussi à juger d’une situation en fonction de l’avantage qu’on pourrait y trouver (il y a une forme de complaisance à participer à des mouvements de revendication pour lesquels notre participation est gratuite et sans risque, et grâce auxquelles, même, on peut y gagner la bienveillance et le support des autres). En revanche, là où cette même personne tombe dans la facilité ou les préjugés, c’est quand elle affirme que les terroristes savaient que s’en prendre à des femmes leur donnerait de l’attention, qu’ils étaient parfaitement conscients de ce qu’ils faisaient parce que c’était bien ça, l’attention, qu’ils recherchaient. Et oui…, l’intelligence, c’est une lutte permanente contre la facilité. Jacques Brel disait que tout le monde était intelligent, et que l’intelligence n’était que l’effort que chacun faisait pour être un peu moins con. Il y a de ça dans les postures pseudo-féministes de certaines personnes (hommes, femmes, et ça vaut autant pour les féministes que pour les masculinistes une fois qu’ils tombent dans le piège du confort de la pensée, du ralliement à une idéologie ou à ce qu’ils pensent être une « cause »). Parce qu’il est certes confortable, voire gratifiant, pour une personne de se définir en fonction d’une idéologie en vogue et pour laquelle elle ne court aucun risque. C’est cool, c’est la norme de se définir aujourd’hui comme féministe (alors que…, mettons…, il sera plus compliqué pour une femme de se définir comme entrepreneur, d’affirmer des ambitions politiques ; c’est bien de s’en plaindre, mais pourquoi ne pas faire en sorte que cela devienne plus cool ?). Intégrer un mouvement de pensée qui vous donne à la fois l’image d’une personne responsable civiquement, active voire revendicatrice de certains droits fondamentaux, prétendre alors aller à l’encontre du pouvoir établi (d’où la nécessité par ce biais de se voir lutter contre un oppresseur désigné, quitte à l’inventer, et ce sera ici la « société patriarcale ») quand en fait, c’est tout le contraire. Car si dans les sociétés occidentales certains droits peuvent être encore à gagner pour les femmes, si surtout dans l’usage de nos sociétés beaucoup d’inégalités, de discriminations ou de préjugés (dont les « femmes » sont parfois à la fois victimes et responsables) ont encore cours, participer à une idéologie féministe aujourd’hui, c’est se fondre dans le moule de la facilité et de la pensée prémâchée par d’autres. Il est de bon ton, pour être dans son époque, de se revendiquer, qu’on soit un homme ou une femme, féministe, parce que c’est suivre le vent, et c’est s’interdire comme le disait Brel tout effort d’intelligence. On est sûr d’avoir le beau rôle comme on pouvait être sûr de l’avoir en étant révolutionnaire en 1795, bonapartiste en 1800 et napoléonien en 1805. Certaines personnes se placent toujours dans le sens du vent pour avancer plus vite et pour s’interdire d’avoir à penser, surtout, devoir assumer des convictions portées par leur seul jugement, parce que cela peut se révéler dangereux et inconfortable. Il y avait un inconfort certain pour des individus dans les années 60 à se revendiquer féministes. Et parce que la société avait changé, le féminisme à cette époque a aidé à forger notre présent. Reste que certaines personnes ne comprennent pas comment les droits se gagnent ou comment on pointe du doigt les inégalités, et tombent dans le piège du systématisme et de l’idéologie. Par confort, ces personnes agissent contre les causes qu’elles prétendent défendre, principalement en cherchant à combattre des moulins qui n’existent pas, en s’inventant une société du patriarcat dont elles seraient les victimes, au lieu simplement de lutter contre les inégalités quelles qu’elles soient, les discriminations ou les préjugés. La loi et l’usage. Le pouvoir du législateur et celui de la société. La société a parfois de l’avance, et elles poussent les lois à se faire ; d’autres fois, c’est le contraire, les lois sont là, mais ce sont les consciences qui tardent à se faire, ou à évoluer, et alors, les luttes d’autrefois se répandent comme un écho rassurant dans une prison qu’on est le seul à se bâtir, face à un oppresseur qu’on est le seul à voir.

On peut éprouver parfois dans le film, à l’évocation de certains discours masculinistes, un certain malaise quand ils demandent de la compassion face à leur souffrance. Certes, personne n’a le monopole de la souffrance, et certaines de leurs revendications sont légitimes ; mais comme dans toute idéologie, ce qui lorgne très volontiers vers la bêtise, c’est quand ils tombent dans des excès qui n’ont plus rien à voir avec ces revendications légitimes. Il y a l’usage qui est fait des statistiques, et dans la même logique, une certaine facilité à tomber dans les généralités. Ironiquement, cette forme d’idiotie aide surtout à montrer en quoi celle d’en face, le féminisme contemporain radical, procède de la même manière pour faire valoir des revendications pourtant là encore souvent légitimes. La féministe, celle des suffragettes du début du XXᵉ siècle jusqu’à la babyboumeuse des trente glorieuses, avait encore à se battre pour faire valoir ses droits légitimes. Or, si certaines inégalités persistent, ou plus vraisemblablement des discriminations d’usage (inconscientes, dont les hommes comme les femmes sont responsables), l’égalité est un fait de droit acquis dans nos sociétés. Notre époque en cela, et il faut insister plus sur cela sans nier les efforts qu’il reste en permanence à faire (peut-être plus pour maintenir une intelligence, une vigilance, que pour acquérir de nouveaux droits), est probablement inédit dans l’histoire, et masculinisme comme féminisme apparaissent alors aujourd’hui comme des postures confortables et identifiables pour se plaindre de son sort quand il y aurait par ailleurs bien d’autres choses à changer dans le monde… Le syndrome du bien portant qui gémit que lui aussi il souffre. Pour gérer un tel syndrome, la mesure et la diplomatie sont requises. De la compassion, oui, comme ces masculinistes aimeraient en voir plus à leur attention, et comme l’auteure du film est prête à leur en donner, mais surtout un sens des priorités. Dans tous ces domaines, aucune véritable lutte n’est prioritaire aujourd’hui : des inégalités dont la société doit rester, oui, attentives, pour faire en sorte qu’elles se lissent mais dont le législateur ne pourra jamais rien sinon à promulguer des quotas. Les luttes véritables de notre temps sont ailleurs, et concernent là aussi les discriminations. Problèmes de riches. La Guerre des Rose, comme dans ce film où deux conjoints de la haute société passent leur temps à se chamailler. Souffrances et revendications légitimes, mais une goutte d’eau dans ce qui devrait régir nos sociétés (malheureusement trop enclins à réagir en fonction de ce qu’elles voient à travers le petit bout de la lorgnette, plus qu’à identifier des troubles réellement structurels).

Le film a ses défauts, inhérents à tout documentaire écrit à la première personne. C’est finalement cette approche, paradoxalement, qui le rend attachant. Peu importe si les activistes présentés (et de tous bords) ont des arguments ou des revendications légitimes, parce qu’on s’identifie bien plus à l’auteure du film. Il faut avouer qu’il est passionnant de la voir douter de ses propres convictions. À la Michael Moore, une fois qu’on a accepté l’absence totale d’objectivité, on peut s’amuser et louer la personnalité qui se dégage à travers ce qui ressemble peut-être plus à un journal filmé qu’à un documentaire. À la différence près que Cassie Jaye prend le risque de mettre à mal, en les mettant en scène, ses propres convictions. Une démarche peut-être maladroite, loin d’un Moore, mais fort louable. L’honnêteté, si ce n’est pas la raison, aura toujours ce petit air de sympathie qui fait qu’on pourra tout lui passer, en particulier l’imperfection.

La conclusion fait sourire : si Cassie Jaye a l’intelligence de renier des convictions dont elle se rend compte qu’elles étaient plus liées à une idéologie dont elle avait mal mesuré la portée qu’à des revendications légitimes, il faut avouer que la réaction qui en a été faite par la suite est à la fois ironique et prévisible. Car les reproches brutaux qui lui ont été faits à la sortie du film sonnent un peu comme : « Si tu n’es pas féministe, tu es forcément contre nous ». Vive la rhétorique bushienne, toujours efficace dans la bouche des fanatiques quels qu’ils soient, en particulier dans celle de ceux qui se donnent l’image de chevaliers blancs.


The Red Pill, Cassie Jaye 2016 | Jaye Bird Productions


Liens externes :


Les footeux font leur tapin, Jacques Vendroux aussi

L’Euro de foot commence et c’est déjà l’overdose. Je ne peux pas brancher cinq minutes France Info sans qu’il soit question de foot. Pire, impossible d’échapper à Jacques Vendroux, la plaie des commentateurs sportifs, directeurs des sports, officier de la légion d’honneur, ami des grands sportifs, et qui doit résumer à lui seul la médiocrité et le manque de professionnalisme des journalistes sportifs dans ce pays. Il s’était déjà largement exprimé sur les années de France Info concernant les mésaventures injustes (sic) de son grand ami Platini, et voilà qu’il s’impose à longueur de temps, comme invité, ou spécialiste, ami des stars, grand gourou, on ne sait pas très bien, sur les antennes de la radio. J’ai beau chercher, je crois n’avoir jamais entendu cet homme dire quelque chose de fondée. Dernière connerie, qui reflète là encore assez bien la vision du bonhomme et plus généralement le niveau des journalistes sportifs : pour être commentateur de match de foot, il faut une voix. Autrement dit, l’emballage, c’est ce qu’il y a de plus important. On soigne ça, le reste suivra. On comprend mieux pourquoi, la rigueur journalistique, l’angle, la vérification des sources, l’objectivité, tout ça, ça passe en permanence à la trappe. Le plus drôle, ou le plus agaçant, c’est qu’en plus de confondre professionnalisme et camaraderie, le bonhomme ne cesse de prendre les auditeurs pour des cons. Aussi, apprend-on quelques termes de journaleux du sérail qu’il a bon cœur, à nous simples tocards, de nous expliquer : un blanc, à la radio, c’est quand plus personne ne parle, ou un écran de contrôle dans la tribune de presse, on appelle ça… un écran de contrôle. Tout est toujours évident, formidable, et très bien expliqué avec Jacques Vendroux. Il rayonne, il est sympathique, il nous expliquerait même comment on fait les bébés avec le plus grand sérieux du monde, dit même pouvoir nous expliquer les tactiques mises en place par les équipes même s’il ne le fait jamais, et au moins, pour ça, je crois qu’il aurait raison de se taire, non pas que je doute de ses capacités (quoi que), mais parce que dans un match, ce n’est pas le rôle du commentateur. Le commentateur, il commente ce qu’il voit et il ferme sa gueule. Les questions tactiques s’il y en a, il y a des techniciens de la technicité, consultants, qui sont là pour ça.

Je remercie TF1 d’avoir débauché un commentateur enfin discret, ne cherchant pas à nous expliquer ce dont on n’a rien à foutre et que lui-même ne comprend pas. Mais je ne remercie pas Radio France de nous imposer cinquante fois par jour la gouaille insupportable de ce bonhomme qui ferait presque passer les antennes du groupe pour de simples discussions de comptoirs de bar.

Ah oui, j’oubliais. Ce même personnage était invité sur la même radio sur laquelle il est directeur des sports pour faire la promotion de son livre de souvenirs (on peut louer l’indépendance et le professionnalisme du groupe) où il racontait fièrement ses folles escapades en voiture avec ses copains footeux dans le bois de Boulogne durant lesquelles il fallait s’amuser à piquer les perruques de travelos : celui qui en rapportait le moins devait payer l’addition. Ah, le bon vieux temps ! la camaraderie ! le journalisme d’investigation… « Autrefois, les joueurs étaient proches de nous ! » Mais mon gars, aujourd’hui, les joueurs, ces racailles, se taperaient les travelos parce qu’ils respectent au moins leur travail.

À mon tour de présenter l’addition :

— 24 perruques « Gaston Durant » 28 788 francs.

— 179 heures de tapins perdus 4 500 francs (estimation faites sur le prix des services proposés, et je suis gentil, c’était le plus souvent en heures creuses)

— une oreille arrachée avec une boucle Zemina à 80 francs : soin hospitalier, 1 300 francs hors couverture.

— 5 mois de thérapie de groupe 700 francs

— 3 ans de thérapie, seul, suite à l’échec de la thérapie de groupe précitée (j’étais sujet aux moqueries les plus cruelles) : prise en charge par l’association Wig en fête (faites un don).

Je vous laisse faire le calcul, Jacques. Vous n’aurez qu’à faire un tour de table avec vos amis pour réunir l’argent. (Toutes ces sommes sont bien sûr à convertir en euros.)

Vive le service public. Vive les Bleus. Vive le foot.


La politique nominative et les petits papiers de la cour

Les capitales

Politique(s) & médias

Dans un jeu politique où la communication est au centre de tout, les réunions et papotages entre journalistes et « politiques » sont des exercices incontournables pour les sociétés « démocratiques » dans lesquelles nous vivons. Au premier regard, on pourrait se dire que tout ce qui produit du sens (politique) a du bon, sauf que ces rendez-vous n’en produisent aucun, et s’ils peuvent à l’occasion évoquer quelques idées ou avoir le mérite d’exprimer une position (politique), le principe en est toujours le même : jouer. En politique, il y a ceux qui jouent, et ceux qui avancent des idées.

Les premiers sont poussés par l’ambition (la gagne). Qu’on commente le jeu ou qu’on y participe, les enjeux sont toujours les mêmes. Qui ? Qui va gagner ? Qui va se présenter ? Qui pour tel ou tel poste ? Qui a dit quoi ? Qui pense quoi de qui ? C’est ce que j’appelle la politique nominative.

Et à côté de ceux qui font ainsi mumuse, il y a ceux qui se refusent de jouer et qui conçoivent la politique comme une affaire sérieuse. Inutile de dire que quand on refuse de jouer le « jeu », soit ce qu’on dit reste inaudible, soit on finit malgré soi par y jouer. La cour, même quand on ne veut pas en être, on y est poussés de force…

Le jeu de cour, la courtisanerie, le jeu politique, la politique politicienne, la politique spectacle, ou la politique nominative, donc…, devraient être identifiés, condamnés, parce qu’ils rendent de fait illégitime, suspecte, toute décision ou affirmation.

La courtisanerie est partout : quand on papote avec un ami au sujet d’un autre, on entre dans ce jeu, peut-être inconsciemment, mais on cherche l’appui de l’autre, contre un autre, pour son intérêt personnel ; quand on discute avec sa concierge, on ne fait rien d’autre que de parler « des uns et des autres », et tout ce qu’on pourrait apprendre pourrait être utilisé contre eux… Dans un monde ou le « réseau social » est devenu si important, on comprend qu’il soit devenu la règle jusque dans la logique de l’espace public et dans l’organisation de la société par ceux qui la font. Mais en politique, l’individu, seul, est un nuisible qui agit contre l’intérêt général, pour son intérêt particulier. La démocratie est censée organiser au mieux les activités, échanges, débats, politiques, pour décider ensemble ce qui est le mieux pour tous. C’est un système pensé pour agir contre les réflexes individualistes, aristocratiques, qui sont le propre des organisations politiques primitives. Mais il arrive que « l’appareil » démocratique perde de vue ses principes fondateurs et mette en place de nouveaux usages obéissant, à nouveau, à des logiques de cour et à des guerres de personnes. Le « qui » est toujours plus facile à identifier que le « quoi » ou le « comment ». C’est pourquoi il se partage et se communique mieux. Ainsi, dans la vie (le jeu) politique française, les hommes politiques se lancent dans des carrières (politiques) comme d’autres se lancent dans le football ou la chanson. La politique, on y vient faire carrière. Les citoyens votent pour des candidats, puis applaudissent leurs représentants, et au final, tout ne devient plus qu’un jeu de cour où chacun doit user des meilleurs stratagèmes (on parle de « bons stratèges ») pour arriver à ses fins (d’abord entrer à la cour, puis se hisser au plus haut du pouvoir). Où est l’intérêt « politique » dans tout ça ? Nulle part. Mais l’honneur est sauf, parce qu’un responsable politique peut toujours chanter la Marseillaise pour prouver son attachement aux valeurs républicaines.

Il ne faudrait pas confondre « ère de l’information » avec « ère de la communication ».

Si on échange des contenus, il est souvent vide de sens, ou compressé pour être au mieux échangé : plus c’est grossier, plus ça se répand. Et si les « politiques » suivent les conseils de leurs communicants, le problème, c’est bien également que les animateurs de ces « débats politiques », ou commentateurs de cour, les journalistes, font plus de la communication que de l’information.

Ainsi, la situation ne serait peut-être pas aussi critique, si les différents acteurs de ce « jeu » n’acceptaient pas de participer de la même manière à ces enfantillages. Autrement dit, à la fois « politiques », mais également « journalistes », s’acoquinent un peu trop facilement avec les facilités (et les bénéfices) de la politique nominative. Un homme politique pourra toujours tenter de se positionner sur le terrain des idées, il sera malgré lui (ou pas) rappeler sur celui des personnes et des ambitions. Tout cela aurait été follement amusant au XVIIIᵉ siècle dans les jardins de Versailles, seulement le petit peuple a faim…

Un exemple illustre mieux ce décalage entre le jeu « politique » auquel prennent part « aristocrates de la politique » et « chroniqueurs de la cour ». Voici une transcription de la bien nommée « interview politique » à la matinale sur France Info. En gras, tout ce qui a trait aux considérations personnelles. (On voit qu’au début, c’est encore pour initier un semblant de discours sur un sujet de société réel, ensuite, on se perd totalement dans les discussions de cour.)

— Bonjour Jean-Christophe Cambadélis.
— Bonjour.
— Faut-il interdire les Nuits debout place de la République à Paris ? Pierre Aidenbaum, maire socialiste du IIIᵉ arrondissement dénonçait ce matin sur Franceinfo l’occupation permanente de la place, et ce, après des violences commises ce week-end. Que faire ?
— Dénoncer, ce n’est pas interdire. Il est vrai que tant que c’était bon enfant, on pouvait tolérer, même si l’occupation, la privatisation d’une place n’est pas totalement possible. Et même si nous sommes dans une période pour le moins troublée du point de vue des risques de terrorisme. Mais là, depuis quelques jours, la violence s’est invitée, à tel point que les organisateurs de la Nuit debout ont été chercher, le comble, les CRS pour les aider samedi dernier. Donc la difficulté est là. C’est-à-dire qu’on peut discuter, dialoguer, c’est un élément extrêmement important dans notre vie publique, dans notre moment présent. Mais si ça tourne à la violence, on ne peut pas le tolérer.
— Alors justement, qu’est-ce qu’on fait puisque nous sommes au douzième jour de ce mouvement ? (On va en dire deux mots d’ailleurs.) Que faire ? François Fillon, chez les républicains, s’étonne qu’on ait d’un côté l’état d’urgence, et de l’autre, dit-il, on tolère ce type de rassemblement.
— Écoutez, moi je crois que… il faut le tolérer. Mais il faut l’encadrer. Donc, il faut que les forces de l’ordre soient là pour…
— Une Nuit debout avec des CRS ?
— Ce serait les CRS debout… qui seront là pour faire en sorte que les violences ne viennent pas perturber ceux qui veulent discuter.
— Des CRS debout dit Jean-Christophe Cambadélis, c’est un nouveau concept ? Que dit le responsable politique que vous êtes face à ce mouvement dans lequel les politiques ne sont pas les bienvenus ?
— Pas simplement les politiques, ce qui prouve que c’est très intéressant. Pas de politiques, pas d’experts, pas de journalistes. La volonté de discuter entre soi, d’échanger de répondre à des questions, il y a une dimension contre-société, c’est pas du tout, moi, mon orientation, mais je crois que c’est une sorte de re-politisation par le bas.
— Vous y êtes passé vous-mêmes, ils ne vous ont pas reconnu d’ailleurs.
— Oui, on m’a reconnu. Il pleuvait. C’était le premier jour.
— Vous aviez un chapeau ?
— J’avais une casquette.
— C’est ça !
— Donc ils n’avaient pas l’habitude de m’voir dans cet accoutrement.
— Quand vous dites qu’il n’y a pas d’experts. Il y a par exemple Frédéric Lordon*, c’est plutôt un expert…
*  beau paradoxe, puisque Lordon refuse de se voir comme un leader, mais pour un « journaliste », il faut des noms, alors on le met en avant, et ne se pose alors plus qu’une question, fondamentale, courtisane : « Mais jusqu’où Frédéric Lordon ira-t-il ? ». Passionnant.
— Oui mais vous savez, ces émissions où on met trois experts avec un politique, et qui tourne en rond dans les chaînes d’info, etc. Bah, là, les gens en ont ras le bol. Ils veulent discuter entre eux. Je trouve que c’est pas mal.
— Jean-Christophe Cambadélis, Manuel Valls reçoit ce matin les syndicats étudiants et l’unef réclame toujours le retrait pur et simple de la loi El Khomri, qu’est-ce qu’on fait ?
— On continue…
— On continue quoi ?
–… au niveau du gouvernement, et du parlement, à améliorer la loi. Il y a un processus parlementaire qui est en marche, la commission à l’assemblée nationale a traité le sujet. Il y a pas mal de propositions qui sont intéressantes, et on va dans ce sens. Voilà. On n’a pas décidé de la retirer, donc on va l’améliorer.
— Vous entendez ces parents d’élèves qui témoignent, qui redoutent des dérapages policiers : il y a des gosses dans la rue ?
— Bien sûr.
— Qu’est-ce qu’on fait ?!
— Qu’est-ce qu’on fait… bah ils sont pas obligés de manifester. Vous êtes drôle, vous… Les manifestations, c’est une prise de risque*. Tout le monde le sait, donc aux parents de discuter avec leurs enfants, et de leur dire ce qu’ils pensent de la loi. S’ils pensent qu’il faut la retirer, bah ils manifestent, s’ils pensent qu’il ne faut pas la retirer, ils ne manifestent pas…
* la question portait sur les dérapages policiers…
— L’unef est déterminée. C’est le retrait, sinon rien.
— Écoutez, l’unef… Rappelez-moi depuis 1960, quand l’unef* a défendu une loi présentée par un gouvernement ? Jamais. Donques, là ils sont pour le retrait. Prenez les bouts de film de ma jeunesse, donc il y a quarante ans, et vous verrez que mot à mot, c’est exactement la même chose que maintenant.

* on change le cheval pour une écurie, c’est pareil.
— Ce matin, on lit dans la presse, Monsieur Gattaz qui dit qu’il en veut plus. À gauche, on en veut pas. Monsieur Gataz n’en veut plus… Enfin, on a l’impression, d’un incroyable embrouillamini.
— Écoutez, on ne fait pas des réformes sous le diktat, ou la recommandation, de Monsieur Gattaz. On fait des réformes pour l’ensemble des Français. À partir du moment où on veut une réforme équilibrée, évidemment que Monsieur Gattaz est contre. Parce que lui, il veut une réforme qui soit en résonance avec les revendications du MEDEF. Moi, je veux des réformes qui soient équilibrées, où il y a à la fois de la souplesse, mais en même temps, de la sécurité pour les salariés. Je sais que ça défrise, mais ça, c’est pas mon sujet.
— Jean-Christophe Cambadélis, vous êtes le premier secrétaire du PS, c’est ça hein ?
— Absolument.
— Il y a une question à vous poser ce matin. Parce qu’on discutait entre nous avant cette interview, est-ce qu’il y aura un jour une primaire à gauche ? On n’a pas très bien compris c’que vous aviez dit lors du conseil national du parti socialiste. Est-ce que vous pourriez nous expliquer ce qui va se passer, concrètement, quoi ? (Quelque chose de simple.)
— Vous z’avez pas compris parce qu’on a voté à l’unanimité. Je remarque que quand le parti socialiste vote à l’unanimité, les journalistes ne comprennent pas. Parce que, c’est pas possible… les socialistes…
— C’est une synthèse.
— Non, pas du tout ! À l’unanimité. Donc, c’est très simple. Donc, c’est très simple… Nous sommes, pour répondre positivement, à l’appel de notre primaire. Point un. Nous sommes pour une primaire, sans préalable, sans préjugés, avec une seule condition (toute petite condition, très simple) : que tout le monde soit derrière le gagnant.
— Donc, si au mois de décembre François Hollande, président sortant, décide de se représenter, il en passera par la primaire, c’est ça ?
— Il passera par la primaire s’il le souhaite, et à ce moment-là…
— Nan, nan, c’est pas s’il le souhaite…
— Jusqu’à présent, ce n’est pas le parti socialiste qui dicte au président de la république. Donc il passera par la primaire s’il le souhaite. Moi, je le souhaite. Mais à lui de décider. C’est dans le texte. Si vous lisez les textes du parti socialiste, c’est « si le président de la république le souhaite ».
— Donc, il n’y aura pas de primaires si François Hollande se représente et ne veut pas passer par la primaire.
— Mais il (le) passera par la primaire, si tout le monde est dans la primaire. Si c’est simplement un regroupement de personnes qui sont contre sa politique, il peut pas y passer.
— Mais il y a des gens, sauf erreur de ma part, qui ont dit qu’ils ne seront pas dans cette primaire. Donc on est en train de parler d’un truc qui n’aura pas lieu.
— Ça j’en sais rien, mais en même temps moi je souhaite la primaire, parce que, c’est très simple s’il y avait une primaire, ce serait le moyen le plus économique de rassembler la gauche. On discuterait, à la fois sur le bilan de ce que nous avons fait, on serait en capacité de (se) projeter dans l’avenir, et le premier janvier, c’est terminé, le débat à gauche est fini : on se tourne vers la droite. Ce serait tout de même très économique. Bah voilà, maintenant, il faut essayer de la construire, il faut essayer d’apaiser les craintes des uns et des autres. J’ai bien compris que la crainte du parti communiste et des verts, c’était que François Hollande gagne la primaire, m’enfin bon… quand on est pour une primaire, il faut quand même accepter le résultat du match.
— Donc, rendez-vous, au mois de décembre.
— Avant. Rendez-vous au mois de juin où on prendra les décisions définitives.
— Jean-Christophe Cambadélis, vous avez vu Emmanuel Macron au 20h de France2, hier soir ? Le ministre de l’économie est « en marche ». Et il va faire du porte-à-porte. Est-ce que c’est la bonne idée, est-ce que c’est la bonne méthode ?
— C’est vachement moderne. De faire du porte-à-porte. Nan ?… C’est vachement moderne !
— Et pan !
— Moi je trouve ça vachement bien. Voilà, il faut du porte-à-porte… D’ailleurs je l’invite dans le XIXᵉ à le faire ensemble.
— Vous lancez l’invitation ce matin à Emmanuel Macron ?
— Oui, oui. Viens Emmanuel, on va faire du porte-à-porte tous les deux dans le XIXᵉ arrondissement.
— Sérieux ? C’est ironique ?
— Pourquoi ce serait ironique ?
— Bah, parce que ça l’est !
— Mais pas du tout !
— Donc vous invitez le ministre de l’économie… enfin vous voulez l’accompagner dans sa démarche… de porte-à-porte.
— Non. Je veux qu’il vienne avec moi dans le XIXᵉ arrondissement de Paris, c’est ma circonscription. Donc, on ferra les cages d’escalier ensemble.
— Il revendique 13 000 adhérents depuis le lancement de son mouvement. Un toutes les trente secondes, a-t-il dit. Vous le croyez ?
— Pourquoi ne devrais-je pas le croire le ministre de l’économie ? Je crois ce qu’il dit. Il est ministre du gouvernement, je n’ai pas raison de mettre en cause la parole d’un ministre du gouvernement de la gauche.*
* la question porte sur le nombre d’adhérents d’un homme politique, pas sur une question économique, c’est beau comme du Jarry.
— Franchement, Jean-Christophe Cambadélis, il est candidat, intrinsèquement, vous le sentez candidat ?
— Mais écoutez, tout le monde sait que Emmanuel Macron ne sera pas candidat contre le président de la république s’il se présente. Tout le monde sait qu’il est comptable du bilan de Manuel Valls au gouvernement. Tout le monde sait qu’il n’est pas au parti socialiste. Et tout le monde a compris qu’il voulait cette idée un peu baroque, mais que je regarde avec attention, c’est faire triompher la gauche dans la droite. Voilà, c’est très bien.
— Faire triompher la gauche… dans la droite ?!
— C’est ça, non ? Quand on est ni de droite ni de gauche.
— Il dit, ni gauche, ni droite…
— Voilà… Donques, c’est faire triompher la gauche dans la droite.
— Il prône une solution radicale.
— Oui, c’est quoi les solutions radicales ? Pourquoi il les a pas proposées au gouvernement ?
— Donc pour vous, vous n’y croyez pas.
— Mais c’est pas que je ne le crois pas ! J’écoute. Moi je fais ça avec tout le monde. J’écoute et j’essaie de comprendre. Vous voyez, il n’y a pas que les journalistes qui ont du mal à comprendre.
— Il vous agace terriblement, monsieur Cambadélis.
— Pas du tout. Mais pas du tout.
— Au ton qui est le vôtre, on voit bien…
— Si on veut faire un peu d’humour, on est agacé. Mais moi je ne suis pas agacé par monsieur Macron. Je trouve que… il est de quelqu’un de très intéressant dans l’espace public en ce moment. Les médias en raffolent. Tant mieux, comme ça on parle pas du reste.
— Quand vous voyez Emmanuel Macron qui agace un peu autour de lui, peut-être vous, on ne sait pas ce matin, que vous voyez Ségoleyne Royale critiquée pour sa gestion de la région Poitou-Charente, par Alain Rousset qui a récupéré la grande région, que dites-vous ce matin ? Halte au feu ?
— Oui, un peu. Je crois qu’on peut essayer de trouver des solutions. Il y a un audit qui a été fait. À partir de là, il ne s’agit pas de s’envoyer le bilan à la face des uns et des autres (la droite le fait assez). Mais d’essayer de surmonter… S’il y a eu des difficultés, moi je connais pas le dossier, mais s’il y a des difficultés, il faut les surmonter ensemble. On est quand même membre de la même famille.
— Jean-Christophe Cambadélis, vous allez lancer cette semaine, comment ça s’appelle… l’alliance ?
— La belle alliance populaire ! Pourquoi…
— C’est quoi… comme « en marche », c’est encore un machin politique.
— C’est « marchons ensemble », là. Il s’agit de rassembler des citoyens qui seront majoritaires dans l’affaire. Des syndicalistes, des responsables associatifs, et des politiques de différents horizons, il y aura quelques surprises, vous verrez… et qui veulent réfléchir… ensemble*. Et faire des propositions, travailler à ce que sera un nouveau progressisme dans le moment que nous traversons.

* l’idée du progrès, ce n’est donc pas d’échanger des idées, mais de se réunir. C’est une partouze en fait, et on peut dire qu’elle est politiquement correcte parce que non discriminante… Tout le monde peut venir, on se fout de vos idées, seul votre cul compte.
— Et il y a quand même un décalage absolument phénoménal quand on vous observe les uns les autres comme on peut vous observer ici tous les matins, entre ce que vous nous dites et les gens qu’on croise dans la rue… La belle alliance populaire, OK super, en marche, Manuel Valls de son côté… Enfin tout ça n’est pas un peu lunaire, monsieur Cambadélis ?
— Pas du tout. À partir du moment où vous avez cette capacité à mettre au centre des citoyens… Vous me dites les citoyens, ceux qu’on rencontre dans la rue… eh ben là, on les met dans un regroupement. Nous, nous ne nous opposons pas…
— À un an des élections, toujours… on fait des regroupements citoyens et après on les abandonne.
— Pas du tout. C’est pour ça que nous avons fait les états généraux dès que je suis arrivé au parti socialiste. Mais nous, nous n’opposons pas, comme certains, le citoyen aux organisations politiques…
— Ça, c’est pour Emmanuel Macron.
— Pas du tout, pas du tout. Nous pensons, que nous devons gagner ensemble. Et que nous devons proposer ensemble. Et qu’il n’y a pas d’experts ou de politiques au-dessus du citoyen, et qu’il n’y a pas de citoyen qui sait sans aussi dialoguer avec les experts et les politiques. Donc, nous allons travailler… ensemble.
— Jean-Christophe Cambadélis, le chef de l’État va parler aux Français, sur France2, jeudi soir. Comme Chirac d’ailleurs, avril 2005, c’était il y a onze ans. À quoi ça sert ?
— Il me semblait… je sais pas, j’avais lu un peu partout que… on s’étonnait que le président de la république ne parle pas. Donques, quand il ne parle pas, on le critique, quand il parle, on le critique. Ça fait partie du Hollande-bashing, c’est très porté en ce moment. Il s’exprime dans un dialogue, avec des Français, c’est bien ce qu’on lui demande ? Je crois qu’il doit faire la pédagogie de son quinquennat, expliquer ce qu’il a voulu faire, ce qu’il a fait, ce qu’il a réalisé, ce qui a le moins marché.
— Tout à l’heure, vous moquiez, avec sympathie, le porte-à-porte d’Emmanuel Macron, là aussi, ça va être une émission, qui va être intéressante, mais c’est aussi une recette un peu déjà vu : le président qui souhaite s’adresser directement aux Français.
— C’est une sorte de porte-à-porte devant l’ensemble des Français. Je trouve que c’est une très bonne idée. La vie est cruelle, c’est ça le slogan du jour, non ?
— Très sincèrement, vous pensez que le chef de l’État peut rebondir avec ce type de dialogues ?
— Mais il ne cherche pas à rebondir. Il cherche à s’expliquer. Après, on verra s’il rebondit… C’est pas le sujet du jour. Ne réduisez pas une intervention à une déclaration qui viserait à changer la face de la France dans le moment présent. Il s’agit simplement de dialoguer. Je crois que c’est nécessaire pour notre pays.
— Merci à vous.

C’est ça. Merci à tous de saloper la vie politique en la réduisant à une chronique de cour.

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