L’Ange blanc, William A. Wellman (1931)

Star system

Note : 4 sur 5.

L’Ange blanc

Titre original : Night Nurse

Année : 1931

Réalisation : William A. Wellman

Avec : Barbara Stanwyck, Ben Lyon, Joan Blondell, Clark Gable

Avoir de bons acteurs, ça vous change tout de même la face d’un film…

On sent que le film a été tourné exclusivement en studio, aucune scène dehors, aucun plan vers l’extérieur, ne serait-ce qu’une vue dans un coin de fenêtre filmée par une seconde équipe. Et malgré cela, grâce aux acteurs, on arrive à y croire. Du moins à être saisi par l’intensité de leur jeu, pris par l’enjeu, et séduit par leur allure et leur personnalité.

Dans la seconde séquence du film, quand elle sort de l’hôpital par les portes-tambour, un passant fait tomber son sac à main : dans cette situation, et encore aujourd’hui, la femme s’excuserait et s’accroupirait pour récupérer ses affaires. Avec Barbara Stanwyck, c’est tout différent. La demoiselle a à peine vingt ans, mais son personnage ne fait pas un geste, laisse l’homme lui faire le travail, et elle, pleine d’assurance et d’audace, le regarde de haut, une main négligemment posée sur la hanche. On appelle ça l’autorité. À deux doigts de l’insolence. On peut dire qu’elle va lui donner un sacré coup de pied aux fesses à l’image stéréotypique de la gentille infirmière… J’ose pas dire coup de vieux, parce que cette image, une image d’asservissement ou au mieux de dévotion, c’est un peu ce qui persiste aujourd’hui. Alors que le personnage de Barbara Stanwyck est ici une rebelle. (Le cinéma, quand il est bon, s’intéresse d’ailleurs rarement à autre chose. Aux rebelles.)

Autour d’elle, il faut avouer qu’elle a à qui parler. Joyeuses années 30… Joan Blondell aura sans doute beaucoup joué les seconds rôles lors de ce début de carrière pour la Warner et à l’époque du « grand remplacement » des acteurs du muet, et Wellman l’utilisera d’ailleurs la même année dans L’Ennemi public. Il faut dire qu’elle est assez exceptionnelle : une autorité différente de celle de la Stanwyck, plus désinvolte et souvent plus comique (c’est son rôle en tout cas ici). Dommage qu’on la perde un peu de vue par la suite.

Mais quand on perd Joan Blondell au profit de Clark Gable, on voit le niveau de la production… et des surprises de casting. Une production toutefois qui donne le rôle du gentil malfrat à un acteur sympathique, alors qu’il aurait tout aussi pu convenir à un jeune Clark Gable.

Le futur acteur de la MGM tient un rôle mineur (il finit d’ailleurs par se faire tuer, Docteur Spoiler), pourtant, dans les deux ou trois séquences où il apparaît, on ne voit que lui. Un maintien exceptionnel (un corps d’athlète qu’on devine derrière son costume de chauffeur, et le haut du corps qui ne fléchit jamais) : la tête bouge, les bras peuvent bouger, la démarche est assurée et franche, mais le buste, lui, demeure en toutes circonstances large et impassible… On sent les heures passées en cours de maintien…

Dans son face-à-face, avec Barbara Stanwyck, il la mangerait presque. Et voir deux acteurs prêts à se bouffer des yeux ou autre chose, parce qu’on ne sait encore s’ils finiront par s’entre-tuer ou par se tomber dans les bras, c’est en général ce qui provoque de bons films d’acteurs. Le sujet du film devenant ainsi accessoire (et il vaut mieux parce qu’on a des relents de films muets dans ces excès mélodramatiques ; étrangement ou non, il est probable qu’on se rendra compte que le son offrira au spectacle beaucoup plus d’impression de réalité et que ces excès à peine croyables ne passeraient plus auprès du public).

Et c’est sans doute pour ces mêmes raisons que le code Hays, en plus d’annihiler toute possibilité de subversion, toute image licencieuse ou toute morale supposée favorable aux criminels aurait tué le mélodrame après son âge d’or au temps du muet. Des projets d’assassiner des gosses, on ne doit voir ça que dans la réalité, dans cet espace où tous les extrêmes sont possibles, l’impensable aussi, pas au cinéma. Ce que les films pré-code rendent encore parfois possibles.

Hommage également à la longue carrière posthume de Lon Chaney, probablement ici dans sa meilleure composition dans le rôle de la gouvernante…

Wellman, qui ne pouvait pas ignorer le potentiel de Clark Gable, tournera avec lui quatre ans après dans L’Appel de la forêt, et vingt ans plus tard Au-delà du Missouri. Deux films qui, contrairement à ici, prendront un peu l’air. Recommandation sanitaire de votre bonne infirmière personnelle. Le cinéaste tournera d’ailleurs par la suite beaucoup plus souvent en extérieurs, c’est peut-être bien qu’il n’était pas très à l’aise en studio.

De son côté, Barbara Stanwyck continuera à donner au spectateur une image de la femme libre et indépendante : deux ans plus tard, son personnage intéressé et cynique dans Baby Face participera sans doute un peu à provoquer la mise en place d’un code de bonne conduite dans les studios. Et pour l’émancipation de la femme, il faudra désormais regarder ailleurs qu’à Hollywood. La contre-réforme conservatrice pourra toujours se poursuivre quelques décennies encore, il aura fallu moins de vingt ans grâce au pouvoir phénoménal de représentation du cinéma pour laisser entrevoir aux femmes un monde où elles ne seraient pas cantonnées aux rôles d’infirmières… Stanwyck, et les autres, avait mis un pied dans la porte ; les spectatrices ont vu la lumière, et ne se sont pas gênées pour entrer.


 

L’Ange blanc, William A. Wellman 1931 Night Nurse | Warner Bros


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1931

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L’Ennemi public, William A. Wellman (1931)

My Daring Clementine

L’Ennemi public

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Public Enemy

Année : 1931

Réalisation : William A. Wellman

Avec : James Cagney, Jean Harlow, Joan Blondell

Cagney au rayon fruits et légumes. L’ennemi public non seulement vous écrabouille des pamplemousses en pleine poire, mais c’est bien un melon aussi qu’il arbore sur sa tête. Pas vraiment la classe de Chapeau melon et bottes de cuir, plutôt le melon de Malcolm Macdowell dans Orange mécanique : le même visage, la même insolence. Il n’y a que l’agrume qui change.

De l’insolence, le film en est bien pourvu. Mettre Cagney et Harlow dans le même film, ça ne peut être qu’explosif. « I’m gonna blow » qu’il dit à sa blonde. Et si Cagney est un citron pressé prêt à exploser, Jean Harlow, c’est une poire qui vous dégouline sur les doigts. Pas vraiment belle, toute cabossée, et le contraire des blondes de Hitchcock : son visage est un sexe fardé de nectar prêt à s’offrir à toutes les bouches. La peau de son visage est toute calleuse à force de s’être trop frottée à la barbe des hommes, et ses sourcils sont taillés comme une star du porno. Je laisse imaginer ce que pourraient représenter son nez et sa bouche…

L’Ennemi public, William A. Wellman 1931 | Warner Bros.

En dehors de ces deux caractères explosifs, le film n’a rien de très enthousiasmant. C’est un pré-code, pourtant le studio nous sort une introduction et un finale des plus puritains. Le pays des contrastes et des paradoxes… Comme quand James Cagney se pointe dans une armurerie pour acheter un feu comme on achète son pain alors qu’à côté de ça, on est en pleine prohibition sur l’alcool. Sans Cagney, le film serait un peu vert. Il faut voir ses mimiques quand il serre la main poisseuse d’un riche producteur de bière… Ce regard qu’il lui jette… Le genre de type dans la vie qui fait peur, parfaitement imprévisible, qui ne vous laisse rien passer, et qui pourtant reste sympathique parce qu’on sait qu’à la première tuile, il n’hésitera pas à vous aider… Beau paradoxe… C’est le début du parlant, il faut se satisfaire de ça.

Et puis, la mise en scène de Wellman craint un peu… La manière dont il laisse Jean Harlow seule après un départ pressé de Cagney, lui faisant jeter un verre après quinze secondes de blanc inexplicable, si ça, ce n’est pas du n’importe quoi… Il produira bien mieux plus tard, le couple star suffit ici à faire date.



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