L’Héritage, Mauro Bolognini (1976)

L’Héritage

L’eredità Ferramonti Année : 1976

6/10 IMDb

Réalisation :

Mauro Bolognini

Avec :

Anthony Quinn, Dominique Sanda, Fabio Testi, Adriana Asti

Oui, c’est décoratif, la photographie est magnifique, mais non, ça ne fait pas tout.

L’exposition est particulièrement bancale, avec une réunion de famille qui sonne comme un dénouement. Admettons, c’est original, cohérent avec le reste. Problème, ça n’aide pas vraiment à rentrer dans le sujet (du moins Bolognini ne me semble pas s’y prendre de la meilleure des manières pour nous exposer au mieux ses personnages).

La direction d’acteurs surtout laisse à désirer. Aucun des acteurs ne parvient, et c’est probablement une volonté du cinéaste, à rendre son personnage sympathique. Si on est habitué à voir Anthony Quinn jouer les bougons de service, ça passe encore ; disons qu’il reste dans le registre pathétique d’un Harpagon qu’on peut moquer ou détester : c’est son rôle de principal opposant du récit. En revanche, si la sœur s’en tire sans trop de dommage pour un rôle réduit au minimum, les deux frères, malgré deux personnalités opposées, demeurent des personnages antipathiques. Et là encore, je crains que ce soit pour beaucoup lié à l’interprétation de leur acteur respectif jouant sans nuance des personnages gonflés de bêtise.

La palme dans cette distribution de têtes à claques revient à l’interprétation de Dominique Sanda qui, de mémoire, ne m’a jamais paru proposer autre chose dans ses films italiens que des personnages louches et profondément antipathiques. Elle voudrait les rendre machiavéliques et intelligents, mais ne parvient qu’à les rendre stupides et sans charme.

Le charme, c’est précisément ce qui fait qu’on regarde un acteur et adhère à son personnage. Les pires d’entre eux, les tyrans, les escrocs, les psychopathes, pour arriver à maintenir le doute dans la tête du spectateur, pour arriver à les rendre fascinants pour eux, et donc attirer malgré eux, malgré ce qu’ils savent sur eux, un peu de leur sympathie, il faut jouer tout sauf la “fonction” qu’ils occupent dans l’histoire. Un escroc ne peut pas être crédible en insistant sur le côté manipulateur. Certes, au théâtre ou ailleurs, il faut que le spectateur puisse déceler la connivence avec lui, comme autant de petits clins d’œil qui lui sont adressés pour qu’il comprenne qu’il est en train de se jouer de l’Harpagon de service. Ne faire plus que ça, c’est s’enfermer dans un stéréotype qui dessert le personnage. Il faut même limiter le plus possible cette connivence pour que le public puisse douter au fond de ses mauvaises intentions, le défendre presque, et cela, surtout quand par ailleurs les actions passées qu’on l’a déjà vu effectuer, et qui sont la preuve de sa roublardise, rendent parfaitement inutiles les clins d’œil de ce genre ou les interprétations uniformes de “fonction” du personnage.

Dominique Sanda dé…masquée !

« Je joue un escroc, donc je fronce les yeux pour prendre un air méchant et manipulateur ». Non, un escroc, surtout un escroc, s’il est un escroc, on ne le reconnaît pas parce qu’il a l’air méchant, mais au contraire parce qu’il a tout l’air d’être un honnête homme. Pas la peine d’en rajouter en jouant les salauds : on sait déjà, par ses actions, par ses mensonges que nous on peut déceler parce qu’on repère scènes après scènes les incohérences du discours, et donc ses manipulations, qu’un personnage est un salaud. Si à cette panoplie de la parfaite escroc-girl, on rajoute des petits airs appuyés de salopes, c’est perdu, non seulement parce qu’on ne peut pas y croire (si nous on repère ces petits airs, pourquoi est-ce que ses victimes ne finissent pas par le voir ?), mais surtout parce qu’en fait, on n’aime pas suivre des personnages profondément antipathiques. Les pires crapules, on aime les voir évoluer parce qu’ils savent aussi nous séduire. Et Dominique Sanda ne séduit pas, elle aguiche comme une prostituée pourrait le faire chez Fellini, qu’on voit passer de loin et qu’on oublie aussitôt.

Et pour en revenir à Bolognini, qu’est-ce que c’est que cette nécessité de foutre des acteurs à poil dans la moitié des scènes, alors que rien dans la situation ne l’impose ?! L’air du temps sans doute, mais ce que ça peut être laid. Un peu parce que Dominique Sanda, en particulier, si elle ne semble pas trop revêche à montrer des bouts de ses seins, ne me paraît surtout pas bien à l’aise à le faire (on peut être tout à fait consentant mais être incapable d’être à l’aise avec sa propre nudité). Son personnage rendu profondément antipathique n’aide pas non plus, il faut le dire… Il y a en elle aucune véritable sensualité, et donc de désir chez nous de la voir ainsi dévêtue. On la sent un peu gourde, un peu comme une adolescente qui s’essaierait pour la première fois à des talons hauts… « Ouin, ouin, je suis une méchante ! Je suis foutrement intelligente et machiavélique !… Oups, j’ai glissé sur ma robe… Me voilà toute nue ! Pas grave, je suis une salope… » On y croit. (Et je m’acharne sur elle, juste parce qu’elle a le rôle principal. Les autres, c’est pire. Et les mecs se retrouvent également parfois à poil — enfin, un seul pour être honnête, celui évidemment qui est passé à la salle de sport.)

Ironiquement, on filera à Dominique Sanda un prix d’interprétation à Cannes. Le dicton de l’époque pour les jurés, c’était « pas vu, pas prix ». Ils ont dû voir. (Les journalistes italiens, sans doute un peu plus prudes, récompenseront, à raison, Adriana Asti pour son rôle de frangine — habillée — et effacée.)


Meurtres dans la 110e rue, Barry Shear (1972)

Meurtres dans la 110ᵉ rue

Across 110th Street
Année : 1972

Réalisation :

Barry Shear

Avec :

Anthony Quinn
Yaphet Kotto
Anthony Franciosa

8/10 IMDb

Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Polar sale et méchant avec un parti pris très en faveur des Noirs against ze rest of ze world. Qu’ils soient flics ou criminels, les Noirs sont toujours ou presque présentés de manière positive. C’est pas que c’est particulièrement bien finaud (peut-être même un peu opportuniste quelques mois après les révoltes raciales dont il est question dans le film), mais le pari, il faut le reconnaître est très bien tenu, parce que les séquences entre les criminels ayant pour but de les rendre plus humains (c’est la faute de la misère, de la société, etc., loin des monstres sans relief de nombreux films) sont de loin les meilleures séquences du film.

Direction d’acteurs et interprètes impeccables, un peu comme si une même classe d’acteurs de Cassavetes s’immisçait dans un même polar. Difficile sans doute aujourd’hui de s’en satisfaire, mais ça devait être à l’époque un petit exploit (puisque ces acteurs sont noirs, je le rappelle) et on n’est pas encore (ou pas tout à fait) dans la blaxploitation. De leur côté, Yaphet Kotto et Anthony Quinn sont parfaits dans leur rôle respectif mais leurs chamailleries sont trop répétitives. L’intérêt, paradoxalement est ailleurs.


 

L’Étrange Incident, William A. Wellman (1943)

C’est à eux qu’il faut penser

The Ox-Bow Incident L'Étrange Incident (1943) William A. Wellman, l'étrange incident, l'etrange incident Année : 1943

10/10 IMDb iCM

Listes :

— TOP FILMS

Limguela top films

MyMovies: A-C+

Huis clos – behind locked doors (or almost)

Lim’s favorite westerns

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

L’Étrange Incident

Réalisation :

William A. Wellman

Avec :

Henry Fonda
Dana Andrews
Mary Beth Hughes
Anthony Quinn
William Eythe
Harry Morgan

Le voilà le chef-d’œuvre du bon William. Un film simple, très court, capable de soulever mille questions. Sur la responsabilité, la justice, la conscience des hommes…

Le western se rapproche de la grandeur tragique des mythes antiques. Ce n’est pas l’histoire de personnages isolés à la frontière mexicaine, c’est celle d’une humanité toute entière. Elle aurait pu se passer n’importe où. L’environnement, la société, ne sont en rien les auteurs ou les responsables de cette méprise tragique ; c’est l’homme, seul. On revient aux origines de la société, quand ses règles, ses lois, son autorité, sont encore balbutiantes. Tout est toujours balbutiant dans une société. Même si la sophistication, la rigueur des habitudes, une histoire et une pratique bien établie laissent toujours penser le contraire. On croit rendre justice au nom des hommes quand en fait on ne cesse de la bafouer et de la déshonorer. La certitude, est en Justice comme en science, un état dangereux, un confort dont il faut se méfier. Une civilisation, une société, c’est comme le destin de l’homme, il n’y a pas de finalité, il n’y a pas de posture debout. L’homme droit n’existe pas. On ne fait jamais que l’improviser la civilisation. La réinventer au milieu du désert n’est pas une chose aisée.

L’Étrange Incident, William A. Wellman 1943 | Twentieth Century Fox

Alors, c’est parfois dans le western, là où souvent la cruauté est la plus palpable, la plus brute, qu’on voit naître l’humanité de l’homme. Quand il est confronté à sa propre bestialité. Le thème de la vengeance, parce qu’il est primaire, est idéal pour le western. En face de ces éléments brutaux, primitifs, la figure de l’homme qui se lève, brave, droit, conquérant de la Justice, doit apparaître comme un contre-point. Les thèmes positifs du doute, de la conscience ou de l’empathie peuvent alors apparaître aux yeux du spectateur comme une évidence. La fable doit être simple à comprendre pour en retenir la leçon, la morale.

Cette fable est un condensé de l’évolution de la société des hommes. Commence le désir de la vengeance brute ; on part lyncher les coupables ; le doute apparaît dans l’esprit de certains, on procède à un vote (la bonne conscience qui se donne des faux airs de démocratie) ; on exécute, et finalement, on se repend (sans jeu de mot) de sa méprise. La faute, provoquée à l’insu de son plein gré, l’harmatia, depuis Œdipe ou le Christ, provoque un nouvel état de conscience qui pousse l’homme à se racheter. Le rêve d’un État de droit en est directement le produit. La Justice des hommes serait-elle née du besoin de rédemption de ceux qui se sont rendus coupables de se croire des juges tout puissants ? Impossible à dire. C’est en tout cas une vision plus idéaliste, plus belle de la Justice. Une Justice moins « réparatrice » ou moins « punitive ». La Justice c’est aussi le doute, c’est aussi l’acceptation de l’erreur, parce qu’il s’agit de la Justice des hommes et qu’il ne peut en avoir une autre. C’est bien parce qu’elle est unique et faillible que la vigilance est toujours de rigueur. L’humilité en ses capacités aussi. La Justice ne remplace pas Dieu ; on ne peut en attendre « monts et merveilles ». Les fables, le cinéma donc, et le western en particulier, ont cette portée didactique. Les histoires, quand elles s’attachent à nous dévoiler notre côté obscur, opèrent en nous une sorte de conscience cathartique qui nous aide à aller plus loin, en identifiant les maux, les défauts infimes qui parsèment notre médiocrité. Connaître, identifier un problème, l’accepter, pour le contourner. C’est le principe, au départ, de toute société. Et sans ces histoires pour condenser en une seule image toute l’ambition de ce vivre ensemble, le transcender, le démystifier, eh bien nous serions sans doute encore enchaînés dans notre caverne. L’art, le cinéma, les fables, c’est l’âtre, le foyer, le feu du cow-boy où d’un seul coup tout est possible, non parce qu’il sert à châtier notre faute, mais parce qu’il illumine nos consciences et nous montre la voie. Sans cinéma, sans image, sans histoires, pas de Justice. L’art est autant un guide qu’un gardien.

Un film humaniste donc, essentiel, qui dit ce qu’est la Justice et ce qu’elle n’est pas. Un film à montrer dans les écoles. Parce qu’on ne peut sans doute pas apprendre à être intelligent à l’école, mais on peut au moins apprendre à y devenir un peu plus un homme, un vrai ; non pas sévère et brutal, aveuglé par ses certitudes, non pas comme ce général lyncheur qui finira par se suicider quand toutes ses illusions s’écrouleront à l’annonce de la révélation tragique ; mais un homme, conscient de ses failles et de sa fragilité. Grandir, c’est apprendre à se faire tout petit.

La scène de la lecture de la lettre du faux coupable est particulièrement émouvante, même si on se rapproche un peu plus d’un idéal presque religieux, en tout cas humain, terriblement humain :

« Ceux qui sont à plaindre sont ceux qui devront porter toute leur vie le poids de leur faute ─ moi je suis déjà mort. C’est à eux qu’il faut penser… »

L’erreur est humaine, comme disait Poncif Pilate… La justice aussi.

À noter du beau monde dans la distribution : Henry Fonda (toujours dans les bons coups quand il s’agit de « faux coupables »), Anthony Quinn et Dana Andrews.

Vu en juin 2008 ; revu en février 2012


Les Dents du diable, Nicholas Ray (1960)

Inuk, l’Esquimau

The Savage Innocents the savage innocentsAnnée : 1960

IMDb  iCM

 

Réalisateur

Nicholas Ray

 

7/10

 Avec  :

Anthony Quinn, Yôko Tani, Peter O’Toole

Ça spoile large et sec, vous êtes prévenus.

Anthony Quinn, qui a dû jouer une cinquantaine d’ethnies différentes tout au long de sa carrière, est Inuk l’Esquimau. Chasseur solitaire, Inuk est à la recherche d’un gibier plutôt rare dans le grand nord : une épouse. On lui présente deux filles accompagnées de leur mère, mais Inuk tarde à choisir ; quand il se décide enfin, un autre est déjà parti avec la fille. Il part alors sur la banquise à leur poursuite, en traîneaux, en embarquant l’autre fille et sa mère… en guise de troc. On s’embarrasse pas avec le folklore chez les Esquimaux : « Tu veux être ma femme ? OK, tiens je donne ça à ta mère… ─ Non, tu veux pas ? OK, je prends ta sœur… »

Inuk les retrouve très vite mais au dernier moment il change encore d’avis et préfère repartir avec l’autre fille. Inuk ne sait pas ce qu’il veut. L’autre chasseur lui dit qu’il peut prendre l’une ou l’autre, pour lui, c’est du pareil au même… Inuk est embarrassé. Il hésite, et repart avec celle qu’il ne voulait pas au début… et la mère. Toujours la mère.

Les Esquimaux sont simples et naïfs. Ils sont toujours en train de rire. Et leur langage est unique. Ils ne connaissent pas le “je”, ils parlent d’eux-mêmes à la troisième personne en disant « cet homme ». Pour parler d’une autre personne, ils n’ont pas plus de pronoms, ils disent : « Cette femme inutile ». Ils se décrivent au lieu de s’identifier. C’est charmant.

Alors que Inuk chassait l’ours polaire, un autre Esquimau tue l’animal avec un fusil. D’abord apeuré, Inuk souhaite très vite posséder la même arme. L’autre chasseur lui dit qu’il y a des hommes blancs qui en échangent contre des peaux de renards. Pendant toute une année, Inuk chasse donc le renard et la saison de chasse terminée, il se rend au sud pour procéder à l’échange. L’homme blanc a des coutumes étranges. Il boit un jus qui fait rire, il ne donne pas sa femme pour être aimable avec l’étranger, il vit dans des baraques en bois, et il est méchant aussi… Une femme sait quand son homme s’aventure un peu trop vers le sud et qu’il est temps de repartir. Voyant le danger que représente cette société pleine de vices, elle fait du chantage à Inuk pour retourner dans son igloo : elle demande qui la voudrait pour femme. On s’embarrasse pas de folklore. Le mythe du bon sauvage n’est pas loin. Ils repartent, sans fusil. De l’équateur aux pôles, Inuk ignore que la même histoire se répète.

De retour dans le nord, un missionnaire leur prêche la bonne parole. Le Seigneur viendrait chez eux s’ils voulaient bien l’écouter. En voilà un seigneur bien intentionné. Inuk demande donc si ce Seigneur leur apporterait à manger. C’est pas tout, mais il faut nourrir chaque bouche dans un igloo… Dialogue de sourds. Pour changer de sujet et honorer son invité, Inuk propose au missionnaire de la viande pourrie. Le Seigneur a trop gâté son berger, il fait le difficile et est impoli : « Non merci, on ne mange pas de viande pourrie chez moi. » Inuk est offusqué. « La viande est pourrie, mais les asticots sont bien vivants ! » Inuk se retire avec sa femme pour éviter que ça tourne plus encore au conflit. Ils reviennent en proposant une partie de jambe en l’air. Le missionnaire se trouve en position délicate. Chez les Esquimaux, on appelle ça « rire ensemble ». C’est mignon, surtout qu’ils sont toujours en train de rire… Le missionnaire est outré… Inuk se sent une nouvelle fois insulté. Il tue le missionnaire et ils repartent à leurs occupations comme si de rien n’était. Inuk remarque cependant que les hommes blancs ont des têtes un peu molles.

La femme d’Inuk est enceinte. La vieille mère, devenue incapable de faire quoi que ce soit, est alors abandonnée au beau milieu de la banquise, comme le veut la coutume. La mère aura eu le temps avant ça d’expliquer à sa fille ce qu’elle sait concernant les bébés. Tout est rare, leur connaissance sont limitées, et ni l’un ni l’autre n’a jamais rencontré de jeunes enfants. Si c’est un garçon, elle devra couper le cordon avec ce qu’elle a sous la main, le lécher et le garder ; si c’est une fille, elle devra la jeter dans la glace. Le premier-né doit toujours être un garçon, un chasseur. Une fille serait incapable de se nourrir.

La femme d’Inuk accouche, seule, dans l’igloo, à même la neige en creusant un petit trou. Inuk est content de voir que c’est un garçon. Sa femme lui dit comment il s’appelle, et Inuk lui répond : « Comment tu sais qu’il s’appelle comme ça ?! » Et puis, c’est le drame… Le bébé n’a pas de dent ! Inuk gronde sa femme de lui avoir donné un bébé sans dent. Elle parvient à convaincre Inuk de le garder en priant que ses dents poussent. Ouf, ils pensaient sérieusement l’abandonner.

Peu de temps après, Inuk se fait intercepter alors qu’il chassait. Des hommes blancs sont venus le capturer pour avoir tué le missionnaire. Inuk explique que c’est le missionnaire qui l’a insulté dans son igloo en refusant de manger sa viande pourrie et de coucher avec sa femme. « La loi, c’est la loi ». Le choc des cultures…

Inuk les suit donc mais arrive une tempête. Il propose son aide, il a plus d’expérience, mais ces Blancs savent décidément tout mieux que tout le monde. La banquise se brise sous le poids du traîneau, et en tombant dans l’eau glacée l’un des Blancs meure. N’ayant plus de fusil, l’autre homme (premier rôle de Peter O’toole au cinéma) est obligé de suivre Inuk pour espérer rester en vie. Les chiens de traîneaux manquent de les bouffer. Ils sont seuls dans le grand désert blanc. Lawrence de la banquise.

Inuk et le policier arrivent en vue dans l’Igloo d’Inuk. Ils sont sauvés. Sa femme et son fils n’avaient presque plus rien à manger (si le père chasseur meurt, se perd, disparaît, c’est toute sa famille qui disparaît avec lui ; la notion de village n’existe pas : ce sont des nomades qui créent leur igloo quand vient la fatigue ─ pas la nuit, parce qu’il y a un jour et une nuit par an ─ et quand ils tombent sur un autre igloo, ils font juste connaissance).

Le policier le prévient que s’il l’aide à survivre, il sera obligé de le ramener en ville. Mais Inuk est un bon chrétien… pardon, un bon sauvage (les Esquimaux ne se prennent jamais le chou). Inuk le suit, mais au dernier moment le policier a des remords. Inuk ne veut pas partir, l’autre l’insulte pour l’obliger à partir. Il n’y aura pas de procès.

 

The End

 

 

Manquait juste Omar Sharif.


 

La Charge fantastique, de Raoul Walsh (1941)

L’Odyssée fantastique

They Died with Their Boots On They Died with Their Boots On  Année : 1941

6/10

IMDb   iCM

Liste :

Les 365 westerns à voir avant de tomber de sa selle

 

Réalisation :

Raoul Walsh

Avec :

Errol Flynn
Olivia de Havilland
Arthur Kennedy
Anthony Quinn


Journal d’un cinéphile prépubère : 16 mars 97

Une mise en scène admirable. Du rythme, de la densité dans les séquences. Une direction d’acteur intelligente créant (et laissant suggérer) une certaine profondeur chez les personnages. Une structure narrative excellente : on suit les personnages à travers les années. Le choix des scènes est astucieux, et en particulier dans les scènes intimistes, sans rapport avec la trame militaire qui sert de base contextuelle à l’histoire. Le propre du drame classique hollywoodien, universel : la grande et la petite histoire.

Fantasme de cinéphile.

Me vient alors à rêver de ce qu’un tel principe pourrait donner avec une trame tout aussi épique, mais à la sauce SF. Et à pousser le délire un peu plus loin, on peut même imaginer Richard III dans les sables de Tatooine. Custer, c’est Glocester apaisé par Walsh. Il est où Raoul que je lui propose cette histoire fantastique ?

Il répond pas Raoul. Je m’en vais donc y trouver une petite note négative à son film. C’est dense, d’accord, ça foisonne dans l’imagination, c’est brillant, ça scintille, ça miroite, ça plane, ça vole, ça glisse, ça ventile et ça brasse de l’air chaud, tout est fait pour notre confort, on se pose, on se délasse, on laisse son cerveau suinter dans sa bière, on a les yeux révulsés de plaisir, tic-tac, tac au tac, mais… mais justement, le propre des films de studio, c’est que dans leur rapidité, c’est nous qu’on fond, pas la pellicule. Il y a du bon à prendre, parfois, son temps, ou plutôt à alterner le tempo de son métronome. Hollywood, ça file comme un train dans la nuit, tac tac, tac tac, tac tac. Par principe la réalisation de films classiques prend la pause entre les séquences, JR Ewing en rêve encore : plan d’ensemble, plan moyen, on repose son verre, et quand c’est les yeux qu’on repose sur l’écran, il est censé se passer quelque chose à nouveau, et c’est parti pour 45 secondes de brossage ou trois minutes s’il faut sauver la princesse. Le petit train-train bien huilé des studios.

La Charge fantastique, de Raoul Walsh (1941) | Warner Bros.

Sauf qu’il faudrait parfois prendre le risque de s’appesantir pour porter son attention sur un détail qui gagne en arrière-goût circonflexe. Tout est jouissance, mais est-ce que tu peux t’arrêter deux secondes, produire un effet de distanciation qui permettra de nous rallumer le cerveau, le temps seulement de nous dire « Oh ! », l’étincelle qui permet la réflexion, le regard sur l’autre, sur soi ? L’ambiance, Raoul ! Cette part de mystère qui là mènerait réellement ce style classique vers un « universel ». Un peu de distanciation ne nuit pas à l’identification, bien au contraire. C’est comme une respiration. Les « oh ! » introspectif renforcent les « ah ! » d’extase. Je parierais même qu’en gardant le systématisme du découpage classique, et sa rigueur des bonnes distances (Leone saura plus tard utiliser les gros plans paradoxalement pour distendre la distance et freiner le métronome), il serait possible de profiter de ces transitions chères à JR Ewing pour y apporter imperceptiblement quelques nuances de rythme, et donc, de distance, voire de son. Un petit côté opératique. C’est pas le tout d’avoir Max Steiner, encore faudrait-il avoir l’audace de lui laisser un peu d’espace, et de lui offrir une matière visuelle « d’ambiance ». Sinon, c’est à prévoir que le public finisse par se lasser du classicisme du western. Je te laisse encore quelques années de réflexions pour corriger le tir.

Pour le spectateur, il lui apparaît que seule compte la trame. Le reste lui échappe comme l’intérieur d’une pièce montée. Il met donc l’anecdote, la fable, au centre de tout, le reste est décor. Mais si le parfait artisan sait concevoir son canevas selon les formes et les conventions, être pratique, tout en respectant le quota de rondeurs syndicales, le génie, lui, casse les conventions, propose et prend des risques, surtout, il guette le mystère. La mise en scène n’a pas les outils de l’écrivain pour suggérer la psychologie, évoquer le passé, mais il peut ralentir, se poser, et baigner l’atmosphère dans un mystère imprévu qui tout à coup questionne le regard, porte l’attention vers un espace vide que le spectateur se chargera de remplir.

Peut-on avoir un film épique, un film d’action, qui tout à coup prend la pause ? Découvrez ce mois-ci en avant-première, La Charge fantastique, le nouvel opus de Michelangelo Antonioni ! suivi très vite par la version de David Lynch ! Ces deux-là poussent certainement le mystère un peu loin, et on pourrait croire en effet qu’ils se refusent à toute idée dramatique. Pourquoi pas alors tenter une adaptation avec Charles Laughton ou avec Kieslowski ? Voilà un juste milieu, tiens. Sacrifier un peu de densité dramatique pour travailler ses ambiances et sa « pesanteur ». Cette jolie scène de la lettre ici, est, si j’osais, vite expédiée. Un peu de relief, d’attention, d’empathie même dans les moments graves. Tout est juste et précis, c’est vrai, c’est parfait, rien dépasse, du grand classique. Doit-on nous en contenter ? Ni tension, ni attention, et par conséquent, aucune prétention sinon celle de l’élève à rendre la meilleure copie possible…

La force du classicisme, c’est aussi sa plus grande faiblesse.