Une vie cachée, Terrence Malick (2019)

Illustrationnisme malickien

A Hidden LifeAnnée : 2019

Vu le : 8 janvier 2020

5/10 iCM      TVK      IMDb

Réalisation :

Terrence Malick


Avec :

August Diehl, Valerie Pachner, Maria Simon, Bruno Ganz

Une nouvelle fois, c’est désespérant, le cinéma de Terrence Malick fait pschitt avec moi. J’avais entendu dire qu’il revenait aux choses sérieuses, mais qu’a-t-il pu réaliser ces dernières années pendant que j’avais le dos tourné pour qu’on parle ainsi de retour ?! Parce qu’on est d’accord : s’il est question de retour, c’est un retour vers le cinéma de The Tree of Life, pas celui de La Moisson du ciel et de La Balade sauvage. Parce que celui-là, éclipsé de longues années on ne sait où et réapparut avec La Ligne rouge, il semble bien égaré, loin des sphères créatives de notre siècle. Non pas que je regrette qu’il ne puisse plus nous proposer d’autres chefs-d’œuvre de cette trempe (quoi que), mais les films sont réalisés de manière si différentes qu’on pourrait presque penser qu’il y a un cinéaste différent derrière la caméra. Changer de style, c’est une chose, surtout après plusieurs décennies de mutisme ; il se trouve que celui-là, affirmé depuis The Tree of Life avec palmes et lauriers qui vont avec, par son systématisme, et son outrance aussi, ne me touche pas.

Trois heures, c’est assez long quand on s’ennuie, alors puisque j’ai été très tôt laissé sur le quai, j’ai essayé de comprendre ce qui distinguait ce style malickien du nouveau siècle et pourquoi j’en étais si étranger.

Il se trouve qu’avant que commence le nouveau siècle, à peine avant que Malick revienne aux affaires, un autre cinéaste, avec un film en particulier, propose une manière originale de réaliser des films. J’étais jeune, probablement influençable, et c’est à cette époque que mes goûts et ma cinéphilie se sont forgés, et chaque nouveau devient un événement, une découverte. Ce cinéaste, c’est Lars von Trier. Après des années de recherches formelles déjà souvent remarquées lors des festivals ou ailleurs, il décide de monter avec d’autres cinéastes, le dogme 95. Une proposition de cinéma radicale qui remettait un peu au goût du jour les alternatives ou les vagues des années 60. Réussite plus ou moins convaincante, les films du dogme respectant les principes prônés sont rares, et le mouvement ne compte probablement qu’un grand film, Festen. Pourtant le mouvement aura une influence, à mon sens, importante sur la manière de faire et de regarder des films.

Comme souvent avec les contraintes sont nées des idées pour essayer de les contourner. C’était peut-être la seule bonne idée du dogme : transgresser des règles trop strictes devenait un impératif pour arriver à proposer des projets qui tiennent la route. Lars von Trier s’en est probablement très vite rendu compte, et c’est dans ce contexte que Breaking the Waves apparaît. C’est une claque pour beaucoup de monde, le film fait sensation à Cannes, et il fait un peu office (déjà), si le dogme 95 était une réforme, de contre-réforme. (On n’est jamais aussi bien contredit que par soi-même.) De la contrainte technique de départ ne reste plus grand-chose, mais Lars von Trier en ressort avec un film beaucoup plus réaliste que d’avant le dogme (il ne s’interdisait pas de tourner en studio, avec des éclairages, des cadrages, des ambiances travaillés), donc d’une certaine manière épuré de son vernis expérimental. Les sujets semblent toujours un prétexte à de multiples expérimentations, mais un peu comme s’il avait été tout ce temps prisonnier de son studio, de son cadre, le voilà qu’il redécouvre les vertus du tournage en extérieur et que le monde a probablement plus d’idées à montrer que lui pourrait jamais en faire sortir de son imagination. À l’occasion également, dans certains films si je me rappelle bien (notamment Europa), l’outrance ou le sentimentalisme hystérique pouvaient déjà être de mises. Et cela il l’a mis au cœur de son « système » pour établir le style de Breaking the Waves. Il l’a même laissé éclater cette outrance, au point qu’on parlait à l’époque de mélodrame. Tout cela, grâce à la performance d’Emily Watson notamment (et plus tard sur le même principe avec Björk). S’il semble encore si peu s’intéresser aux histoires, au moins Lars von Trier comprend qu’il peut déléguer la chose à des acteurs qui, un peu à l’image d’une Falconetti dans La Passion de Jeanne d’Arc, arriveront à capter tout l’intérêt et la sympathie du spectateur, chose qu’il n’aura alors donc plus à faire ; mais des acteurs, aussi, appréciant tout comme lui verser dans l’extrême, la passion, l’exubérance… À tel point qu’on pourrait même presque non plus parler de mélodrame réaliste, mais carrément de naturalisme (presque : parce que ce serait ignorer le désintérêt pour le cinéaste pour le réel, paradoxalement, le naturel ici est employé comme un effet, une pâte, un rendu, à tel point que personnellement j’irais même jusqu’à qualifier ce cinéma d’expressionniste). Quand chacun s’applique à essayer de définir un style à travers des termes en isme, c’est que quelque chose se passe. On ne sait pas qui a raison, mais tout le monde est d’accord pour parler la même langue, ou du moins le même mode : l’interrogatif.

Le cinéaste danois avait fini de tâtonner : il avait trouvé un style qui faisait mouche. Or comme souvent, quand un film atteint son public, autrement dit s’il arrive à toucher une grande variété de spectateurs, ça relève un peu du miracle ou du hasard. Quand on ne croit ni à l’un ou à l’autre, on parle élégamment de sérendipité. Un phénomène auquel les artistes ne sont pas étrangers : Lars a tellement expérimenté jusqu’à Breaking the Waves, qu’il a trouvé un style, certes qui lui est (ou lui était) propre, mais qui tout d’un coup a convaincu tout le monde. Quand on cherche, on trouve. Pas forcément ce dont on cherchait au départ, mais voilà : tout d’un coup, il se passait quelque chose. D’à la fois novateur et de rigoureusement traditionnel (ça pourrait être la définition d’un chef-d’œuvre vu qu’aucune de ces œuvres majeures n’a en réalité été inventé à partir de rien).

Pourquoi est-ce que j’évoque pendant tout ce temps Lars von Trier et Breaking the Waves ? On m’a sans doute vu venir : on trouve dans les films de Terrence Malick de nombreuses correspondances avec ce cinéma qui avait tant réveillé les spectateurs et la manière de faire des films. Je crois l’avoir déjà dit en d’autres circonstances : on ne fait plus des films de la même manière depuis Breaking the Waves. (peut-être même que ce cinéma-là a été inspiré par la télévision : Urgences, notamment).

Aujourd’hui, ce qui reste dans la manière de filmer, c’est surtout une chose : la caméra est mobile. Elle ne glisse même plus comme avec un Steadicam : il faut que l’image bouge comme si la scène était filmée au caméscope (les jeunes ne savent plus ce que c’est). Il faut rappeler qu’avant ça, les années 80 étaient encore marquées par l’influence dans le cinéma hollywoodien des cadres propres, néoclassiques, imposés par Lucas à toute une génération de cinéphile, puis d’un Ozu pour beaucoup de cinéastes moins « commerciaux ». Si un Tarantino par exemple ne s’est jamais aventuré là-dedans*, une grosse partie de la production à la fin du siècle s’est mise à proposer des cadres filmés à la Parkinson. C’est encore une constante aujourd’hui, et pour tous les types de cinéma (peut-être même plus pour le cinéma commercial, paradoxalement).

*

D’autres propositions techniques initiées ou ré-exploitées par Lars von Trier ont fait leur trou dans le style (ou la mode) nouveau qui était en train de se normaliser pour les années à venir. Parmi elles, le jump cut. C’est étonnant de voir à quel point un procédé utilisé à l’origine par Godard servant, à mon sens, beaucoup plus comme un effet de distanciation sur le public (parce que le spectateur se sent sortir tout d’un coup de la continuité invisible du film) est devenu un passage obligé pour dynamiser un montage, abreuver le spectateur d’images, et ainsi le noyer derrière elles (ce qui hypothèque toute possibilité de mise à distance de l’image et donc de la situation, du sujet ou du film). Lars von Trier avait eu l’idée de monter ainsi des plans parfois improvisés par les acteurs sans se soucier de la continuité et des soucis de faux-raccords parce qu’avec une caméra mobile, d’une part, c’était devenu impossible à régler sur un « plateau » (souvent en extérieur), et d’autre part parce qu’il s’est très vite rendu compte qu’une fois passé le souci de continuité (quand on fait jump cut sur jump cut, on est obligé de ne plus s’en étonner), le procédé pouvait s’apparenter à une ellipse. Voilà comment une contrainte technique est devenue une proposition, puis une norme narrative. Lors du montage se posait alors beaucoup moins la question du raccord (mouvement, temporalité) que la quantité d’informations, d’expressions, d’actions pouvant être délivrées ainsi au regard du spectateur dans une même séquence. Les personnages n’ont plus à arriver ou sortir des pièces, traverser des couloirs, faire quelques pas pour rejoindre un partenaire : on taille dans le gras, on ne garde que des plans où l’interaction est franche et immédiate (une action, une émotion, une ou deux répliques tout au plus : on est revenu au bon vieux « une idée un plan » d’Abel Gance). On gagnait alors en densité, c’est vrai, mais on perdait à mon avis en élégance, et surtout ça laissait beaucoup moins le temps à l’imagination et à la réflexion du spectateur de se développer (j’y reviendrai plus tard).

Globalement dans ce cinéma, on n’a plus le temps de voir. On subit plus qu’on ne regarde. C’est bien pourquoi c’est avant tout le cinéma commercial qui s’est emparé du filon (avouez que c’est amusant : Godard influençait un demi-siècle plus tard le cinéma commercial — après une parenthèse timide parmi les cinéastes du nouvel Hollywood sur ce procédé seul — à confirmer).

L’un des autres éléments techniques, stylistiques, et, il faut bien le concéder, narratifs, qui s’est fait en réaction, ou en complément, avec le cinéma de Lars von Trier, c’est l’utilisation quasi systématique de la musique d’accompagnement. Et pas n’importe quelle musique. Quand les trois quarts de la durée d’un film sont accompagnés pour prendre le spectateur par la main, ce n’est plus du cinéma, c’est de l’opéra d’ascenseur. Rarement, bien sûr, il n’était, au départ, question de musique narrative : il est plus question de musique comme son nom l’indique « d’accompagnement », servant à illustrer, souvent de manière invisible, une séquence, et ainsi diriger émotionnellement le spectateur. Mais force est de constater que quand tout un film est orchestré, malgré la pauvreté de la musique proposée, elle finit par diriger la structure du récit, peut-être même plus qu’un découpage. Quand on utilise une musique spécifique (pas une musique d’ambiance, mais une identifiable parmi d’autres, une qu’on remarque) pour ralentir, accélérer le rythme, illustrer un état émotionnel ou une avancée dramatique par l’intermédiaire d’un montage-séquence (presque toujours accompagné musicalement), cela a un sens narratif ; quand on ne fait plus que ça tout du long avec de la musique d’ascenseur (ou d’ambiance), quel sens narratif cela peut-il avoir ? On se croirait parfois retourné au temps du muet quand les séquences « dialoguées » se faisaient par l’intermédiaire des cartons : moins il y en avait, plus c’était parfois vu comme une qualité. Plus question d’ailleurs de « morceaux », mais bien de musiques d’accompagnement, d’ambiance, sans grande structure, étirée sur deux ou trois notes. Ce que j’appelle « musique de sèche cheveux » ou comme ça m’est arrivé pour Dunkirk, « musique de broyeur sanitaire ».

Que reste-t-il de tout ça dans le style de Terrence Malick ? Eh bien à peu près tout. Tout cela ou presque était déjà présent dans La Ligne rouge (postérieur à Breaking the Waves), mais à ce moment, il était encore contraint de suivre les codes, non pas du dogme 95, mais des studios et donc de leurs impératifs commerciaux : si le style, le traitement, changeaient, le sujet était résolument « commercial ». Malick préférant filmer les nuages et les petits oiseaux, pas sûr que ses manières aient plu à Hollywood, mais un tel cinéaste, appréciant tout comme Lars von Trier, aussi (en plus de la pluie) les acteurs excessifs, ce n’était pas difficile pour lui de trouver des acteurs pour ses prochains films (surtout compte tenu de l’aura qui était alors la sienne après plus de deux décennies retirées dans sa grotte). Malick devint ainsi un cinéaste de festival et le chéri des cinéphiles en quête de nouveaux héros (comme je l’avais été quinze ans plus tôt). Beaucoup sans doute pour les nouveaux sujets abordés dans ses films, peut-être moins pour sa capacité à sentir l’air du temps en matière de style, à se l’approprier, jusqu’à en faire un style bien établi, à la fois héritier de Lars von Trier donc, mais aussi de beaucoup d’artifices (désolé de le dire ainsi mais c’est comme ça que beaucoup de ses procédés m’apparaissent) si bien utilisé à notre époque, tant dans le cinéma commercial que indépendant.

Qu’est-ce qui caractérise finalement le style malickien ? Un style qui s’appuie encore sur des mouvements de caméra à l’épaule ; mouvements qui ne peuvent toutefois être trop violents parce que du fait des optiques à grande profondeur de champ, les distorsions de l’image serait trop grande si le cadre embrassait trop de décor dans un même mouvement. Et la nausée est évitée grâce aux jump cuts, assez fréquents. Donc le cadre est mouvant, libre, en permanence, mais si on va de droite à gauche ou de bas en haut sans problème, on suit rarement un même mouvement dans sa continuité (tout au plus on verra deux ou trois mouvements, ensuite, on coupe). Ça donne certes une impression de liberté au cadre, plutôt appréciable, et le montage rapide permet de passer très vite à autre chose. C’est ainsi que Malick use prioritairement de plans rapides (2 ou trois secondes en moyenne, je dirais), et il peut ralentir le rythme quand il lance un chapitre nouveau, une séquence importante faisant avancer « l’intrigue » (ici, ce qui fait avancer le simple devenir de notre personnage principal face à son idée fixe : ne pas faire allégeance à Hitler et refuser de se faire soldat). Ce qui change diamétralement avec 1996, c’est donc l’usage intensif de la musique : elle va s’intégrer rapidement à la séquence pour déclencher un autre niveau de narration qui est presque toujours un montage-séquence.

Je le dis souvent, je préfère de loin le montage-séquence au plan-séquence. Il est pour moi plus inventif, et permet beaucoup plus de possibilités narratives assez proches de celles de la littérature. Seulement, avec des réalisateurs comme Coppola ou Scorsese, spécialistes du procédé, et vénérés par la génération des réalisateurs du nouveau siècle, on a assisté à une inflation du temps octroyé aux montages-séquences dans les films. Le procédé est traditionnellement utile pour ponctuer un film, le faire respirer, passer d’un chapitre à l’autre ou au contraire pour servir de climax opératique dans un finale (Coppola l’utilise souvent ainsi). C’est une inflation remarquable principalement dans le cinéma américain : David Fincher, Sofia Coppola, Aronosky, sont des habitués du procédé.

Là où la sensibilité du spectateur que je suis commence à se montrer susceptible, c’est quand des cinéastes ne semblent faire plus que des montages-séquences. Et parmi ceux-là, Malick.

Le système de Malick est rodé. Pratiquement chaque séquence obéit à la même logique : pour commencer, le rythme est lent, on s’installe dans un décor (souvent un paysage), puis un personnage (secondaire souvent) vient faire avancer l’action, des dialogues se mettent alors timidement s’initier, on est encore là dans du Lars von Trier de 1996, parfois avec la même fougue sentimentalo-spirituelle et la même poésie ; et puis tout d’un coup, comme si Malick ne faisait pas confiance au propre rythme de la scène, à sa force évocatrice, dramatique, il commence à y intégrer de la musique ; une musique venant très vite lancer à son tour une première gorgée de montage-séquence, parfois en flash-back (par exemple pour suggérer qu’un personnage repense à des événements passés et heureux), parfois en montage alterné (pour mettre en parallèle les situations du mari, puis de la femme, une fois séparés), et cela ne s’arrête plus jusqu’à la fin de ce qu’il faut bien appeler un « chapitre », généralement identifiable par un noir. Le noir fini, on tourne la page, et on repart pour une séquence : nouvelle entrée en matière lente, plusieurs plans situant les décors, une situation qui sera bientôt altérée par un élément perturbateur, etc., et presque toujours Malick refuse de s’installer dans la scène, lance l’artillerie grinçante des violons et le montage-séquence. Cela ne devient plus qu’un cinéma de montage-séquence dictant presque à chaque seconde par le montage dense et la musique directrice (plus que de contrepoint) ce que le spectateur doit voir, penser et ressentir. Il y a des variations à tout cela bien sûr, mais globalement, c’est ainsi que s’articule les séquences de Terrence Malick.

De ce que j’en comprends, ce n’est pas le côté systématique de la méthode qui me gêne, au contraire, j’aime bien les schémas circulaires, le recours à des techniques ou procédés récurrents… Non, ce qui me gêne, et me laisse sur le carreau dans ce système, c’est qu’on n’entre jamais dans le cœur du sujet, et qu’au lieu de proposer un cinéma dramatique (basé sur l’action, les conflits, la contradiction, l’opposition, comme un bras de fer permanent entre différentes forces et protagonistes), Malick ne propose plus qu’un cinéma illustratif.

Je m’explique. Pour développer une intrigue, un conflit, un problème, une opposition, dans un film ou une histoire toute simple, ça passe par des scènes. À l’intérieur de scènes, on y trouve des dialogues, souvent des échanges de regards, des silences, pour essayer de comprendre l’un ou l’autre personnage. Des personnages qui se tournent autour, s’évitent, se touchent (de la mise en scène, quoi, celle avec des acteurs, pas des caméras). Chaque histoire procède de cette manière, avec des scènes qui se développent, puis une ellipse, et une autre qui commence, etc. Quand toutes les séquences, ou presque, ont vocation à devenir des montages-séquences, tout l’intérêt dramatique, toute la tension créée par les acteurs autour des enjeux particuliers de leur personnage et de conflits plus ou moins explicités, tout le cheminement « naturel » d’une séquence pour arriver à une conclusion et forcera, là oui, un noir, pour passer à une autre séquence obéissant à ces mêmes principes, eh bien, tout cela n’existe plus. Que devient la matière dramatique proposée par Malick à chaque nouvelle entrée en matière ? Elle s’évanouit peu à peu derrière une suite d’images illustrant une situation sans jamais la faire avancer : cette matière dramatique reposant traditionnellement sur l’avancée dramatique de la séquence, toute cette dramaturgie du conflit verbalisé, frontal, entre deux forces (qu’elles s’opposent ou qu’elles s’allient pour faire corps contre une autre force hors champ) se faisant face dans un même espace, ce que pardon, on peut littéralement traduire par « mise en scène », eh bien presque tout ça chez Malick se fige d’un coup dès que la musique est lancée. Tout ne devient plus alors qu’illustration et expressions faciales.

Et sur ce dernier point, il est peut-être important de rappeler qu’une expression ne provoque pas toujours une émotion : l’émotion, c’est au spectateur de la ressentir, pas à l’acteur, surtout quand il ne dispose que d’à peine quelques secondes pour exprimer, expurger presque, quelques émotions rarement bien finaudes. Prenons l’idée d’une bombe : montrer une bombe, puis une autre, et encore une autre dans une surenchère de répétitions absurdes, ne provoquera pas plus de peur chez le spectateur. Ce qui émeut, c’est de savoir d’où elle vient, où elle va et à qui elle est destinée, ainsi que les probabilités qu’elle explose. La surenchère « substantive » de diverses émotions répliquées dans un montage-séquence de quelques dizaines de secondes n’augmente pas l’émotion chez le spectateur, il la noie.

Quelques exemples. Imaginons que l’enjeu dramatique d’une séquence soit de « mettre en scène » l’humiliation d’un personnage (il y en a beaucoup dans le film : la femme qui finit par être une pestiférée dans le village ; l’homme maltraité par ses gardes, etc.). Dans une mise en scène classique, on va s’évertuer à développer une scène dans sa continuité, avec des rapports de force allant parfois crescendo basés sur des principes simples d’action-réaction (tension entre deux personnages, l’un dit à l’autre de s’asseoir sur une chaise, par exemple, l’autre s’assoie, puis le premier enlève la chaise, l’autre tombe, puis se relève, humilié, nouvelle tension, jeu de regard, de corps, etc.). Que fera Malick avec la même situation de départ ? Il va la filmer cinquante fois, le plus souvent probablement avec de l’improvisation en demandant aux acteurs de proposer à chaque fois quelque chose de différent, et au montage, il se retrouvera avec assez de matière pour proposer une séquence très courte, souvent répétitive car reproduisant la même situation (avec des variantes de lieux et de personnages par exemple, comme quand Malick décrit les relations de la femme avec les villageois par une suite de situations très courtes, humiliantes, mais répétitives parce qu’elles illustrent une même idée), il usera de pas mal de jump cuts pour palier aux soucis des raccords et capables d’illustrer en une succession de mini situations identiques une situation plus générale…

On pourrait, à ce stade, parler de densité. C’est vrai, c’est dense. Mais la répétition d’une même image (ou même situation censée illustrer la même émotion) apporte-t-elle à chaque fois quelque chose de plus significatif pour un récit ? N’est-ce pas plutôt une densité de façade ou au mieux une simple collection d’illustrations identiques ? Quand je fais des énumérations, quand je multiplie les phrases nominales, les virgules, les paraphrases, est-ce que je raconte une histoire ou est-ce que je m’enlise ?

Mon problème, il est là avec le style de Malick. Il monte un film (plus qu’il ne le met en scène) comme moi j’écris des commentaires de films.

On entend souvent dire par ailleurs, depuis vingt ans, que Malick propose un cinéma contemplatif. Contemplatif parce qu’il filme les nuages, la pluie, les chenilles ou les bambins dans les bras de leur papa ? Est-ce que regarder cinquante images par minutes sur Instagram, c’est contempler ces images ? À ce rythme, on ne contemple pas. On subit. Et on like.

Beaucoup de jolies images dans son film, c’est vrai. Mais la contemplation n’est-ce pas avoir le temps de regarder ? Je n’ai rien contre la vitesse, il faut de la densité pour raconter une histoire, mais il faut aussi un temps pour apprécier la pesanteur d’un regard, d’un paysage si, à ce moment de l’histoire, il dit quelque chose sur l’état d’esprit du personnage. Si tout est rapide, même quand on illustre cent choses lentes, plus rien ne l’est. Si on ne nous laisse pas libre de regarder, on ne voit rien, et ce qui reste ce sont des images imposées. Un paradoxe. Malick, cinéaste de la contemplation ? Quand dans son cinéma nous laisse-t-il le temps de profiter des images, d’une ambiance ?… Qu’il laisse notre esprit vagabonder dans son film, bon sang ! essayer de percer les secrets de ses personnages, assister à leur doute, à leur colère !… Qu’il nous laisse notre part de spectacle, celle qui fait intervenir l’imagination. L’imagination, elle ne naît pas en multipliant les images à la place du spectateur, mais au contraire en le laissant libre de regarder, de se perdre dans le cadre, libre de se laisser émouvoir par un regard qui dure plus de deux secondes ! C’est un peu comme dans le montage (raté) de Luc Besson dans Le Cinquième Élément quand son personnage principal regarde sur un écran une suite de catastrophes, d’images d’archives émouvantes, d’enfants en pleurs ou de champignons nucléaires… On ne ressent rien dans le film : on voit juste un personnage l’être, mais ces images, à nous, lancées à une telle rapidité, ne peuvent pas nous émouvoir. L’émotion, elle se fait sur la durée. Si on la commande, cela devient une injonction. C’est bien pourquoi certains ramènent Malick à la publicité. Pas à cause des jolies images, mais parce que ses montages-séquences (les publicités en sont pratiquement toujours) au lieu de provoquer de l’émotion ne sont que des injonctions émotionnelles : « Pleure ! », « Indigne-toi ! », « Aie pitié ! » « Ressens la joie ! »…

Ben, non.

Et cela, je serais d’autant moins susceptible de l’accepter qu’il y a une autre particularité dans ce style malickien qui me jette totalement hors de ses films. Outre « l’illustrationnisme impératif » de son style, c’est également son « néo-expressionnisme » qui me gêne. Pas un expressionnisme dans lequel les décors serviraient à illustrer (toujours) l’état d’esprit psychologique d’un personnage, mais un expressionnisme qui serait une recherche permanente de l’excès émotionnel de ses acteurs. Je le dis plus haut, c’est précisément la voie vers laquelle Lars von Trier s’engouffrera après quelques expérimentations. Pourtant, dans Breaking the Waves, les excès me paraissaient justifiés, et c’était peut-être d’autant plus efficace pour moi que le personnage principal masculin étant physiquement entravé dans ses mouvements, les excès de jeu d’Emily Watson me paraissaient être une réponse logique face à la frustration que son personnage et son partenaire pouvaient ressentir. C’est souvent la contrainte qui légitime les excès…

Quelles sont les contraintes exposées dans Une vie cachée ? Bien sûr, le personnage principal refuse de s’engager dans l’armée, mais est-ce que c’est une contrainte assez forte, ou assez bien exposée, pour créer une frustration qui sera elle-même suivie d’excès émotionnel ?! C’était comme si Malick ne s’intéressait pas du tout à exposer les contraintes de départ provoquant une frustration, qui elle-même justifierait des excès, et que son seul objectif était d’illustrer les excès émotionnels de ses personnages sans en montrer la cause (ce qui pourrait être une révision extrême du principe bressionnien selon lequel il faut montrer les conséquences, mais les causes). Comment adhérer à ça ? Pour qu’il y ait « pitié », au sens quasi aristotélicien, sympathie et identification avec les personnages, il faut qu’on comprenne l’origine, le cheminement, justifiant leurs excès. Montrer un personnage qui pleure sans me montrer pourquoi il pleure ne me fera pas participer à son émotion. Le voir hurler pour je ne sais quelle raison ne me fera pas partager ce qu’il ressent…

Mais nous sommes peut-être pas tous égaux en tant que spectateurs. Comme nous ne le sommes pas en tant qu’acteurs… Je vais évoquer brièvement mon expérience d’acteur. Dix ans de théâtre amateur, j’ai pu remarquer certaines différences d’appréhension du métier parmi les acteurs. Pour faire court, il y a les acteurs réfléchis (froids) et les sentimentaux (les excessifs). Les deux s’entendent rarement. On pourra le deviner, j’étais classé parmi les acteurs froids. Et je n’ai pas beaucoup de respect pour les acteurs excessifs. Parce que, pour eux tout, est paradoxalement facile : il suffit d’en faire toujours trop et le tour est joué. La question de la justesse ne se pose jamais. Pas plus de celle de l’efficacité sur le public, de la cohérence avec le personnage ou la pièce jouée. Seule compte, l’émotion (même pour dire : « passe-moi le sel »). Or, une bonne partie des acteurs (et des spectateurs qui les suivent, puisqu’une grande partie de ces acteurs ne sont rien de plus que des spectateurs qui s’émeut à leur place) sont des acteurs excessifs . Je me suis prêté une fois à l’exercice, afin d’aller dans leur sens (moi aussi, j’aime expérimenter) : j’ai fait n’importe quoi, mais je m’étais amusé à « ressentir » le plus possible (en réalité, on ne ressent rien, on fait semblant, et plus gros c’est, plus ça passe), et là les compliments avaient commencé à pleuvoir. On se serait cru dans un film de Lars. Bref, tout ça pour dire que ces acteurs non seulement m’insupportent, mais les mauvais metteurs en scène qui les laissent faire ou les encouragent encore plus. Surtout, je les trouve dangereux. À regarder de loin comme ça des acteurs qui hurlent, ça peut paraître anodin. Mais si les émotions peuvent se fabriquer, jouer avec son corps comme d’un instrument auquel on ne prend pas soin, peut réserver quelques mauvaises surprises. Le problème, c’est que bien souvent ces acteurs, dans leurs excès, sont physiquement incontrôlables. Parfois, ils se blessent ou blessent les autres. Quand je vois par exemple l’actrice dans Une vie cachée s’acharner sur une pauvre clôture en bois après avoir raclé de ses mains la terre de rage… à aucun moment je n’entre dans son jeu, ne suis ému. Je me demande juste ironiquement si comme Joaquin Phoenix, la chance de se blesser dans sa furie ne lui permettra pas de glaner un prix d’interprétation quelque part… Non, je n’aimais déjà pas beaucoup ces manières en tant qu’acteur, je ne les cautionne pas beaucoup plus en tant que spectateur. Quelqu’un qui perd son sang froid, à l’écran ou dans la vie, on le regarde avec distance, pas avec compassion. C’est d’ailleurs tout l’effet que me laisse le cinéma de Malick : une grande et permanente mise à distance. Involontaire cela dit. Je suis bien persuadé que Malick est convaincu que tous ses procédés sont immersifs pour son public. Et sans doute pour certains l’est-il. Pas pour moi.

J’en reste là. Désolé pour l’écriture en montage-séquence. Pas la force de revoir tout ça au montage. Vous auriez mis une petite musique d’accompagnement par James Newton Howard ou Hans Zimmer, et ç’aurait été sans doute une épreuve moins difficile (ou peut-être pas).


 

Cuban Network, Olivier Assayas (2019)

Cuban Network

Wasp Network Année : 2019

Vu le : 6 janvier 2020

6/10 IMDb iCM TVK

 

Réalisation :

Olivier Assayas


Avec :

Ana de Armas, Penélope Cruz, Edgar Ramírez, Wagner Moura , Gael García Bernal

Peut-être le meilleur Assayas, et le bonhomme risque de se faire fusiller par une partie de ses copains de la presse et bouder par le public. C’est que le Olivier, pour une fois, change de bord, arrête les intrigues centrées sur un personnage unique dont on se fout pas mal ou les « motifs » trempés de symbolisme bobo, et décide de faire un film « à l’américaine » (ou plus vraisemblablement, à la hongkongaise, compte tenu de ses goûts et du style du film) dans lequel l’action prime.

L’intrigue a même le droit de se brouiller un peu, faute à des implications souvent dures à suivre pour un Européen connaissant à peine les différents partis évoqués dans cette histoire d’espionnage, mais que Assayas, à mon sens, parvient très bien à clarifier en dépit de la complexité de l’ouvrage ; et même si on ne comprend pas tout, on pourra toujours évoquer Le Grand Sommeil pour rappeler que l’important dans ce genre de films est moins de comprendre que de suivre les événements accrochés à nos sièges…

En avant-propos du film, Assayas confirme d’ailleurs que, pour cette fois, il s’était fait plus hawksien qu’hitchcockien, autrement dit  que l’action primait dans son film plutôt que la psychologisation. Malgré quelques maladresses, je suis bien désolé de préférer cet Assayas-là à tous les autres.

Le film se laisse donc regarder comme un Soderbergh tranquille et sans prétentions (même si quelque chose me dit que cet Assayas-là reviendra vite à du Soderbergh d’avant transformation). Pas le meilleur sujet pour appâter un public européen, et le meilleur qui soit pour vexer les trois-quarts de l’Amérique. Faut un peu de couilles ou de l’inconscience. Si une histoire d’espions et de contre-espions cubains, fuyants le régime castriste ou, au contraire, venant sur les terres américaines chasser les « terroristes », ne parle pas beaucoup à un Européen, c’est évidemment un sujet brûlant pour Américains et Cubains. Si Assayas avait voulu faire sobrement et efficacement « à l’américaine », un petit restant puéril d’esprit de contradiction lui aurait permis de ne pas aller jusqu’au bout de la logique de « compromission ». Ce serait en quelque sorte un film hawksien réalisé non sans French flair. La fibre internationaliste à la française, l’art de se mêler de tout surtout de ce qui ne nous concerne pas, l’esprit d’avoir toujours réponse à tout, et surtout une inconséquence à la manœuvre qui ferait passer Trump pour un fin stratège.

Le French flair d’Assayas, par exemple, il serait de prétendre se situer à l’extérieur des oppositions politiques sans être capable de s’y tenir sur la longueur d’un film.

Le film ne déroge pas à cette mode (qui n’en est peut-être pas une d’ailleurs, ce qui serait pire) des films annonçant fièrement, ou dramatiquement on ne sait pas trop, que l’histoire est tirée de faits réels. Ça pose d’emblée le problème de l’angle du film. Parce que si créer, c’est violer son intimité, sa mère, le pape ou les petits gris ; traduire une histoire « réelle », c’est trahir la réalité. Il n’y a pas d’Histoire, il n’y a que des manières de présenter et de voir l’Histoire. Assayas le sait probablement, c’est bien pourquoi une bonne partie du film, il semble vouloir ménager la chèvre et le chou, l’âne ou la faucille… Jusqu’à un certain point où le French flair l’emportera finalement sur la neutralité d’abord affichée. Parce qu’à force de suivre ses personnages, Assayas finit par prendre leur parti quand leur plan de contre-espionnage (pour suivre, en toute indépendance, le point de vue de Fidel) est déjoué par le FBI et que nos « héros », ou nos « traîtres », sont poursuivis par la justice américaine.

Meme pas vrai
Cuban Network, Olivier Assayas (2019) CG Cinéma, Macaronesia Films, Nostromo Pictures Memento Films

C’est que jusque-là, au lieu de le faire à la Eric Rochant dans Les Patriotes, en grand sensible qu’il est, Assayas, s’il essayait de se concentrer sur l’action, sur les faits peut-être, ne manquait pas de montrer les espions dans leur famille respective, en particulier du pilote marié au personnage interprété par Penélope Cruz… Pour le film d’espions, c’est pas tout à fait ça, mais on remarque l’effort. Tant est si bien qu’effectivement, le film prend quasiment vers la fin une tournure pro-cubaine qui semble avoir foutu les nerfs à pas mal de commentateurs anti-communistes sur la page IMDb du film. Une maladresse de la part d’Assayas sans doute, pourtant on sent d’un autre côté, une volonté de ne pas diaboliser un camp comme l’autre (ça, on le voit à des détails, notamment avec le comportement de tous les personnages secondaires qu’ils soient Américains ou Cubains). C’est peut-être même un des tours de force du film, arriver à proposer un film d’espionnage… sans « axe du mal », voire… sans espions. L’attrait pour « l’action » d’Assayas a ses limites : les gadgets ou les plans d’usage (auxquels il n’échappe pas par ailleurs), ça semble pas bien le motiver le Olivier (pas une grande créativité pour sortir de ces passages obligés : le moyen le plus commode pour en sortir, c’est précisément de ne pas les montrer et de se concentrer sur les familles, les à-côtés). Et comme Assayas s’intéresse avant tout aux personnages, aux hommes (et beaucoup à leurs femmes), le naturel revient un cigare à la main, et le Olivier n’y résiste pas… French flair oblige. Je ne m’en plains pas : je demandais juste à Olivier de ne pas me barber, et même s’il se prend les pieds dans le tapis diplomatique, l’opération est à ce niveau une réussite. (De là à en faire un film réussi, faut pas pousser.)

Meme des espions

Le principal atout du film pour ne pas m’ennuyer, c’est son dynamisme : le rythme de ses séquences (même si à quelques occasions, ça patine), une caméra en mouvement, des jolies images, un montage rapide sans trop verser dans l’expérimental ou le clip, une idée un plan, et beaucoup de « locations »… C’est pas beaucoup plus compliqué le cinéma. Le spectateur est intelligent, il verra forcément dans le film tout ce qui n’y est pas (et c’est précisément parce qu’on ne les y a pas mis qu’il pensera les voir…). Même si en l’occurrence ici, on aurait tort d’y voir un film ouvertement pro-castriste. Il ne faut pas en vouloir à Olivier : Cuba est un prétexte, il voulait juste faire son film hawksien. S’il est bien question de politique, il ne s’agit que de politique des auteurs.

Là où en revanche, j’aurais moins de complaisance pour Assayas, c’est qu’il se trouve incapable de faire un film sans jolies filles, souvent plus jeunes que leurs partenaires masculins. Penélope Cruz vieillit bien, mais elle reste loin du modèle cubain qu’on pourrait s’imaginer. Elle est formidable, c’est pas la question, mais qu’elle prenne quatre ou cinq kilos bien tassés pour cesser de représenter un modèle de femme parfaite, irréelle, et se conformer aux représentations de la femme latino (ou plus simplement à l’image de la personne qu’elle est censée incarner). Pourquoi est-ce que d’un côté, on devrait louer les acteurs capables de modifier leur morphologie pour un rôle et devrait-on se « contenter » de choix de costumes pour une femme ? Les exigences ne sont pas les mêmes ?! On ira jusqu’à louer une actrice, si elle est belle, à s’enlaidir grâce au maquillage, mais pas au point de transformer son embonpoint ?… Faudrait que les actrices apprennent un peu plus à défendre leur bout de gras. Assayas, ça va finir par se savoir qu’il aime les jolies femmes (ah, tout le monde le sait déjà ?).

Meme Penelope en Cubaine typique des années 90

La beauté, c’est comme le génie, si on peut statistiquement et intuitivement croire à la possibilité qu’on tombe sur un personnage génial dans un film, passer à deux ou plus, ça laisse un peu trop penser à un filon facile. Quand toutes les femmes sont jeunes et jolies (ou jeunes ou jolies), y a comme un problème de crédibilité et de vraisemblance (au-delà de ça, c’est comme un manque de respect pour le talent des femmes que l’on devrait accepter de voir systématiquement éclipsé par leur physique). Surtout pour ce genre de film « d’après une histoire vraie » qu’on devrait finalement plus lire comme : « l’histoire est vraie, mais le maquillage, la diététique et le lifting des acteurs sont des purs produits de Hollywood ». Ou quand les hommes, comme par hasard, ne sont pas choisis sur les mêmes critères de beauté. Est-ce qu’on a le droit de voir au cinéma des femmes d’une beauté quelconque qui se trouve avoir… du talent ? Non, c’est accessoire ?! Et on pourrait encore se demander par ailleurs  si, une bonne fois pour toutes, montrer la poitrine dénudée d’une femme a quelque chose d’essentiel dans un film…

Bref, jolis efforts, Olivier. Et bon courage aux distributeurs-producteurs qui risquent de tirer la langue pour rentrer dans leurs frais.

Judex, Georges Franju (1963)

Judex

Judex Année : 1963

Vu le : 5 janvier 2020

3/10 IMDb

Réalisation :

Georges Franju


Avec :

Channing Pollock, Francine Bergé, Edith Scob

Roman de gare passé sous chloroforme.

Comme à son habitude devrais-je dire, dans  Judex, Franju démontre son manque total de savoir-faire. Son film n’est pas seulement mauvais, il est souvent ridicule. Si le but était de rendre hommage aux serials des années 10 qui avaient certainement diverti la France lors de la Première Guerre mondiale, c’est surtout un retour gaga sur une époque où les auteurs pouvaient faire avaler n’importe quoi à leur public. Si Feuillade parvenait peut-être entre tous à maintenir une certaine cohérence dans son histoire sans prendre le risque trop souvent de tomber dans le mélodrame, beaucoup d’autres serials de l’époque ne s’embarrassaient pas avec la vraisemblance, et plus les aventures mises en scène étaient rocambolesques, littéralement incroyables, mieux c’était. On peut citer par exemple Les Araignées de Fritz Lang ou Les Exploits d’Elaine.

L’exotisme en moins, le rocambolesque, c’est bien l’impression laissée par ce pitoyable Judex. Toutes les avancées dramatiques (souvent des retournements abracadabrantesques) relèvent du mélodrame : les personnages meurent et ressuscitent, sont envoyés inconscients à l’eau mais échappent à la noyade parce que leurs assassins ont oublié de le lester avec des pierres, on reste des années dans l’ombre de sa cible en étant son principal assistant sans lui porter préjudice pendant tout ce temps, on grimpe le long des immeubles, on retrouve un fils recherché depuis belle lurette mais qui se révèle être dans le camp d’en face (avant que Lucas réveille le procédé, c’était un dénouement mélodramatique à la mode dans les premières années du muet), la gouvernante se mue un escroc de premier rang… Inutile de tout répertorier, tout est comme ça, votre petit cousin de cinq ans n’imaginerait rien de bien différent si on lui proposait d’écrire une histoire.

Ce serait au second degré, on pourrait à la limite en rire avec Franju. Sauf que tout cela est manigancé avec le sérieux hiératique d’un croque-mort. À la place d’un hommage (vibrant), on y voit plutôt l’équivalent d’un rêve de grand-père se remémorant l’âge de la souplesse perdue, des galipettes et des jeux à chat. C’est souple et drôle comme de l’inox. Du Franju quoi.

Que reste-t-il ? Puisque c’est encore du Franju, ce n’est pas non plus dans le découpage qu’il faudra espérer voir le film dynamisé. Et puisque c’est du Franju, les acteurs sont, pour beaucoup, à la ramasse. Edith Scob est adorable, mais c’est une actrice médiocre. Ah oui, tiens, la seule petite, minime, réjouissance, elle est, tout compte fait, à mettre au crédit de Jacques Jouanneau, dans un rôle, là, à prendre au second degré, avec ses hésitations et sa feinte bêtise, celui du détective (platoniquement) pédophile, amateur (lui aussi) d’histoires à dormir debout (dont Fantômas) et cousin lointain de l’inspecteur Clouseau pour son flair implacable pour résoudre les énigmes. Il est en total contrepoint avec le ton du film (c’est sans doute la seule bonne idée de Franju), et dans un style très « boulevard » mais bienvenu, il nous évite la consternation permanente.

Au rayon des consolations passagères (maigre réussite) : une séquence à la limite du surréalisme, qu’on pourrait presque qualifier de « franjuteuse », entre Buñuel et Kubrick peut-être, celle du bal où les convives portent des masques et des têtes d’oiseaux. C’est peut-être la seule séquence où l’utilisation de la profondeur de champ prend tout son sens, et où le travelling d’accompagnement (et pas seulement, mais ce type de plans fait toujours son effet) sur Judex fondant la foule, masqué, une colombe à la main, est peut-être le seul moment de mise en scène réussi du film…

Les Mains sales, Fernand Rivers, Simone Berriau (1951)

Les Mains sales

Les Mains sales

Année : 1951

Vu le : 2 janvier 2020

7,5/10 IMDb

Réalisation :

Fernand Rivers, Simone Berriau


MyMovies: A-C+

Avec :

Pierre Brasseur, Daniel Gélin, Claude Nollier

C’est parfois dans des petits films qu’on y trouve les meilleures performances d’acteurs. Pierre Brasseur en chef communiste de la résistance d’un pays fictif contre l’Allemagne nazie, à la fois humain et machiavélique, est royal (camarade).

Petit film, grands interprètes, je ne vois pas comment il pourrait en être autrement en adaptant cette pièce de Jean-Paul Sartre. Si elle offre d’excellents dialogues et un discours philosophico-politique particulièrement brillant (car attaché à éclairer toutes sortes de zones floues impossibles à rendre cohérentes, politiquement parlant, entre elles), elle n’offre pas en revanche un matériel idéal pour le cinéma. Je ne sais d’ailleurs déjà pas si ça se prête au théâtre.

Ce n’est pas tant que ça manque d’action ou qu’on se sente enfermés dans divers huis clos successifs cachant mal leur origine théâtrale, c’est que Sartre lui-même ne semble pas avoir fait beaucoup d’efforts pour rendre son texte beaucoup moins littéraire, voire théorique. C’est trop brillant pour être crédible. Venant d’un personnage, encore, on peut supposer un génie ou un homme au verbe facile, mais quand les deux personnages principaux se lancent de belles phrases comme dans les livres, c’est déjà moins crédible. Au théâtre, admettons, mais au cinéma, non.

Paradoxalement, pour rendre tout cela plus cinématographique, on gagnerait à jouer sur le minimalisme des décors, des espaces et des situations, à forcer une intensité concentrée autour des trois unités chères au théâtre classique. Les films parvenant à tenir une telle intensité (à monter crescendo vers le dénouement) sur deux heures, en jouant de ces restrictions, existent. Il n’est pas toujours judicieux de chercher à « aérer » des pièces afin de les adapter pour le cinéma, surtout quand elles ne s’y prêtent pas, et qu’on aura du mal à se passer de ce qui en fait la qualité première : l’intelligence du texte.

L’intelligence est rarement la meilleure alliée du cinéma, où c’est l’action, le mouvement qui prime. Et quand ça marche, c’est justement quand on ne dénature pas ainsi un texte sous prétexte qu’il faudrait le rendre plus vivant, plus cinématographique. L’intelligence de certaines répliques deviennent des lourdeurs ; l’écart entre ce qui est littéraire et ce qui tend à ne plus l’être se creusant, on détruit peu à peu la cohérence d’ensemble du film.

À cause du rythme étrange du film, il faut longtemps avant qu’on puisse accéder aux interrogations et aux doutes du personnage joué par Daniel Gélin, chargé d’assassiner un homme qui questionne ses certitudes politiques (il est comme hamletisé le « Raskolnikov », à ne plus savoir quel saint communiste se vouer). Face à la naïveté politique, révolutionnaire, et peut-être idéologique, de Gélin, on retrouve Pierre Brasseur donc, en homme bon dans ses rapports aux autres, plaçant les hommes au-dessus des principes politiques, mais qui pour arriver à son but (l’accès au pouvoir des siens) sait se montrer calculateur et machiavélique avec ses ennemis, ses alliés, et parfois avec les deux en même temps (communiste, tendance « tous les moyens sont bons »).

C’est bien ce qui est intéressant dans la pièce de Sartre. Rien n’est établi, et la politique, même (ou surtout) en temps de guerre, est une partie de jeu d’échec géant dans laquelle les idéaux ne valent pas grand-chose face à la nécessité de prévoir les coups de ses adversaires et les siens à l’avance dans le but unique de gagner la bataille du pouvoir… D’un cynisme (ou d’un réalisme) redoutable. Et bien sûr, pour rendre la question philosophico-politique plus facile à avaler, Sartre avait ajouté de l’eau de rose à son vin. Ce qui est fait habilement, puisqu’une autre interrogation peut alors se faire : maquiller un crime de la jalousie par un assassinat politique n’est-ce pas encore de la politique ?

Star Wars : L’Ascension de Skywalker, J.J. Abrams (2019)

L’Ascension de Skywalker

The Rise of SkywalkerAnnée : 2019

4/10 iCM      TVK      IMDb

Vu le : 20 décembre 2019

Réalisation :

J.J. Abrams


Avec :

Daisy Ridley, Adam Driver, John Boyega, Oscar Isaac

Un petit (mais long) commentaire vite fait pour garder en mémoire les quelques impressions laissées par le film.

La futilité des personnages principaux dans un univers où tout dépend d’eux.

Comment croire que le sort de la galaxie dépende essentiellement de deux jeunes freluquets aux talents hors du commun amenés tour à tour, et aux détours des caprices de leur âge, à chercher à s’unir, se convertir ou s’opposer ? Si cette dualité est forcément reprise pour partie des thèmes de la trilogie originale (puisqu’on l’a assez dit, celle-ci n’en est une resucée assumée), avec la fratrie Leïa-Luke, il me semble qu’elle procédait alors bien plus à une logique de mythe.

George Lucas s’en sortait très bien, sur trois épisodes, à faire avancer cette thématique familiale, en distillant juste assez à chaque séquence ou épisode pour faire avancer la situation et l’intégrer harmonieusement avec les autres thèmes centraux de la trilogie (et cela non sans perturbation dans la force, pardon, dans la cohérence de la trilogie : par exemple, on ne voit jamais Leïa prendre conscience dans le dernier épisode que si elle est la sœur de Luke, elle est la fille de Vador…). Une grande différence avec ce qu’on nous propose ici, où on ne voit jamais la fin des vrais-faux revirements, des possibles avancées qui nous échappent parce que perdues au milieu de mille autres informations, des séquences de blabla pour convaincre l’autre de se lier à lui ou des scènes de duel sans fin (dans une logique très « on va voir qui a la plus grosse, mais à la fin, on dit pouce). À force de retrouvailles, d’appels en SMS télépathiques surtaxés, de répétitions presque comiques, ces rencontres ne riment plus à rien, et on finit vite pour ne plus en attendre d’avancées notables (syndrome de Pierre et le Loup) : au lieu d’avoir des avancées dramatiques, de vraies décisions prises par l’un ou l’autre qui impliqueraient de lourdes conséquences, ici rien n’est jamais grave ou à prendre au sérieux. C’était comme si on se retrouvait autour d’un café pour taper la discute en même temps que quelques sbires de l’empire ou des pions interchangeables des rebelles. La futilité de la jeunesse en l’absence de contrepoint d’un maître, d’un père, d’un professeur, d’un gourou. Pardon, mais quand Luke rencontre Vador pour la première fois, il y laisse une main ; quand il le retrouve, c’est avec Palpatine, et rencontrer l’empereur, on sent que c’est un événement pas donné à tout le monde : Luke s’y est préparé (on en parle de puis un moment), et c’est pour en finir avec lui (enfin, croyait-on, parce que c’était sans faire avec les talents de profanateur de cadavres de Abrams), pas pour jouer à qui à la plus grosse, faire semblant à un dénouement, se dire salut et se promettre de se retrouver à la micro-scène 342.

Alors voilà, une fois que toutes les vieilles reliques sorties du placard ont fini de jouer les fantômes, on ressort de son puits Palpatine, on nous explique qu’il est derrière Rey depuis le début, qu’il a tout prévu jusqu’aux méchants précédents, et se place ainsi comme le grand manitou des… trois trilogies. Eh, oui, réveiller les morts, ç’a des conséquences : mis à part les deux droïdes qui sont en effet de toutes les fêtes (on respecte l’angle de La Forteresse cachée), on pensait à la première trilogie que Luke était le héros, puis c’est son père qui en devient le personnage principal avec la prélogie, et enfin ici, tout compte fait, on nous dit que ça pourrait tout aussi bien être Palpatine. Eh ben, je crois que Abrams se fout un peu de notre gueule, parce que Palpatine était très bien à sa place, celle du l’opposant idéal qu’à la fois le fils et le père Skywalker avait réussi à remettre à leur place. Voir sa fille (oui, je divulgâche, maintenant t’es prévenu) prendre le relais et le voir, lui, un type si peu sympathique (on ne nous a pas vendu son enfance malheureuse, on a le droit de le détester) devenir le centre de trois trilogies, ça m’enthousiasme pas des masses. Sans compter qu’il y a un truc qui me chiffonne dans cette histoire : le papy, il est fort comme Voldemort et le diable réuni, avec une puissance ahurissante, et au lieu de s’en servir pour un détartrage, pour guérir ses guibolles manifestement en carton ou tout simplement pour se déclarer maître du monde en menaçant qui veut l’en empêcher de lui tordre le cou (on rappelle qu’on est censé être dans un monde sans jedi), non, le papy préfère œuvrer dans l’ombre, jusqu’à laisser des monstres prendre le risque de devenir plus puissants que lui, ou imagine encore tout un stratagème alambiqué pour que sa petite-fille la rejoigne du côté obscur ?! Si le type est immortel à ce point, en quoi laisser ses pouvoirs à sa petite-fille, a-t-il une importance ?! Et pis, si ce n’est qu’une question de descendance (il tient ça de qui d’ailleurs ? De son élève Dark Vador ?), il est impuissant le papy ? Il ne peut pas remettre ça et s’assurer que cette fois, il gère ce projet comme tout bon papa-poule ? J’ai pas de mots pour dire à quel point cette idée (le centre de notre trilogie donc, puisque c’est la grande révélation attendue) sent mauvais.

Et j’en reviens à la futilité des personnages principaux. Cette absence du père, ou du grand-père, à force pour beaucoup de les zigouiller en cours de route ou de les cacher dans l’ombre pour le seul goût du secret, revient à laisser des gosses gérer seuls le sort de la galaxie. Ce qui fait de cette trilogie une sorte de Seigneur des mouches à l’échelle galactique (Abrams l’avait déjà expérimenté dans une série à l’échelle d’une île si je me rappelle bien), ou une version du Collège fou fou fou intergalactique. Dans cette histoire, les adultes n’ont plus qu’un rôle anecdotique et regardent impuissants deux lycéens en colère se chamailler sans plus aucun arbitre.

Si le fort de Lucas, c’était de réveiller des mythes, les adapter, cette nouvelle trilogie se plante royalement à ce niveau. L’un des points faibles de Luke, c’était sa futilité, mais elle était contrebalancée par les autres personnages, avec lesquels finalement ils formaient un groupe harmonieux (un groupe qui n’allait pourtant pas de soi au début et dans lequel tous se tiennent : on enlève un et ça devient dramatique). Ici, c’est comme si la futilité était partagée par tous les personnages, mêmes les adultes ne semblent pas prendre la lutte contre les Sith, ou l’Ordre machin, au sérieux (Luke avait beau était puéril, il était attaché à suivre les conseils de son maître). C’est toute la gravité de l’ancienne trilogie pourtant adulée ici qui disparaît : les humeurs des personnages changent en fonction des revirements de situation, et comme ils sont nombreux, on passe des rires aux pleurs assez rapidement sans quand jamais la séquence précédente ne semble avoir de poids émotionnel sur la suivante. De la même manière que leur groupe semble formé artificiellement pour « faire groupe », toutes leurs émotions et leurs aventures ne semblent prendre corps que pour le plaisir de l’aventure (la futilité, toujours).

Le symbole d’ailleurs de ce manque flagrant de cohérence psychologique, ce sont les séquences fabriquées avec Carrie Fisher, dont le décès prématuré est parvenu avant ou pendant la production du film et qui impose une utilisation plus que baroque des rushes disponibles. L’impression du charcutage est immense : si un dialogue se met en place, le plus souvent avec Rey, on ne va jamais plus loin qu’une réplique, et on change de sujet. Même les plans de coupe ne semblent pas appropriée pour la situation… Et donc tout le film laisse cette étrange impression que tout est monté à l’arrache, grossièrement, en rapiéçant de vieilles pièces d’étoffes appartenant à la première trilogie pour en faire un manteau d’Arlequin, forcément des plus baroques, et avec aucune consistance ni psychologique ni dramatique.

Revirements boiteux

Les revirements idiots sont nombreux : le général sorti de Poudlard (promotion Serpentard) se rebiffe au bon moment et annonce (hilarité dans la salle) qu’il est l’espion tant recherché (ce qui fout en l’air toute une quête qui prenant forme, mais puisqu’on a cinquante quêtes en même temps, en bousiller une aussi facilement au passage, ça nous arrange bien), qui demande comme dans un western parodique qu’on le blesse pour que ça passe auprès de son supérieur (on rappelle, juste comme ça, que le bonhomme est donc censé être le numéro 3 au rang des chefs méchants, et que pendant qu’il accompagne ses nouveaux potes à leur vaisseau, personne sous ses ordres ne vient à ses nouvelles : de quoi le faire un peu plus passer pour un moins que rien, ce qui n’est pas beaucoup mieux que son chef suprême qui sort tout juste de l’adolescence). Bien sûr, cet officier futé comme deux sergents Garcia, se fait dégommer dès que son pote a compris son petit jeu (ce serait pas expédié aussi hâtivement et avec autant de désinvolture, à la façon d’une série, sans se soucier d’y créer une réelle confrontation, un doute, source de tension, au moins pour créer un semblant de cohérence psychologique et d’intérêt dramatique : si tous les personnages se font zigouiller, même les méchants, et que ça n’a provoqué aucune mise à distance — pour mieux s’en émouvoir — , jamais rien ne peut alors devenir dramatique, sinon à forcer le trait en y développant des cris ou des larmes — ce que les deux personnages principaux et opposés ne manquent pas de faire).

« Et au fait, pourquoi tu nous aides ? — Je n’aime pas mon boss, il a été méchant avec moi. » Et l’autre : « OK, salut. »

Si c’est pour bâcler autant les situations et les dialogues, tu peux en faire une série de plusieurs heures, ce sera toujours aussi émotionnellement et psychologiquement inconsistant.

Autre revirement vite expédié et ridicule : l’explication que donne Luke sur ses ratés, ses propres revirements à la limite de la cohérence psychologique. « Yoda vient de me dire que l’échec était le principal moteur pour avancer dans la vie : je me suis planté avec Rey, ben… Cool ! Ce n’est pas si tragique ! Alors du coup, j’ai changé d’avis : j’ai eu tort de me retirer sur cette île… » Purée, mais des personnages qui sont si malléables, si inconsistants, qui n’ont aucune droiture dans ce qu’ils pensent, pour qui tout est futile ou aléatoire, ben perso je n’ai pas envie ni de les suivre, ni de leur faire confiance, ni de les aimer. Un jour ils disent blanc un autre noir, et ça change toujours en fonction des humeurs ou parce que ça fait avancer artificiellement la situation… Ce n’est même plus de la puérilité, c’est de la bêtise. Il faut de la constance chez les personnages pour les suivre.

Dénouement(s)

Quand tout une intrigue est basée sur des révélations et des dénouements successifs, difficile de repérer ce qui est important ou pas, difficile de sentir la structure même du récit. Pourtant, Abrams, puisqu’il colle à la structure de la première trilogie, a bien l’intention de refaire à sa sauce le type de dénouement positif qui a tant valu de succès à l’épisode IV (remise de médailles) et à l’épisode VI (la ewoks party). Ce qui est drôle pourtant, ou navrant, c’est que si le film multiplie les séquences de révélations, de retournements, de confrontation et de dénouement, en les charcutant à un point qu’elles font rarement plus d’une minute, celle qui prend comme modèle celle de l’épisode VI est interminable.

Le montage final de Richard Marquant était à l’image de son film : assez simple. L’idée était de clore la trilogie initiale, c’était la fête, et à raison : la séquence finale du film, dans laquelle on s’applique à bien refermer toutes les portes des couloirs narratifs, et à dire au revoir à nos personnages chéris, restera plus de quinze ans au moins le dernier acte de la saga Star Wars. Combien de temps durait-elle ? Une minute ou deux tout au plus. Ici, avec l’inflation des quêtes et des personnages à suivre, on en a bien pour dix minutes. Avec en sus une réparation stupide « fête » au wookiee qui n’avait pas été honoré lors de la remise des médailles de l’épisode IV (ce qui avait valu les sympathiques sarcasmes de Carl Sagan), et à qui on remet ici, on ne sait pas bien pourquoi, une médaille en chocolat. C’est pas le tout d’honorer les anciens en zigouillant leur travail ou en les faisant mourir à l’écran, il faut encore leur faire la leçon pour leur expliquer que « quand même, c’était un peu raciste de pas filer une breloque à une carpette ambulante… » Chewbacca n’avait peut-être pas de médaille, mais peut-être bien parce que lui est plus intelligent les autres, et se fout de ces premiers prix de conduite. À son âge, sérieux… il en est encore à espérer des médailles ? Non, Chewie, c’est le Yoda de l’ombre : la sagesse même. Jamais un mot plus haut que l’autre. Le véritable maître et père de toutes les trilogies. Lui filer une (futile) médaille, c’est le rabaisser à un enfant qui a été sage pour Noël.

Filiation ratée

C’est dommage, j’aurais facilement pu être convaincu par le fil conducteur, la « grande » révélation de la trilogie. Comme avec les deux autres trilogies, on y trouve ici une quête d’identité, liée à celle des parents (enjeu qui est lui, bien mythologique, contrairement à beaucoup d’autres aspects du film), et c’était une idée qui aurait pu me séduire si le reste n’était pas aussi bâclé. Après avoir imaginé après le premier volet (comme en atteste cette critique) que Rey avait de bonnes chances d’être le fille de Luke, après avoir espéré qu’elle soit la fille de personne afin de donner à cette trilogie un réel sens démocratique et sortir pour de bon des filiations, j’aurais pu me laisser séduire par un lien avec Palpatine. Reste que même à ce niveau, Abrams réussit à tout gâcher avec une énième séquence « du héros gentil se présentant face au méchant sur son trône ». Que Rey soit la petite-fille de Palpatine, d’accord, mais que Palpatine joue les momies ou les Voldemort pour l’occasion, qu’on le retrouve après la révélation ici pour une ou deux séquences de confrontation, ben, c’est assez décevant parce qu’on a l’impression que ça vient de nulle part. Et au final, sa fonction est presque illustrée par la manière physique dont il est montré dans cette scène, à savoir porté par je ne sais quel treuil : Palpatine a beau être le méchant le plus puissant des trois trilogies, il n’est ici qu’une marionnette qui va permettre au récit de s’offrir une petite séquence de confrontation finale (avant d’en avoir une autre puis une autre et encore une autre) et qu’on aura vite oubliée une fois finie parce qu’on sera passés à autre chose (c’est le problème quand on court mille lièvres dramatiques à la fois : il faut tous les suivre, et une fois qu’on en attrape un, pas le temps de savourer et de goûter la bête pour servir le dénouement et un dessert si tout le monde a été sage, non, il faut repartir à la chasse).

Si dans le premier, l’idée qu’on assiste à nouveau à la thématique de la fratrie, mais cette fois sur la variation du duel fratricide, me séduisait plutôt, on a vite basculé (déjà dans le précédent avec des blagues potaches entre les deux djeunes super-héros) vers un conflit d’ados perturbés par leurs hormones, laissés seuls dans une chambre à se chamailler quand les parents sont de sortie, ou à faire autre chose en oubliant qu’on en aime un autre… Pardon, mais c’est déjà moins une problématique mythologique. Là, tout ce qu’on entend en sous-titre de ces relations, c’est : « Tu veux pas sortir avec moi ? S’il te plaît !… Tu te rends compte que tu sors avec un vulgaire stormtrooper ?! Tu es rien, je suis un fils de bonne famille, je pourrais tout te donner si tu acceptais qu’on sorte ensemble ! Allez quoi, un bisou ! Viens, on va refaire (littéralement) le monde ensemble ! » Désolé, ça me parle moins que « Fils, rejoins-moi, nous régneront tous les deux sur la galaxie, l’empereur l’a prévu. Tope-là ! Non, l’autre main… Pas… Mais il est con, il est tombé ! ». D’un côté un père qui tranche la main de son fils (y a du symbole) ; de l’autre, deux lycéens qui se chamaillent parce que l’un ne veut pas partager son goûter avec l’autre.

À noter d’ailleurs, douce ironie, ou belle revanche, que si dans la première trilogie (et même si c’était son emploi, et un emploi qui cadrait parfaitement avec l’ambition mythologique de Lucas) Mark Hammill était parfois agaçant, c’était la bonne surprise de l’épisode précédent, Les Derniers Jedi (bien supérieur me concernant que celui-ci). Plus que Harrison Ford dans Le Réveil de la force, son personnage avait une réelle consistance, un vrai poids sur les événements. Ici, qu’a-t-on pour jouer en face de ces jeunes bahuzards ? Des fantômes (des morts, parfois, littéralement).

Rythme

Un problème assez récurrent dans les films d’Abrams. Qu’est-ce qui l’oblige à se passer ainsi systématiquement dans une séquence qui en a besoin de quelques secondes de respirations, que ce soit pour apprécier dans sa longueur la réaction d’un personnage (afin d’essayer de percer ses pensées), pour instaurer une ambiance, un mystère, ou simplement pour offrir au récit et au spectateur, qui en a besoin pour digérer les informations qu’on vient de lui donner, un peu de respiration avant que ça reparte sur les chapeaux de roue. On en n’est plus à deux ou trois minutes près.

Cela démontre assez bien à mes yeux en quoi ce réalisateur manque quasiment presque à chacun de ses films de sens de l’à-propos : quand une séquence ne marche pas parce que trop rapide ou parce que mal mis en scène, avec une interaction entre les acteurs qui ne marche pas ou avec des enjeux et des situations flous mal exposés, eh bien, soit on repense sa séquence, on la réécrit, la retourne, ou tout bonnement on la coupe. Or, il y a un nombre incalculable de séquences, de situations, ou de propositions de jeu qui tombent à l’eau parce que trop vite ou mal expédiées.

Par exemple, en quittant je ne sais quelle planète, Chewbacca beugle et Rey le regarde en disant juste « oui ». Oui, quoi ?! Ces quatre ou cinq secondes sont censées nous dire quoi ? Comme d’habitude, jusqu’au moindre détail, Abrams rapièce sa toile avec des morceaux piochés dans ses souvenirs de la trilogie originale : ce qui pouvait n’être qu’un geste, qu’une attitude, il se l’approprie et tient en dépit de toute cohérence narrative ou de mise en scène à l’intégrer dans son film. C’est pourtant un défaut assez fréquent chez les jeunes scénaristes ou metteur en scène : penser, même inconsciemment, que reproduire un effet, une image, une posture dans un film qu’on a vus, va par enchantement produire sur les spectateurs dans un nouveau film une réaction identique. Sans se demander pourquoi dans le film original cet effet avait une telle efficacité sur le public (le plus souvent parce qu’il s’intègre à une cohérence narrative bien plus large). On se doute donc bien qu’à cet instant, quand il fait dire à Rey « Oui » qu’il fait référence à un passage de la trilogie originelle (ça me rappelle vaguement quelque chose), et qu’il pense que ça pourrait avoir un effet sur le spectateur, sauf que le placer là (comme ailleurs, n’importe où), n’a aucun sens. Et j’ai souvent eu cette impression lors du film : je me dis, tiens, là il est en train de reprendre une posture qui a dû le marquer dans la première trilogie, et pour l’avoir vue en boucle, ces images peuvent rarement m’échapper. Le problème, c’est que là où Abrams pense adopter des postures, des images, des effets de mise en scène qui auront une certaine efficacité sur le spectateur, il ne multiplie en réalité que des gimmicks et des clins d’œil qui nuisent à la cohérence de sa propre mise en scène. On n’arrivera pas à me faire croire que quand on structure son histoire comme on tisse un grand manteau d’Arlequin on en arrive à en faire de la haute couture.

Il n’y a pas que des séquences qui pourraient être coupées pour rendre le film bien plus lisible et rythmé qu’il ne l’est en réalité. Quand on coupe des personnages ou certaines quêtes secondaires, on arrive forcément à réduire la voilure et à se concentrer sur l’essentiel. Est-ce que par exemple le droïde en forme de cornet de pop corn a une utilité narrative ? La petite amie de Poe est-elle si nécessaire à l’histoire ? Là encore, on voit bien que son utilité est d’abord de faire référence à la vieille amitié entre Han Solo et Lando Calrisian ; pourquoi pas, sauf que ça vient encore surenchérir un récit en pleine inflation (j’ai comme l’idée d’ailleurs que le film de Rian Johnson a été intercalé artificiellement au milieu d’une première mouture d’un scénario écrit par Abrams pour toute la trilogie… ce qui expliquerait pourquoi ce dernier volet paraît si condensé ; Abrams aurait été obligé de faire de deux scénarios un seul pour permettre à Johnson t’intégrer ces idées dans le second volet — simple conjecture). Parce qu’au-delà d’une nouvelle relation avec un personnage qu’on n’aura pas le temps de suivre, le problème, c’est que ça interdit toute possibilité de développer les relations entre les personnages existants, en particulier les nouveaux de la présente trilogie : Poe et Finn devrait avoir une relation forte suite aux événements qui les a réunis dans le premier volet, or leur complicité ne s’illustre que par des répliques que chacun pourrait dire dans de telles situations d’urgence, jamais aucune référence n’est fait à leur passé commun, qui serait fort utile pourtant pour conforter leur lien, créer une connivence et nous rappeler par ces références des épisodes passés qu’ils (et nous avec eux par identifications) ont passés ensemble. C’est encore la preuve que Abrams est plus soucieux de faire référence aux films de la trilogie initiale que de s’appliquer à suivre les évidentes nécessités dramaturgiques de son histoire : pour créer une connivence entre les personnages (connivence qui existait de fait dans la première trilogie justement parce que les personnages avaient ce type d’interactions), on les fait faire ou dire des références à leur passé commun. C’est comme ça qu’on écrit une histoire. Mais on l’a bien compris, Abrams n’écrit pas une histoire, il écrit un abécédaire dédié aux fans, une fan fiction à plusieurs centaines de millions de dollars de budget et de recette, une grande foire aux références.

Coïncidences heureuses

La rapidité d’exécution du film, son extrême densité, a au moins un avantage sur le public : il a à peine le temps de froncer les sourcils à la moindre facilité de scénario, incohérence ou coïncidence heureuse qu’il est déjà embarqué dans une nouvelle scène et une autre facilité. C’est un peu comme raconter la même blague stupide et absurde à un malade d’Alzheimer profond, le voir répondre « hein, quoi ?! », et enchaîner sur la même blague, et cela à l’infini. Abrams s’y connaît en lavage de cerveau : toutes ces réactions interloquées, nous les avons eu durant le film, mais comme des rêves qui s’évaporent au matin, il n’en reste pas grand-chose à notre réveil.

Parmi les coïncidences heureuses dont j’ai eu le temps de me rappeler pendant le film (le monteur a peut-être intercalé malencontreusement un moment de pause dans cette scène) : projetés hors de leur appareil sur la planète déserte dont j’ai oublié le nom, ils se retrouvent enlisés dans des sables mouvants (Rey qui cinq minutes plus tard arrivera à empêcher un vaisseau de quitter la planète n’a même pas l’idée de les faire sortir de ce truc…), puis se retrouvent par enchantement dans des sous-sols… les menant directement aux reliques qu’ils étaient venus chercher ! Oh, mais purée, quelle chance !

Et j’ai bien trop peur de revoir le film, au calme, et de noter toutes ces folles facilités. Comment Abrams, qui est un habitué des pirouettes dramaturgiques pour masquer son manque de talent, a pu devenir à la fois scénariste et réalisateur, cela restera pour moi un des plus grands mystères de notre époque.

Qualités

Le film a pourtant quelques qualités. L’humour, même si on sent bien trop l’envie de forcer vers la comédie au détriment de l’aspect plus tragique, peut parfois faire mouche. Ce rôle de comique est depuis quarante ans dévolu en partie à C3PO, et c’est encore le cas ici. C’est beaucoup moins réussi pour les personnages créés par Abrams, qui ne semblent avoir pour fonction que de rendre cette histoire toujours plus futile. Il y a aussi quelques propositions intéressantes s’intégrant dans l’univers Star Wars tout en n’ayant jamais été évoquées dans les précédents films. Utiliser un sabre laser pour éclairer dans le noir, c’est tout con, mais de mémoire ça n’avait pas été fait. La variation de vitesse des vaisseaux est, me semble-t-il, très bien exploitée que ce soit sur un plan narratif ou graphique (même si cela avait déjà probablement été fait). Le « ricochet » (même s’il faut éviter de demander pourquoi les vaisseaux ennemis parviennent à suivre le faucon comme son ombre), c’est une idée spectaculaire qui marche assez bien, et visuellement c’est beau et conforme à la physique fantaisiste imaginée par Lucas. Ou encore pas mal d’utilisations pratiques de la force : c’est dans ce domaine que le fait d’avoir fantasmé l’univers pendant trente ans ou plus pour un auteur peut être utile. « Qu’est-ce qu’on peut faire avec la force ? » Voilà quelques réponses susceptibles d’enrichir l’univers. (Certaines propositions sont de trop en revanche : capturer un gros vaisseau à pleine puissance alors qu’on commence à peine à maîtriser la force, c’est assez moyen ; le sabre couteau-suisse de la Rey obscure ; voire la capacité de guérison : si c’était possible, d’autres maîtres auraient utilisé cette possibilité bien avant, à commencer par Palpatine…)

L’univers Star Wars est si vaste (potentiellement, si la Galaxie n’est pas infinie, son histoire compte plusieurs dizaines de millénaires à explorer), il mériterait que Disney offre la possibilité à de véritables auteurs de s’emparer de cet univers, pour écrire de nouvelles histoires originales dans lesquelles les références aux personnages déjà connus seraient rares voire inexistantes. À ma connaissance, des jeux vidéos s’étaient déjà engouffrés dans cette possibilité.

Autre point positif à mes yeux : je le trouve globalement beau. C’était d’ailleurs le cas des deux précédents volets de la trilogie. Et pour cause. Le récit, la dramaturgie, cite abondamment la première trilogie, c’était normal d’en faire de même pour l’univers graphique. Moins d’effets numériques, parait-il, en dehors du rafistolage des séquences avec Carrie Fisher et une séquence un peu inutile dans laquelle on voit Luke et Leïa parfaire leur entraînement jedi (semble-t-il sur la lune d’Endor où s’achevait Le Retour du jedi). La fascination maladive de Abrams pour les lumières dans la gueule se retrouve ici malheureusement avec une variation franchement pénible vers les éclairs scintillant foutant mal à la tête et m’obligeant à fermer les yeux. Mais globalement, les décors, l’atmosphère, les paysages proposés, sont franchement magnifiques. Paradoxalement, tout inutile qu’il est, je pense que le personnage avec qui Poe a une histoire, risque de souffrir du syndrome Boba Fett : le port du casque la rend sans doute très sexy, mais on sort un peu frustré de ne pas en savoir plus sur elle. Peut-être un jour la verra-t-on réunie avec Poe un jour dans une série intitulée The Mandoline

Consommateurs, travailleurs et investisseurs… quel pouvoir disposent encore les « pauvres » pour faire valoir leurs droits auprès des puissants ?

Petites remarques en réponse à un fil Twitter opposant libéraux et marxistes. Je ne me prononcerai pas sur le côté idéologique de la chose, en revanche, j’ai envie de préciser un ou deux points pratiques qui m’ont toujours titillé quand il est question des ressources (et donc de l’investissement) des pauvres.

La première chose à faire, me semble-t-il, avant d’investir quand on est pauvre, c’est arrêter de consommer au-dessus de ses moyens. L’éducation à faire, dans un monde capitaliste plus ou moins souhaité, elle serait là.

Or, si les pauvres surconsomment, c’est parce qu’ils sont incités à le faire par les marchants et profiteurs de croissance. Et on ne peut pas investir sans se priver. Et se priver, c’est contre-intuitif pour des pauvres à qui on a parfaitement vendu le modèle de surconsommation (et qui le cas échéant se privent du superflu pour survivre, mais j’évoquerai surtout les pauvres qui auraient encore les moyens de mettre de côté s’ils « consommaient » mieux ou moins).

L’exploitation des plus pauvres par les riches, elle est moins comme au XIXᵉ siècle liée au travail (ouvrier essentiellement), qu’à la consommation. Les pauvres, s’ils sont des acteurs majeurs de la croissance par leur consommation (et leur travail), n’ont pas les moyens par ailleurs d’être acteurs de la finance. Et s’ils ne le sont pas, c’est bien que les riches, s’ils ont intérêt à les intégrer pleinement dans une société de surconsommation, ont aussi tout intérêt à les garder à l’écart des « choses sérieuses » de la finance. Les pauvres sont d’autant plus indispensables aux riches qu’ils doivent bosser (pour avoir des ressources, et avoir des ressources) pour consommer et donc rester pauvres pour avoir juste assez pour consommer, non investir.

Des pauvres qui investissent, ou pire, qui s’enrichissent, c’est des pauvres qui se libèrent de leur travail. Or, pour marcher, la société capitaliste et de consommation a besoin de pauvres pour s’activer à des taches mal payées que personne ne voudrait faire s’ils n’étaient obligés de les faire.

C’est là, à mon sens, que le communisme a failli. Au lieu de pointer du doigt le « capital », c’était à la consommation qu’il fallait s’en prendre. C’est la demande qui fait tourner le capital. Si la demande devient plus vertueuse, le capital en devient tout autant. Or s’il y a un capital, avant tout, non vertueux, on ne peut nier qu’il y a des modes de consommation parmi les plus pauvres qui n’ont rien de vertueux. Les pauvres, dans leur ensemble, souscrivent d’ailleurs pleinement à la société de consommation dans laquelle nous vivons. Ils rêvent de s’offrir le meilleur. C’est bien pourquoi par exemple, les pauvres restent encore les meilleurs clients pour les jeux de hasard, et que l’État reste très frileux, et de plus en plus, à restreindre la dépendance à ces jeux.

Où sont les capitaux d’investissement vertueux ? On en connaît qui sont supposés « verts », mais où sont les capitaux… rouges ? En l’état actuel des choses, on ne peut pas gagner la guerre contre la finance (ou contre le capital, si on avait l’ambition d’un marxiste) sur le terrain idéologique (le monde est trop majoritairement capitaliste). En revanche, on peut jouer la carte de l’infiltration, s’intégrer au jeu de la finance, adopter des usages vertueux (ou plus vertueux), mais également faire pression de l’intérieur pour s’attaquer aux mauvais usages de la finance qui ne font toujours que rendre les pauvres plus pauvres et protéger les riches pour qu’ils deviennent plus riches. La méthode du cheval de Troie qu’on chercherait à faire grossir de l’intérieur.

Où sont les banques, les compagnies d’assurance, les fonds d’investissement, les entreprises même, pouvant se targuer de pratiques respectant les plus démunis ? S’ils existaient, c’est vers eux que les plus pauvres devraient se tourner en premier lieu. En insistant bien sur la nécessité de moins ou de mieux consommer. L’éducation sans doute. Or, la communisme, s’il est devenu si marginal au XXIᵉ siècle, c’est sans doute pour beaucoup parce qu’il ne répondait plus à la société qui était devenue la nôtre, et où le citoyen n’était plus seulement travailleur (ouvrier) exploité, mais consommateur (pauvre) exploité.

Un travailleur s’arrête de travailler pour défendre ses droits et engage un bras de fer avec ses employeurs ; un consommateur réorganise sa consommation vers des produits qu’il jugera vertueux, nécessaires, consomme globalement moins et investit. Ses choix de consommation, ses investissements, lui donnent un pouvoir auquel il renonce s’il devient esclave des produits qu’il consomme.

Au niveau de l’impôt par exemple, la TVA est ce qu’il y a de moins juste dans un monde privilégiant l’enrichissement des déjà riches. Il touche en premier lieu les pauvres alors que c’est la 1ère recette fiscale de l’État. Cette logique d’imposition démontre bien que rien n’est fait pour inciter les pauvres à moins, ou mieux, consommer pour, in fine, s’intégrer aux petits jeux des investissements. Là encore, la solution pour le citoyen : consommer moins. À l’État par la suite de rendre plus juste cet impôt. En diminuant la TVA sur les produits de première nécessité, et en augmentant significativement l’impôt sur les biens de confort personnel, dangereux pour la santé, ou néfastes pour l’environnement.

Au lieu de promouvoir l’accès du marché aux pauvres avec la musique « il y a ceux qui savent et vous, venez participer ! », (à laquelle on ne peut pas croire si les pauvres investissent tout ce qu’ils gagnent dans des biens de consommation vite disséminés), la justice serait d’abord de faire contribuer le plus, ceux, les plus riches, dont les mauvaises pratiques ont conduit à une crise en 2008. Pas de peur du déclassement pour ceux-là. Là justice devrait commencer par s’attaquer à ces acteurs-là, qui ont failli par leur manque de vertu, il y a maintenant plus de dix ans. Les ultras-riches ont-ils payé les pots cassés lors de la crise ? Non. Plus que jamais ils bénéficient d’un système pourri fait par et pour eux. Il est temps que les pauvres s’invitent à leur table et imposent la loi du plus grand nombre. Les pauvres ont potentiellement ce pouvoir. La force des syndicats est de représenter un grand nombre de travailleurs et ainsi d’être légitime aux yeux des entrepreneurs et des décideurs politiques ; il faudrait une même force au service d’une défense des intérêts des consommateurs et des plus pauvres. Sans un tel moyen de pression à l’intérieur du système, je doute fort que les moyens, ou les idéologies, traditionnels puissent faire valoir leurs droits.

Millet et une nuit à Amsterdam

Millet et une nuit à Amsterdam

Récit d’un voyage express

 

Le samedi 7 décembre, alors qu’une nouvelle semaine de grève dans les transports se profile, ma copine me propose de partir deux jours en début de semaine à Amsterdam. Je fais les yeux ronds : « Moi, partir ? Dans deux jours ? Pour un pays étranger ?! » Je sors rarement de Paris, pas l’âme d’un grand voyageur. Je hais les préparatifs, les découvertes sur le tard, les mauvaises surprises. Et par-dessus tout, je déteste perde mon bonnet.

Seulement voilà, il faut parfois se faire violence pour sa belle, et comme j’ai envie de lui faire plaisir, j’arrête de réfléchir, et je lui dis oui. Depuis vingt ans, en dehors des séjours chez la famille, je ne suis sorti qu’une fois de la capitale, c’était déjà avec elle au printemps, mais c’était en France, pour trois jours entre Arles et Avignon. Si mademoiselle veut partir, alors partons. Ses voyages à elle semblent être conditionnés par un seul facteur : Vincent van Gogh. Le principal motif de ce voyage : une exposition sur l’influence qu’aurait exercé Jean-François Millet sur le peintre hollandais. Ce sera également l’occasion de voir la plus grande collection d’œuvres de van Gogh dans le musée à qui il a donné son nom dans la capitale hollandaise.

Youpi. Des expos, des expos, des expos !

Nos moyens sont limités, du moins les miens, et comme on aime le partage des ressources, je nivelle toutes les opportunités vers le bas, et j’en suis fier. De toute façon, grève oblige, point de Thalys pour se rendre en Hollande, et rejoindre l’aéroport en temps de grève, cela doit déjà être une aventure en soi. Les cars Macron semblent donc tout indiqués pour ce voyage. J’avais été malade au printemps en allant dans le Sud par ce biais, mais je préfère encore passer par là que devoir me saigner pour un voyage. Le meilleur moyen de survie quand on est pauvre, c’est encore d’être radin. On fera donc ça.

Le lendemain, c’est décidé. À moi de payer le transport, à elle, l’hôtel. Je n’aurai qu’à payer ma place pour le musée, « mais non, inutile de réserver, tu regarderas sur place ». Plutôt méfiant, je préfère tout de même acheter en avance, mais pas moyen, c’est elle qui décide de la chronologie des événements, impossible de lui fixer une tranche horaire afin de réserver en ligne. La maline. Tout est fait pour me sortir de ma zone de confort… D’autant plus qu’elle voudra en profiter pour jeter un œil à un autre musée voisin dans le centre d’Amsterdam, le Rijksmuseum. Tout ça en cinq ou six heures. Et alors que pour elle tout est simple : armée de son badge de guide-conférencier, elle pense pouvoir accéder à tous les musées nationaux du monde et de Navarre.

J’arrive chez elle au soir. Rien n’est préparé. Elle est Coréenne, et le sens de l’improvisation fait partie de leur charme, un trésor national. Jamais rien n’est impossible pour un Coréen, et mieux vaut toujours tard que trop tôt. Des fois qu’on s’ennuierait. Je lui propose de faire les courses, histoire de prévoir quelque chose au moins à manger dans le bus. « Pas la peine ! Mais pourquoi tu veux manger ! » C’est vrai quoi. On achète quand on a faim, au dernier moment.

Elle préfère rester au chaud, collée à son iMac, en rêvant du voyage, et me demander quelle chambre d’hôtel je préfère. Me demander ce que je préfère, pour moi, que ce soit pour une paire de basket, un menu ou une chambre, ça peut parfois ressembler à une offense. Je veux juste dormir à un prix raisonnable. Elle décide donc, et son choix s’arrête sur une jolie chambre en plein centre de la capitale, pas trop loin de la gare routière où notre bus « FlixBus » est censé nous téléporter.

Oui, dès que j’ai eu l’adresse de l’hôtel, c’est la première chose que j’ai regardé, histoire… de ne pas trop le faire à la coréenne, et de prévoir un minimum. Si j’ai si peu voyagé durant toutes ces années, c’est peut-être aussi parce que ça doit être follement chiant de m’avoir sur le dos à vouloir tout prévoir, à tout vérifier, à m’inquiéter pour un rien. Mais je me promets de faire des efforts, et de le faire, un peu épicé, à la coréenne.

Il est l’heure de se coucher. Parce que c’est pas tout de s’amuser à regarder sur GoogleMap si la maison d’Anne Frank est dans le centre, il faut aussi dormir : le bus est à 6h15, dans un coin que je connais bien pour y aller peut-être tous les jours, non loin de la Cinémathèque, et par où j’étais déjà passé pour me rendre à Arles : la gare routière de Paris Bercy. Au moins, là-dessus, je pars confiant.

« Attends, il faut que je prépare mes affaires ».

Deux heures du matin.

Le charme… féminin. Parce que c’est pas le genre de choses qui prend dix minutes, même pour une seule nuit dans la jungle néerlandaise.

 

Réveil à 5h et des poussières. Rien à manger. Les épiceries ne sont pas ouvertes. On grignote des fruits et des gâteaux. La bohème (quelqu’un me souffle à l’oreille : « la vie, quoi »). J’ai jamais vécu. Il semblerait que cette femme ait décidé de me sortir de ma cave à vampire, de mon trou à rat. Une championne.

L’alarme de mon téléphone sonne. J’avais prévu de partir à 5h30. Le billet indique qu’il faut être sur place à 6h. Trente minutes pour rejoindre Bercy, même en temps de grève, on prend la 1 et la 14, les deux seules lignes qui marchent. L’aventure ferroviaire, on la laisse aux Parisiens, c’est bien pourquoi elle a décidé de quitter ce monde le temps d’un begin-week culturel.

5h35, on part. Ç’aurait vraiment été moins drôle s’il n’avait pas fallu courir. Le métro nous passe sous le nez. On attend un peu. Arrivés au parc de Bercy, il faut encore courir sous la flotte. Pas de parapluie. On n’est pas déjà partis qu’on se croirait sur une autre planète.

La gare de Bercy en vue. Pas grand-monde, c’est sale, c’est moche, rien n’est indiqué. Il est 6h02. On cherche, on tourne, on transpire, on est mouillés. Pas de bus. Des bus partout, mais aucun bus pour Amsterdam. On tourne encore, on regarde les panneaux indicateurs : ils ne marchent pas. On tourne encore, l’heure avance. Arrive 6h15, l’heure prévue de départ, et je commence à en avoir ras-le-bol. Je veux retourner dans mon trou, prendre une douche, dormir, mourir, ne plus aller à Amsterdam, dire au revoir à Millet et van Gogh, et surtout faire un doigt à FlixBus.

J’allume l’appli. Ma copine me donne une connexion Internet, mais y a rien dans le coin, pratiquement aucun réseau. Je pianote sur leur truc presque aussi vert que moi. « Où est votre bus ? » Il a déjà passé Bobigny, et il s’éloigne. Où est votre bus ? Dans ton cul.

J’ai comme l’impression qu’il y a un chauffeur qui est parti en avance pour ne pas à avoir à se coltiner trois heures d’embouteillage. Il y avait combien de personnes dans son bus ?

Je reçois un message de FlixBus : « Notez votre voyage. »

Je pleure pas, mais on dirait bien. Et à force de tournicoter comme un imbécile afin d’identifier tous les bus, mon sac s’est déchiré, et je dois le porter dans mes bras comme un enfant. Quand on veut tout prévoir, mais qu’on ne prévoit pas que la pluie anéantira son fragile sac en papier, et avant que l’agitation et la nervosité finisse de l’achever. Triste sac qui ne verra jamais van Gogh, ni Millet, ni Rembrandt, ni Vermeer, ni le quartier aux putes d’Amsterdam, ses canaux ou les champignons magiques…

Et moi, je chante in petto… « Elle a voulu voir Amsterdam, peut-être qu’on verra Vierzon. »

 

En vrai, je n’ai pas beaucoup d’humour quand je rate un bus. J’ai l’impression d’avoir œuvré pour le réchauffement climatique sans en avoir profité. Pour une fois que je pouvais faire exploser mon bilan carbone…

Je fais un peu la tête. Je marche dans le parc de Bercy en traînant des pieds et en envoyant valser les cailloux qui se trouvent sur mon chemin. Paris s’éveille, Amsterdam s’éloigne, et moi, je bats la mesure.

Ma copine tente de me remonter le moral. C’est presque amusant d’avoir raté un bus quand on aime l’improvisation. Ça fait du bien au cœur.

« Peut-être qu’on peut trouver un autre moyen de nous rendre à Amsterdam ! »

Amsterdam… Je veux rentrer, me délaisser de tout mon barda en charpie, dormir et prendre une douche.

Arrivés chez elle, juste le temps de se débarbouiller un peu, et elle trouve un BlablaBus d’ici trois-quarts d’heure. Au même endroit. Elle veut revenir sur le lieu du crime. Que ne ferait-elle pas pour Vincent van Gogh… ?!

Je ne suis plus très lucide. Je dis OK.

Alors nous voilà repartis. Avec un parapluie, et on court. Encore. Et on sue, encore. Et on oublie qu’on a un parapluie. Et puis, je m’étonne de ne pas porter le sac que je lui avais demandé de porter avant de repartir. Silence. « Quel sac ?! »

Pas grave. Elle se passera juste de ses lentilles et de ses produits de beauté pendant deux jours. Dramatique pour une Coréenne. Mais elle encaisse ; elle en pince vraiment pour ce van Gogh.

On court. Encore. On sue, encore. On traverse le parc de Bercy. Impression de déjà-vu. Et puis l’illumination. Comme le chat dans la matrice. L’écran des départs de bus est allumé. C’est Noël avant l’heure. La plus belle illumination de Noël que la ville lumière puisse nous offrir. Et notre bus est là. Car… blablabla, c’est beaucoup plus sérieux que les autres nouilles qui roulent à vide et te font pleurer dans la pluie comme dans Quatre Mariages et un enterrement.

On comprend pas un mot de ce que racontent les conducteurs du bus, on évite pas les bouchons à la sortie de la capitale, mais on est partis pour l’aventure. Cette fois, c’est fait.

Enfin… l’aventure, si je peux encore la repousser, c’est pas plus mal. Après avoir couru deux marathons, on est lessivés, et à la pause déjeuner, la faim commence à se faire sentir. Je me goinfre de gressins, mais la pause arrive. Je ne veux pas descendre du bus, on est en Belgique et je n’ai pas confiance. Je dois m’acclimater d’abord. La Belgique, quoi. Ma copine, elle, toujours courageuse, et plus aventureuse que moi, se jette hors du bus dans l’espoir de revenir avec quelque gibier sous le bras afin de nourrir son homme moderne avachi dans un bus. C’est dans ces moments-là que je l’aime le plus.

Le temps passe. La pause est de vingt minutes. Je n’ai plus seulement l’estomac qui se serre. Je guette sa réapparition. Et là, je la vois arriver en furie. « Je t’ai appelé quatre fois ! Pourquoi tu réponds pas ?! Je savais pas ce que tu voulais comme sandwich, alors je t’ai rien pris ! »

C’est dans ces moments-là que je l’aime le moins.

Ben oui quoi, dans un bus, je me mets en mode avion. Logique.

 

Je m’enfile les derniers gressins en jetant un ou deux regards de chien battu sur son sandwich. Je sens qu’elle veut me le faire payer. Je suis Monsieur Mode Avion qui le prend jamais et qui se sert de son téléphone pour tout sauf pour téléphoner. Un boulet. Mais ma victoire est proche : je connais son estomac. Il se réveille souvent, il a une grande gueule, mais il est tout petit et arrive rarement à finir les repas qu’elle lui donne. Je ne suis pas seulement Monsieur Mode Avion, mais aussi pour elle, Monsieur Poubelle. J’ai pris cinq kilos depuis que je termine ses repas. Partir à l’aventure pour moi, souvent, ça se résume à finir sa gamelle (attention, il faut parfois du courage pour finir des plats très épicés et acides).

 

Quelques éoliennes et des serres chauffées plus tard, on arrive à la gare routière à l’ouest du centre d’Amsterdam. Ça caille sa race ; il y a un vent de folie. Je sors mon bonnet, mais c’est bien le maximum que je puisse offrir à mon corps affamé. On prend une passerelle pour rejoindre le Tram 19 qui nous conduira à notre hôtel. Le métro est plus rapide, mais la vie est belle ! Je veux voir la ville !

(Deux secondes, j’ai un double appel.)

Je suis un autre homme. Sur la passerelle, mon bonnet ne fait qu’un tour en voyant les parkings à la sauce hollandaise. Point d’automobile, pas le moindre SUV en vue, mais… des vélos. Des vélos à perte de vue, entassés sous la pluie, livrés au vent, et parfois sans le moindre cadenas. Des vieux vélos tout pourris au premier regard. Des petites reines de grands-mères que personne n’oserait enjamber sous nos latitudes. Un cimetière à vélo ? Non, non. Un parking à vélo. Sont super écolos ces Hollandais.

Et puis, juste là où il faut, un automate distribue des tickets pour les transports en commun. Rien de plus simple, tout est même indiqué en français. Un ticket pour 24h fera l’affaire. Il est 16h et notre… FlixBus est à la même heure demain mardi. Si moi je comprends, tout le monde peut comprendre. L’esprit pratique. Je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple à Paris pour les étrangers.

Le tramway est à taille humaine. Une petite machine qui a fait son temps mais qui roule encore, et qui surtout, ne donne pas l’impression de dominer la route et ses occupants. Le tramway parisien est un monstre. Toute une chaussée a été consacrée pour son seul passage, et ils ont plus l’allure des petits TGV ou de grosses murènes en quête de proie. Et dans le centre-ville, tout est ainsi, à taille humaine. Et c’est reposant. Les immeubles ne dépassent pas trois ou quatre étages. La plupart du temps, le rez-de-chaussée est laissé aux commerces, ce qui évite les villes dortoirs. On vit, on travaille, on sort, et on dort dans un même espace commun. La rue est le centre de tout, et elle n’est pas écrasée par l’architecture. Pas besoin dans ces conditions de multiplier les arbres plantés dans le bitume pour déminéraliser l’environnement : la pierre est accueillante, le béton discret. On file de plus en plus vers le centre, et je sais que ce n’est pas partout ainsi, mais le petit côté provincial de la ville donne franchement envie d’y habiter. Et les rues ne sont pas bondées. Aucune impression d’effervescence, mais le juste équilibre pour ne pas donner non plus à voir une ville morte. Tout semble à portée de main, on ne lève pas trop la tête, et quand on le fait c’est pour deviner à quoi pouvaient bien servir le crochet au faîte des façades des maisons.

Nous voilà dans le centre-ville. Il nous faut encore marcher un peu pour rejoindre notre hôtel situé place Rembrandt. Le plus étonnant quand on marche dans les rues, c’est l’absence de voitures et le bruit qui va avec. Et pour moi qui suis rarement attentif à ce qui m’entoure en ville, des dangers potentiels, c’est assez reposant. Les touristes sont nombreux, beaucoup de latins et de Français notamment, et on les remarque assez facilement : ce sont les seuls qui ne sont pas en vélo et qui traversent n’importe où sur la chaussée, même sur les voies d’accès du tram (qui passe pratiquement partout en fait, comme dit plus haut, c’est le tram qui circule sur une route, pas une route voire tout un espace qui se transforme pour laisser place au monstre).

Très marquant aussi, moi qui me plains sans arrêt de l’usage du bitume (donc de pétrole) sur la chaussée et les trottoirs, tout ici est constitué de pavés ou de dalles rectangulaires. Dans le centre-ville au moins, le bitume y est extrêmement rare.

Rien à faire des monuments portant l’étendard des villes, une ville, c’est ça :

Sont super écolos ces Hollandais.

Bref, tout cela est pour l’instant fort charmant. Mais on va un peu déchanter en arrivant à l’hôtel.

 

Pourtant merveilleusement bien situé puisqu’en plein centre-ville, on se demande comment un tel hôtel peut encore exister à notre époque. Il est vrai que les bâtiments modernes sont rares dans le centre-ville, ça fait partie du charme. Seulement, on pourrait imaginer que les infrastructures, l’hygiène, le matériel, suivent… Hé, ben…

À peine la porte ouverte qu’il faut monter un escalier raide à faire peur. On demande une caution à ma copine qui me semble énorme, et on fait une copie de sa carte de crédit, recto-verso, avec un petit post-it sur les trois derniers chiffres pour inspirer confiance… Heu, oui, sauf que tu peux regarder les chiffres et foutre le post-it après. Je ne vois même pas bien comment tu pourrais foutre le machin sans regarder où tu le places et donc voir quels sont ces chiffres facilement mémorisables. Ma copine s’inquiète pas plus que ça. Apparemment, c’est normal.

On nous donne les clés, et ça m’amuse, parce qu’en allant à Arles au printemps, je m’étais étonné d’avoir un pass au lieu d’une clé, et ma copine m’avait dit que les clés, presque plus aucun hôtel n’en avait.

Que les hôtels craignos sans doute.

On monte au second où est censé se trouver notre chambre. Les deux portes-fenêtres sont ouvertes alors qu’il fait dix degrés dehors. De l’eau croupit encore sur le sol et semble avoir séché toute la journée puisqu’on distingue des marques un peu partout. Le plafond est jauni par des traces d’humidité. Bref, ça sent mauvais. Manifestement, il y a eu une inondation dans la chambre, et ils ont essayé d’écoper si on peut dire toute la journée. Parce que pour faire bonne impression, les draps sont parfaits. Le plus effrayant, c’est qu’en essayant de fermer la porte-fenêtre, on s’est rendu compte que la vitre était cassée. Un courant d’air avait probablement refermé violemment la porte en bois et la vitre se serait ainsi brisée. On regarde l’état des prises électriques : les fils étaient à nue à vingt centimètres de la flaque qui se tenait étrangement à côté du lit (intact donc lui).

Je me demande si notre mauvaise fortune du matin, la pluie, le vent, la sueur, tout ça ne nous a pas suivi jusqu’ici. Mais on reste calmes. C’est l’aventure. Et puis, on ne reste qu’une nuit, Vincent nous attend… Ça ne peut plus être pire.

 

Je descends à la réception retrouver la gentille jeune fille un peu obèse qui nous avait accueillis. C’est mademoiselle qui paie l’hôtel, mais pour jouer les durs, la crevette s’en mêle. C’est quand il faut aller se plaindre à la réception d’un hôtel miteux dans un pays de dévoreurs d’enfants qu’on reconnaît les grands hommes.

La jeune fille ne doit pas avoir quinze ans. Mais rien ne m’arrêtera, je descends, l’air décidé mais poli. (Et je prépare mon texte en anglais.)

La gamine à la réception est occupée avec trois clients, mais je me lance : « Il y a de l’eau sur le sol de la chambre ! » Quatre têtes étranges se tournent vers moi. Quoi, c’est mon accent qui pose problème ?… Je réalise un peu tard que j’aurais pu attendre de crier au feu quand on m’aura sonné, et que ce genre de répliques d’entrée au théâtre, si on ne la place pas au bon endroit, ça fout comme un froid.

La réceptionniste tente de sauver les meubles et de faire bonne figure devant ses nouveaux clients, et me voyant planté comme un piquet m’explique avec son accent verhoevien que je peux remonter, elle arrive…

Je remonte donc voir ma belle. Je bombe le torse, je pourrais presque faire des claquettes dans la flaque. La jeune réceptionniste monte peu de temps après, s’étonne sincèrement de la présence de la flaque, ferme la première porte-fenêtre et ruine la vitre de la seconde en tentant de la fermer. Mieux vaut que ça tombe par sa faute. L’hôtel est pourri mais la réceptionniste est parfaite. Elle nous invite à prendre un thé à la réception et s’empresse de prévenir le manager.

Je passe les détails parce que ça m’obligerait à évoquer mon anglais déficient. Mais le manager, qu’on verra jamais parce qu’il devait sans doute être en train de se saouler quelque part, nous propose de nous installer dans une autre chambre… pour six. C’est pas un hôtel, mais une auberge de jeunesse. Heureusement, on sera seuls. Les dortoirs, c’est la classe.

La chambre ne sera pas bien meilleure, mais au sec, et on a une superbe vue sur la patinoire qu’ils installent chaque soir sur la place en virant les bronzes censés reproduire grandeur nature La Ronde de nuit de Rembrandt. À se demander aussi si des clients avaient créché dans la chambre depuis les années 70 : mobilier vieux et pourri, la porte coulissante de la salle de bain qui s’ouvre toute seule comme dans les films d’épouvante, un centimètre de poussière sur les rideaux, un convecteur électrique qu’on ne parvient pas à allumer, une wifi du siècle dernier…

Et avant qu’on se décide à partir casser la croûte, ma copine a une réplique de génie : « J’ai oublié de regarder les commentaires sur booking.com. »

C’est pour ça que je l’adore.

 

Il est pas six heures, on est crevés, mais on a faim. Et on n’a pas franchement envie de nous éterniser dans un dortoir qui a sans doute servi la dernière fois lors de l’âge d’or de l’industrie du porno à Amsterdam.

Un petit tour dans la nuit sur Rembrandtplein. Place animée au caractère un peu provincial malgré ses touristes, son tramway qui passe ni vu ni connu dans la rue avant de la laisser aux vélos et piétons, son siège social de… booking.com (le monde est petit), et un écran géant façon Times Square faisant tourner 24/24 une publicité pour… Uber (alors qu’il n’y a quasi aucune bagnole qui roule sur la place).

J’arrête la visite, on a faim, il va falloir se trouver une place pour gueuletonner. Les places, c’est pas ce qui manque. Quelques restaurants japonais ou chinois, et puis des « steaks & grill », et puis aussi des « hamburgers », et encore des « steaks & grill »… Bref, ils ne connaissent que la viande dans ce coin, c’est à faire peur. Heureusement qu’en termes de variété gastronomique, on se rattrape sur le fromage et le dessert.

C’est donc parti pour un restaurant de hamburgers et de frites. Il est six heures, et c’est désert. Une sorte de Five Guys avec personne dedans et où le serveur vient vous offrir la carte comme dans n’importe quel restaurant parisien. Le voyage s’étant parfaitement déroulé, l’hôtel étant parfait, c’est fête, alors on prend tous deux un Cheese Deluxe. Leur hamburger le plus copieux avec, à part, des frites mayo. Un peu de protéines animales de temps en temps, ne peut pas faire de mal, ni à mon estomac, ni à la planète.

Le serveur est charmant, à la cool. Rien dans les mains une fois les cartes des menus données. J’essaie de comprendre son accent davien comme il essaie de comprendre le mien. Je le titille un peu parce que moi je sais comment on prononce « mayonnaise ». Ça le fait rire parce qu’il est poli. Je m’excuse aussitôt, parce que peut-être bien que « mayonnaise » fait aussi parti de leur dictionnaire comme « parking » fait partie du nôtre, et alors, ils ont leur propre prononciation de « mayonnaise » et je suis un con de faire le fier qui sait tout.

Nos Cheese Deluxe arrivent. Il nous propose quelque chose, mais j’y comprends que dalle. Ma copine fait moins la fière et accepte les couverts proposés. C’était donc ça. Me voilà peu fier, sans couverts, qui va devoir se tartiner un hamburger de trente centimètres de haut avec les doigts. À peine que je l’empoigne que j’entends des craquements et que le pain se brise comme une vitre. C’est de la biscotte. À tous les coups, leurs hamburgers sont réchauffés au four. Heureusement, il n’y a personne, et un peu comme dans un magasin de chaussure, le serveur nous a à l’œil. Voyant sans doute que mon Cheese Deluxe ressemble de plus en plus à une chambre d’hôtel trois étoiles, il vient aux nouvelles. Seulement, les mains graisseuses, la bouche pleine et mon anglais balbutiant, je ne sais dire que « fourchette », et le jeune homme, parfaitement logique me ramène, une main dans le dos façon garçon de café sur les Champs… une fourchette. Il aurait dû comprendre pourtant que je dis « couverts » comme lui prononce « mayonnaise » et me ramener la petite sœur de la fourchette. Qu’est-ce qu’il veut que je fasse avec une fourchette sinon ramasser les miettes ?!… Ben, j’ai trop honte. Alors, c’est ce que je vais faire. Finir mon hamburger à la petite cuillère façon puzzle. Après tout, je suis pour l’occasion, et en bon Français, critique gastronomique, il faut bien mettre le fourchette dans le cambouis pour comprendre de quoi est fait ce met étrange et barbare.

Au-delà du pain croustillant assez peu pratique et de la sauce qui simule un dégât des eaux dans mon assiette, je remarque l’étrange couleur du steak haché. D’un blanc bleuté évoquant les serviettes hygiéniques. Pas très saignant. Et peut-être pas aussi protéiné que je l’espérais. Les frites, en revanche, sont délicieuses. C’est bien connu pour la cuisson de celles-ci, plus l’huile est dégueulasse, meilleures sont les frites. Je voudrais pas voir l’état de leur bac à huile.

Une fois fini, je demande l’addition. À la cool, toujours, le serveur me rend un cylindre de ferraille de la main à la main. Tope-là, gars, les soucoupes pour la monnaie, on voit ça qu’à Paname.

Bon prince-pingre, je laisse cinquante centimes. Peut-être pas autant qu’il aura laissé négligemment dans sa caisse en comptant mes trente piécettes, c’est en tout cas le prix de mon ignorance concernant l’usage des pourboires dans le pays du libéralisme.

Il est encore tôt, alors on se promène dans les rues. Je me dis qu’il fait bon vivre dans le cœur d’Amsterdam, mais, bon sang, leurs magasins, supérettes ou pièges à touristes, y a rien de tout ça qui me passionne. On croise pas mal de Français à ce moment-là en quête de produits illicites. Manifestement, le centre-ville fait pas mal son blé sur l’herbe et les champignons magiques. Et parfois, ça se sent. Non, moi ce qui me passionne, c’est l’architecture de la ville. Au sens large. L’agencement des ruelles, des canaux, celui, souvent désorganisé, des bâtiments comme au Moyen Âge ou dans Baldur’s Gate. Et puis ces vélos. Tout le monde y passe : les vieux, les jeunes, les parents, les ploucs, les branchés, les riches et les plus pauvres… Une véritable épidémie où il fait bon vivre. La ville est tellement plus humaine avec des habitants le cul collé sur un selle, le nez derrière un guidon, pas devant un écran de smartphone ou derrière la vitre teintée d’un tank. La bicyclette, il faut la tancer pour la faire avancer, il faut y mettre du sien. Le bien-être urbain, ça se gagne à la pédale. Sans compter qu’avec leurs vélos du temps où les Hollandais gagnaient l’Alpe d’Huez, ils prennent tous de grands airs à humer le sens du vent comme Jacques Tati le faisait si bien dans Jour de fête. Nos Vélib’ sont des épaves avant même de rouler, des machins en plastoc tout juste bons à rouler dans un concours de dînette ; les leurs sont des antiquités qui donnent envie de les cajoler.

Non, j’ai rien fumé.

Après quelques courses (sans trousse de toilette, ma belle aura du mal de se passer d’une brosse à dent), on rejoint l’hôtel. Le chauffage a été mis. C’est la guerre pour choisir le meilleur lit. Y a un peu le choix. Rideau sur la pub Uber qui illumine toute la place. Dodo.

Au matin, on a prévu de partir vers 8h pour le musée van Gogh. C’est que la veille, j’ai essayé de réserver mes places, et il n’y en avait plus. Je panique pour un rien, mais pour ma copine « tu verras sur place. » On verra, mais on y va à la première heure, quand l’affluence est minime, je préfère.

On check out. J’apprécie la réceptionniste du matin, toute aussi gentille que celle de la veille, mais le regard totalement éteint comme si elle avait dû affronter trois deuils la même semaine. Et puis je m’étonne qu’elle file à la chambre pour checker si on aurait pas cassé un carreau ou laissé le robinet ouvert, des fois… Un peu l’impression d’être pris pour un escroc par des escrocs. Grand honneur. Mais la petite n’y peut rien. J’ai juste l’impression de me retrouver cette fois dans Un mariage et quatre enterrements.

Et c’est là que j’ai dû perdre mon bonnet. Ballot. Je m’étais dit pas de pourboires. Où avais-je donc la tête… Mon bonnet, mon précieux bonnet tout peluché que je ne reverrai sans doute jamais plus. Comment ferais-je sans toi. Les mains, ça va encore. Mais la tête… alouette. Allons, vite au chaud.

Un petit déjeuner vite pris au McDo du coin. Le jour où Mars comptera ses premiers colons, ils se retrouveront tous au McDonald, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Ce n’est pas de la gastronomie, mais tout le monde y parle la même langue. « And you ? » « Heu… same thing. » « Egg & Cheese ? » « No. Heu, pancakes. » « Coffee ? » « No coffee. » Regard en coin de la caissière du genre « c’est quoi ce type ?! » Et c’est ma copine qui paie. « Might be a lunatic. »

Tout le monde y parle la même langue, sauf les types dans mon genre.

Un petit tour en tramway, le temps de comprendre que depuis qu’on le prend la veille, la voix dans les hauts-parleurs s’adresse à nous en anglais pour nous rappeler de bien checker-out en sortant. Bien curieux usage. J’étais déjà étonné que leurs cartes n’ait ni bande magnétique, ni puce, ni code barre, ni rien, et pourtant comme par magie quand on check-in, ça fait bip-bip ; tout aussi étonné de voir le côté pratique des trams avec des voitures par lesquelles on monte et d’autres par où on descend ; étonné de voir que posté tranquillement sur son siège, derrière un pupitre royal, un contrôleur était justement disposé à l’entrée de la rame par où les voyageurs montaient dans le tram (beaucoup plus l’effet de contrôle, ça laisse surtout une étonnante impression de convivialité et de sécurité : les trams sont vieillots, mais lui, on a l’impression qu’il est aux commandes de l’Enterprise) ; et voilà maintenant que je découvre que pour sortir, il faut présenter son pass… C’est presque poétique. Une manière de dire merci pour le voyage (ou de peaufiner les statistiques de la compagnie de tram).

Il n’est pas encore 9h. On est trois pèlerins à venir pour l’ouverture. Une hôtesse chaudement vêtue, à la cool, nous précise que ce n’est pas ouvert. Je reste quelques secondes la bouche ouverte : je connais les vigiles postés à l’extérieur du musée du Louvre, et on n’est pas accueilli comme ça. Alors, c’est peut-être plus cool quand y a personne. Mais s’il y a personne, pourquoi prendre soin de poster du personnel à l’extérieur avant l’ouverture du musée ?! Ils ont un putain de sens pratique qui me fascine. Bref, elle nous demande si on a nos billets, je dis que non, et elle nous indique une borne où les acheter. La réservation était donc inutile aussi tôt dans la journée, en revanche, je commence à douter que ma copine, avec son pass du ministère français de la culture, puisse ainsi rentrer sans réservation. Mais toute timide qu’elle est, et un peu têtue, elle hésite. Elle sort enfin son accréditation professionnelle censée lui ouvrir la porte de tous les musées nationaux en Europe, et avec un grand sourire courtois, sûre d’elle, la jeune hôtesse lui assure que ça ne lui permettra pas d’entrer. Toujours un peu têtue (ben, c’est une fille), ma copine tarde un peu avant de se résigner à prendre sa place. Un doute lui traverse l’esprit : le musée Van Gogh ne serait-il pas un musée national ? Peut-être cela a-t-il suffit pour la convaincre.

On entre dans le musée. À la cool. Personnel adorable. On file droit dans l’aile des expositions temporaires. Les expos permanentes, c’est tellement mainstream. En même temps, on a renoncé aux grèves parisiennes, raté des bus, cassé des vitres et mangé des hamburgers rien que pour Millet. Et à l’origine, je voulais pondre un article que sur l’expo. Alors Vincent pourra bien attendre.

Les travées sont vides, on ne sait pas encore qu’il est interdit de prendre les œuvres en photo, alors dès qu’on sort l’appareil, le vigile nous repère et nous demande de ranger notre engin de malheur. Pas à la cool, ça. C’est quoi ce pays où tout est permis sauf de photographier (sans flash, hein) des vieilles croûtes ?… Admettons. Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter dans mon article sans le support photographique des œuvres de l’expo ?! Encore un article à meubler.

Le Moissonneur, Jean-François Millet (Pastel, Hiroshima Museum of Art)

Paul Cézanne, Le Moissonneur d’après Millet (Croquis, Philadelphia Museum of Art)

Je récite donc ma leçon, histoire de pouvoir la réviser quand je serai gâteux. Jean-François Millet, inconnu avant que ma copine me souffle son nom à l’oreille, est un peintre réaliste, de l’école de Barbizon, du milieu du XIXᵉ, et initiateur, voire maître, des peintres impressionnistes souvent plus connus que lui. La plupart de ses œuvres sont disséminés un peu partout dans le monde. Deux ou trois au musée d’Orsay, et beaucoup dans des musées américains ou japonais (l’exposition rejoindra d’ailleurs Saint-Louis après Amsterdam). C’est le peintre des petites gens, de la ruralité, du travail des champs. On retrouvera beaucoup de ses thèmes de prédilection chez les peintres impressionnistes, en particulier Pissaro et Van Gogh, dont certaines œuvres sont des copies, ou des répliques. À la fin du XIXᵉ, Millet est même probablement le peintre le plus renommé de l’époque, et son Angélus, peu avant que La Joconde devienne le tableau le plus fameux du monde, était à la fois le plus cher et le plus reproduit. La postérité de ses sujets a depuis curieusement passé la main du côté de celui qui l’adulait, Vincent van Gogh. Outre L’Angélus, il est l’auteur des Glaneuses, des Meules, du Semeur, des Planteurs de pommes de terre, de L’Homme à la houe… L’exposition dévoile également un bon nombre de tableaux s’inspirant des mêmes faits naturalistes peints par Léon Lhermitte avec un sens du détail et du réalisme étonnant.

Vincent van Gogh, Le Semeur 1888 (Musée van Gogh Amsterdam, Fondation Vincent van Gogh)

Jean-François Millet, Le Semeur Museum of Fine Arts Boston

L’exposition Millet achevée, on transvase dans les salles principales réservées au peintre hollandais. C’est la cohue. Toutes les écoles des Pays-Bas semblent faire du musée un pèlerinage indispensable à l’éducation de leurs chères têtes blondes. La collection est impressionnante. Je ne m’étends pas, tout le monde connaît le bonhomme et son travail et je n’en sais pas beaucoup plus qu’avant mon passage. La découverte, c’était Millet.

Flou de La Chambre de Van Gogh à Arles (Musée Van Gogh – Fondation Vincent van Gogh, Amsterdam)

Il nous reste deux ou trois heures avant notre départ. On déjeune sur la place des musées. On aura juste le temps de faire un saut au Rijksmuseum.

Superbe bâtiment, de l’ancien, contrairement au musée Van Gogh. Mais au sous-sol tout a été aménagé pour accueillir les visiteurs façon centre commercial comme au Louvre. Beaucoup d’espace, de la modernité, des boutiques, etc. Ma copine retente sa chance à l’accueil pour savoir si elle peut se faufiler gratos avec son badge de guide-conférencier français (on n’a pas une heure, ça vaut pas le coup de prendre une entrée). On lui répond la même chose qu’à l’entrée du Van Gogh. Ma copine réplique qu’elle n’a jamais eu de problèmes pour rentrer dans les musées nationaux en Espagne, au Portugal ou en Italie, et là on sent le regard du bonhomme friser, et je l’entends très fort penser : « C’est peut-être pour ça qu’ils ont des dettes ». Ici, on paie.

Et on n’entre pas.

À nous… la boutique du musée. Je pourrais dire que j’ai vu à Amsterdam La Ronde de nuit et La Laitière sur des mugs et des parapluies. Ma famille avait dû passer dans le coin, on avait à la maison dans mon enfance, une reproduction de La Laitière en… laine. Le summum du kitsch. À moins que ce soit des Playmobil géants de Marten Soolmans et Oopjen Coppit

Pas le temps de s’attarder, on passe prendre en vitesse nos affaires à l’hôtel (vous n’auriez pas vu mon bonnet par hasard ?), on se perd un peu, on récupère le 19 pour refaire le trajet inverse de la veille. Et en laissant vagabonder mon regard sur cette ribambelle de vélos dansants, je m’aperçois… que la plupart n’ont pas de freins. Casse-cous les Amstellodamois ? Après une brève recherche, il semblerait en fait qu’ils aient un dispositif de freinage sur rétropédalage. La grande classe. Un dispositif interdit en France. Casses-couilles.

On check-out du tram, et on attend désormais… notre FlixBus. Sachant que celui de la veille nous avait posé un lapin, je suis limite inquiet. En plus, le vent se lève, et quand je n’ai pas mon bonnet, je n’ai pas les idées claires. Mais on est en avance. Du reste, des agents hollandais de la compagnie se pèlent les miches pour informer les voyageurs. On est bien à des kilomètres de Paris…

Un bus Eurolines apparaît, flanqué en petit d’un logo FlixBus. Un vieillard tout ébouriffé descend de sa carriole ; il a dû être charretier dans une autre vie. Les Hollandais se chargent de l’embarquement. Jusque-là tout va bien.

 

Ça démarre. Placés à la seconde rangée de droite, on sera aux premières loges pour assister au spectacle consternant qui va suivre.

Jusqu’en Belgique, aucun problème notable. Puis arrive la pause, c’est la nuit. Le conducteur nous explique qu’il va devoir s’arrêter pour sa pause réglementaire. Il doit se reposer 25 minutes ou quelque chose comme ça, sans quoi il a une amende. Nous, on s’en fout, qu’il la fasse sa pause réglementaire, c’est normal, et ça permet à tout le monde de béqueter et de se dégourdir les pattes. Enfin, tout le monde… je reste prudent, un bus à vite fait de partir sans ses passagers… Et contrairement à l’aller, ma copine préfère prendre son repas, assise, au chaud sur son siège.

Problème, toutes les places pour les bus ont été monopolisées par des camions. Le conducteur ne trouve alors rien de mieux que de se garer à l’embouchure d’une bifurcation, juste en face du panneau spécifiant l’emplacement réservé aux bus sur la voie de gauche. Or, il faut pas longtemps pour que ça klaxonne derrière. Évidemment, le bus ainsi placé empêche le passage des deux voies. Un chauffeur routier avec un accent de l’est tapote à sa vitre et lui demande de bouger ses fesses. Notre conducteur reste inflexible et lui explique en français que toutes les places ont été chapardées par des camions. L’autre ne veut rien savoir. D’ailleurs les deux ne parlent pas la même langue, même si dans ces conditions, on n’a pas forcément besoin de traducteur. Les esprits s’échauffent, le conducteur lui dit qu’il a sa pause réglementaire à faire et qu’il n’a pas le droit de bouger. S’il remet le moteur en marche, les vingt minutes qui viennent de se passer ne seront pas comptabilisées… L’autre ne comprend rien et se moque de ses explications, retourne dans son semi-remorque et se met à klaxonner à la mort.

On commence légèrement à se tendre dans le camion. Surtout que maintenant une voiture derrière s’y met aussi. Et tout ça, alors que le conducteur parle tout seul, injurie la terre entière, nous fait le sous-titrage de ses emmerdes à venir s’il bouge son bus de là, et occasionnellement interpelle les passagers sans attendre de réponse, ou sans les entendre ou les comprendre. Les 25 minutes qu’il avait lui-même établie ne passent pas assez vite à son goût, donc il presse les horloges et se met à beugler sur les passagers qui tardent à venir. Il n’y a pas vingt minutes qui se sont écoulées, et le type gueule parce que les passagers ne respectent pas les horaires… Le plus tendu entre tous, c’est encore lui.

Quoi que. Un des passagers qui se trouvent à l’avant, parmi un groupe de potes venant sans doute draguer des minettes en France, estime que c’est le bon moment pour faire sa pause pipi et sort vite fait par l’avant. Le conducteur, toujours à insulter la terre entière dans sa barbe, le voit à peine sortir. Et à ce moment, alors que ça klaxonnait toujours derrière en cœur, le conducteur du semi-remorque vient à la porte et se met à gueuler dans un chinois indescriptible et pourtant parfaitement clair : de virer notre bus du passage. Là, tout y passe des deux côtés, même si je ne comprends que le français fleuri de notre conducteur. On frise les menaces de mort, et on en vient presque aux poings. Personne ne bronche dans le bus, surtout pas moi. Je connais la musique : si j’interviens, c’est tout pour ma pomme, y a pas plus tête-à-claques que moi. Et le génie — pardon — c’est de le savoir. Je regarde donc mon film sur les boat-people au Vietnam, mais je garde un œil sur ce qui se passe devant moi. Des fois que le bus s’enflammerait ou que notre conducteur profiterait de sa pause pour défier en duel notre aimable conducteur venu de l’est (ou le contraire).

Heureusement, le conducteur de semi-remorque rejoint son camion, mais le nôtre de conducteur, semble comprendre que c’était un dernier avertissement, et se décide à avancer, au pas, sur la voie menant à l’autoroute. Au pas, toujours, timidement. Parce qu’il y a encore du monde dehors. Or, s’il avance, il ne reste plus qu’une cinquantaine de mètres avant de s’engager sur l’autoroute, et toutes les places étant prises sur le côté, pas moyen de se garer quelque part.

Le conducteur se met donc à gueuler s’il manque encore du monde. On entend derrière qu’il manque une dame, et les types de devant tentent d’expliquer au conducteur que leur pote n’est pas rentré et qu’il est allé pisser. Le conducteur explose : « Pisser ?! Mais il y a des chiottes dans le bus !!! » Sur quoi, il a pas tout à fait tort… Mais respect pour ce garçon sorti pisser au plus fort de la crise : un véritable aventurier, un héros. En panique, ses potes tentent de le joindre sur son téléphone, tandis qu’à l’arrière du bus (qui continue de rouler au pas) quelqu’un annonce qu’il y a une dame qui court derrière le bus…

Le conducteur, à la limite de la rupture, lâche un : « mais qu’elle se dépêche !!! », suivi de différents « elle est où ?! » La vieille dame grimpe finalement dans le bus, mais perdu dans un nuage de fumée de cigarette, et toujours à beugler des bêtises du genre « Vous ne respectez pas les temps de pause ! » (alors que ça fait 20 minutes qu’on est arrêtés), il ne la voit même pas rentrer dans le bus. Cacophonie la plus totale, et cela alors même que derrière ça continue de klaxonner sans discontinuer. On entend derrière des « elle est là, elle est là », alors que devant, les potes dont un seul semble être capable de s’exprimer en français, tentent diplomatiquement de faire comprendre au conducteur qu’il reste leur ami à récupérer. Le conducteur ne comprend rien à leur affaire et alors que le bus est au trot, il continue à beugler : « Mais elle est rentrée ou pas la bonne femme ?!! »

Et puis, je ne sais plus comment, le garçon s’est faufilé par l’entrée avant, le téléphone à la main, et on a pu partir.

Nous voilà sur l’autoroute dans la campagne belge, l’habitacle est plein de fumée, les fenêtres sont ouvertes. Et ça continue de gueuler. Le calme relatif après la tempête. Un peu comme à la fin de Speed quand il n’y a plus personne dans le bus et que toutes les vitres ont volé en éclats. Reste la bombe : est-ce que tout le monde est là. Un bonhomme un peu gauche se propose de compter. Mais comme au premier comptage, le conducteur m’avait semblé plus que laxiste, je doute un peu que ça serve à quelque chose. Enfin, nous voilà partis en direction de Lille, et je vais pouvoir finir mon chef-d’œuvre sur les boat-people vietnamien.

Arrivés à Lille. Une majorité des voyageurs sont arrivés à destination. Ma copine demande si elle peut sortir au chauffeur de bus. Elle n’a pas trop apprécié l’expérience des toilettes sans lavabo à l’aller, et voudrait pouvoir trouver des toilettes, comme ça, en plein milieu de Lille. Je la trouve bien courageuse, mais lui conseille de rester. Elle sort quelques secondes et comprenant sans doute qu’elle ne trouverait nulle part où aller, remonte dans le bus…

De nouveaux passagers se présentent. Le conducteur annonce 25 minutes de pause. Sa précédente, et épique, pause n’ayant pas pu être menée à son terme, elle n’a pas été comptabilisée. Il faut tout recommencer. On a une heure de retard, les nouveaux passagers peinent à comprendre ce qui justifie une telle attente. Et là, le conducteur, pendant bien une heure, s’adressant à un passager venu s’asseoir juste devant, refait le film à sa sauce (en évitant d’évoquer les insultes et le conducteur du semi-remorque). Quand on change de salle de spectacle et qu’on choisit soi-même la pièce à jouer, on s’offre toujours le meilleur rôle.

Le BlablaBus, à l’aller, on avait deux chauffeurs qui se relayaient. Si l’occasion se représente, j’oublierais FlixBus. Une catastrophe.

 

Fin du voyage. Paris Bercy, sa station qu’on laisse pourrir pour un futur extérieur de film post-apocalyptique. Un rat passe devant nous, on est bien chez nous. Arrivés tout juste pour choper les derniers métros. Ma copine retrouve sa trousse de toilette. Et je ne sais toujours pas où j’ai bien pu égarer ce fichu bonnet.

Iamsterdam ;)