Le Chemin de l’espérance, Dino Risi (1952)

L’omnibus des désillusions

Note : 2.5 sur 5.

Le Chemin de l’espérance

Année : 1952

Titre original :  Il viale della speranza

Réalisation : Dino Risi

Avec : Cosetta Greco, Marcello Mastroianni, Liliana Bonfatti, Piera Simoni

Dino Risi pour son second film a probablement plus l’œil tourné vers les comédies américaines des années trente qu’une volonté déjà (ou la possibilité) de réaliser des satires à l’italienne. Si l’ode au cinéma qu’on devine dans le titre ne ment pas sur les désillusions produites à la chaîne dans l’usine à rêves qu’est Cinecittà, aucun humour acerbe, aucune satire, juste le portrait plein de tendresse pour ces acteurs et techniciens qui n’accéderont jamais à la lumière ou à la reconnaissance.

On sent peut-être la volonté donc chez Risi de calquer les films de coulisses américains sur Broadway (les films de troupes d’acteurs comme Pension d’artistes), mais ça ne prend pas, ou ça prend mal avec un premier acte qui fait plutôt penser au spectateur que le film tournera principalement autour de deux personnages, un cameraman et une jeune actrice. À moins que ce soit un biais d’apparition affectant les spectateurs du vingt et unième siècle. En 1952, Marcello Mastroianni n’est pas encore la star qu’il sera plus tard, si bien que notre regard de spectateur, à son apparition, pense tenir son personnage principal quand il en est en fait rien… L’affiche du film pourtant ne trompe pas, elle. Malgré cela, le premier acte de présentation semble hésiter entre films de coulisses et films de couple : Marcello disparaît alors un long moment, le récit se recentre sur les actrices, puis il revient, et au final on ne sait plus trop à quel film on vient d’assister.

En dehors de la direction d’acteurs, du goût de Risi pour les petites phrases amusantes en arrière-plan pour ponctuer une scène, l’acidité future du cinéaste n’y est pas encore décelable. Pas non plus de personnages caricaturaux sur le devant de la scène (ils sont présents, mais plutôt dans les seconds rôles) : Marcello est jeune et beau, plein de classe comme dans les futurs Fellini (avec moins d’assurance, mais avec ce petit quelque chose de nonchalance aristocratique qui hypnotise ; un vrai jeune premier), les hommes mûrs sont respectables ou presque (les mauvais caractères, encore une fois, sont laissés aux seconds rôles), et les demoiselles sont délicieuses et, fait rare dans le cinéma de Dino Risi, occupent les premiers rôles. À se demander si on est encore dans une comédie… Il faudrait plutôt parler de chronique douce-amère et désenchantée, d’une photographie d’une époque aux studios Cinecittà, ou d’une ode bienveillante dédiée à ces petites gens du cinéma. La véritable comédie à l’italienne, acide et bouffonne, viendra plus tard pour Dino.


 
Le Chemin de l’espérance, Dino Risi 1952 Il viale della speranza | Mambretti Film

Liens externes :


Fantôme d’amour, Dino Risi (1981)

L’acteur et ses fantômes

Note : 2 sur 5.

Fantôme d’amour

Année : 1981

Titre original :  Fantasma d’amore

Réalisation : Dino Risi

Avec : Romy Schneider, Marcello Mastroianni

Le souci avec les films jouant sur le mystère, c’est que si on a compris la nature de ce mystère dès la première séquence, et si le récit joue, lui, sur le secret non dévoilé au premier degré, spectateur et réalisateur risquent très vite de ne plus être sur la même longueur d’onde. C’est ce qui se passe avec Fantôme d’amour, si la première apparition du personnage de Romy Schneider peut encore laisser ouvertes toutes les possibilités sur la nature de son personnage, la suite laisse place à assez peu de doute… Le récit ne s’embarrasse pas de fausses pistes, et ne fait que marteler séquence après séquence, indice après indice, la même évidence. Si dans les films d’horreur, les portes claquent, le pire qui puisse arriver dans un film sur le « mystère », c’est d’enfoncer des portes ouvertes.

Avec un scénario aussi tristement prévisible, il n’y a, pour mettre un peu de piquant à ce qu’il faut bien nommer un thriller psychologique, que la mise en scène pour forcer à travers quelques effets le mystère, le doute, la peur, l’émotion, etc. Or, ça n’aura échappé à personne, Dino Risi est plutôt un cinéaste de comédie, avec un style plutôt sec, épuré, son talent étant surtout celui d’un grand directeur d’acteurs. Ce n’est donc pas sur lui qu’il faut compter pour épicer cette histoire de fantôme. Les séquences oniriques avec filtre cotonneux et grands sourires forcés sont par exemple aujourd’hui tristement risibles.

Si le film est un désastre complet, c’est bien chez les acteurs qu’on peut y trouver quelques frêles éléments de satisfaction : si Romy Schneider ne me convainc guère, j’avoue rester estomaqué devant la performance de Marcello Mastroianni… Dans un rôle pourtant assez largement mutique, là où par exemple un Alain Delon serait resté impassible et beau, Marcello, tout en laissant penser qu’il en donne le moins possible, parvient à nous montrer ce qu’il pense ou ressent comme dans un livre ouvert. C’est dans les gestes ou les réactions les plus simples qu’il démontre à chaque seconde son génie d’acteurs : un téléphone qui sonne et qu’il s’apprête à décrocher avant d’y renoncer, une sonnette de porte vers laquelle il tend le bras avant de se rendre compte qu’elle a disparu, tout ça c’est peu de choses, mais c’est ce qu’il y a de plus difficile à faire pour un acteur.

Il faut dans cet exercice de la spontanéité sans qu’elle paraisse feinte, beaucoup de simplicité, un visage souvent impassible mais où tout un monde intérieur se dévoile à travers l’expression du regard : le regard qui se baisse pour réfléchir en réaction à ce qu’il vient d’apprendre, qui remonte aussitôt, un peu perdu, tandis que la voix tente encore de feindre une expression incrédule, et si la voix ne suffit pas y ajouter un sourire, et c’est toujours le regard qui, par le discours en contrepoint qu’il offre par rapport au reste du corps ou de la voix, révèle la nature des sentiments et de la pensée du personnage.

Arrivé à ce niveau de précision et de pseudo authenticité pour un acteur, c’est assez rare, Marcello y est un grand habitué (il offrira en 1987 avec Les Yeux noirs le même type de performance), et de ce que j’en sais, cette qualité, on ne les trouve que chez les acteurs qui acceptent de se laisser regarder, chez ceux disposant d’assez de générosité pour offrir leur imagination toute nue au public, et enfin parmi les acteurs suffisamment expérimentés pour ne pas avoir à forcer leur performance, rongés par le doute ou l’angoisse de mal faire.

En d’autres occasions, Mastroianni sait aussi ajouter à sa palette d’acteurs un peu de fantaisie, ici, il n’y est évidemment pas question. On se contentera de sa simplicité, de son authenticité, de son humilité, car tout ça c’est déjà, et suffisamment, même dans un nanar, un privilège à voir quand on est spectateur. Quel acteur de génie… Tout le reste n’est qu’écran de fumée. Même Romy ne fait pas le poids.

Marcello Mastroianni et Dino Risi n’auront collaboré que quatre fois au cours de leur carrière, et malheureusement, jamais pour un grand film.


 
Fantôme d’amour, Dino Risi 1981 Fantasma d’amore | Dean Film, AMLF, Bayerischer Rundfunk, Cam Production

Liens externes :


Paperolles de lecture

À la recherche du temps perdu

Note : 4.5 sur 5.

À la recherche du temps perdu

Année : 1913-1927

Scénario : Marcel Proust

Un amour de Swann

Intelligence vertigineuse d’un mythomane hypermnésique livrant au lecteur toute nue la complexité des raisonnements et réflexions si détestables chez d’autres : le commentaire, l’explication… L’intelligence et la méticulosité sont si prégnantes chez Proust qu’on lui laisse passer ses défauts : son manque de clarté, son intérêt pour ce qui paraît à notre époque si futile, l’irréalisme de certaines situations ou leur faible valeur dramatique (l’épisode où Swann retourne chez Odette en craignant l’y trouver avec un autre homme et voir Proust en faire des tonnes quand vient à Swann le moment de décider ou non de taper au volet de sa belle, le tout pour se rendre compte qu’il s’est trompé de fenêtre… c’est tout de même assez révélateur du style de Proust). À l’image du Miroir de Tarko (ou le contraire), il y a quelque chose dans ce récit qui tient à la fois de l’inceste, de l’impossible et de l’amusement à arriver à se projeter ainsi aussi facilement (ou facticement) dans la vie intime, les pensées même, du père de son premier amour. Le gros du premier volume est ainsi uniquement dédié à l’amour de ce père fantasmé avec une cocotte, et il repart ensuite en reprenant tout son récit à la première personne comme si de rien n’était. Vertigineux toujours, et pour le moins embarrassant, au point qu’on puisse comprendre que s’il y a une bonne part d’expérience personnelle là-dedans, que Proust ait préféré évoquer et inventer un monde parallèle allant même jusqu’à créer des lieux où des personnages historiques qui n’existent pas… Je crains un peu pour la suite, depuis vingt ans, je tourne autour de Proust, mais j’avais bien compris instinctivement que, comme Proust avec sa mère à l’heure du coucher, je ne voudrais jamais quitter Combray. Cette première partie m’avait tellement fascinée il y a vingt ans que je m’étais endormi à la première entrée en scène de Swann…

À l’ombre des jeunes filles en fleurs

J’ai du mal à comprendre comment on peut être aussi précautionneux dans la description de la psychologie des sentiments et en savoir si peu sur les personnages rencontrés. C’était déjà le cas avec Swann, mais avec Gilberte, c’est encore pire : on ne sait rien d’elle, et même sur le jeune narrateur, on sait finalement rien à part ces allées et venues incessantes sur la nature de son amour et de sa relation avec Gilberte ; c’est aussi à travers les actions et les décisions qu’on se définit, pas simplement à travers l’étude (réflexions, interrogations, commentaires et comparaisons) qui se veut faussement minutieuse à force de répétitions des sentiments. On ne retrouve en fait rien des artifices géniaux narratifs du premier tome de la Recherche, pire, à certains moments le récit tourne à la description mondaine fatigante. Dans ce premier tome, le décor, l’espace, les objets, donnaient au récit une couleur qui enrichissait le thème de la mémoire : or, c’est beaucoup moins le cas ici, c’est tristement moins visuel, moins sensoriel.

Balbec rehausse l’intérêt de la première partie, on sent peut-être ce lien qu’en fera Visconti avec Mort à Venise (images d’illustration). Celle qui décrit le mieux le style, et donc le caractère de ce petit chou de Proust, c’est encore sa grande mère : « Mais quand même elle se contenterait d’un grattement on reconnaîtrait tout de suite sa petite souris, surtout quand elle est aussi unique et à plaindre que la mienne. Je l’entendais déjà depuis un moment qui hésitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses manèges.… »

Du côté de Guermantes

Le triomphe de la mondanité. Proust me perd. Rare moment réellement intéressant et dramatique de ce pavé de bonne famille : la mort de la grand-mère. Si le petit Marcel, devenu grand et con, continue le récit de son ascension dans les salons à la mode, je vais avoir du mal à le suivre jusqu’au Temps retrouvé.

Sodome et Gomorrhe.

Et on y retourne. Comme d’habitude, des mondanités pas très intéressantes, des interrogations, elles, qui le sont déjà plus, sur l’homosexualité (même si Proust se cache derrière son petit doigt et préfère minauder en lui racontant ses pensées intimes), un retour bienvenu mais trop court sur les souvenirs tendres du temps passé à glander à Balbec auprès de sa grand-mère. Parce que c’est ce qu’il y a de plus beau chez Proust… le recours trop rare à mon goût du souvenir nostalgique des êtres qui lui sont chers. Dès que Proust replonge dans un récit chronologique et flou de sa vie pleine de vide (il prend soin de ne jamais rappeler son âge comme s’il s’effaçait le plus possible derrière ses sensations et les sujets mondains de sa “vie”), c’est mortellement ennuyeux ; tout Proust en fait se trouve condensé dans ces passages où il hume le déploiement de ses sens et où il se remémore, et se revoit même en train de se replonger ainsi dans ses impressions passées ou ses souvenirs. Dommage ma petite souris que tu te perdes tant dans les mondanités.

La Prisonnière

C’est devenu une telle habitude, de m’assoupir pendant les longs passages chez les Verdurin, que j’en suis à un point où pour m’endormir, je récite le nom des personnages les plus chiants de la Recherche. Les passages avec Albertine, seuls, sont pourtant de véritables petits chefs-d’œuvre.

… Madame et Monsieur Verdurin, la duchesse de Guermantes, tout les Guermantes, Morel, Cottard, Madame de “Camembert”, Norpois, Saniette, Ski, le Prince von, le premier président, le lift et le chasseur, la princesse de Parme, Albertine (prisonnière), maman… et Marcel !

Proust utilise peu la troisième personne du singulier ou du pluriel. Ici, brièvement, il l’utilise avec le couple Verdurin, mais il l’utilise aussi dans un passage avec Charlus, un peu comme il l’avait fait avec Swann dans le premier roman. Le signe peut-être que Charlus et Swann sont deux identités fantasmées de Proust ou un mélange de souvenirs personnels et de vie fantasmée (beaucoup fantasmée pour Swann, car il y aurait un modèle indiscutable, peut-être dans ce cas le modèle que Proust aurait voulu être).

Proust champion des plantings. Celui de l’épisode de la fille Vinteuil pour suggérer l’homosexualité d’Albertine donne le tournis. Mais globalement, tous les leitmotivs sont des refrains rythmant le récit sur des milliers de pages et qui donnent cette saveur si particulière à la Recherche. J’avoue parfois m’assoupir, et la réapparition de ces thèmes récurrents, ça fait un peu l’effet de notre nom prononcé alors qu’on commence à sombrer… « Hum ? Non, non, je dors pas, je réfléchis. »

Albertine disparue

Donc Albertine meurt et tout ce qui intéresse Marcel pendant 300 pages, c’est de savoir si elle était homosexuelle. Albertine meurt et yolo, je vais enfin pouvoir mener l’enquête. Je t’adore Marcel, pendant que tu t’interroges, au moins, on échappe à toutes les mondanités pour ce coup-ci.

Le Temps retrouvé

Étonnante plongée dans la Première Guerre mondiale. Proust qui, d’habitude, concentre tout son récit sur les commentaires du narrateur avec peu d’évocations contextuelles, ici place précisément ce récit au milieu de la Guerre mondiale avec de réelles mises en situation. Notamment lors de ces séquences avec le baron de Charlus et sa maison de passes ; d’un coup, on se retrouve projeté dans Voyage au bout de la nuit, voire dans Salo et les 120 jours de Sodome, et c’est amusant de voir, et de comparer, à quel point Céline fera presque le voyage inverse de Proust en revenant sur son enfance dans Mort à crédit avec un style toujours, chez lui, basé sur les situations, au contraire de Proust, mais avec une même préciosité dans le style, dans la langue, et qui apparaît ici chez Proust par intermittences avec la même préciosité argotique. (Il arrive que certains extrêmes trouvent un terrain d’entente…)

Waouh ce début du chapitre 3 ! Une sorte de réminiscence ou une redite du début de la Recherche et du chapitre de Combray et de la madeleine, cette fois avec des souvenirs de la place Saint-Marc rappelés dans l’esprit du narrateur par le biais de pavés inégaux. Impressionnant. Si Marcel avait pu soustraire tout mondanité, voire tous les personnages antipathiques de son récit, ne garder que ces réminiscences introspectives, en fait s’il avait pu rester dans sa chambre, ne jamais sortir de chez lui, ne voir personne et imaginer des voyages, des personnages, qui chacun le ramènerait à une portion d’un passé lui-même fantasmé, là oui, ça aurait été encore plus magique. Mais je suis dur, il y a assez dans toute la Recherche d’introspections alambiquées et poétiques (oui, tu es bien un poète, Marcel) pour suffire à mon bonheur.

On dit de certaines personnes qu’elles s’écoutent parler, et ce n’est en général pas un compliment, mais chez Proust, on peut dire qu’il se regarde écrire, et ma foi, c’est assez fascinant : les toutes dernières pages de la Recherche sont en cela assez fantastiques, jouissives. Le narrateur, qui s’est toujours rêvé auteur, double de Proust, qui se dit qu’il serait temps de devenir cet écrivain qu’il a toujours rêvé d’être et qu’il a peur de ne plus être capable de devenir à l’orée de la mort, même accidentelle. Toujours dans une sorte de mise en abîme introspective, il (le narrateur) se sait avoir accumulé d’innombrables idées au cours de sa vie (parfois mondaine), se voit comme une mine dont lui seul serait capable d’exploiter les ressources, et qu’il serait dommage par conséquent de ne pas les exploiter… Touchant et beau. Après mille écarts mondains, la petite souris retourne dans son nid. Le temps retrouvé.


Les conseils santé-écolo de Doctie Sumo

Eh, oui, c’est le retour des conseils santé de Doctie Sumo ! 5 ans sans vidéo, je sais que je vous ai manqués ! Ainsi, pendant mon absence les abonnés se sont multipliés, vous êtes désormais 125 000 abonnés à me suivre. Merci à vous !

Pour cette nouvelle vidéo événement, j’honore un nouveau sponsor. Si vous voulez aller directement à la vidéo et suivre le sujet du jour, je vous conseille d’utiliser la timecode située en bas de l’écran.

Ce sponsor, c’est La Saveur des goûts amers, un site écrit et réalisé par Limguela (prononcé « l’un-gué-là », il y tient paraît-il — Cyril Hanouilla aurait prononcé « lime gueule là », quelle gaffe !). Vous trouverez le lien du site tout en haut à gauche. Je vous laisse le découvrir. Pour faire court, Limguela a un blog où il fait comme votre serviteur, donner son avis, mais avec moins de succès malgré un court passage à la télévision ! Abonnez-vous à son site, et allez voir de quoi il parle… Vous me direz ce que vous en pensez en commentaires ! Moi, je n’ai pas été déçu ! Pas de code promo, son site est gratuit !

Venons-en au sujet du jour pour ce retour 🕯 auprès de vous, ma communauté chérie.

Le sujet, dekoikonparle :

Aujourd’hui, nous allons parler de sobriété cosmétique et ménagère ! La planète est en danger, je vous l’avais révélé en exclusivité lors de ma troisième vidéo ayant inspiré le GIEC ! (Ma plus grosse vue sur YouTube à ce jour et que j’ai rapidement démonétisée comme promis — #nostalgie).

Pour la sauver, la planète, tout le monde n’a pas la chance d’être une grosse entreprise polluante disposant d’un grand levier sur son impact environnemental : pour nous, ou pour vous, simples abonnés, de petits gestes suffisent. Malheureusement, on ne sait pas toujours bien quels sont précisément ces gestes. Dans le taoïsme, on parle de « non-agir », eh bien, dans la philosophie de Doctie Sumo, on parle de « sobriété consumériste ». C’était, si vous vous en souvenez, l’objet de l’épisode 24 de ma chaîne, mais nous allons parler ici plus spécifiquement de « sobriété cosmétique ». Eh, oui ! La meilleure astuce de grand-mère, c’est encore celle qu’on s’abstient de suivre ! Ne pas porter atteinte à la planète ne passe pas forcément par plus de « naturel », mais par plus de sobriété. Le mieux, ici, passe par le moins. Cela vaut aussi pour votre santé. La meilleure astuce que je pourrais vous donner, c’est encore de ne rien faire. Appelons ça le non-agir consumériste, ou la sobriété des soins.

Vous me connaissez, je ne livre jamais de conseils sans les étayer d’une savante expertise. Cette expertise m’a demandé 5 ans de travail acharné. C’est pourquoi je n’ai produit aucune vidéo depuis tout ce temps ! Hé, oui ! Pour vous dire, à l’époque, il n’y avait pas de petites cloches sur YouTube. Alors, j’espère que vous ne m’avez pas oublié, et que vous trouverez cette vidéo sans peine au milieu de vos innombrables abonnements ! Et puisque vous êtes là, profitez-en pour passer sur mon nouveau compte Ulule et pour me remercier de cette sobriété vidéatesque ! Abonnez-vous ! likez la vidéo… et donc… activez la petite cloche ! (J’ai l’impression d’être un débutant… Vous m’avez manqué !)

Plus que de véritables conseils, je tiens plus précisément ici avec cette nouvelle vidéo à partager avec vous le fruit de ces 5 ans d’expérience. Une expérience, vous l’avez compris, consistant à réduire au minimum ma consommation de biens cosmétiques et ménagers. Les effets sur la santé de cette expérience y seront également brièvement exposés et demanderont à être confirmés par vos propres expériences. Je compte sur vous ! En effet, je vous demanderai de suivre ces mêmes conseils pour les cinq années qui suivent ! N’hésitez pas à les partager en commentaires et à en proposer d’autres en faisant adopter à la communauté vos propres protocoles ! Mais ne soyez pas trop longs ! Les commentaires, c’est bon pour l’algorithme YouTube, mais pas tellement pour la sobriété de nos serveurs !

Sobriété donc, venons-en au fait !

Premier produit : le savon.

La société de consommation du 20ᵉ siècle nous a fait prendre l’habitude d’utiliser communément ce que l’on appelle du gel douche. Question sobriété, on est mal. Le gel douche contient principalement un produit, inoffensif mais inutile, dans une bouteille, puisque vous pouvez vous en procurer encore facilement de nos jours, j’ai nommé : l’eau ! Une bouteille de gel douche contenant entre 200 ml et 700 ml sera consommée entre une semaine et un mois pour une utilisation quotidienne ! En comparaison, un savon tout ce qu’il y a de plus classique, utilisé quotidiennement, aura une durée de vie entre 5 et 9 mois pour un savon à usage corporel ; pour un savon pour le visage, sa durée attendue, toujours pour une utilisation quotidienne, peut monter jusqu’à 15 mois !

En 5 ans d’expérience et études, je n’ai donc eu besoin de renouveler mon stock de savons par lot de 2 ou 3 que trois fois (en comparaison, un utilisateur de gel douche habituel aurait acheté et consommé l’équivalent d’une baignoire entière de gel). Sobriété garantie.

Deuxième produit : le dentifrice.

D’aucuns me diraient que les dentifrices « naturels » peuvent être une alternative crédible aux dentifrices industriels. Je vous le rappelle, le propos de cette expérience et de cette vidéo n’est pas de faire un appel à la nature, mais bien de faire la preuve de l’efficacité de la sobriété tant sur notre santé que sur l’environnement. Rappelons ainsi que les dentifrices industriels contiennent du fluor, et que celui-ci est essentiel à la bonne santé de nos dents. Nous ne saurions ainsi nous passer de dentifrice industriel. La sobriété est ailleurs.

Mes parents Sumo m’ont appris tout jeune à me laver les dents 2 fois par jour, matin et soir. C’est, je pense, la norme pour beaucoup, elle est cependant insuffisante. Après cinq ans d’études, j’en suis ainsi venu à la conclusion qu’il vaut mieux multiplier les brossages dans la journée avec peu de pâte à dentifrice. Pour faire moins, il faut faire parfois plus. Plus de brossages réguliers après chaque repas, c’est la garantie de ne pas passer par le dentiste ou par des opérations lourdes. Et cela, avec, en plus, moins de pâte à dentifrice ! Madame Sumo, elle, avant de me quitter pour un karatéka dispendieux en gel douche, avait pour habitude d’imiter les publicités pour les pâtes à dentifrice en versant de grandes coulées majestueuses de pâte sur la brosse. Il ne lui fallait ainsi pas plus de 30 secondes pour cracher la mousse dans le lavabo, et elle n’a jamais éprouvé le besoin de verser moins de pâte sur sa brosse… Les dentistes disent qu’une « noix » de pâte suffit, je dirai même qu’une larme suffit, surtout si vous multipliez vos brossages dans la journée ! Eh oui, rappelons que le dentifrice ne lave pas la bouche et qu’en dehors du fluor, il ne contient aucun élément indispensable à l’hygiène dentaire. La pâte a de légères propriétés abrasives, c’est vrai, mais l’efficacité du brossage tient essentiellement dans l’action mécanique de la brosse sur les dents et les gencives. Voilà qui devrait vous assurer une hygiène dentaire parfaite à moindre impact sur l’environnement !

Sur 5 ans, Madame Sumo a utilisé en moyenne 7 tubes de dentifrice par an avec deux brossages quotidiens. Plus de trois fois ma consommation ! Expérimentez à votre tour et dites-moi en commentaires ce que vous en concluez !

Alors n’oubliez pas, dès que vous sortez, prenez votre dentifrice ! Juste une larme ! Libérez la pâte à dentifrice de vos salles de bain, dégainez vos brosses, et sortez-les en toute occasion ! « Ce soir, je sors ma plus belle brosse pour aller danser oé-oé ! »

Troisième produit : le shampooing.

Admettons que la quantité de shampooing nécessaire à un lavage soit proportionnelle à la longueur et à l’épaisseur de nos cheveux, eh bien malgré cela, que vous soyez des quasi chauves ou des Vénus de Botticelli, je vous encourage à essayer de réduire votre consommation. C’est possible. Et nécessaire. À la fois pour l’environnement et pour la santé de vos cheveux. Madame Sumo, avant que son karatéka lui prodigue de savants massages capillaires à l’huile de ricin et explose sa consommation de détergent parfumé, avait une consommation peu raisonnable de shampooing. Et Madame Sumo ne devait pas être une exception. Elle disposait en général de 4 détergents à cheveux différents : souvent 2 shampooings différents selon l’humeur et selon l’odeur que Madame voulait se donner ce jour-là, et 2 après-shampooings. Tout cela ne dit rien sur la quantité réellement appliquée sur les cheveux, c’est vrai. Madame ayant les cheveux épais et modérément long, elle procédait à une utilisation de 2 à 3 fois par semaine. Voilà qui est relativement modéré, me direz-vous. Mais m’étant parfois incrusté dans la douche avec elle à des fins scientifiques pour affiner mes recherches, je me suis souvent fait la réflexion que la quantité utilisée par Madame était à l’image de celle déjà employée pour la pâte à dentifrice : beaucoup trop ! Faites-en l’expérience, c’est toujours possible de diminuer sa consommation ou réduire sa fréquence de lavage !

Mais laissons Madame à son karatéka et à ses après-shampooings, et revenons à nos essais. Cheveux secs et cassants (comme on dit dans l’industrie cosmétique), tonsure de moine pas encore achevée, mes besoins sont certes minimes, et je crois encore pouvoir réduire, surtout au niveau de la fréquence (quotidienne jusqu’à encore récemment — la science capillaire est toujours en marche). En 5 ans d’étude, je n’en suis toujours qu’à mon second flacon de shampooing. Trois gouttes suffisent. J’ai eu les cheveux longs, et il ne me semble pas voir finalement beaucoup de différence quant à la quantité nécessaire. Pour en être toutefois sûr, je compte poursuivre mon étude en me les laissant pousser ces prochains mois (Monsieur Sumo finira par réellement ressembler à un Sumo !).

Quatrième produit : le lait hydratant

Pendant ces longues années de recherche, j’ai eu la chance de disposer à mes côtés d’une femme qui pouvait me servir de groupe contrôle à elle seule. Vous l’avez compris, Madame Sumo était une grande consommatrice de produits cosmétiques, et le lait hydratant est pour ainsi dire le produit avec lequel elle était le plus généreux. À 40 ans passés, la femme moderne considère, aidée en cela par ce que nous appellerons patriarcat, qu’elle doit continuer de soigner son image, une image jeune ou rajeunie par toute une gamme de produits cosmétiques. Effet réel du lait hydratant largement badigeonné sur la peau de Madame Sumo ou privilège dû à ses gènes asiatiques, il faut avouer que mon groupe contrôle ne me permet pas ici de juger de la pertinence d’une telle surconsommation de produits par rapport à son intérêt esthétique… Au mieux, puis-je mettre en garde mes abonnés d’un risque sur la santé de ces produits : certains seraient cancérigènes, d’autres provoqueraient des irritations. Le vieillissement de certains composés chimiques serait notamment possiblement nocif, ce qui me fait dire, qu’il vaut mieux consommer des tubes de petite taille. Mieux encore : se priver de soleil, de cigarettes ou d’alcool, qui sont les premières causes du vieillissement de la peau ! Le meilleur produit cosmétique, c’est celui qu’on se retient d’appliquer sur soi !

C’est une information qui m’est parvenue malheureusement trop tard pour que je puisse la mettre à exécution durant mes cinq ans d’expérience, c’est pourquoi, pour éviter que mon lait tourne, j’ai inventé sur le tard une technique que j’ai appelée la technique du contournement, que vous pouvez apprécier dans cette vidéo :

 

Lait tournant

(Attention, la lecture sur Twitter n’a pas de son, ce serait idiot de s’en passer. Il suffit de la télécharger.)

Mon lait hydratant n’a semble-t-il jamais tourné, et les portions utilisées avec cette grande bouteille de lait, ont pu se faire parcimonieusement à un endroit précis de mon anatomie : à la jonction entre le fessier et les cuisses (nous autres sumos de canapé souffrons souvent de vergetures au séant).

Cinquième produit : le liquide vaisselle

Une seule goutte suffit. Inutile d’en dire plus, si vous n’êtes pas encore convaincus, essayez, le résultat est immédiat…

En cinq ans d’expérience, j’en suis toujours à ma première bouteille de liquide vaisselle (750 ml). (Mon groupe contrôle n’est jamais intervenu dans l’exercice, aucun biais statistique n’est donc à craindre à ce niveau.)

Sixième produit : les éponges pour la vaisselle

L’expérience est sans appel : les éponges végétales sans face à récurer durent cinq fois plus longtemps que les éponges avec face abrasive. Pour récurer vos casseroles, utilisez une brosse à poils ou en inox (ou utilisez un chiffon en laine d’acier séparément).

Une éponge végétale peut ainsi avoir une durée de vie de plusieurs mois, tandis qu’une autre avec une face abrasive partira en morceaux rapidement.

C’est tout pour cette fois, j’espère vous retrouver très vite sur ma chaîne ! N’oubliez pas la petite cloche, et à bientôt sur Doctie Sumo !


Goodbye Paradise, Carl Schultz (1982)

Goodbye Paradise

Note : 3.5 sur 5.

Goodbye Paradise

Année : 1982

Réalisation : Carl Schultz

Avec : Ray Barrett, Robyn Nevin, Guy Doleman

Néo-noir australien plutôt baroque mais plaisant. Le mélange des genres est souvent casse-gueule, ici, il tire un peu la corde de la cohérence sur la fin où en moins de dix minutes le Philip Marlowe de service gagne et perd l’amour de sa vie dans un attentat, est kidnappé par des putschistes et secouru par des agents doubles qui ont tout l’air de barbouzes avec effet boule à neige garanti.

Au-delà de ces écarts troublants (et rarement atteints dans les films noirs : l’humour, oui, mais il est très différent ici, et pour le côté complotiste, je ne vois guère que En quatrième vitesse, mais je ne me rappelle plus jusqu’où le film pouvait aller dans ce registrecertainement pas un film de guerre réalisée dans un bois avec trois francs six sous), ça fait un joli hommage aux recettes rarement suivies depuis les années cinquante du film noir.

Presque tout y est : la voix off du personnage principal, son alcoolisme et sa vie personnelle enfouie six pieds sous terre, l’humour pince-sans-rire, la recherche façon « Prisonnière du désert » de la fille d’un politique échappée dans un milieu louche (schéma de western mais pas mal repris dans les néo-noirs, notamment par Paul Schrader), la femme fatale (version positive et héritage des personnages féminins louches de L’Odyssée), une bonne brochette de seconds rôles et hommes de main avec qui le personnage principal croise la route à diverses reprises histoire de lui faire comprendre qu’il se mêle un peu trop de ce qui ne lui regarde pas, le sac de nœud incompréhensible de la trame dramatique mais encore crédible quand il se limite à des complots mafieux de politiques sans arrière-pensées encore putschistes, la fausse piste un peu grossière, l’aidant un peu trop aidant sur qui le personnage principal (et les autres) passe son temps à s’essuyer les pieds en dépit du bon sens, etc.

Bref, tout à fait charmant. Et dépaysant. (La gamine est d’une beauté à tomber par terre… comme le dit si bien la « femme fatale » quand notre Marlowe lui dit qu’il recherche une fille de dix-huit ans, elle répond : « Comme tout le monde »… Ça devient presque alors une version de La Panthère rose. Un joyau, ces gamines. Bon, pour le talent de la gamine en question, c’est pas tout à fait ça, mais ça fait son petit effet sur les pervers de mon triste genre.)

Carl Schultz réalisera l’année suivante l’excellent Careful, He Might Hear You.


 
Goodbye Paradise, Carl Schultz 1982 | Petersham Pictures, New South Wales Film Corporation

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Pékin Opéra Blues, Tsui Hark (1986)

Pékin Opéra Blues

Note : 4 sur 5.

Pékin Opéra Blues

Titre original : Do ma daan

Année : 1986

Réalisation : Tsui Hark

Avec : Brigitte Lin, Sally Yeh, Cherie Chung

Tsui Hark avait semble-t-il toutes les qualités requises pour réaliser d’excellentes comédies d’action. L’humour est souvent présent dans ses films d’action, mais s’il y a genre qui domine dans Pékin Opéra Blues, c’est bien la comédie. Il a un don indéniable et une technique du rythme propre à la comédie, peut-être même plus à la farce, et je ne peux pas imaginer que tout ce travail fabuleux de mimiques, ou de lazzis, ne soit pas le fruit du seul talent de ses actrices. Plus qu’aucun autre genre, la comédie burlesque a besoin d’être coordonnée par un chef exécutant. Il y a une logique derrière cette mécanique huilée du rire qui ne peut être que réfléchie et parfaitement exécutée. Je ne suis pas un grand connaisseur des films de Jackie Chan, on y retrouve pour sûr le même goût pour la farce, le rythme et les cascades ; Hark fait ici reposer tout son film sur une suite de “tableaux”, ou de plans très expressifs structurés, montés, autour de l’expression faciale des actrices, fonctionnant selon un principe d’action / réaction, et dont j’ai déjà expliqué le principe à plusieurs reprises. Il ne fera d’ailleurs pas autre chose dans The Blade qui, s’il contient beaucoup moins d’aspects farcesques, obéit aux mêmes principes de montage construit autour d’une gestuelle exagérée et mécanique (parfois à l’excès, comme dans la séquence chorégraphiée, en flash-back, de la fuite avec l’enfant des deux hommes sous la pluie). Plus tard, dans The Blade, c’est donc l’action pure qui bénéficie de cette technique de montage resserré, et non pas moins précis — on en retrouve peut-être ici l’origine. En gros, c’est un peu comme si la commedia dell arte avait engendrée John Woo. (Je suis sérieux, il y a une véritable similitude dans la nature et l’usage qui est fait du geste, du port de tête même puisque c’est lui qui articule l’avancée comique d’une scène.)

Brièvement, je précise ce principe du montage, dont on peut en retrouver l’origine chez Eisenstein, d’ailleurs, avec le montage des attractions, et dont on en retrouve quelques principes dans le découpage de Masumura (même principe d’action réaction que j’explique cette fois en détail sur /cette page/ et qui n’est par conséquent pas un procédé propre à la comédie). Au théâtre, et a fortiori dans une comédie, les acteurs structurent leur interprétation à travers des expressions faciales et gestuelles souvent mécaniques (d’aucun trouverait ça pas naturel avec un effet « pantomime ») qui sont une suite de réactions, de commentaires, parfois d’apartés, qui au théâtre s’adressent au public mais qui au cinéma sont censés dévoiler le sentiment présent du personnage à l’écran (dans ce type de jeu, l’expression donne presque toujours à voir le sentiment du personnage, et au cinéma au lieu d’une aparté adressée au public, on a plutôt une sorte d’aparté que le personnage s’adresse à lui-mêmeelle reste tout autant visuelle : les autres personnages ne remarquent pas ces expressions, ou apartés, et cela n’a rien de naturel — c’est une convention théâtrale qui se retrouve à toutes les époques dans tous les théâtres du monde et qui a tendance à se perdre). Au théâtre toujours, le rythme est donné par cette mécanique donnant l’illusion d’une situation avançant au rythme des confrontations scéniques entre personnages : il y a l’action, parfois une réplique, d’autres fois une action, un geste, une expression pouvant alors être la réaction à ce qui précède, à quoi succède mécaniquement une réaction, et ainsi de suite. Si on parle de mécanique, c’est à la fois parce que pour être efficace, il faut se débarrasser de tous les gestes ou réactions peut-être réalistes, mais toujours accessoires dans ces conditions, et donc superflus dans un contexte de jeu non réaliste ; et non seulement, il ne faut exprimer que des gestes ou des expressions faciales choisies (et sans les multiplier, car le principe, c’est qu’à une action répond une autre, pas une poignée d’autres : le but, c’est de faire les personnages se répondre même si paradoxalement ils ne réagissent pas directement à une action ou réaction d’un partenaire, c’est déjà les prémisses d’un montage en champ-contrechamp, puisque ce qui compte, c’est la mécanique expressive d’au moins deux sujets se répondant l’un à l’autre parfois même symboliquement — quand on songe au quiproquo déjà, il est question de deux réalités qui s’opposent dans une situation et seul le spectateur a une vue d’ensemble de ce qui se passe), mais en plus il faut « attaquer », comme on peut dire par ailleurs pour des répliques mais qui s’applique ici à une action, un geste, une mimique. Attaquer, cela signifie qu’après une fraction de temps de « réception » (à la fois utile pour que le public comprenne ce qui se passe — une mécanique indispensable quand on joue du Feydeau par exemple — mais aussi pour suggérer que le personnage réfléchit une fraction de seconde), l’acteur lance son geste, son mouvement, sa mimique, sa réaction d’une manière nette et précise.

Comment cela se traduit-il au cinéma ? C’est assez simple en fait. Au théâtre, l’œil est naturellement attiré vers l’endroit de la scène où un personnage parle, ou un autre agit ou réagit : il y a rarement deux choses de même importance qui se passent à différents endroits de la scène, c’est donc en soi déjà une forme de montage, un montage guidé par les « attaques » et les actions précises des acteurs. Au cinéma, il n’y a plus qu’à suivre cette mécanique au moment du tournage, et le montage ne sert plus qu’à coller un à un ces plans constitués d’actions et de réactions. Au lieu de procéder un montage fait d’illusions et de raccords dans les mouvements, l’astuce ici est de couper juste avant que le mouvement ne se passe : après le cut, l’œil s’attend à voir initier immédiatement un mouvement ou un changement d’expression.

Les plans de Tsui Hark répondent donc souvent à une logique que j’appelle parfois « un plan une idée », mais puisque ici, on voit très bien l’origine théâtrale de ce montage, mieux vaut parler de logique d’action / réaction. Techniquement, c’est assez facile à comprendre : la plupart des séquences sont constituées de plans obéissant souvent au même schéma, c’est-à-dire qu’à la suite d’un cut, le plan commence par une phase très courte soit figée (correspondant au temps de « réflexion » ou de « réception » du public dans la comédie) soit dans un mouvement continu qui sera bientôt brusquement interrompu, et l’acteur s’anime alors pour exécuter une action, un geste, une réaction que certains trouveront surjoué, mais cette outrance est nécessaire pour apprécier la logique et la mécanique expressive du jeu (qui apporte à la fois du rythme et du sens, puisque le jeu expressif dit quelque chose de la situation, et dans une farce, c’est même souvent ce jeu qui passe devant les dialogues ou le sens de l’action générale : quand Buster Keaton va acheter de la mélasse dans un magasin, cette action d’acheter quelque chose n’a aucune importance, ce qui compte, c’est toute la farce gestuelle qui s’anime autour). Et il faut noter que bien souvent, Tsui Hark n’a pas besoin d’user de cut, car dans l’idéal, il faut arriver à caser le plus de ces actions réactions dans un même plan en jouant sur la profondeur de plan, les mouvements des acteurs entrant ou sortant dans le cadre ou en mouvant l’axe de sa caméra (on retrouve alors encore plus l’origine théâtrale du procédé, mais en général, Tsui Hark, surtout durant les séquences jouées dans l’urgence, avec un danger ou une tension immédiats, aime bien jouer des ciseaux). Et c’est donc ainsi que de nombreuses fois par exemple, on peut voir les actrices ce que certains appelleraient « rouler des yeux ». Tourner la tête rapidement ou avoir les yeux se diriger brutalement vers un autre sujet en guise de réaction, ça fait partie de cette mécanique farcesque.

Il faut d’ailleurs noter que dans le film, la grande partie de ce travail d’action / réaction est menée par les trois personnages féminins. Ici, les hommes sont assez passifs ; pour certains, ils sont même autant en retrait que pourraient l’être des personnages féminins de complément dans un autre film. On est un peu dans Drôles de dames avant l’heure… Preuve, si c’était encore à démontrer (et ironiquement, c’est même presque un message explicite d’un des enjeux du film et qui concerne ce personnage féminin rêvant de pouvoir jouer un rôle dans une pièce que dirige son père alors que les actrices sont interdites dans l’opéra de Pékin) que des femmes peuvent tout à fait être efficaces (donc drôles) dans une farce.


 
Pékin Opéra Blues, Tsui Hark 1986 Do ma daan, Peking Opera Blues | Cinema City Company Limited, Film Workshop

Listes sur IMDb : 

MyMovies: A-C+

Lim’s favorite comedies

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Rue des prairies, Denys de la Patellière (1959)

Rue des prairies

Note : 3 sur 5.

Rue des prairies

Année : 1959

Réalisation : Denys de la Patellière

Avec : Jean Gabin, Marie-José Nat, Claude Brasseur

Un joli film de la qualité française l’année des 400 Coups. Pas grand-chose qui va dans cette « qualité » d’ailleurs : on sent les artifices d’un cinéma ronflant sans grande créativité adoptant les mêmes recettes que dans les années 30 (partition musicale ronflante, décors intérieurs, lumières factices, son postsynchronisé ou acteurs criant leur texte comme au théâtre), et qui rappelle la même déchéance du cinéma hollywoodien de la même époque. Ce cinéma de cage d’escalier et d’acteurs vedettes, s’il peut être charmant chez Becker par exemple, paraît aujourd’hui complètement désuet chez Denys de la Patellière avec une caméra semblant placée en permanence dans un débarras de coulisses de théâtre, un scénario à l’intensité de programme TV, et un monteur en grève. Le film a besoin de deux actes entiers pour voir enfin surgir la problématique du film, au point qu’on aurait pu penser à un moment à une chronique, mais le troisième (acte) fait résolument basculer dans un petit drame bourgeois (avec des prolétaires, signe d’un bon cinéma de papa) sans conséquence.

Tout cela n’est pas bien sérieux, au point qu’un des seuls intérêts du film réside dans les dialogues savoureux mais envahissants de Michel Audiard. Car, le problème des films écrits par Audiard, c’est qu’on part parfois dans de tel fou rire qu’on ne peut plus suivre la scène (qui n’était déjà de toute façon pas très intéressante) en plus de ralentir considérablement l’action (ce n’est pas du cinéma, mais du théâtre filmé). Ce type de productions fait furieusement penser aux comédies françaises actuelles reposant sur beaucoup de mêmes artifices (avec le principe de l’acteur vedette sur qui repose une bonne partie du film, celui du scénario sans tache destinée à public familial…). Parmi les acteurs, la seule à surnager c’est Marie-José Nat, avec sa petite voix cassée roule-coulant jusqu’à nos oreilles comme un galet dans un ruisseau. Le reste de la distribution de m’inspirerait pas autant de poésie…


 
Rue des prairies, Denys de la Patellière 1959 | Les Films Ariane, Filmsonor, Intermondia Films

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