La nouvelle qualité française

La nouvelle qualité française

Dans les années 50, François Truffaut, alors critique aux Cahiers du cinéma, crachait presque sans discrimination sur tout le cinéma français d’après-guerre en utilisant cette expression de « qualité française ». Ce cinéma était caractérisé par des dialogues très écrits, voire théâtraux, des décors le plus souvent construits en studios, des adaptations de romans ou de pièces de théâtre, une forme de classicisme sans audaces techniques, narratives ou expérimentations, etc.

En passant à la réalisation, lui et les siens de la nouvelle vague ont donné un souffle nouveau au cinéma, mais le cinéma de papa restait encore en grande majorité plus populaire que le leur. Le temps ayant fait son œuvre, et les historiens du cinéma étant très largement acquis à la cause de ces jeunes Turcs qui mettaient l’auteur du film, le cinéaste, au centre de tout, les vieilles méthodes ont laissé peu à peu place à une autre, la leur.

Dès les années 70, si le cinéma français connaît encore nombre de films « populaires » (ce sera toujours plus des comédies, beaucoup moins des adaptations, et bientôt plus des polars, comme si ce cinéma-là devait se caricaturer pour survivre, survivre face au clivage proposé dès le départ par le jeune Truffaut), mais le cinéma d’auteur est désormais partout, puisqu’il est facile à réaliser, et que chacun peut s’en saisir et le revendiquer.

Le problème, c’est que si les premières années ont été sans doute nécessaires pour dépoussiérer une profession et proposer un regard nouveau, utiliser des techniques nouvelles plus proches du réel, ces méthodes ont fait des émules, mais parfois pas toujours pour le meilleur. Or, en ne cessant de mettre le cinéaste, auteur de films, comme principal vecteur d’intérêt d’un film comme autrefois sa vedette principale, on en vient à voir décliner à l’infini des productions de films souvent répétitifs, le plus souvent aussi médiocres, paresseuses et ennuyeuses.

Les studios ont pratiquement disparu autour de Paris, mais est-ce pour autant le signe d’une production de qualité ? On critiquait les adaptations de romans par les mêmes scénaristes traités comme des vedettes, et les scénaristes aujourd’hui sont traités comme la cinquième roue du carrosse d’un film. Dialogues naturalistes, certes, mais sans saveur, sans repartie, sans poésie ni justesse, avec des séquences descriptives en pagaille sans qu’on puisse y voir pour autant un quelconque intérêt dramaturgique, des techniques parfois hésitantes… Ce qu’a surtout promu la mise au centre de « l’auteur » d’un film, c’est un peu la médiocrité. La qualité nouvelle, supposée réelle à partir du moment où elle est spontanée, honnête ou personnelle, tandis que le savoir-faire se perd. Et ces nouveaux usages dans la production de films français, qui nécessiteraient presque à leur tour d’être dépoussiérés, il convient bien de les qualifier de « nouvelle qualité française ».

S’il fallait trouver un maître, un leader, de cette nouvelle qualité, ce serait bien sûr Truffaut lui-même, qui très vite s’est mis à son tour à adapter des romans, à tourner quand il le fallait en studio, à reprendre les mêmes acteurs en en faisant des vedettes, bref, en reniant tout ce qu’il avait critiqué auparavant et qu’il reproduisait, au mieux, avec talent. Pousse-toi de là, que je m’y mette. Une sorte de coup d’État mené par des incompétents à qui il faudra, toute leur vie durant, prêter allégeance, et dont il faudra suivre la moindre activité au sein de la petite cour nouvellement crée de la classe régnante du cinéma.

La nouvelle qualité française attend les miracles. Ici Que la bête meure, Claude Chabrol (1969) | Les films de la Boetie, Rizzoli Film

Chabrol est toujours resté, lui, dans la même veine, proposant des films aux histoires souvent fades ou mal rendues, avec des acteurs de grand talent qu’il n’a jamais su forcément diriger comme il le fallait. La nouvelle qualité française était là. De la mollesse, un manque permanent d’audace ou de créativité, une foi presque coupable envers ce qu’on pense être le « naturel ».

D’autres ont suivi, comme Tavernier, Téchiné, Pialat (le seul à cette époque à être acteur lui-même, avant que Claude Berri fasse la même chose, mais bientôt pour des films populaires, des adaptations, qu’on aurait du mal ici de qualifier de « nouvelle qualité française » justement parce qu’il y avait chez lui une volonté de renouer avec les vieilles techniques, et à l’artifice, d’antan). Plus tard, c’est au cours des années 90 que sont arrivés sur « le marché » tous ces cinéastes non plus forcément critiques (comme Assayas), mais sortis des écoles de cinéma, sésame devenu presque indispensable pour faire des films comme l’ENA pouvait l’être pour entrer en politique. Desplechin, Marion Vernoux, Xavier Beauvois, Audiard.

De ces générations d’auteurs, rares sont ceux qui parviendront à s’écarter des facilités qu’imposait désormais cette nouvelle forme de classicisme à la française : Leos Carax, Claire Denis, Blier.

Heureusement, le cinéma français à d’autres atouts. D’abord sa diversité et son financement. Mais le classicisme n’est jamais bien loin. La cooptation aussi. L’entre-soi. Une pourriture sans doute plus grande encore au royaume du cinéma français que sa « nouvelle qualité ». Un Tavernier par exemple est parfaitement dans cette nouvelle forme de classicisme et de facilité. Et qui s’en plaindrait. Ni jamais véritablement raté, ni jamais approchant du chef-d’œuvre en cinquante ans de carrière. Même sur un malentendu, ce cinéma de « qualité » peine même à produire des petits miracles. On ne peut pas tout avoir. Espérons seulement qu’à l’avenir, le cinéma français arrive à forcer plus loin les possibilités offertes par la diversité, quitte à se planter parfois un peu plus. L’audace ne paie pas toujours, mais on peut rêver aussi que certains sillons se creusent d’eux-mêmes, que des habitudes de production et de visionnage chez le public nourrissent de nouvelles formes. Et si on ne voit pas venir, espérons au moins que ce cinéma laissera encore la possibilité à des cinéastes en marge, loin de cette « nouvelle qualité française » de s’exprimer, autrement dit de se planter un grand nombre de fois, avant, ou après, un ou deux miracles. Même si on peut perdre foi dans le cinéma français quand on voit qu’on passe des jeunes trucs aux Tuches, les miracles existent. Alain Cavalier a eu ses miracles, Abdellatif Kechiche aussi, Bruno Dumont aussi, Jean-Claude Brisseau, Jacques Rozier aussi… Mais faudra-t-il se contenter à présent toujours de « nouveaux miracles français » ou va-t-on prendre conscience qu’il faut d’une part mettre en place un cinéma de qualité et de savoir-faire, mais aussi permettre à des nouvelles voix de se faire entendre sur des terrains parfois plus expérimentaux, et encore favoriser ces sillons de la diversité, du cinéma de genre parfois (ciné ma de genre qui ne doit pas se limiter qu’au seul cinéma de « comédie »). Si le public va voir en masse des comédies de mauvaise qualité, c’est qu’on l’a habitué à en voir. On pourrait tout autant l’habituer à voir des films de « mauvaise qualité française » qui soient des polars, des thrillers, des films d’horreur, d’espionnage, de guerre, de cape et d’épée, des comédies musicales, etc.


Mon roi, Maiween (2015) | Tresor films, Studiocanal, France-2