Le biais historique d’une course effrénée vers toujours plus d’audace, de rythme, de violence, de sexe au cinéma

Exemple et réponse donnée autour de Wings.

On s’étonne parfois des audaces techniques rencontrées au détour d’un film ancien. Il ne faudrait pas penser que parce que c’est vieux, c’est frileux ou lent. On ne parle pas des Années folles pour rien. À l’époque, on se permettait tout avec les caméras, déjà, malgré un matériel souvent encombrant et lourd. Si on y regarde d’un peu plus près, les exemples sont nombreux. Et cela pour une raison simple : s’ils osaient tout, c’est que rien ne leur interdisait. Et ces audaces sont souvent l’héritage du siècle précédent. Le temps n’était ni au petit confort ni au consumérisme. Ce qui se consumait, c’était bien les vies. Il n’y avait pas de place pour le timoré, il fallait oser parce que la compétition était rude. La surenchère des exploits, des images, les audaces visuelles, tout ça était déjà bien là, et même bien plus justement parce que la production ne s’était pas embourgeoisée. Le déni du danger était bien plus grand. On remarque cela pas seulement dans les films du cinéma de l’époque, mais aussi dans les actualités (notamment avec tout ce qui a trait à la conquête du ciel). Wings… le monde s’est coupé les ailes, c’est plus prudent. Donc, si on imagine qu’il y a de l’audace pour l’époque dans ce film…, c’est le contraire : il est parfaitement dans le ton de ses contemporains. Une norme.

Chez Gance depuis un moment, chez les Russes, sans doute chez Vidor et bien d’autres : du sang, de la poussière, il y avait déjà les actualités pour imager ces excès. Quant à la technique, bien sûr que Wings, c’est du haut niveau, mais Gance et d’autres avaient déjà eu pas mal d’audace avant, et il faudrait voir si L’Herbier était capable de proposer des images aussi spectaculaires avant L’Argent. On trouve des plans bien plus spectaculaires dans les films expérimentaux et d’avant-garde, mais certes pas forcément utilisés dans des films narratifs à grande audience. Ce qui est sûr, c’est que Wings, d’Hitchcock à George Lucas, a eu une influence importante sur les films de pur spectacle. Pour le reste, quand tu vois ce que faisait Abel Gance au sortir de la guerre, il y avait déjà tout au niveau du spectacle et des audaces. Plus j’en vois et plus je suis surpris justement par ces audaces. Mais c’est un leurre, il est probable qu’il y ait beaucoup de films spectaculaires tournés à diverses époques qui disparaissent de l’imaginaire collectif pour ne donner plus qu’une impression lisse et sans histoire du passé.

Il n’y a pas de guerres des audaces. Heureusement, un bon film ne se juge pas en fonction de ça.


Wings, William A. Wellman 1927 | Paramount Famous Lasky Corporation



Autres articles cinéma :


Relativisme, Tim Burton et Durendal

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Edward aux mains d’argent, Tim Burton (1990) | Twentieth Century Fox

Le relativisme est essentiel parce qu’il permet de prendre un peu de hauteur et oblige à ne pas juger des goûts des autres. Échanger des goûts, des avis, des points de vue, c’est toujours sain, ça rentre dans la cadre de la liberté d’expression, et on l’applique à l’art (avec un grand H). En revanche, discuter des goûts, au hasard… de la supériorité des glaces à la fraise sur les glaces au chocolat ou des films de Bresson sur ceux de Besson, c’est déjà plus problématique. Quand je lis ou que j’entends “argumente”, non, on n’argumente pas ce qui est du domaine de la perception, de la subjectivité, du goût, de l’irrationnel. Même les questions techniques en art (et donc plus précisément dans le cinéma, qu’il soit question de dramaturgie, de placement de caméra, d’interprétation, de montage) sont toujours fortement influencées par la perception et les préconceptions que l’on se fait des techniques en question.

Il est donc parfaitement impossible de démontrer la supériorité d’un goût, d’un film, d’une méthode, par rapport à un ou une autre. On construit une méthode personnelle pour évaluer des films et exprimer ses points de vue ou goûts, et on peut le faire de manière plus ou moins élaborée. Si tu parles de cohérence de mise en scène ou de scénario pour les différents Batman, par exemple, tu juges de cette cohérence en fonction de ta conception personnelle de ce qui doit être respecté pour entrer dans le cadre de cette cohérence. Un enfant de dix ans jugera cette cohérence (ou tout autre élément susceptible de juger de la valeur d’un produit, d’une œuvre) différemment d’une femme de 32 ans, d’un grincheux de 50 ou d’une nénette de deux fois son âge. On peut (malheureusement ou non) entrer dans des écoles de pensée dans lesquelles chacun partage les mêmes valeurs et goût pour finalement devenir pratiquement esclave de ces visions en s’interdisant de voir autrement ou en prenant bien soin de mépriser les “écoles” opposées à la sienne.

On me répondra peut-être que la vision du môme de dix ans, elle est influencée par son âge et qu’il aura tout le temps… d’affiner ses goûts. Sans doute, mais pourquoi devrait-on alors préjuger de ce vers quoi cet “affinage” devrait aller ? Est-ce qu’en grandissant et en voyant plus de films, on est censé apprécier, au hasard, les films expérimentaux, parfois muets, hongrois ou scandinaves ? Je ne pense pas. Il n’y a pas plus de légitimité, ou de « bon goût » à s’enfiler des sacs de navets (qu’on ait conscience ou pas de regarder ce qu’on nomme communément « navets »). Il y a des cinéphiles qui basent leur jugement en fonction du seul plaisir qu’ils y éprouvent, d’autres de l’expérience, d’autres des valeurs morales ou politiques, ou d’autres encore de ce qu’ils y ont compris des références cachées d’un film… Il y a autant de goût, de perception, de manière de juger, qu’il y a « d’écoles » et même de “spectateurs”. Les fans de films expérimentaux s’étriperont tout autant pour savoir de qui entre Brakhage ou de Mekas a le plus de talent. Même chose pour les fans de films d’horreur, les comédies italiennes, les films de gangsters ou que sais-je encore…

Chercher à prouver que les films de Burton sont supérieurs aux films de Shumacher reste une tâche parfaitement vaine. On ne pourra qu’exprimer ses préférences. À partir du moment où deux personnes qui s’étripent sur des films n’ont pas la même conception des films, les mêmes attentes, aucune “raison”, aucune valeur supérieure, aucun bon goût ne peut être établi et discuté. Dire de ce Durendal qu’il a tort parce qu’il n’a aucune culture cinématographique ne mènera pas bien loin. Il n’a aucune culture ? Et alors ? En quoi connaître aide-t-il à mieux apprécier une œuvre ? Une œuvre en particulier, pourquoi pas…, mais deux œuvres qui n’ont rien à voir l’une avec l’autre ? En quoi connaître un film jugé majeur du Nouvel Hollywood, par exemple, aiderait-il à mieux apprécier un film hollywoodien actuel ? Il n’y a pas de prérequis à la perception et au jugement de l’art ; un môme de dix ans est parfaitement légitime pour juger de ce qui a de la valeur à ses yeux.

Maintenant, il y a quelque chose de très simple à faire. Si on n’apprécie pas une vision de faire ou de voir d’un cinéaste ou d’un vidéaste donnant son avis sur des films, il est simple de passer son chemin. Depuis que j’entends parler de ce Durendal, je n’en ai jamais entendu du bien. C’est le Nabila ou le Nasri de la critique vidéo, semble-t-il. Le plaisir est de relever sa médiocrité. Eh bien, ne regardez pas. J’imagine que pour un avis bien arrêté sur le garçon et être capable… d’argumenter sur lui, il faut s’être enfilé une bonne dose de vidéos. Si on ne l’apprécie pas, c’est un peu être maso. Il serait plus utile d’insister sur ce qu’on apprécie pour mettre en lumière ce qui pourrait être obscur et que d’aucuns ignorent (si on estime qu’il y a une « culture supérieure » à donner aux « pauvres »), plutôt que de participer au buzz d’un garçon qui sans doute un peu comme Dieudonné, semble gagner sa vie non pas grâce à son talent mais grâce à la haine ou au mépris qu’il suscite.


À croiser avec

Est-ce que Bresson = Besson ?

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Rashômon, source d’inspiration pour Usual Suspects ?

La différence entre les deux films, ce n’est pas que l’un serait plus dans « le procès » (aucune référence à Welles) en opposant des versions différentes et contradictoires (donc la notion de mensonge est là dès le départ), alors que l’autre serait dans l’enquête et le faux témoignage, puisque si mes souvenirs sont bons le film ne s’appuie que sur un témoignage dont le but est essentiellement de nous cacher jusqu’au twist final la possibilité du mensonge.

À mon avis, la référence, il faut surtout la voir du côté de Tarantino qui avait donné le ton des années 90 avec Reservoir Dogs et Pulp fiction. On est dans la déconstruction du récit pour mieux arriver à une éjaculation finale. Un bon film alors à l’époque, puisqu’on n’a pas encore les films bourrés d’effets spéciaux, ça se joue sur le twist. Seven jouera peu de temps après sur le même principe avec un coup d’œil à Usual Suspects. Idem pour Memento (avec un point de vue unique, mais là encore déformé), Big Fish, The Fountain, Fight Club, Eternal Sunshine, Babel.

Il faudrait creuser. Les récits jouant sur les différences de points de vue, c’est presque un genre en soi, il doit y en avoir d’autres, mais plus que le Kurosawa, je pense que c’est bien Tarantino qui a ranimé le goût pour les histoires parallèles. On retrouvait ça assez souvent dans les films noirs (Usual suspects peut être considéré comme un nouveau noir d’ailleurs) ou chez Mankiewicz. La comparaison est intéressante, mais je ne pense pas qu’elle soit volontaire. Une mode initiée par Tarantino, oui.

Puisque c’était dans l’air du temps, c’est plus probable que si référence il y a, que ce soit fait en rapport à Tarantino. À l’époque, il y avait également une mode à faire interagir les séries les unes avec les autres. Le scénariste a participé à New York Police Blues qui justement a effectué ce genre de crossover. C’était vraiment très à la mode au cours des années 90 (et ça l’est encore d’ailleurs).

Mais la comparaison avec Rashômon reste intéressante. Tu avoueras toujours plus facilement t’inspirer d’un vieux film (ou deux) plutôt que de suivre la mode lancée par ses contemporains.


Revoyure et prétention

La revoyure de navets peut offrir quelques surprises.

Pour ceux qui ont la prétention un peu molle : c’est comme avec les gosses, avec le deuxième, on laisse plus filer. Le cinéphile, un rien l’irrite, un rien l’émerveille. Et les petits riens, c’est encore ce qui gigote dans le flou entre l’écran et la rétine : un film est comme une femme qu’on croit connaître depuis vingt ans, on croit que tout peut passer par télépathie, jusqu’à ce qu’un cheveu soit trouvé dans une poche, et là plus personne ne se comprend. Seulement, des cheveux, entre l’écran et ce qu’on croit y voir, il n’y a que ça. C’est la poussière qui grésille dans la lumière, qui s’infiltre dans cette soupe impalpable et difforme qui sépare l’écran de la rétine. Tout ça n’est qu’incommunicabilité prenant l’apparence de la communication, de la compréhension, de l’interprétation. Ce cheveu qui finit sur la soupe, il ne tient jamais qu’à nous de ne plus le voir. Parce que tout est poussière. C’est ce qu’on regarde, ce qu’on en comprend, et surtout, ce qu’on fait mine de ne pas voir entre les deux et qui s’immisce tout à coup dans cet espace qu’on voudrait vide et qui est pourtant là où tout se joue, se recompose, se coiffe, ou se décoiffe.

Je l’ai toute dure maintenant. La prétention. Mais c’est plus fort que moi, je la renifle à des kilomètres, et il faut toujours que j’y dépose ma grosse patte velue.


Interprétation de l’histoire du cinéma et Louise Brooks

 

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Louise Brooks dans Loulou, Georg Wilhelm Pabst (1929) | Nero-Film AG

Louise Brooks ? Il doit y avoir des centaines d’actrices du muet qui valent le détour et ce serait embarrassant de passer à côté parce qu’elles n’ont pas « passé le cut » de l’histoire. En fait, il semblerait que la Louise Brooks soit surtout une invention de la critique française des années 50. Il y avait à l’époque des vedettes à la fois plus renommées et respectées pour leur travail. C’est amusant de voir comment on réinterprète une époque plusieurs décennies plus tard… Pour ne prendre l’exemple que de ma chouchoute, Marion Davies, c’est à peine si on se rappelle de son nom, et quand on voit de qui on parle on fait « hum oui, celle qui apparaît dans Citizen Kane, la femme de Hearst… » Welles l’a rhabillée pour trois siècles. On peut aussi citer Clara Bow qui représentait sans doute plus l’image de la femme moderne à l’époque.

Et ça vaut aussi pour les réalisateurs. Hawks, comme Vidor, Lang, von Sternberg, Lubitsch ou Ford, ils ont très bien effectué le passage du muet au parlant et s’ils sont autant considérés aujourd’hui, en dehors de leur talent certain, c’est bien parce que les critiques des années 50 pouvaient encore voir leurs films et recherchaient en priorité à se référer (et voir) à leurs films muets plutôt qu’à ceux des réalisateurs d’une autre génération ayant cessé de réaliser des films quelques poignées d’années plus tôt.

Pour certains cinéastes, ça a un sens de se farcir toute une filmo, mais les réalisateurs de l’âge d’or, les « grands classiques » ne sont pas forcément ceux chez qui on trouvera plus volontiers cette fameuse notion d’auteur prisée par on ne sait qui. C’est souvent la certitude, c’est vrai, d’un savoir-faire, mais c’est tout autant à mettre au crédit d’un studio, d’un scénariste, et des stars qui composent ces films (encore plus à Hollywood que dans tout autre système où les acteurs sont traités autrement que comme des vaches sacrées).

Mais Louise Brooks, c’est bien aussi. Elle représente bien l’insolence et l’indépendance des citadines de l’époque. Il n’y a rien de glamour en elle, contrairement à ce que pourrait laisser penser l’usage de sa figure dans à peu près tout ce qui concerne le muet ; au contraire, c’est l’humour, l’insolence et aussi cette manière de laisser à distance les autres qui fait son petit charme (et ça semble très répandu à l’époque).


 

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Différence entre Nolan et Tarkovski

Certaines comparaisons paraissent étranges. Il y a une grande différence entre Tarkovski et Nolan. Les deux jouent avec le mystère, les ambiances, le tripotage neuronal, mais le premier est un poète, quand le second est un gros bourrin. Affaire de goûts bien sûr, et de bon goût, celui de l’auteur.

Souvent, ce qui est reproché à Nolan, c’est d’en faire trop, de n’être jamais dans la mesure, de chercher les effets, l’abondance au détriment de la simplicité. L’un force, l’autre arrive à donner une évidence à chaque scène. Et puisque les deux font finalement toujours le même film (en particulier pour Nolan), c’est normal de voir certains cinéphiles trouver chacun de ses films affreusement pénibles à voir, quand les autres crient au génie.

Sincèrement, Nolan, moi, il me file la gerbe. Littéralement. C’est comme s’il présentait ses films en neuf dimensions. Certains apprécient l’expérience, moi ça me rend malade comme à un festin de Noël durant lequel on n’a pas su s’arrêter. Il en fait trop. Alors que Tarkovski ne me gavera jamais. Il t’aguiche avec une image, il te laisse le temps de la digérer et de la désirer. Nolan t’abreuve d’images et de sensations jusqu’à en donner la nausée quand Tarkovski éveille ton appétit et te laisse savourer. Vous en voulez encore ? Goûtez plutôt au souvenir de cette première gorgée, savourez l’arrière-goût qui libère vos sens et votre imagination… Espérez, demandez, suppliez… et une fois qu’une goutte d’ambroisie tombe finalement sur votre langue, vous la savourez parce que vous savez d’où elle vient. Nolan… ce n’est pas de l’ambroisie, c’est de l’huile de palme qu’il a fait presser par des petites mains et qu’il vous envoie à la lance d’incendie.


Balise spoiler, annonce et usage des spoils dans une critique

L’Empire du sixième sens, Nagisa Ôshima 1976 | Argos Films, Oshima Productions, Shibata Organisation

À quelqu’un qui me reproche de ne pas annoncer dans une critique sur un film japonais que je spoile :

On devra s’excuser d’écrire des critiques maintenant… Si les gens sont assez cons pour mettre leur main au feu pour savoir si ça brûle, c’est leur problème. Une critique, par définition, parle d’un film… tandis qu’un commentaire de film tournant autour du pot sent la merde.

Et si on respecte également les œuvres et le sens des œuvres japonaises, il faut accepter de vivre sans cette obstination du spoil qui n’a de sens que dans une optique consumériste propre à la riche, mais jeune culture américaine. Dans la culture nippone, la tragédie a encore un sens. L’honneur, la dévotion, le conflit permanent entre devoir et la passion, entre la quête ou le désir individuel avec les attentes d’un milieu… tout ça, ça a un sens. Et c’est ce qu’on connaît en Europe, et qu’on a oublié, dans la tragédie. Et merde, une tragédie, il n’y a pas à spoiler : ça ne se termine pas joyeusement. Les attentes du public américanisé (je ne dis pas « public occidental » par respect pour ceux qui connaissent encore les valeurs de la tragédie) sont des attentes d’éjaculateurs précoces où une jouissance doit être immédiatement consommée et remplacée par une autre. D’autres cultures, plus ancestrales, connaissent la valeur des préliminaires et oublient la finalité du plaisir immédiat pour se questionner sur les origines de leur impuissance. Quand on a quatre ans, on ne veut pas savoir que les histoires, ça finit toujours mal. Quand on change le spoil sur la langue contre du spoil aux pattes, on sait comment ça finit. Le plus dur dans la flûte, ce n’est pas de savoir souffler, mais de bien placer ses doigts. Quand on parle d’une œuvre parfaitement exécutée, ce n’est pas la question de l’exécution finale qui importe. S’il n’y a que la résolution de l’énigme qui nous intéresse, savoir si oui ou non ça se termine bien, si oui ou non ils vont se marier et avoir beaucoup d’enfants, on peut quitter la salle, acheter du pop-corn, et revenir pour le dernier acte. Les autres, quand ils parlent d’exécution, ils parlent de tout ce qui précède. Les tragédies finissent mal, en général. Les gens heureux n’ont pas d’histoire, etc. Merci, Madame. Pour les fins optimistes, il y a les comédies (et encore), sinon la plupart des récits classiques, les codes dramaturgiques japonais, sont dans la tradition de la tragédie. Donc on sait parfaitement ce qu’on est en train de voir. Alors bien sûr, on ne va pas différencier “drames” et “tragédies”, on n’est pas au théâtre. Mais quand même, quand on regarde les affiches ou qu’on lit les titres de films, ça laisse peu de doute non ? Entre La Forteresse cachée (au style très inspiré par la culture américaine) et Les Amants crucifiés, on n’a pas besoin qu’on nous fasse un dessin, si ?


Échanges sur le relativisme autour du Casanova de Fellini

 

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Il Casanova di Federico Fellini, Federico Fellini 1976 | Produzioni Europee Associate (PEA)

Moi, par exemple, je ne comprends absolument pas comment on peut s’emmerder devant l’ambiance démente de Stalker.

C’est bien toute la diversité des goûts. L’esthétique touche directement à ce qui nous est personnel. On pourra écrire des milliers de critiques pour tenter de rationaliser tout ça en prétendant y trouver des valeurs esthétiques universelles, il suffit parfois d’un seul élément pour nous pourrir le paysage ou lui donner sa saveur. Plus on découvre les goûts des autres, plus on est surpris. On prend d’abord l’autre pour un con, pour un mouton, on dit qu’il a des goûts de chiottes, et puis à force, en partageant certains goûts, en étant soi-même la risée de tous en aimant une œuvre particulièrement détestée par d’autres et qu’on chérit, on accepte. On pourra toujours me dire que le relativisme, ça pue sa race, je ne vois pourtant pas d’alternative raisonnable. On peut adorer Casanova ou le trouver grossier, on peut être fasciné par Stalker ou le trouver glauque et chiant, il n’y a pas de goût conforme et respectable. Et ça pousse encore plus au relativisme quand ce sont nos propres goûts qui évoluent. Revoir Chunking Express et ne pas comprendre pourquoi on a trouvé ça génial…

Si tu regardes un classique, un chef-d’œuvre considéré comme tel, et que tu n’y trouves aucun intérêt, tu ne feras aucun effort pour te mettre au niveau… de ce que tu penses être de mauvaise qualité. Ce n’est pas au spectateur de faire l’effort d’aller vers une œuvre (même s’il peut), c’est avant tout à l’artiste de tout mettre en œuvre pour lui représenter. C’est même le sens de l’art. Tu ne présentes pas des œuvres pour le goût de l’absconcitude ou de la complexité. Toutes les grandes œuvres sont complexes ? Mouais. Une grande œuvre, c’est une œuvre qui a différents niveaux de lecture, qui est compréhensible de tous, qui a un premier niveau de lecture simple, clair, et qui ensuite peut nous suggérer une certaine complexité. Mais cette complexité, c’est plus la nôtre que celle de l’œuvre. Un chef-d’œuvre, c’est une lumière qui s’éclaire dans une chambre noire. Notre chambre noire. On y découvre nos secrets, nos mystères, peu importe, mais un chef-d’œuvre ne peut et ne doit être que l’éclairage. Pas la chambre déjà toute décorée. Si une œuvre éclaire son propre nombril, tu regardes ça de l’extérieur et tu n’y trouveras jamais aucun intérêt. L’intelligence elle est du côté de l’artiste, pas de côté du spectateur. Et l’intelligence de l’artiste, elle sert à rendre simple, évident ce qui est complexe.

L’image de la lumière dans la chambre noire est pertinente quand on la conçoit comme je conçois l’art. Manifestement, on en a une vision totalement différente. Il faut respecter ça, je vais encore faire appel au relativisme. Vous vous intéressez à l’art et vous avez des valeurs, et tout cela vous est propre. On regarde donc un film, on l’apprécie et on le comprend en fonction de ce qu’on vient chercher et en fonction de son expérience. Mon expérience, ma formation, mes valeurs, mon goût, je l’ai grâce à ma formation théâtrale. Vous en aurez sans doute une autre. Et il m’est arrivé de tâter un peu d’écriture, et on retrouve exactement les mêmes principes, les mêmes techniques, et les mêmes objectifs. Un acteur s’adresse bien à un public. On trouve certes des acteurs qui ne jouent que pour eux-mêmes. Ce sont les pires. On trouve aussi des écrivains qui n’écrivent que pour eux-mêmes, c’est même 99 % des écrivains, ceux qui ne vont pas publier et dont les écrits n’intéressent qu’eux-mêmes. Un acteur, comme un cinéaste ou un écrivain ne va pas s’adresser individuellement à chaque spectateur de la salle. On s’adresse à un public. Une œuvre, c’est un produit relayé par un transmetteur à une audience. C’est ainsi que ça a toujours fonctionné, et cela dans tous les arts. C’est donc un peu idiot de ramener ça à un rapport entre l’artiste et un spectateur. Vous pouvez la faire, mais ce serait la preuve de votre grande méconnaissance en matière de production. Tout le monde ne peut pas être artisan. Ce serait comme être magicien et faire son tour devant une assemblée de spectateurs connaissant tous vos trucs. À partir de là, notre compréhension du “phénomène” étant parfaitement opposée, l’intérêt de poursuivre une discussion est proche du néant.

Quand on juge une œuvre mauvaise, il faut un sacré toupet pour estimer que cela incombe au spectateur. Si on ne te comprend pas, si on ne te prête aucune attention, si tu ne convaincs pas, ce n’est pas la faute de l’autre, du spectateur, mais bien à l’artiste. Et puis quoi encore ? Tu vas courir les castings, tu envoies des manuscrits à des éditeurs, on te trouve nul, et… c’est la faute de ceux qui te voient ou qui te lisent ? Heu, non. En tout cas pas dans ma perception. Vous en avez une autre, c’est tout à fait votre droit.

Vous pourrez assez difficilement définir ce que seraient ces critères objectifs pour juger d’une œuvre. Puisque ces critères de jugement seront influencés par les motifs, valeurs ou désirs du spectateur qui sera amené à les juger. Si le seul critère de jugement est la sensibilité personnelle éprouvée par le spectateur, chercher à établir la valeur objective d’éléments étrangers à ce cadre “sensible” n’auront aucun sens. Pour juger, il faut des valeurs communes. Or, pour une œuvre d’art, vous n’arriverez jamais à établir ces critères essentiels utiles pour juger de ces œuvres. Même dans un cadre intellectuel, cinéphilique, universitaire ou critique, il y a assez peu de critères qui forment des passages obligés au détecteur de jugement. Le plus souvent, chacun dans sa spécialité ou sa fonction (un historien de l’art, un critique ciné, un professeur d’université, un cinéphile, voire un cinéaste) jugera en fonction de critères personnels. On y verra entre eux beaucoup plus de critères communs que dans un domaine différent, mais ces critères ne seront jamais exclusifs ou exhaustifs. Il y a toujours un critère de jugement qui domine chez n’importe quel spectateur éclairé, et d’autres auxquels il ne prêtera jamais attention.

Imaginons, par exemple, un critique qui pense que chaque œuvre doit disposer d’une morale et qu’il ait ensuite à juger de cette morale : il pourrait n’avoir aucun intérêt à juger du jeu des acteurs ou de la photographie (et même s’il le faisait, il est tout à fait possible encore que les critères pour juger de ce seul élément soient multiples et puissent opposer différentes sensibilités). Et imaginons maintenant, ma mère, qui ne juge une œuvre qu’en fonction du plaisir qu’elle y a éprouvé. Ses critères pour juger de ce plaisir seront assez vagues, mais le résultat assez simple : une note sur 10, une appréciation…

Puisque l’art s’adresse à tout le monde, c’est à chacun de déterminer les critères qui vont permettre de juger une œuvre. D’ailleurs, on pourrait s’amuser à faire le compte de ce qui pourrait intégrer la base de données utile à juger d’une œuvre… objectivement. Il y aurait tellement de critères qu’il serait impossible d’y voir clair. Et certains éléments y seraient tellement opposés qu’il faudrait bien en privilégier certains par rapport à d’autres pour finalement déterminer une valeur à l’œuvre. Qu’est-ce qui pourrait alors choisir des critères qui auraient plus de valeur que d’autres sinon… la subjectivité. Est-ce que la moralité vaut plus que l’esthétique ? Est-ce que la technique vaut mieux que les intentions ? Est-ce que le savoir-faire vaut mieux que le cœur ? Est-ce que la musique vaut plus que les dialogues ? Est-ce que la profondeur de champ vaut plus qu’une image sans relief ? Est-ce qu’un panoramique vaut plus qu’un travelling ? Un gros plan plus qu’un plan d’ensemble ? Non, c’est impossible. Aucune objectivité possible.

Les caractères objectifs d’un jugement viennent à la suite d’une impression première, qui est, elle, subjective. On ne se sert de ce qui est objectif que pour rationaliser, expliquer ce qui est impalpable. C’est comme essayer de définir ce qu’on voit en regardant un arbre. « J’ai vu un arbre, je peux l’affirmer. » D’accord, mais entre ce qu’on a vu, ce qu’on exprime, et ce qu’on sait avoir vu, il y a un monde. On n’a pas vu « un arbre », on a vu un certain arbre, dans un certain contexte, qui avait telle ou telle forme, etc. Et au final, on ne peut, objectivement, traduire ça que par « j’ai vu un arbre ». Tous ceux qui ont vu le même arbre pourront dire qu’ils ont vu « un arbre », et le même, sans aucun doute, pourtant si on leur demande d’être plus précis, c’est là qu’on n’échappera pas à des références purement subjectives pour définir ce qu’ils ont vu. L’objectif sera toujours insuffisant pour exprimer une vision qui sera toujours personnelle. Donc une œuvre, on peut la montrer à différents individus, dans le même contexte, au même moment, ils y verront pourtant tous une œuvre différente. Vous pourrez encore une fois chercher à définir des critères communs, mais face aux perceptions personnelles, ces critères ne pourront servir qu’à confirmer une vision première. Il peut arriver que grâce à ces critères communs, on soit amenés à rejuger une œuvre, mais ce n’est pas parce qu’on se met tout à coup à adopter la même grille de lecture, mais juste parce que le souvenir de l’œuvre, sa perception, se voit modifié par un nouveau critère qu’on décide d’adopter (mais on peut très bien ne pas adhérer à tel ou tel nouveau critère ; là encore, ce ne sera qu’une question de perception, de goût, de valeurs, d’intérêts).

Rendre objectif ce qui est une expérience personnelle, c’est intéressant pour qu’on puisse comprendre chacun d’entre nous ce qui est au centre de nos propres préoccupations, intérêts, etc. C’est même une des dimensions les plus intéressantes dans l’art. Mais en aucun cas, on ne saurait parvenir à créer des critères de jugement objectifs valables pour tout le monde. Et c’est même en ça d’ailleurs que l’art est si vital pour l’homme. Parce que face à une œuvre, personne ne pourra nous imposer des critères objectifs. On aime, on adhère, on y trouve de l’intérêt, et personne ne pourra jamais être en mesure de nous dire qu’on a tort. En matière d’art, il n’y a ni raison ni vérité. Seule la liberté de percevoir, d’aimer, de comprendre, avec comme seul critère de jugement : nous-mêmes.

Un magicien, un artisan, un artiste, tout ça relève des mêmes principes. Une œuvre, c’est une illusion. Un artiste produit un numéro de cirque, et on ne sait rien du comment il y est parvenu. La seule chose qu’on sait, c’est si ça éveille en nous quelque chose, et si ça répond à nos attentes. Si un professeur devant ses élèves a un but, celui d’instruire ses élèves, si un homme politique a un but, celui de convaincre de ses qualités et de sa capacité à diriger, un magicien, un artisan ou un artiste, quand il propose un produit, une œuvre à un public, il peut avoir des buts différents tandis que son public viendra pour des motifs tout aussi différents. Mais ils se regroupent tous dans ce même principe de présentation. Que ce soit pour plaire, pour convaincre, pour amuser, voire pour instruire, magiciens, artisans ou artistes obéissent à la même chose : faire et montrer. Et puisque ce qu’on voit n’obéit qu’à notre seule subjectivité, tout n’est qu’illusion. Chacun a son petit numéro à faire, et chacun doit juger de son intérêt. Si ton grand artiste utilise l’illusion pour révéler le réel, reste que ce qu’il produit doit être jugé par un public, et que chaque spectateur est amené à juger de la pertinence de cette “révélation”. C’est tout l’intérêt du malentendu. Racine peut se tuer à écrire le meilleur des Phèdre possibles, ce sera tout à fait le droit du public de penser que si la pièce est une réussite, c’est grâce à la beauté envoûtante de l’interprète… C’est la différence entre un meuble Ikea et une pièce de Mozart. Fort heureusement, personne ne nous impose d’étudier un manuel pour y comprendre quelque chose ou pour pouvoir en jouir (ou pas).

L’œuvre est invariable (et encore, quand on dispose d’autant de traduction de Shakespeare, par exemple, on se met encore plus à relativiser), mais ceux qui les voient, les commentent et les jugent restent des hommes. Il n’y a qu’en science et en droit qu’on peut établir une objectivité. En art, ça me paraît bien impossible. Parce que tout est point de vue, opinion, impression, goût, préférence.

Concernant la difficulté d’attribuer une valeur aux œuvres, il y a plusieurs choses. Chacun peut estimer selon ses goûts, intérêts, etc. que telle ou telle œuvre n’a pas de valeur à ses yeux. Mais ce n’est pas dire qu’on refuse de croire que cette œuvre puisse avoir une certaine valeur au regard de l’histoire ou d’autres spectateurs. Il y a une sorte de marché de l’art où certaines œuvres ou artistes sont cotés qu’ils le veuillent ou non, et ces valeurs fluctuent comme tout autre produit en fonction de l’intérêt porté à leur égard. Ça monte, ça descend, en fonction de critères se voulant rationnels, objectifs. En réalité, ces valeurs évoluent en fonction de phénomènes assez flous tout simplement parce que la valeur est ici plus une réputation qu’une marque de qualité réelle. C’est d’ailleurs pour ça que ces valeurs fluctuent. Ce n’est pas l’œuvre elle-même qui change, mais la perception qu’en a le public. C’est donc normal de voir au cours de l’histoire, des arts, des œuvres ou des artistes, passer de l’ombre à la lumière.

À l’époque de Florence, par exemple, la peinture n’était pas considérée comme un art majeur et de Vinci avait surtout l’ambition de se faire un nom dans les arts de la guerre. Il n’aurait jamais imaginé devenir célèbre pour ses peintures, voire ses croquis. On réévalue perpétuellement ce qu’on voit, lit ou regarde. L’œuvre reste la même, c’est exact, mais c’est bien notre perception qui change. Il n’y a donc aucune objectivité possible. Quand les valeurs, la morale, les références, les mœurs, les enjeux et les ambitions personnelles changent au gré des évolutions sociétales, c’est normal de voir la perception des œuvres changer. Et encore une fois, c’est une perception. Rien de rationnel, aucune possibilité de juger la valeur d’une œuvre en fonction de critères objectifs. Il y aura la valeur toute personnelle qu’on est prêt à donner à une œuvre ; et la valeur (qu’on connaît ou non, mais qui est toujours assez difficile à évaluer parce qu’elle ne dépend pas de nous, mais d’une connaissance ou non de la valeur générale qui lui est attribuée) d’une œuvre dans une culture, une société, un art.

Votre exemple de Picasso est intéressant. Il montre bien que la valeur de certaines œuvres (ou artistes) se fait après-coup. C’est comme en histoire. On réévalue sans cesse les événements en fonction de ce qu’on sait être venu après. La prise de la Bastille est-elle l’événement majeur de la révolution ? Non, c’est un symbole. Même chose pour Picasso ouvrant la voie au cubisme. Si on juge de la valeur des peintures rupestres de la grotte Chauvet, c’est moins pour sa qualité artistique (et on ne sait même pas si ça avait une fonction artistique ou spirituelle, sans doute les deux) que par son importance historique. Si on voulait juger objectivement d’une œuvre, il serait plus juste de juger de leur valeur artistique intrinsèque. À moins de juger que cela a un sens d’avoir comme critère de jugement, l’influence future d’une œuvre. Mais puisqu’on peut discuter de ce critère, c’est bien la preuve qu’aucun consensus sur les critères de jugement n’est possible, et donc qu’il n’y a aucune objectivité possible à attribuer une valeur juste à une œuvre. C’est même pour moi le propre même de l’art. Tout ce qui fait son intérêt, c’est qu’aucune autorité ne pourra nous imposer la valeur d’une œuvre. Elle s’impose à nous, ou elle s’impose dans un groupe comme canon, comme chef-d’œuvre admis. Et comme il n’y a pas qu’un groupe, mais une constellation de mouvements de pensée, de goûts, d’intérêts, de conceptions, eh bien, encore et toujours, personne ne pourra décréter au nom de tous que telle ou telle œuvre vaut plus qu’une autre.

« Non, mais, t’es sérieux ? Tu mets War of Warcraft au même niveau que la Joconde ? » Eh bien, oui. Je ne dis pas que moi, personnellement, je place un jeu au même niveau qu’une peinture. Je dis que l’objectivité, si elle est en soi impossible, elle nous dit une seule chose : que toutes les œuvres se valent. Parce que l’histoire montre que ce qui n’avait pas de valeur hier peut en avoir demain. Ce n’est rien d’autre d’ailleurs qu’une forme de démocratie. Est-ce que l’on dit objectivement que la droite est meilleure que la gauche ou inversement ? Non, on décide, personnellement, qu’à tel ou tel moment, l’un ou l’autre vaut mieux que sa voisine. Et on fait le compte. Un compte qui est remis en question à chaque élection. Objectivement, on ne peut pas dire que tel ou tel parti est meilleur qu’un autre, on décide juste qu’à tel moment, l’ensemble des juges-votants ont décidé d’une valeur. Ça ne veut pas dire qu’on partage l’avis général, mais au moins qu’on l’accepte… jusqu’au prochain vote. L’art, c’est une bourse aux œuvres qui tourne 24 h sur 24. À la clôture, tu as une valeur définie, mais on sait bien que cette valeur sera toute différente demain et après-demain. Il est là le relativisme. L’œuvre ne change pas. Il n’y a que la valeur qu’on lui donne qui change.

(Ajout 2023 : J’ajoute qu’il ne faudrait pas que ce principe « démocratique » de la valeur d’une œuvre à un instant t interdise cinéphiles ou étudiants en art notamment à étudier des œuvres, des mouvements ou des artistes. On finirait par ne plus étudier que ce qui est déjà connu et fait toujours consensus. Étudier ou défendre des pans mal connus de l’art, des artistes oubliés et délaissés, sans pour autant aller jusqu’à prétendre chercher à leur donner une place ou une valeur qu’ils ne peuvent avoir, cela permet tout aussi bien de mieux connaître ce que l’on connaît — ou croit déjà parfaitement connaître —, voire parfois de repenser et voir autrement nos connaissances. Puis, avec le temps, avec les modes qui passent, les intérêts ou les préoccupations qui évoluent en fonction des nouvelles époques, les consensus évoluent, les regards changent ou se lassent.)

Quant à l’intérêt de discuter ou de partager ? Eh bien, il est justement dans le plaisir de partager ses goûts, sa vision, se confronter à d’autres visions pour faire évoluer la sienne. Parce que le goût, c’est aussi un voyage. Et parce que tout le monde cherche, dans la bourse aux œuvres, à acheter une œuvre au plus bas prix. Pour cela, il faut être à l’affût, il faut influencer…

(Ce n’est pas ce que je voulais dire en parlant « d’illusion ».)


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Est-ce que Bresson = Besson ?

 

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Le duel : Kenji Misumi face à Hideo Gosha

Perso je vois beaucoup moins de différence entre les “cinéastes” qu’entre les périodes où les films ont été réalisés. Gosha et Misumi, c’est donc kif-kif. Les années 60, on propose chez les deux des films exigeants parce que le public suit. Et quand je dis exigeant, ça reste des chambara donc on est encore loin de cinéastes “auteurs”. D’ailleurs avant ces années 70, Misumi a aussi réalisé des drames, perso j’en ai vu un excellent, La Rivière des larmes, on est très très loin du bis, seulement oui, ces films sont pas ou peu vus. Mais rien que dans ces années 60 Misumi a signé pas mal de Zatoïchi et tu peux en convenir, osonito, ce n’est pas parce qu’on est dans le serial qu’on est, déjà, dans le bis. Et Gosha à la même période tournait pas autre chose. Le bis, ou l’exploitation, elle arrive selon moi avec les années 70 et la faillite de certains studios, obligeant les rescapés à filer vers les extrêmes et la surenchère. D’ailleurs, apparemment la notion d’auteur ou d’art, en dehors de quelques réalisateurs qui se comptaient sur une main et d’ATG, n’avait pas cours au Japon. Katsu par exemple est sans doute plus responsable d’une certaine exigence dans les films dont il était probablement à l’origine plus qu’un quelconque réalisateur chargé de les mettre en scène. (Enfin bon, le type qui fait autorité en la matière et qui relève ça dit par ailleurs que Misumi est un de ses réalisateurs préférés… très cohérent tout ça, mais on n’échappe jamais à ce besoin de foutre une signature sur un film. Moi je te dégrifferais tout ça, raccourcissant tous les films des deux ou trois minutes de génériques, et qu’on juge les films individuellement en se foutant bien de qui en était le chef décorateur — le misumi — ou l’étalonneur de couilles — gosha.)

Une seule chose à savoir donc. C’est tourné dans les années 70. Plus que du bis, c’est le chant de cygne d’un âge d’or katanesque. Tout est un peu criard. On meurt rarement dans la subtilité. Un peu, disons, comme un match formidable de Moussa Sissoko en finale d’un Euro. Quand Ben Jonhson se met à jouer comme Maradona, c’est qu’on est tout près du point de rupture.

@Lim : Oui, Misumi est loin de n’être qu’un artisan du Bis, et finalement, il n’y a guère que les Baby Cart qui témoignent de cette facette chez lui, mais elle existe. Alors que chez Gosha, enfin de ce que j’en ai vu (j’veux bien des titres si j’me plante), c’est quand même relativement plus sérieux.

Alors comme on parlait de Daigoro et son papounet, j’mettais juste en garde Mo sur le fait que cette saga est quand même à part dans la thématique Chanbara.

Mais même dans les Zato, et je suis pourtant d’accord quand tu dis que c’est plutôt sérieux, voir grave parfois, il y a une certaine décontraction, un humour pince sans rire qui fait que pour moi Misumi me parait plus «  »symphatique » » (terme moisi, mais j’ai pas le temps de pinailler !) que Gosha.

Oui mais est-ce que la marque du bis c’est le manque de sérieux ou c’est les excès ? Gosha est peut-être plus sérieux dans le sens où ses films utilisent rarement l’humour, mais ce qu’il fait reste pour moi commercial. Il faut attendre les films des années 80 pour qu’il propose quelque chose qui se démarque sans doute et corresponde plus à ce qu’on pourrait identifier comme films d’auteurs (la Geisha pour ce que je me rappelle et qui a été remarqué par la critique nipponne, mais là encore, si on cherche une correspondance, perso je relierais ça à du Bertolucci, c’est grand spectacle, et sérieux, mais ça reste très populaire). Tous les chambara des années 60 correspondent selon moi parfaitement à ce qui se faisait à l’époque. C’est sérieux, mais parce qu’un chambara c’est sérieux. Si à côté de ça, tu as l’exception Zatoïchi avec son humour pince sans rire, c’est surtout le fait du personnage et de son acteur, pas vraiment d’une volonté d’un Misumi d’en faire quelque chose de léger.

Et dans ces mêmes années 60, il fait quoi le Misumi ? La trilogie du sabre. Dans mon souvenir, ce n’était pas vraiment poilant. Les trois sont avec Raizo Ichikawa, le bonhomme a pas une once d’humour^. Y en a même un qui est une adaptation de Mishima, pas vraiment connu non plus pour son sens de l’humour. Si ça devient très très léger (si on peut dire) au tournant des années 70, c’est encore une fois le fait de ce qu’il met en scène. Faudrait creuser la filmo de Misumi, mais j’avais été étonné de voir son Rivière des larmes, parce que c’était un drame familial (ou du mariage) en costumes, plus quelque chose qu’on verrait chez un Mizo, un Masumura ou un Imai.

Après, c’est vrai que de dire que Baby Cart, bah, c’est du bis, mais c’est moins lié à Misumi qu’à l’époque à mon avis. (Et du bis, Gosha a bien dû en faire aussi. Il a relativement peu tourné dans ces années 70, mais il semble bien avoir tourné un peu dans le bis, version yakuza, avant sans doute d’alterner dans les années 80 en jouant sur le côté « ouais c’est des films sérieux mais c’est avec des geishas, on va voir des nibards comme dans Bertolucci, ne vous inquiétez pas. »)

Et en parlant de nibards, il y a bis et bis… je sais plus dans lequel c’est mais y a une des scènes les plus sensuelles que j’ai pu voir dans Baby cart. C’est peut-être sur ce point que perso j’accepterais pourquoi pas de voir Misumi comme d’un auteur, à sa capacité à tirer au mieux d’une séquence à travers le simple montage. Ça arrive souvent dans les scènes de bain par exemple (et il me semble que s’il a aussi réalisé le meilleur Hanzo pour Katsu c’est bien aussi pour sa capacité à mettre en scène ces instants “vides” qu’ils n’animent rien que par le montage et le cadrage). Je sais plus dans lequel c’est donc, mais Daigoro et son papounet se retrouvent tout mouillés avec une « james bond girl » et se sèchent tous au feu de bois dans une grange. C’est amusant parce que là pour le coup, on est dans l’anti bis, l’anti Hanzo qui lui l’aurait tringlé à la sauvage et aurait arrêté en plein orgasme pour la faire souffrir ; lui, au contraire, il la prend dans ses bras alors qu’il y a déjà une certaine méfiance parce qu’ils ne sont pas censés être très proches, mais il est pragmatique le papounet : il faut se réchauffer. Et là c’est du Hitchcock, on ne sait pas trop si c’est une scène d’amour ou si ça présage un meurtre… Et lui Misumi il use du suspense avec du montage en faisant grimper la tension, suggérant tout et n’importe quoi, prenant son temps, et cette sensualité… du môme qui est dans les bras de son père et de cette inconnue, à poil, et qui enlève une goutte d’eau sur son nibard en lui filant une gifle amoureuse qui le fait rebondir… Et là, le plan qui tue, le montage, toujours le montage, tu vois la fille, qui abandonne sa méfiance et qui limite est en extase. Ce n’est pas du Hanzo encore une fois, pourtant c’est la même période, c’est le même réal, mais les tonalités sont totalement opposées. C’est digne du Oshima de l’Empire de sens, je dirai même que c’est encore plus subtil que Oshima, parce que tout est en sous-entendu, et c’est l’alliance des contraires : la méfiance totale > extase refoulée = abandon discret. Merde, c’est comme un sourire de Ryu chez Ozu : s’il sourit comme un demeuré, c’est peut-être aussi parce que ce vieux schnock vient d’avoir une réaction. Cette scène, c’est la Joconde. Gosha, il est probable qu’il ait pas proposé ça, peut-être justement parce que si c’est plus sérieux, ça joue aussi beaucoup plus sur les faits que sur de purs moments de mise en scène (faudrait revoir mais par exemple ce que j’adore dans Le Sabre de la bête, c’est que c’est du Dumas, d’accord, c’est sérieux, mais c’est l’action qui compte, l’événement, plus que le mouvement et la chorégraphie chez un Misumi peut-être…).

Gosha, c’est :

     
1. Trois Samouraïs hors-la-loi (1964) 8/10   1964
2. Sword of the Beast (1965) 10/10   1965
3. Kiba, le loup enragé (1966) 8/10   1966
4. Goyokin (1969) 6/10   1969
5. Hitokiri (1969) 6/10   1969
6. Les Loups (1971) 8/10   1971
7. Chasseurs des ténèbres (1979) 8/10   1979
8. The Geisha (1983) 8/10   1983
 

(notes perso sur IMDb)

Lien vers le classement réalisateur de Misumi

Misumi, c’est certes de l’exploitation, et une fin prématurée :

     
1. La Porte de l’enfer (1953) 7/10   1953
2. Zatôichi, le masseur aveugle (1962) 8/10   1962
3. Tuer (1962) 9/10   1962
4. Shinsengumi Chronicles (1963) 7/10   1963
5. Fight, Zatoichi, Fight (1964) 8/10   1964
6. Le sabre (1964) 7/10   1964
7. La lame Diabolique (1965) 6/10   1965
8. La Légende de Zatoïchi : Voyage en enfer (1965) 7/10   1965
9. La Légende de Zatoïchi : Route sanglante (1967) 7/10   1967
10. La Rivière des larmes (1967) 8/10   1967
11. La Légende de Zatoïchi : Les tambours de la colère (1968) 8/10   1968
12. Zatôichi abare-himatsuri (1970) 7/10   1970
13. Baby Cart: le sabre de la vengeance (1972) 7/10   1972
14. Baby Cart: L’enfant massacre (1972) 7/10   1972
15. Goyôkiba (Hanzo the Razor) (1972) 8/10   1972
16. Baby Cart: Dans la terre de l’ombre (1972) 7/10   1972
17. Baby Cart: Le territoire des démons (1973) 8/10   1973
18. Okami yo rakujitsu o kire (Les Derniers Samouraïs) (1974) 8/10   1974