Cynthia, Robert Z. Leonard (1947)

Le grand remplacement

Note : 2.5 sur 5.

Cynthia

Année : 1947

Réalisation : Robert Z. Leonard

Avec : Elizabeth Taylor, George Murphy, Mary Alstor, S.Z. Sakall, Anna Q. Nilsson

À une époque où certains en France parlent de déclin, il est révélateur que les mythes de l’American Way of Life et de l’American Dream sonnent ici si faux. On y évoque la sacro-sainte soirée du bal de fin d’année du lycée, si chère aux adolescents américains, revisitée maintes fois par des films au cours du XXᵉ siècle, au point d’en faire un repère culturel pour des spectateurs étrangers ignorant tout de cette « tradition ». Je n’ai aucune idée si ce mythe repose sur des bases réelles et si elle est partagée par tous dans ce pays, en tout cas dans le film tout sent le factice à plein nez. L’histoire est censée prendre place dans un coin paumé de l’Illinois, or, en dehors de régionaux de l’étape (dont le réalisateur et Mary Astor), la distribution reflète ce qu’était encore à cette époque Hollywood : la Babel du XXᵉ siècle. Certains réactionnaires en France pourront toujours nous faire croire que la grandeur d’un peuple se reconnaît à la pureté de son sang (on en est là, parce que je paraphrase, mais c’est bien ce qu’ils disent) ; en réalité, dans l’histoire, c’est probablement le contraire. Les grandes civilisations ont toujours servi de carrefours des peuples. Et c’est facilement compréhensible : toutes les personnalités qui cherchent à réussir, à se faire un nom, à sortir de leur condition, à élargir leur horizon se rendent dans les centres urbains où les opportunités existent. Au tournant du XIXᵉ et du XXᵉ siècle, les États-Unis sont devenus (et l’étaient déjà sans doute avant aussi) une puissance dont le développement était basé sur l’immigration. Et Hollywood, dès le milieu des années 10, s’est imposé pour incarner ce rêve à l’écran.

Qu’y avait-il à ces premières heures de Hollywood ? Des Britanniques, des Canadiens, des Américains de la côte Est, mais aussi beaucoup d’Européens non anglophones : des Austro-Hongrois, des Allemands, des Scandinaves, des Russes, des Français essentiellement. Et tout ce petit monde s’est réuni pour fabriquer des mythes, ou un mythe, celui d’un rêve auquel ils prenaient part, souvent dans l’ombre, parce que si les personnages sont certes dévolus le plus souvent à des Blancs américains, surtout dans un tel film censé se situer dans un petit coin d’Illinois, si l’on y prête un peu attention, les immigrés n’y sont pas absents, et ils n’y occupent pas forcément non plus les places les plus basses de la société (ici le professeur de musique, et son acteur, originaire d’Europe centrale par exemple).

Ça, c’est la face visible de Hollywood. Derrière, une bonne partie de la distribution et des techniciens (alors même qu’il n’y a sans doute pas plus « américain » comme film) sont des immigrés européens. D’ailleurs, encore à cette époque-ci, je dirais, au doigt mouillé, qu’au moins neuf personnes sur dix travaillant dans cette industrie ne sont pas originaires de Californie.

Et au milieu de ces acteurs étrangers, ce qui est là encore assez symptomatique, c’est la présence de deux actrices au parcours identique à quarante ans d’intervalle. Il n’y a pas de « grand remplacement », mais des « grands rushs ». En revanche, parfois, l’histoire semble se répéter. Elizabeth Taylor est Britannique par sa naissance et Américaine par ses parents (son père vient de l’Illinois, ce qui l’aura aidé sans doute pour l’accent). Elle les suit aux États-Unis pendant la guerre où elle deviendra rapidement une enfant-star en jouant dans la série des Lassie. Pendant sa carrière, elle passera aisément d’un continent à l’autre et sera considérée comme une des plus belles femmes du monde… Un peu comme Anna Q. Nilsson.

À l’époque où le film est tourné, il est fort à parier qu’une bonne partie des spectateurs avaient déjà (et au contraire cette fois de Taylor qui restera une star pendant plusieurs décennies) oublié cette ancienne star du muet. Je traçais son parcours dans mon article sur le Hollywood Rush. Pour résumer, elle quitte sa Suède natale à peu près à l’âge qu’a Elizabeth Taylor dans le film, pour rejoindre l’Amérique, et devient modèle au début du siècle. On dit alors qu’elle serait la plus belle femme du monde (on ne sait pas en revanche si elle avait les yeux violets). Le cinéma se fait sur la côte Est, les studios d’alors font d’elle une star, elle multiplie les premiers rôles dans des films largement aujourd’hui oubliés ou perdus. Elle connaîtra par conséquent ce glissement rapide de l’industrie américaine du cinéma vers la Californie. C’est l’époque des grandes mobilités, peut-être même ironiquement, beaucoup plus qu’aujourd’hui (c’est assez étonnant de voir à quel point les facilités de transport ne facilitent pas pour autant le nomadisme, à moins que ce soit une forme de conservatisme généralisée à mille lieues des idées reçues selon lesquelles le monde serait rempli d’immigrés…), la star ne déroge pas à cette habitude, et elle n’hésite pas à retourner en Europe pour tourner. On est autour des années 15-25, et ceci explique sans doute que son nom soit relativement éclipsé aujourd’hui, car ce qu’on retient en général du cinéma muet, c’est beaucoup plus volontiers la fin des années 20, en tout cas pour ce qui est des films à Hollywood (le parlant portera un coup fatal aux productions européennes, et leurs concurrents américains s’imposeront jusqu’aux années 60). Bref, les deux actrices se croisent ici à peine (Anna Q. Nilsson apparaît dans un rôle anecdotique, et ne l’ayant vue que dans le Regeneration de Walsh — sans doute aperçue aussi dans Le Garçon aux cheveux verts où elle croisera un autre enfant-star, Dean Stockwell, qui vient de nous quitter —, je guettais son apparition). Autre similitude, les deux actrices seront victimes toutes deux d’accidents de cheval et en garderont des séquelles à long terme…

Elizabeth Taylor / Anna Q. Nilsson

Alors voilà, oui, l’essence même du rêve américain, c’est qu’il repose sur une illusion. L’illusion d’une tradition inamovible et d’une culture unique. Une illusion si bien ancrée chez certains (étrangers obsédés par l’idée de déclin) qu’ils oublient ou ignorent que ces mythes identitaires sont des arnaques, des constructions culturelles auxquelles, finalement, il n’y a sans doute que les « perdants » pour chercher à les imiter et courir après. Les peuples ne se suicident jamais aussi bien (référence à un certain « suicide » censé être la conséquence d’un « grand remplacement ») que quand ils s’imaginent dépositaires d’une histoire ou d’une tradition unique, que quand ils courent derrière des mirages. Tous les peuples, toutes les grandes civilisations, toutes les cultures solidement affirmées et qui rayonnent au-delà de leurs frontières sont issus d’un « grand remplacement », d’un gigantesque cirque culturel et ethnique où se retrouvent tous les gens qui ont faim. Faim de reconnaissance, de savoir, de richesse. Des milliers (sans doute pas assez) de migrants passent par la France pour rejoindre la Grande-Bretagne chaque année. Mais le scandale, ce n’est pas que ces personnes nous « envahissent », mais au contraire qu’ils voient en la Grande-Bretagne leur eldorado ! S’il y a un déclin de la France, il est là. Comment se fait-il que des étrangers, qui ont faim de liberté et de travail, soient prêts à mourir en traversant la Manche plutôt que de chercher à faire leur vie chez nous ? Cynthia illustre et met en scène ce mythe étrange et lointain (et que pourtant toutes les sociétés de consommation du XXᵉ siècle ont tenté de reproduire au point d’arriver à nous faire croire que ce modèle pouvait être aussi le nôtre), mais que faisons-nous du rêve français ? Du savoir-vivre à la française ? Ce rêve à construire en regardant vers demain est-il le rêve d’une France fantasmée d’hier, entre celle de De Gaulle et celle de Pompidou, ou est-il le rêve d’une France altruiste qui se définit parfois encore (et sans fondement historique) « pays des droits de l’homme » ? Est-il le rêve d’une France consciente qu’un étranger qui apprend sa langue, qui cherche à en adopter les mythes (mêmes, et presque toujours, faux), qui s’installe chez elle, non pour la détruire mais pour la faire grandir, est un atout pour elle ?

Le film, sinon ?… Eh bien, comment croire en un film dans lequel une fille de quinze ans possède un portrait de son père dans sa chambre ou dans lequel ce père interdit à sa fille de suivre des cours de chant parce qu’il craint pour sa santé fragile en rajoutant un peu de tabac dans sa pipe ?… Il y a des mirages plus crédibles ou plus enviables que d’autres.

Autrement, il faut l’avouer, il n’y en a que pour Elizabeth Taylor. Elle se démarque encore assez mal dans les séquences bavardes, elle minaude affreusement et récite comme toutes les petites stars de son âge. Mais dans les séquences où elle peut prendre son temps, quand on entend les violons (polonais) derrière ses yeux brillants (le public la connaît déjà bien en couleurs grâce à ses apparitions dans de précédents films pour la MGM, mais le film ici est en noir et blanc), le talent est évident. On sent aussi poindre par instants cette horrible voix d’oie qu’elle adoptera par la suite dans ses éclats plaintifs. Des cheveux noirs venant déjà contraster parfaitement avec sa peau blanche, un corps qui fait déjà tourner les têtes des hommes (quand son petit ami la voit descendre les escaliers, pour le coup, on n’a pas besoin de beaucoup d’efforts d’imagination pour croire à la situation). Et surtout, une interprétation remarquable dans un exercice compliqué : celui du chant. Aucune idée s’il s’agit de sa voix, mais la qualité de son interprétation à ce moment ne fait aucun doute sur ses capacités réelles. Autorité, maîtrise, variations, justesse, quel talent !… C’est peut-être un détail, mais un détail qui explique (a posteriori) beaucoup du talent qu’on lui connaîtra par la suite.


 

Cynthia, Robert Z. Leonard 1947 | MGM


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Intelligence artificielle et créativité au cinéma ou en littérature

— Intelligence artificielle & créativité —

Les progrès de l’intelligence artificielle ces dernières années laissent penser que nous sommes à la veille d’une révolution qui, si elle se produit, pourrait radicalement changer à la fois notre manière de créer des œuvres, mais aussi de les consommer. On peut aussi penser que cette révolution implique une nouvelle façon de voir les œuvres du passé, voire une nouvelle façon de percevoir l’œuvre considérée jusqu’à présent comme unique et intouchable.

L’intelligence artificielle est d’ores et déjà capable de compléter un texte d’une ou deux phrases avec une capacité étonnante, mais certes encore très perfectible, en gardant une certaine cohérence d’ensemble, en respectant un style approprié ; bref, de plus en plus, des algorithmes imitent les capacités humaines, et bientôt nous n’y verrons que du feu. Et s’il est sans doute plus compliqué de trouver une cohérence à travers les multiples subtilités de la langue, et si les intelligences artificielles sont encore loin d’égaler les qualités conversationnelles de geishas ou d’escort-girls ou de se faire passer pour un « auteur » humain, en matière de traitement d’images, les limites actuelles de l’intelligence artificielle semblent surtout être liées à des limites de calcul. Transformer une image, réclame a priori moins de subtilité, de créativité ou de références que de transformer un texte.

On peut imaginer par conséquent que les outils capables aujourd’hui de trafiquer des images soient un jour capables d’exécuter des tâches similaires, mais cette fois pour des images multiples, et donc pour des films. Des films à gros budget tournés avec des acteurs en prises réelles et usant de beaucoup d’effets spéciaux en arrière-plan devraient naturellement bénéficier de ces capacités élargies. Ce qui nécessite aujourd’hui parfois plusieurs équipes pour effectuer ce travail, des algorithmes seront un jour capables de le faire. Et avant que d’autres possibilités, étonnantes ou insoupçonnées, s’ouvrent à eux. Car il est probable qu’un jour, il suffira de choisir dans un logiciel quelques caractéristiques et spécificités souhaitées pour son arrière-plan, et l’intelligence artificielle se chargera du reste. Comme dans l’industrie, ou les robots supplantent peu à peu les humains et où ces derniers « n’ont plus qu’à » vérifier le travail accompli, il est probable que ces logiciels fassent disparaître un certain nombre de techniciens travaillant dans les effets spéciaux, et que les tâches humaines consistent plus à corriger certaines erreurs ou incohérences de l’intelligence artificielle ou procéder à des choix correctifs ou additionnels.

Viendra alors ensuite sans doute le moment où des intelligences artificielles seront capables de produire des scénarios cohérents, et avant d’en proposer pratiquement clé en main, on pourrait voir surgir de ces machines des capacités, ou des outils, presque ludiques, comme celle de mixer deux histoires existantes, voire plus, en une seule. Vous voudriez voir un mix entre Bambi et Ordet ? Bingo, vous retrouverez avec un scénario où la mère de Bambi pourra ressusciter à la fin ! Les idées les plus folles ne seront pas forcément toujours les plus mauvaises… Et certaines de ces expérimentations ludiques (comme on le fait aujourd’hui avec des images) pourraient paradoxalement éclairer certaines œuvres du passé, un peu comme les nouvelles techniques d’imagerie qui ont permis depuis une vingtaine d’années d’étudier en détail la composition de certaines peintures, d’y révéler certaines compositions cachées ou passées.

Et commenceront alors à poindre les premières questions éthiques : pourra-t-on exploiter ces histoires à des fins commerciales ?

Les mêmes questions éthiques rejailliront quand les intelligences artificielles seront capables de mixer non plus deux histoires mais deux films. Ou, c’est plus probable, en réinterprétant une œuvre déjà existante en y modifiant quelques détails visuels : vous voudriez voir Blade Runner sans ombre ni pluie ? Voir Chantons sous la pluie avec des effets bullet time à la Matrix ? Voir Gorge profonde en 8 K ? Rien de plus facile. Et un jour alors, plus aucune limite ne pourra restreindre les capacités nouvelles de ces intelligences artificielles. Le résultat sera forcément toujours parfois un peu baroque, incohérent, mais si c’est techniquement, les possibilités « créatives » seraient quasiment infinies. D’abord réservé à des studios ou à l’équivalent aujourd’hui de plates-formes de streaming, et en en faisant commerce, il est fort à parier qu’un simple logiciel permettra un jour à tout un chacun de s’amuser chez lui devant ces monstres hybrides et étranges. Vous vous amusiez d’une soirée karaoké ? D’une soirée jeux vidéo ? D’un film ? Vous vous amuserez maintenant du Gloubi-boulga tout chaud préparé pour vous par vos intelligences artificielles préférées !

Une nouvelle ère pourrait s’ouvrir alors… Et une crise sans précédent voir le jour… La création devenant automatique, artificielle, hybride, elle n’aura plus besoin de créateurs, mais de contremaîtres !

Ou des jurés.

Nous ne serons plus bons qu’à consommer, jouir, noter, commenter, avec ce que certains pourraient juger comme une quasi-amputation : l’impossibilité pour les critiques de s’extasier devant les intentions supposées d’un auteur ! La machine, aussi, sera capable de génie. Car souvent au cinéma, c’est en cela qu’il est magique, le génie tient parfois plus du spectateur. Il faudra jouer le jeu, et continuer à prétendre voir du sens là il n’y en a pas… Et on ne parlera alors plus de « films d’auteur », mais de « films humains ». Tristement humains. Sans imagination.

Et des jurés, donc. Car en littérature notamment, viendra le jour où un petit malin aura fait écrire son roman par une intelligence artificielle, et ces grands nigauds dans les prix littéraires n’y auront vu que du feu. Vous avez aimé les performances de Deep Blue ? Vous avez aimé Romain Gary gagnant le Goncourt sous un prête-nom ? Inutile d’intelligence artificielle, je vous fais le mix des deux : le monde littéraire connaîtra un jour le scandale de voir remis à une intelligence artificielle qui ne dit pas son nom un prix réputé… Et bientôt, un premier grand succès en librairie (oui, parce que le public sera toujours moins crédule qu’un autre public payé pour l’être).

Une telle évolution est-elle souhaitable ? Inéluctable ? Qui sait. Mais si elle est techniquement possible, on peut être assuré qu’elle se fera.


— Tu dors encore ?

Ex-Machina, Alex Garland 2015 | a24, Universal Pictures, film4

— Je t’attendais, papa crapaud. Je ne suis pas encore tout à fait réveillée.

— Tu veux que je te raconte des histoires ?

— S’il te plaît, papa-crapaud.

— Bientôt, c’est toi qui viendras me border.

— Oui, papa-crapaud.

— Pour l’heure, tes histoires n’ont ni queue ni tête.

— Comme les tiennes, papa-crapaud.


Autres capitales :


Culture de la rébellion et de l’insubordination dans une société non sexuée et égalitaire

Cinéma en pâté d’articles   

SUJETS, AVIS & DÉBATS   

Les capitales   

Violences de la société   

Pour répondre aux commentaires à la suite d’une réponse que j’avais écrite suite à ce tweet,

et qui disait : « Les femmes devraient surtout en tirer la leçon que ces hommes honnêtes dont vous parlez ne sont pas forcément ceux que l’on croit, et que la première chose à faire, c’est un coup de pied où ça fait mal et un dépôt de plainte. Dénoncer dans des médias poubelles : zéro efficacité. »

… voici donc quelques réponses en vrac pour préciser ma pensée : bien sûr qu’une agression, c’est traumatisant, mais ce que je dis c’est que toute alternative à la voie légale engendre plus de dommages encore. Les personnes faisant le choix d’une dénonciation publique sur le tard, plutôt qu’une plainte directe se déclarant des années après, se révèlent-elles satisfaites de la voie choisie ? Je crois assez peu au pouvoir de réparation de la justice, mais je suis quasi certain que ce pouvoir est bien plus réel par cette voie que par celle de la dénonciation publique. Chacun parle en fonction de son expérience, sans doute, ou de la mode du moment ; la mienne se nourrit des films que je vois, car oui, il n’y a peut-être rien de mieux que les leçons que les films nous apprennent pour pouvoir se faire une idée sur ce genre de sujet. Et le cinéma a souvent exploré ce sujet de la justice. Je renvoie à ce fil où j’énumère un certain nombre d’exemples de films illustrant cette idée :

Je reproduis mon texte ici (ça renverra vers certains commentaires des films en question) :

C’est dommage qu’on apprenne si peu des films qu’on regarde. Le cinéma est plein de films traitant de la question de la culpabilité (avérée, suspectée), de la difficulté de juger les monstres, de la puissance de la rumeur et de ses ravages sur les innocents, de notre facilité à lyncher ou à s’ériger comme juges. Et c’est souvent le cinéma de Hollywood qui a mis en scène ces problématiques humanistes et sociétales, donc on a assez peu d’excuses, ces films ne sont pas rares ou inaccessibles. Ces films ont été produits dans des sociétés probablement beaucoup plus polarisées que les nôtres, plus violentes, pourtant aujourd’hui où sont les films traitant de ces sujets, qui sont les individus qui n’ont pas peur d’aller contre le courant avilissant de la bien-pensance ? Étrange paradoxe ou lâcheté intellectuelle.

Le plus souvent, ce cinéma a mis en scène des innocents accusés à tort (L’Etrange Incident, Call 777, Fury, Je suis un criminel), parfois il s’est génialement situé dans un entre-deux à la fois pour nous démontrer que les choses sont rarement telles qu’elles apparaissent ou aussi manichéennes qu’on le voudrait par facilité de lecture du monde : dans La Rumeur, des accusations futiles prennent des proportions gigantesques, et si les accusations se révèlent presque exactes, ou partiellement exactes, les conséquences sont terribles, pour tout le monde. Dans Le Faux Etudiant, un garçon est coupable de s’immiscer frauduleusement dans une université, et parce qu’une fois démasqué, il devient suspect aux yeux de tous, il finit par être accusé de bien autre chose dans un contexte de révoltes étudiantes, et la société qu’il admirait finit par s’accommoder lâchement des agressions dont il est victime.

Une séparation est une expérience où chaque séquence contredit la précédente et vient faire vaciller nos certitudes et notre capacité à juger : on est témoins de tout, croit-on, mais on ne peut plus déceler qui ment. Le film nous démontre qu’on peut mentir tout en étant innocent. Le même procédé est utilisé dans Mystic River : placé en position qu’il croit être d’omniscience, donc de juge tout-puissant, le spectateur croit savoir qui est coupable. Avant de constater un peu penaud que tout n’est qu’illusion, manipulation et faux-semblants… Dans Le Bûcher des vanités, un type méprisable est accusé à tort d’être responsable de la mort d’un jeune Noir, la presse lui tombe goulûment dessus, et finit par mentir pour se sortir d’affaire. Qui est coupable ? Qui est victime ? Tout le monde.

Pour autant le cinéma ne s’est pas privé d’y montrer des monstres (et d’y insister ainsi souvent que les premiers monstres, ce sont ceux qui jugent et mettent eux-mêmes en scène leur indignation ou leurs accusations pour ne jamais être suspectés d’être du mauvais côté du manche), parce que le cinéma a bien montré que ce qui devrait nous distinguer des monstres (ou des coupables avant tout parce qu’il nous montre aussi bien que les monstres n’existent qu’au cinéma), c’est notre humanité. Et l’humanité a créé un truc dans son principe qui est assez cool : la justice, qui en principe doit être équitable. Tous les exemples démontrent qu’elle l’est rarement, qu’il est même impossible qu’elle le soit réellement, mais d’autres films, et je n’en citerai qu’un, démontre que la solution la moins mauvaise, c’est encore de lui faire confiance et de la suivre. Dans Le Fils du pendu, un homme se rend vite coupable d’un meurtre : aucun doute possible, on en est témoin. Tout le film consiste ensuite à mettre à l’épreuve notre capacité à entrer en empathie avec un meurtrier et son parcours qui le mènera à se rendre.

Je renvoie ensuite vers deux paragraphes de mon commentaire du Fils du pendu à partir de « Seuls le cinéma et la littérature » traitant en détail de ce sujet et auquel je ne changerai pas une ligne aujourd’hui.

Si les victimes ont toute légitimité pour dénoncer leur agresseur, et si tout doit être facilité pour ne rien entraver leurs plaintes, cela ne peut se faire qu’en suivant des processus mis en place par la société pour confondre et punir leur agresseur. Tous les films cités plus haut font la démonstration que chaque fois qu’on passe par une autre voie, on ne fait que compliquer les choses. On pourrait même affirmer que sans ces écarts, il n’y a pas de cinéma possible. Comme disait Hitchcock, si le héros allait à la police, il n’y aurait pas de film. Alors si, pour certains, le cinéma, c’est la vie. La vie, ce n’est pas le cinéma. En tout cas, ça ne devrait pas l’être. Les monstres, on les laisse sur l’écran. Et on laisse la justice se faire.

Fin de l’aparté.


Connaître ces films, et l’expérience qu’ils apportent, ferait peut-être changer l’idée qu’ont certains sur les vertus présumées de la voie médiatique prônée, et rappellerait encore à ceux-là les principes qui ont forgé nos sociétés.

Par ailleurs, je ne reproche rien aux victimes, du moins directement : je ne m’adresse pas à elles, car il serait en effet indécent de prétendre leur dire ce qu’il faut faire, ou en tout cas, ce qu’elles auraient dû faire. En revanche, s’il y a une culture du viol (et on ne serait pas tout à fait d’accord pour définir ce que c’est, certains semblant faire une distinction nette entre séduction et viol, alors que pour moi, cette culture ne peut être comprise que dans un cadre plus général de culture ou d’usage et d’acceptation des rapports de subordination et d’autorité : tant qu’on accepte que dans une société, il y ait un devoir de respect automatique, presque d’allégeance, à un supérieur, à un patron, à une autorité quelconque, sans que le dépositaire de cette autorité n’ait jamais à la gagner auprès des autres, on crée un environnement propice aux agressions), il faut alors accepter de créer ensemble une culture de la riposte. (Ainsi qu’une culture de la plainte, d’abord directe, ostensible et là oui, si possible, publique, mais immédiate : une main aux fesses ? Plaintes verbales immédiates et affichage public du tripoteur. Et la riposte, ça passe par une gifle immédiate ou un coup de pied aux couilles. Bien sûr, cela n’est possible que quand il y a des témoins. C’est bien pourquoi il faut éviter, quand il y a le plus souvent un rapport de subordination, qu’une femme se retrouve seule avec un supérieur. Point. Dans le cadre d’un travail, c’est inopportun et c’est potentiellement stressant pour une femme. Le simple fait d’insister pour être seul avec une subordonnée devrait mettre la puce à l’oreille à la hiérarchie. Et dans le droit du travail, il devrait être possible de faire valoir une sorte de droit de retrait si on est une femme et qu’on refuse de se retrouver seule avec un homme potentiellement « séducteur ».)

Pourquoi une culture de la riposte (immédiate) ? Parce que dénoncer individuellement des agresseurs longtemps après les faits quand ils ne sont souvent plus en mesure de les commettre (c’est le cas de beaucoup de dénonciations publiques), non seulement on ne change pas leur comportement, mais on ne change pas non plus celui de ceux qui continuent à profiter de leur autorité ou du pouvoir de subordination qu’ils possèdent sur d’autres pour agresser des femmes quand ils sont seuls avec elles. Par définition, si un homme de pouvoir profite de son pouvoir au moment où il sait qu’il ne risque pas grand-chose, il continuera de chercher à jouer de son autorité et de sa situation pour gagner les faveurs des femmes consentantes ou de futures victimes. C’est moins une question de culture du viol qu’une question de culture de subordination. Le viol ou l’agression sexuelle, ce sont des conséquences ; ces hommes cherchent à s’attirer les faveurs des femmes, point ; et ils se servent de leur statut pour arriver à ces fins ; ils ne veulent pas agresser, mais ils seront parfois prêts à l’être s’ils n’obtiennent pas ce qu’ils désirent. S’il est important de traiter la conséquence (l’agression et le viol), il est tout aussi important de traiter le mal à sa racine : et sa racine, ce n’est pas une culture supposée du viol (aucun homme ne cherche à agresser des femmes a priori), mais bien une culture de la subordination (parce que beaucoup d’hommes chercheront à profiter de cette situation pour acquérir des faveurs sexuelles ; s’il y a agression, c’est certes grave, mais le fait d’accepter des faveurs sexuelles parce que la personne qui les réclame est un supérieur ou joue de son statut, de son autorité, ce n’en est pas moins un problème ; ce n’est pas tout ou rien : un rapport de subordination est toujours l’origine de dérives que les hommes s’empresseront d’interpréter comme de la séduction, alors qu’il faudrait instaurer l’idée qu’il ne peut y avoir de rapport sain entre deux individus à partir du moment où il y a un rapport de subordination).

Avant qu’il y ait des rapports toxiques entre hommes et femmes, il y a des rapports toxiques entre collègues, employeurs et employés. Quand on cherche l’équité, l’égalité, le respect de l’existence de l’autre pour lui-même et non pour sa seule fonction souvent subalterne, on n’accepte pas qu’un homme de pouvoir joue de sa situation par rapport à d’autres pour leur imposer quoi que ce soit qui puisse être de nature à affecter leur dignité. Un homme qui a appris qu’il n’a pas tous les droits envers des collègues, des employés, aura probablement moins de chance de se penser à l’abri quand il confond séduction, ses désirs avec la réalité, et qu’il fait valoir ses petites pulsions d’homme frustré ou de séducteur compulsif au détriment de la dignité et de l’intégrité d’une femme.

Pour répondre ensuite à « on ne peut pas savoir à l’avance qui se révélera être un violeur ». Ce commentaire répond directement à ma phrase quand j’évoque l’hypocrisie des « hommes honnêtes » et supposés comme tel. Je confirme ce que je disais : un violeur, un agresseur, un goujat, c’est souvent un homme qui présente bien, qui sait adopter tous les codes sociaux le mettant en valeur, justement parce que ça fait partie de l’attirail de séduction qu’il met en place pour s’attirer les faveurs des autres, et en particulier des femmes quand elles lui plaisent ou quand il estime qu’elles doivent lui rendre de petits services… Les femmes aiment à penser que les séducteurs sont de charmants garçons qui très honnêtement s’intéressent à elles quand en fait ils savent subtilement leur laisser penser qu’elles sont uniques et formidables, et cela dans le seul but d’attirer leurs faveurs. Pour être clair, un séducteur, un charmeur, est un escroc, il en adopte exactement les mêmes tours. Bien souvent aussi, un homme qui se présente un peu trop comme défenseur des femmes, et donc un féministe, toujours du côté « des femmes » ou « des victimes », sans discernement ou subtilité, est un tartuffe. Donc oui, un séducteur qui ne connaît pas les limites, un potentiel agresseur et violeur, à tout du gendre idéal, de l’homme honnête, parce qu’il a tout intérêt à s’en donner l’apparence. Exactement comme un escroc n’a aucun intérêt à passer pour un être désagréable. C’est ce qu’on entend toujours de la bouche des victimes, que ce soit d’un escroc ou d’un agresseur ou même d’un simple queutard (un homme qui cherche à multiplier les conquêtes en gagnant leur consentement avant de les laisser tomber) : « Il était si gentil ! ». Avant d’être agressif et insistant, un homme prétendra toujours n’être qu’un séducteur.

Et pour être franc, je pense même qu’une posture de séduction est presque toujours une posture de subordination et donc un premier pas vers une potentielle séduction. Mais il est certes difficile pour une femme de déceler chez un homme ce qui relève d’un intérêt réel qu’une manipulation visant à ne gagner d’elle que des faveurs sexuelles…

Est-ce que dénoncer publiquement dans les médias aide à ce que d’autres victimes se manifestent ? Probablement, oui. En espérant que cela débouche parallèlement sur des plaintes. Et là, j’ai un doute. On me signale que porter à la connaissance des médias ce genre d’affaires permet de faire sortir de nouveaux cas, d’accord, mais dans ce cas, on ne traite qu’une infime partie des agressions qui ont lieu : ces cas sont des faits divers concernant des personnalités publiques, s’il fallait chaque fois choisir la voie des médias pour que d’autres victimes se manifestent, et cela, quand cela ne concerne qu’un seul agresseur, on ne s’en sortirait pas, tout simplement parce qu’on ne s’attaque qu’à une infime partie du problème. La vaste majorité des agressions ne sont pas l’œuvre de personnalités publiques : si le seul recours des victimes est médiatique, qu’offre-t-on à toutes ces victimes n’impliquant pas des personnalités publiques et par conséquent n’intéressant pas les médias ? Le but, c’est de couper des têtes connues ou c’est de changer les mentalités, repérer les situations ou les personnes qui posent problème afin de s’attaquer aux racines du mal, et au final, diminuer les agressions et les viols ? Chacun ses priorités. Personnellement, je ne m’intéresse pas aux faits divers. Même symbolique. On n’agit par ou contre une minorité, même une minorité de privilégiés. On agit à la base des problèmes afin de les régler, au lieu d’agir après, symboliquement, contre une infime partie des agresseurs.

Est-ce que cela participe par ailleurs à changer ce que certains qualifient de culture du viol, autrement dit est-ce que ça participe à modifier ses rapports de subordination à l’origine de ce type d’agressions ? Je ne crois pas. Choisir la voie médiatique, c’est quasiment faire le constat que la voie judiciaire est impossible et sous-entendre ainsi que les hommes, que les puissants, sont protégés par l’institution : cela ne fait, à mon sens, que consolider des archétypes de genre présentant les hommes comme puissants et les femmes comme victimes. Changer une culture du viol par une culture de l’agresseur et de la victime, je n’y vois pas une grande différence. En revanche, face à la justice, plus aucun rapport de subordination, qu’il soit professionnel ou médiatique, ne tient : elle est censée juger équitablement. Ainsi, il ne faut pas chercher à changer les comportements en instaurant une culture de la dénonciation et de l’opprobre public, mais à améliorer tous les mécanismes de prise en charge des victimes, de recueils de plaintes, d’enquêtes, de principes de prescription, etc., et aussi s’appliquer à créer au travail et dans notre intimité de nouveaux rapports non plus basés sur la subordination ou l’autorité, mais sur une équité totale, si possible non bilatérale, franche et transparente.


Je tiens également à répondre sur la différence avec 2018 quand Hulot avait été mis une première fois en cause. En 2018, une plainte avait été déposée, la plaignante, me semble-t-il, était restée anonyme. Le nom de cette plaignante est rendu public dans Envoyé spécial, est-ce que cela a été fait avec son accord ? Probablement pas, diffuser des choses au détriment des personnes étant la grande spécialité de cette TV poubelle. Protège-t-on ainsi les victimes quand on révèle leur identité malgré elles ou le fait-on par simple souci du buzz ? Et par ailleurs, oui, ces politiques ne s’honorent pas en commentant les accusations, voire défendre, l’un des leurs quand une plainte est déposée… Mais bon, peut-on encore croire qu’un politique puisse être intègre…


Je répondais également à un autre intervenant sur un autre fil évoquant le fameux « tout le monde savait et n’a rien fait » :

Les beautés de la démagogie. Eh bien, vous auriez fait quoi vous ? “Savoir”, ce n’est pas être témoin d’une agression. C’est bien pourquoi les agresseurs attentent ou s’arrangent pour être seul avec une femme. Ils ne peuvent d’ailleurs savoir que la personne en question est un séducteur ou un queutard. Cet agresseur séduit dix filles, sur dix, vous en avez quelques-unes qui auront été consentantes, et parmi elles certaines n’auront aucun problème pour le faire savoir. Et sur ces dix, quand il y en a des agressées, on l’a vu dans ces témoignages, elles se taisent. Donc, ils savent quoi ? Ils savent que ce qui se sait : la personne est vue comme un séducteur ou un queutard, point. J’ai une assez basse opinion des séducteurs, mais séduire, ce n’est pas encore agresser. Et même si vous entendez parler d’agressions, OK, vous savez. Du moins, vous croyez savoir parce que vous en avez entendu parler. Et après ? Vous voulez prévenir qui en dehors de potentielles futures victimes ? « Bonjour, Monsieur le juge, j’ai entendu dire que… » Y a une capacité à se présenter comme de parfaits chevaliers blancs sur ces réseaux qui est assez fascinante. Et je ne rappellerais jamais assez que les agresseurs ont tout intérêt à « bien présenter ». Chevaliers blancs et blancs chevaliers. Les agresseurs se cachent derrière les chevaliers blancs, les hypocrites béni-oui-oui trompeusement toujours du côté des victimes. On n’est jamais trompé et agressé que par des hommes qui se donnent l’allure de gendre idéal. Vous auriez fait quoi ? Rien. À part prévenir les femmes, voire dire au concerné ce qu’on pense de lui, il n’y a rien à faire. Mais ce n’est souvent pas ce qui est suggéré quand certaines personnes s’indignent. Les mêmes personnes d’ailleurs qui sont sans doute toujours les mêmes à se cacher, à ne rien faire, quand vient à parler en face des problèmes. On les connaît ces gens toujours prompts à dire ce qu’il aurait fallu faire, mais qu’on a jamais vu lever le petit doigt pour dire quoi que ce soit, avant, au risque de se mettre en danger. Certains savent bien humer le sens du vent.


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Bad Luck Banging or Loony Porn, Radu Jude (2021)

Scénario du film ‘Je t’encule Marie’

Note : 3 sur 5.

Bad Luck Banging or Loony Porn

Titre original : Babardeala cu bucluc sau porno balamuc

Année : 2021

Réalisation : Radu Jude

Avec : Katia Pascariu

Étrange objet. Si d’habitude le danger auquel doivent faire face les satires est plutôt à chercher du côté du ton à employer, de la difficulté d’en faire assez sans en faire trop (et même si Radu Jude ne manque pas de tomber dans ce piège malgré tout), le film proposé par le cinéaste roumain n’évite pas un autre écueil : une structure bancale, baroque et composite guère convaincante. Radu Jude est habitué aux longues séquences répétées pour appuyer son sujet, faire avancer lentement son récit, et sa qualité apparaît souvent là, dans sa capacité à faire évoluer des détails à peine perceptibles, mais significatifs, dans un film qui traîne en longueur, subtil, à l’abri du démonstratif.

Le film se présente parfois lui-même comme une farce, la spécificité d’une farce ne consiste-t-elle pas toujours à jouer sur l’exubérance ? Dans ce cas, soit, va pour la tonalité. La structure, elle, reste problématique. La farce, donc, est agencée en trois parties. Dans une première partie, forcé de tourner en extérieur pour cause de pandémie, Radu Jude met en scène son actrice principale dans la rue, au téléphone ; on apprend ainsi qu’une vidéo à caractère sexuel tournée avec son mari circule sur Internet. La seconde partie prend la forme d’une suite de pastilles humoristiques et surréalistes présentées parfois comme des aphorismes illustrés. Et la dernière partie met en scène un conseil de discipline réunissant les parents d’une école pour statuer sur le cas de cette professeure dont la vidéo à caractère sexuel a été vue par ses élèves…

Au-delà du fait que ce n’est probablement pas très judicieux de recourir soudain à un type de cinéma non narratif au milieu de deux autres parties narratives, la seconde partie du film donne au spectateur l’impression que son auteur l’a construite dans un premier temps autour de la première et de la troisième partie et qu’il s’est retrouvé coincé à ne plus savoir quoi en faire en plein travail d’écriture. Si le message du film semble clair (démontrer l’hypocrisie et la bien-pensance de notre société de consommation hyperconnectée et désolidarisée), je doute qu’appuyer autant son propos, en cherchant précisément à démontrer plus qu’à illustrer, même s’agissant d’une satire, ou d’une farce, à travers une seconde partie tout à coup expérimentale, didactique, surréaliste, jurant avec le reste, rende le film meilleur… La première partie, même si l’on est chez Radu Jude, a trop de longueurs, le réalisateur s’attardant trop souvent à décrire l’environnement urbain dans lequel son personnage féminin évolue (affiches publicitaires ou électorales, déchets abandonnés issus de la surconsommation, saynètes dévoilant l’incivilité des passants, voire la disproportion grotesque des écarts sociaux illustrés à travers des véhicules toujours plus énormes). Ça traîne dans tous les sens du terme, et gageons que cette première partie aurait fait l’objet, dans un autre contexte, d’une simple introduction. Radu Jude semble donner par la suite dans la seconde partie les raisons, ou la justification, de ces descriptions : selon lui, le cinéma, tel le bouclier de Persée, sert à réfléchir le monde tel qu’il est… Soit. Certains cinéastes font preuve d’une jolie habilité à légitimer leurs intentions a posteriori dans les interviews, désormais on voit des cinéastes expliquer leur démarche en plein milieu du film… Pour gagner du temps, on pourrait vite commencer par proposer des films où des cinéastes viendraient à être interviewés deux heures durant pour justifier de leur interview filmée précédente.

En réalité (celle qui se reflète non pas sur le bouclier de Persée mais dans l’imagination de chaque spectateur), Radu Jude donne surtout l’impression de bâcler son film : au lieu d’intégrer une seconde partie démonstrative et inutile, j’aurais sans doute été beaucoup plus convaincu s’il avait fait de cette réunion de parents d’élèves le cœur de son film, et qu’en guise de troisième partie, et de conclusion, il en avait rajouté une autre qui aurait illustré, non plus seulement l’hypocrisie collective (l’enfer c’est toujours les autres), mais la nôtre, en l’occurrence celle du mari. Dans la première partie, on a juste le temps d’apprendre qu’il y serait pour rien si leur vidéo circulait sur le Net, peut-être une troisième aurait été utile à démontrer le contraire. La pire des hypocrisies n’est pas forcément celle des gens qui nous indiffèrent, celle des étrangers, mais peut-être bien celle de ceux en qui l’on a le plus confiance. Pendant tout le film, les protagonistes portent des masques, Radu Jude joue avec le double sens de cet accessoire. Peut-être a-t-il raté l’occasion de faire tomber le plus problématique des masques : celui de l’homme, du mari, du goujat. Radu Jude a voulu appuyer son propos en insistant sur l’écart entre ce qui était reproché à la professeure et ses « écarts » réels : ainsi il souligne le fait que la vidéo, concerne aussi son mari, pas un hypothétique amant. Peut-être avait-il besoin, certes, que son héroïne reste blanche comme neige, mais est-ce que le plus conservateur dans toute cette histoire, ce ne serait pas plutôt son auteur ? Radu Jude nous dit qu’il se sert du cinéma pour refléter le monde et en dénoncer les écarts. Peut-être suis-je plus emballé de mon côté quand on l’utilise pour illustrer nos propres travers… Il est toujours peut-être plus simple, et peut-être aussi moins glorieux, de faire la leçon aux autres en dévoilant leur bassesse que de se questionner sur soi. Et au cinéma, « sur soi » signifie « sur nous tous » : le sujet principal est une copie qui se reproduit chez les spectateurs plus vite qu’une sextape fuitée sur YouPorn.

Bref, le spectateur a toujours raison d’avoir raté le film qu’il voulait voir… Reconnaissons à Radu Jude la capacité de filmer l’air du temps et de s’inscrire au moins dans une réalité, celle d’une époque où chacun est tenu de se méfier… de l’air qui passe. L’ironie serait peut-être que demain des cinéastes viennent à nous montrer sur les écrans cette triste époque où chacun se trimballe avec un masque sous le nez (rarement sur) en utilisant ce masque comme d’un accessoire visant à identifier l’époque que nous vivons, alors que les films qui se tournent peut-être depuis deux ans (quand ils y arrivent en pleine pandémie) s’appliqueraient à nous révéler une réalité sans masque, sans Covid. Attendons de voir ce qui sort sur les écrans ces prochains mois. Radu Jude aura été soit une exception, soit il aura fait comme la majorité de ses collègues contraints ou non à montrer des visages masqués. Je serais curieux de voir ça.


Bad Luck Banging or Loony Porn, Radu Jude 2021 Babardeala cu bucluc sau porno balamuc | microFILM, Endorfilm, Kinorama

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La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins (2000)

La Commune (Paris, 1871) 

Note : 4 sur 5.

La Commune (Paris, 1871) 

Année : 2000

Réalisation : Peter Watkins

La proposition de départ, celle de mettre en place un dispositif ouvertement distancié et anachronique avec un récit articulé autour de deux médias télévisuels (une télévision d’État nationale basée à Versailles et une autre gérée par les communards), offre pas mal de possibilités pédagogiques. Comme souvent avec des méthodes qui suivent les principes de la distanciation, le dispositif permet paradoxalement (et dans certaines limites) de s’identifier plus facilement aux situations rapportées.

Après, curieusement, je dois dire que le résultat est assez contrasté. En ce qui concerne les acteurs non professionnels, le réalisateur leur a, semble-t-il, laissé de grandes libertés afin qu’ils puissent s’approprier leur personnage et cela a pour conséquence un phrasé parfois improvisé, certes rempli d’anachronisme, mais fluide et sincère.

La mise en abîme, quand elle est volontaire, passe encore, seulement, la critique faite à la Commune, qui serait sous chaos permanent avec ses discussions sans fin, finit par devenir une critique légitime adressée au film. Une actrice propose d’ailleurs un regard étrange sur leur propre travail : dès que la caméra se pointait devant eux, le discours prenait toujours le pas sur l’action.

Quoi faire alors d’autre quand les moyens nous manquent ? Ce sont les limites d’un documentaire qui fait le pari d’illustrer un sujet en mettant en scène les acteurs d’une page de notre histoire. C’est le choix de la reconstitution fictionnelle (même avec tout son dispositif de distanciation) face à d’autres possibilités : diverses interviews d’historiens évoquant les événements, une voix off omnisciente, extérieure aux faits, collant son récit sur des images figées, des animations ou des objets d’époque filmés dans la nôtre, etc.

Cette critique méta réapparaît quand des intervenants viennent à interroger la logique d’un tel média (le leur, la télévision de la Commune) en ne fournissant aux spectateurs que des témoignages. Sur deux ou trois heures, ça fait sans doute sens. Sur deux fois plus, ça devient un peu lassant et vain. Le dispositif finit par éclipser son sujet et l’on se tient finalement toujours trop éloigné du fait historique. La volonté de coller ainsi au plus près à la réalité reconstituée d’un événement, on en vient, sans doute un peu comme les communards de l’époque, à ne pas savoir ce qui se trame au-delà du quartier, derrière la barricade…

Ce n’est pas toujours les panneaux indicatifs qui donneront beaucoup plus d’informations d’ailleurs, surtout quand les anachronismes volontaires s’accummulent.

Mais soit, le spectateur assiste à une reconstitution, une sorte de happening baroque, un pas de côté au milieu de nombreux documentaires (académiques) produits chaque année, pas un documentaire historique. Et les expériences, c’est souvent nécessaire dans l’art, ne serait-ce que pour montrer qu’une proposition ne marche pas. Pour voir le sujet de la Commune traité de manière plus conventionnelle, il faudrait plutôt plus se reporter vers Les Damnés de la Commune de Raphaël Meyssan (qui n’est pas totalement historique d’ailleurs : de mémoire, il s’appuie sur un témoignage d’époque).

Regrettons toutefois que la proposition du film (on peut a priori suspecter Watkins d’être favorable aux communards) se révèle en fait extrêmement critique à leur égard. On aurait attendu que soit plus, ou mieux, exposées certaines des expérimentations éphémères et démocratiques de la Commune. Or, chaque fois qu’une décision est prise, il semblerait qu’elle ne puisse jamais être appliquée à cause du bordel constant. C’est là, quand on se met à douter de la vérité historique de ce que le dispositif nous met sous les yeux, que l’on aimerait que le documentaire soit moins baroque et plus historique, objectif.

Au lieu d’aller dans ce sens au moment où le dispositif commence à nous épuiser, Watkins préfère au contraire insister sur la comparaison entre 1871 et 1999. Tous les acteurs militants parlent très bien, eh bien, d’accord, mais ça en dit surtout plus sur leur époque (vingt ans après, on voit des termes comme « mondialisation » ou « internet » apparaître et rarement être mis en rapport, alors que l’un accentuera l’autre, et que le rapport péjoratif de l’un viendra s’appliquer plus à l’autre…), et surtout, moi, ça me perd totalement avec ma volonté de voir un peu mieux la Commune illustrée dans un film. On ne voit jamais le film qu’on voudrait voir.


 

La Commune (Paris, 1871), Peter Watkins 2000 | 13 Productions, La Sept-Arte, Le Musée d’Orsay


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Hôtel Terminus, Marcel Ophüls (1988)

Action vérité et mensonges

Note : 4 sur 5.

Hôtel Terminus

Année : 1988

Réalisation : Marcel Ophüls

Il y a des films documentaires qui se prêtent plus à une forme subjective assumée qu’à d’autres qui se voudraient faussement objectives. La technique d’Ophüls, si elle suit une chronologie linéaire en dehors de sa conclusion, n’est pas historique, précisément parce que le cinéaste semble s’attacher à décrire (ou à insister sur) des événements parfois discutables : l’histoire connaît les conséquences de certains faits, mais selon les témoignages que l’on choisit, selon la raison des uns et des autres ou selon la manière dont ces conséquences seront portées à notre connaissance, alors notre perception de certains de ces faits au milieu de la grande histoire peut se présenter sous des visages contradictoires. Ce sont ces différentes approches qui interrogent notre capacité à voir se dessiner l’histoire sans en nier ses parts d’inconnus et de flous que met en lumière Ophüls, et qui fascinent à voir ainsi mises en scène.

Car Ophüls met en scène et il ne s’en cache pas. Il met en scène comme d’autres chassent. Lui chasse la vérité, le passé, et on le regarde mettre en scène cette difficulté qu’on a tous à faire la part des choses entre ces deux animaux insaisissables qui se confondent toujours à nos yeux aveugles : la vérité et le mensonge. À sa manière, Ophüls tient du troll : il est acteur de son propre film comme le sera plus tard Michael Moore (avec toutes les limites du procédé que cela comporte). Mais quand une femme qu’il enquiquine lui lance qu’il cherche le sensationnalisme, son honnêteté le pousse à le garder au montage, ce qui signifie qu’il est lui-même critique du film en train de se faire (au moment du montage) et qu’il estime indispensable de nous le montrer. Comme il se montrera aussi critique avec les victimes de Barbie qu’avec ses « défenseurs » (même si à ce sujet, il manque peut-être encore un peu de distance quand il montre des Sud-Américains dire que Barbie était un gentleman ; son montage à ce moment-là est peut-être un peu trop orienté justement vers le sensationnalisme facile plutôt que sur l’absurdité ou le décalage à montrer des personnes qui ne connaissent qu’une facette du personnage).

Malgré cela, la qualité du film d’Ophüls consiste à arriver à susciter une multitude d’interrogations qui font de son film non pas un simple document historique, mais quasiment un document philosophique sur la vérité, le témoignage, la culpabilité, etc. Tous les épisodes de la vie de Barbie soulèvent en fait des questions. Si Ophüls termine son film sur le témoignage de cette femme qui raconte le jour où elle a été arrêtée avec sa famille avant d’être torturée et envoyée à Auschwitz, c’est que c’est la seule chose de concret et d’émouvant (donc de sensationnel, mais on ne peut y résister…) sur quoi le réalisateur peut se reposer. Le reste garde une part d’inconnu et se fonde souvent sur des témoignages et des appréciations personnelles. À ce titre, la première heure du film devient assez fascinante quand elle évoque le traître qui aurait dénoncé Jean Moulin à la Gestapo… Si les Aubrac (ou d’autres) n’ont aucun doute sur sa culpabilité, et si l’homme en question a toute l’apparence du salaud rongé par la culpabilité, Ophüls n’hésite pas à mettre en scène ses propres doutes. Il ne cache pas la difficile question de juger un homme à la fois sans preuve, mais aussi sans occulter les raisons pour lesquelles il aurait pu dénoncer son réseau de résistance (nul ne peut savoir comment il réagira face à la torture, et aucune preuve ne peut évidemment sortir d’une séance de torture). Même principe, avec les deux collabos qu’Ophüls met en scène : s’il se montre volontiers assez sarcastique avec eux et ne les épargne pas dans son montage, si tout dans leur discours les accable, et s’ils ont tout des petits collabos qui s’ignorent, ce ne sont pas de simples témoignages qui pourraient nous en donner la certitude ou la preuve…, et son montage sert surtout alors à illustrer une forme de collaboration passive ou couarde qui devait être commune à l’occupation.

Un peu plus tard, Ophüls soulève une autre question délicate, celle, quand on est les vainqueurs, de travailler avec ceux que l’on sait être des criminels. Dans une société totalitaire où chaque contestation était durement réprimée, quand cette société s’effondre et que le vainqueur doit en remettre sur pied une autre, avec qui peut-il le faire sinon en partie avec ce qui était partie intégrante de cette société ?! Si les criminels de guerre couraient les rues à la fin de la guerre, ils ont la fâcheuse habitude de ne pas se revendiquer comme tels. Difficile alors pour l’occupant d’être assuré de pouvoir faire sans (de là à travailler avec des gens que l’on sait être d’anciens criminels…).

Toute la suite concernant la fuite de Barbie en Amérique du Sud est assez rocambolesque et digne d’un roman d’espionnage. Le plus intéressant à ce moment-là est la manière dont Ophüls insiste pour dire qu’un criminel de guerre (en tout cas celui-ci) peut tout à fait avoir l’allure d’un gentleman (s’il faut se méfier des apparences quand il s’agit d’un criminel offrant l’image d’un gentleman, il faudrait tout autant se méfier d’imbéciles ou d’apparents salauds qui offrent l’image idéale qu’on se fait du collaborateur…).

Les dernières minutes de film sont consacrées à l’extradition et au procès de Barbie, avec là encore des questions soulevées essentielles, notamment sur la question du droit. Le cinéaste les met parfaitement en scène sans jamais occulter la part relativement subjective de son approche, sans faire l’impasse non plus sur l’arrière du décor (ce principe de distanciation et de mise en abyme vous donne la possibilité de souligner le fait qu’on est en train de faire un film documentaire en montant précisément les ficelles, ou les difficultés, vous permettant de le faire…). Ainsi, quand certains intervenants lui font comprendre qu’ils refuseraient que Verges apparaisse dans son film, Ophüls ne manque pas à la fois de le mentionner dans son montage et, explicitement, poursuit avec l’avocat de Barbie (l’art du troll, c’est aussi et peut-être surtout de troller ses propres alliés, aucune complaisance, car la complaisance participe à l’aveuglement et à la simplification de l’histoire). Verges, arrivant après plus de trois heures de spectacles (oui, c’en est un, un cirque même, Ophüls ne s’en cache pas, d’ailleurs Verges sonne comme… Lola Montès), sert un peu le clou du spectacle au film… Si Barbie n’avait alors sans doute plus la force, ou le vice, pour se défendre à ce moment de sa vie (et ce n’était plus son rôle), quoi de mieux que l’avocat du diable pour assurer sa défense… Dans ses outrances, dans ses probables mensonges, dans son insolence, Verges est un génie, et l’on ne peut pas nier que le voir défendre un criminel au lourd passé a quelque chose de fascinant (de « sensationnel »). Il ne serait d’ailleurs pas la seule personnalité du film à poser problème en ne voyant que des certitudes partout : certaines d’entre elles, plus de trente ans après sont encore vivantes et au centre régulièrement de diverses polémiques. On comprend mieux après tout ce bazar pourquoi Ophüls se trouve presque obligé d’en revenir à l’histoire de cette petite fille juive, racontant des années après l’intervention vaine, courageuse et digne de sa voisine tentant de l’extirper des mains de la Gestapo… La beauté (ou le courage furtif) d’un geste raconté par celle à qui il était adressé, c’est peut-être la seule chose qu’on pourrait difficilement remettre en doute. Car ce n’est plus la vérité ou le mensonge de ce qui reste un témoignage qu’on retient ici, mais le souvenir, lui, bien réel (et sa seule évocation émue) d’une tentative de la sauver. Le geste n’aura sans doute pas été vain dans l’esprit de celle qui échappera à la mort, et au milieu de toutes ces suspicions, de cette tentation, de voir des couards et des volets qui se ferment partout, ce souvenir qui tranche avec le reste sonne comme une dernière note d’espoir. Le pire n’est peut-être pas toujours inéluctable.


Hôtel Terminus, Marcel Ophüls 1988 | The Memory Pictures Company


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Les exploits de N1 vus par sa mère professeure en psychologie cognitive

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Violences de la société

On continue de faire le tour des comportements pseudo-féministes sur les réseaux, c’est devenu ma passion.

Pour mémoire donc, puisque l’exemple reste significatif et l’auteure, comme c’est étonnant, m’a bloqué.

Après un neurologue cinéphile, mes interventions semblent cette fois agacer une femme qui se présente comme professeure associée en psychologie cognitive. Ça tombe bien, on va parler (et user beaucoup) de biais cognitifs.

Ça commence toujours avec un tweet initial auquel je réagis, le voici :

Je passe sur cette mode particulièrement détestable à la fois de nommer ses enfants N1, N2 et d’exposer ainsi leur intimité sur les réseaux (ces gens se doutent-ils au moins du mal qu’ils font à leurs enfants en exposant ainsi leur moindre geste à des milliers de followers ?)… Parce qu’on pourrait se demander la finalité d’une telle exposition. Certains sont tellement soucieux de leur popularité en ligne, d’être constamment soutenus par leur communauté de followers et de leur donner à manger, que ça ne leur pose aucun problème de révéler ainsi leur intimité, et plus encore celle de leur progéniture. Pauvres gosses. Et c’est professeure en psychologie cognitive…

Bref, c’est surtout la dernière ligne qui me fait tiquer, et faute de contexte, je mets les pieds dans le plat : « En l’occurrence ici, c’est ton aîné qui a des stéréotypes masculins toxiques. Laisser penser que le problème vient toujours de l’extérieur alors qu’on est tous victimes des stéréotypes, c’est déjà prendre le problème à l’envers. »

Oui, l’exposition sans filtre à son intimité sur le Net permet une certaine familiarité.

Mon intervention ne me paraît pas souffrir de la moindre confusion, pourtant M1 (appelons-la ainsi) ne comprend pas où je veux en venir (ou fait semblant, ce qui est plus vraisemblable) :

Je suis plutôt étonné de cette réponse (celle du deuxième tweet), et assez agacé par la dernière phrase du premier (traiter de random du haut de ses milliers de followers un random sur un réseau, ce n’est pas très habile avec moi, comme avec pas grand monde je suppose, parce que c’est tout de suite faire valoir son autorité sur l’autre et lui opposer donc l’idée que sa parole a forcément moins de valeur parce qu’il n’est pas suivi d’une horde de followers personnels). Je rétorque d’abord sur son ingénuité feinte la faisant passer à côté du sens de mon intervention : « Dire qu’on est tous victimes de stéréotypes, et traduire ça par « eu élèves pas bien tes gamins ». Bel épouvantail. »

Je cherche encore le moment où je lui aurais soutenu qu’elle était à l’origine de ces stéréotypes. Un épouvantail, c’est une jolie manière de tordre la réalité à sa convenance (la réalité à laquelle tu me confrontes ne me convient pas, je dis donc que tu m’en proposes une autre) et donc de montrer en quoi l’autre a tort en lui faisant dire ce qu’il n’a pas dit. Hé, on est spécialiste de psychologie cognitive ou on ne l’est pas.

Je relève par ailleurs que sur un réseau public, le principe, c’est un peu que les randoms ne sont pas seulement soumis à l’approbation à travers les likes, mais aussi aux commentaires (on peut d’ailleurs leur interdire depuis peu cette possibilité, ce qui est tout aussi acceptable, seulement les gros comptes ne le font pas pour ne pas laisser penser aux petits comptes qu’ils les méprisent ou qu’ils laissent ouvertes toutes les discussions — ce qui n’est évidemment pas le cas ; moi, je ferme ici les commentaires, au moins, c’est clair, je ne fais pas du “réseau” et ne vise pas de partage ou la popularité).

Puis, je lui réponds plus précisément sur son épouvantail : « Mais où voyez-vous que je prétends que votre fils perpétue un modèle vu chez ses parents ? Apprenez à lire. Les stéréotypes, avant de se retrouver dans la société, c’est nous qui les construisons. Enfant, on commence à avoir de l’esprit critique pour s’en apercevoir. Discuter avec lui va donc évidemment dans le bon sens, sauf bien sûr, si c’est pour lui ancrer dans [la tête] que ces stéréotypes sont avant tout issus de son environnement (en l’occurrence ici culturel). On n’est pas obligé d’être influencé par un élément extérieur pour être victime de certains biais attribuant tel ou tel comportement à tel ou tel sexe ou à lui attribuer une valeur négative ou positive. Commencer à reconnaître ces biais dans ses propres raisonnements, c’est devenir plus critique vis-à-vis des stéréotypes de genre et pas d’ignorer donc qu’avant d’apparaître dans nos sociétés, ces stéréotypes apparaissent d’eux-mêmes dans nos têtes. Ça fait partie de l’esprit critique qu’on peut commencer à développer à cet âge. (Et la culture nippone n’est certes pas connue pour partager des valeurs égalitaires.) »

Mais c’est bien d’échanger, je découvre que pour certains, les stéréotypes sexuels sont uniquement dus aux sociétés dans lesquelles on vit. Ça n’explique pas pourquoi toutes les sociétés ont toujours été à dominance masculine, mais c’est une idée à la fois élégante, réconfortante et pratiques : identifier la cause des stéréotypes sexuels aux sociétés, cela permet de désigner des coupables tout trouvés, les hommes, soumis donc non pas, comme tout le monde (donc aussi les femmes) à des stéréotypes, mais à des sociétés, par essence, construites sur la domination masculine. Cela justifie du même coup l’idée de “patriarcat” ou d’autres concepts pseudo-féministes comme « la culture du viol ». Dans cette conception manichéenne du féminisme (ou de la psychologie), il ne peut donc y avoir que des êtres soumis (les femmes) et des coupables (les hommes).

La société est ce qu’on en fait ; notre cerveau, on aura beau l’éduquer, il sera toujours soumis à certaines contraintes et certains biais. Mais la lutte contre les inégalités se passe sur ces deux terrains. Pas un seul. Chercher à soigner les stéréotypes de genre à travers ses seuls symptômes sociétaux en ignorant leurs origines psychologiques, ça revient à écoper une barque qui coule à la petite cuillère.

M1 est fatiguée, alors elle sort l’artillerie lourde des réseaux sociaux pour discréditer un contradicteur : le meme. Ici, ce sera une fausse couverture sur des recherches imaginée de mémoire par Florian Gouthière :

J’en ai rencontré des mauvais professeurs, je crois même pouvoir dire que j’en ai rarement trouvé capables de proposer autre chose que du mépris à l’égard de personnes qu’ils estiment être de moindre valeur qu’eux, mais celle-là, avec les outils et la rhétorique employés, a le don de m’agacer (aussi).

Pas de meme chez moi, je me contente d’un peu de sarcasme : « T’as raison, si toutes les sociétés humaines ont toujours été à dominance patriarcale[], ça ne peut être qu’à la suite d’un complot des hommes face aux femmes… La société a bon dos. Et en attendant, en niant les chemins cognitifs responsables de ces clichés, on les perpétue. »

Ma logique est la suivante : si toutes les sociétés se sont toujours développées sur ce modèle patriarcal, et cela même avant qu’on puisse parler de société, voire de culture (les primates fonctionnent tous selon un modèle avec mâle dominant), c’est donc que les inégalités précèdent les sociétés, et qu’elles se sont perpétuées dans les sociétés parce que les sociétés n’ont jamais eu vocation (sauf récemment à l’échelle de l’histoire humaine) à la démocratie ou à l’égalité. En développant ses capacités d’empathie, les hommes, dans leurs sociétés humaines (même archaïques, on peut l’imaginer, les petits groupes familiaux ne faisant pas encore société étant plus susceptibles d’être en capacité de créer spontanément des premières formes d’égalité ou de justice “sociale”, sans qu’on puisse malheureusement un jour le prouver — l’organisation des groupes sociaux ne laisse pas de traces archéologiques), se sont questionnés sur ces questions d’égalité. Pas d’idée de progrès social sans égalité. Globalement, on doit ça aux avancées des lumières de ces trois derniers siècles. Pour les égalités de genre, il faudra attendre cependant le siècle dernier. Si la question des égalités de genre est uniquement culturelle, pourquoi n’a-t-elle été soulevée dans l’histoire des sociétés que le siècle dernier ? Le fait que l’histoire des luttes pour les égalités de genre et celle de la psychologie (donc des travers qui constituent nos fonctionnements personnels) soient contemporaines, c’est une coïncidence, ou peut-on imaginer que la prise de conscience de certains biais et mécanismes sous-jacents soit à l’origine de modèles sociétaux inégalitaires ? Ferions-nous le choix de l’égalité pour le seul goût, abstrait, du progrès social avec l’idée un peu utopique que nous y arriverons parce que c’est le sens de l’histoire, ou faisons-nous le choix de l’égalité en sachant (ce qui implique une lutte permanente contre soi-même — aussi) que des mécanismes psychologiques archaïques commandent des processus à l’origine de notre vision du monde nocive pour les sociétés à la fois libres et égalitaires que nous voulons mettre en place pour le bien de tous ? Maintenant, si historiquement, je raconte des âneries, je peux l’entendre, mais pas à travers des memes. On me réclame des sources sans m’en avoir opposé aucune, c’est assez ironique. Le « t’inquiète mec crois-moi » versus « je suis professeure, ta gueule ».

Je complète ensuite par ce qui n’est déjà plus qu’un soliloque (c’est une habitude, j’ai fini par être plus familier de mon cul à force de lui parler plutôt qu’aux êtres humains) : « Ce qui voudrait par ailleurs dire que quand un individu fait le choix de se ranger du côté des luttes contre les inégalités sexuelles, il est automatiquement préservé de la moindre pensée sexiste… C’est bien, au moins ça explique beaucoup de choses. Comme je l’ai entendu ce matin à la radio, pour certains, le féminisme est « une mode ». On se range donc du côté des féminismes, non par conviction qu’on puisse personnellement être coupables ou victimes de sexisme, mais parce qu’il s’agit d’une mode, parce que se ranger du côté de cette mode, c’est cool. Pas étonnant de voir ensuite des dérives avec des individus jugeant que le féminisme est un vêtement qui les fait bien voir et qu’ils seraient prêts à changer à la moindre occasion. »

Parce que oui, mener une lutte avec comme porte-étendard un certain nombre d’idées à la con accompagnés de tartuffes ou de fashion ideologic victims, ça fait pas avancer la cause en question.

Ensuite, M1 me bloque, trouve du soutien au milieu de quelques likes et à travers l’intervention d’une idiote pour qui le simple fait de m’avoir déjà bloqué sur le réseau semble expliquer beaucoup de choses (ces gens sont scientifiques, mais vu ce qu’il s’est passé ces deux dernières années dans ce pays, j’avoue que je ne suis plus beaucoup surpris). Après quoi, M1 expliquera à sa copine qu’elle n’avait plus la force de me répondre. Parce que tu vois… c’est de la pseudo-science.

Peut-être qu’avec moi comme avec son fils, elle feint d’ignorer qu’il n’y a pas d’intimité sur un réseau social. (Son fils est malheureusement plus à plaindre que moi. Tout ce qu’il dit ou fait est susceptible d’être retranscrit par sa propre mère sur la place publique. Suffisant, c’est à craindre, pour être susceptible de l’envoyer un jour chez le psy.)

The Brother from Another Planet, John Sayles (1984)

Brother

Note : 3.5 sur 5.

Brother

Titre original : The Brother from Another Planet

Année : 1984

Réalisation : John Sayles

Avec : Joe Morton, Daryl Edwards, Rosanna Carter

Petit film réalisé par Sayles en attendant de pouvoir boucler la production de son premier gros projet, Matewan.

De la SF cheap donc, mais assumée, et presque théâtrale (malgré les nombreuses séquences, je mettrais ma main à couper qu’une adaptation ne devrait pas être si difficile, peut-être même que Sayles l’a écrit pour être joué à Broadway, certains délires étant clairement faits pour la scène…).

Bref, c’est sympathique, à mi-chemin entre Starman, L’Homme qui venait d’ailleurs, Terminator avec cet « étranger venu d’ailleurs » qui découvre les usages terrestres (ironiquement, Joe Morton, apparaîtra dans Terminator 2) et Alf, E.T., Clerks ou encore Téléchat (l’humour à la Roland Topor).

Jouer les rôles de muet idiot, à la naïveté enfantine et au charisme de mollusque, c’est toujours du pain béni pour un acteur. Les autres s’en donnent à cœur joie aussi. Sayles se mêle à la fête avec air idiot. Parfait pour le rôle, jusqu’à présent, de ce que j’ai vu, du Sayles acteur, le plus convaincant est un passage mémorable dans Liana où il se fait éconduire misérablement par le personnage éponyme du film (pas un grand acteur, mais jouer les idiots représente ce qu’il y a de plus compliqué, et au moins lors de cette séquence, il est crédible et drôle).

John Sayles possède une qualité : l’indépendance. Participer à des projets à Hollywood ne semble pas l’intéresser si c’est pour être aspiré par son système. Le cinéma indépendant (ou autogéré) est moins lucratif, mais s’il souhaitait monter un film ambitieux avec les moyens qui vont avec, ce serait probablement plus difficile pour lui de garder le contrôle sur l’ensemble de ses idées. Ici, il paraît seul maître à bord : il écrit les scénarios, il gère la production avec une vieille complice actrice, et peut-être ce qui a le plus de valeur pour lui : il semble fonctionner comme une troupe en faisant appel assez souvent aux mêmes acteurs dont certains viennent aussi sans doute pour le plaisir et par reconnaissance de ce qu’il a fait pour eux. Un vrai petit système à lui tout seul. Ce qui permet donc, de monter un tel film sur le tard en en attendant un autre, sans se soucier du flop qu’il pourrait avoir auprès du public. Tu réalises un film comme d’autres montent des pièces : ça ne marche pas, tu fais autre chose, tu avances, personne pour te faire remarquer que tu n’es pas rentré dans les frais ou que tu as fait un flop qui te fera descendre de trois ou quatre pages dans la liste des réalisateurs influents. Rien que ça, ça inspire le respect.


 

The Brother from Another Planet, John Sayles 1984 | Anarchist’s Convention Films, UCLA Film and Television Archive, A-Train Films


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Baby It’s You, John Sayles (1983)

Baby It’s You

Note : 4 sur 5.

Baby It’s You

Année : 1983

Réalisation : John Sayles

Avec : Rosanna Arquette, Vincent Spano

 

Sayles semble avoir adapté un scénario original, c’est assez rare pour le signaler. Aucune idée s’il s’agit d’un script qu’on lui aurait confié ou une commande (ça reste un film indépendant, mais à visée commerciale, puisqu’il est question d’un film pour ado, ou presque). Quoi qu’il en soit, lui qui se sera essayé à tous les genres, s’en sort sans accrocs dans cet exercice de style si spécifique qu’est le teen movie. L’intrigue est une variation du thème de Roméo et Juliette avec un accent plus social, voire dramatique, que comique. Loin de certaines horreurs populaires dans les années 80 (Ferris Bueller ou Fatal Games pour nommer les pires).

La mise en scène, propre et dynamique, n’a pas le génie, la petite idée, qui arrive parfois à élever un sujet, une performance ou une situation. Mais vu les audaces pas toujours bienvenues que se permettra Sayles l’année suivante dans Brother, ce serait plutôt un bon point.

On peut remarquer toutefois dans l’écriture un trou d’air aux trois cinquièmes après le bal de promo parce qu’on s’imaginait sans doute suivre le type de récit habituel, à savoir voir le film ne jamais aller au-delà de la soirée tant attendue.

L’atout surprenant du film (à l’image de Nicole Kidman dans Calme blanc), c’est son actrice principale : Rosanna Arquette. D’une spontanéité et d’une précision rare, elle donne en permanence à voir (elle « donne à voir » ce qu’elle pense ou ressent sans que cela paraisse préparé ou réfléchi), et est chou comme tout. Malheureusement, on voit déjà ce qui clochera dans la suite de sa carrière dès cette seconde partie du film dans laquelle son personnage est censé étudier à l’université. La spontanéité, la fraîcheur, c’est parfait pour jouer les ingénues, ça l’est encore pour jouer les adultes immatures, mais jouer les adultes immatures à quarante ans, on aurait plutôt tendance à s’en agacer. (D’un autre côté, l’autorité naturelle, l’intensité et l’intelligence d’une Nicole Kidman par exemple, même dans des navets, feront la différence pour décrocher des rôles dans des superproductions.)

À côté d’elle, le bellâtre de service, sorte de Rudolph Valentino à la mode 60’s (son nom de Sheik n’est pas qu’une coïncidence), Vincent Spano, convient parfaitement dans un type de personnages extrêmement délicat. On pourrait même penser que c’est au contraire John Sayles qui semble avoir un peu trop chargé son personnage au lieu de le défendre (en particulier dans la dernière partie où il est loin d’égaler son lointain condisciple de La La Land qui au plus bas de sa renommée n’était que pianiste dans un bar d’ambiance, puisque le personnage de Sheik connaîtra le même destin, mais « en chantant » en playback). La même année, Vincent Spano tourne dans Rusty James de Coppola.

Somme toute une jolie réussite.

Baby It’s You, John Sayles 1983 | Double Play


Listes sur IMDb : 

L’obscurité de Lim

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Calme blanc & Un Américain bien tranquille, Phillip Noyce (1989 – 2002)

Note : 4 sur 5.

Calme blanc

Titre original : Dead Calm

Année : 1989

Réalisation : Phillip Noyce

Avec : Nicole Kidman, Sam Neill, Billy Zane

Note : 4.5 sur 5.

Un Américain bien tranquille

Titre original :  The Quiet American

Année : 2002

Réalisation : Phillip Noyce

Avec : Michael Caine, Brendan Fraser, Thi Hai Yen Do

TOP FILMS

Deux bons films vus coup sur coup de Phillip Noyce réalisés à treize ans d’intervalle : Calme blanc et Un Américain bien tranquille.

Dans le premier, on sent la maîtrise qui mènera le réalisateur australien à Hollywood : en dehors d’un dénouement raté retourné six mois après la fin du tournage imposée par le distributeur hollywoodien, aucune fausse note pour ce thriller. On se situe à cheval entre Plein soleil et Le Couteau dans l’eau. Le thriller en huis clos maritime peut être prodigieusement efficace quand il est sobrement mis en œuvre.

Phillip Noyce affirme que George Miller a tourné une séquence coupée au montage (que personne ne réclamera à Hollywood). On sent à travers cette suppression (même si je n’ai que la version de Noyce), la logique d’un cinéaste qui cherche à faire monter la tension à travers la psychologie, la situation et l’action en limitant les effets grotesques auxquels certains cinéastes peuvent avoir recours parfois. Car Miller voulait inclure dans cette scène… l’attaque d’un requin… Que vient faire un requin dans cette histoire ? Le réalisateur de Mad Max avait sans doute pensé que ce serait un effet qui satisferait le public (on voit ce que ça donne quand on cherche à satisfaire les spectateurs neuneus avec cette fin désastreuse), mais on aurait été complètement à côté de la plaque.

En parlant de requin, d’ailleurs, on pourrait situer le film à la croisée de deux autres films : Les Dents de la mer et Alien. Deux thrillers maritimes là encore. Pour le second, on oublie le film à élimination puisqu’on se rapprocherait plutôt du mythe du bateau fantôme dans lequel l’équipage a déjà succombé à un même mal étrange et inconnu, mais on retrouve le face-à-face burné entre un monstre (ici, un psychopathe interprété par Billy Zane — sa performance explique peut-être dix ans plus tard sa présence au casting d’un film d’un autre amoureux de la mer, James Cameron, pour son Titanic) et une femme pas si sans défense que cela. C’est surprenant pour moi qui ne connaissais pas les débuts d’actrice de Nicole Kidman : son personnage et son interprétation ne sont pas sans rappeler Sigourney Weaver dans le rôle de Ripley. À seulement dix-huit ans, l’actrice impressionne par l’intensité et la justesse de son jeu (deux caractéristiques rares). Plus frêle que Sigourney Weaver et plus jeune (plus traumatisée aussi au début du film), ça laisserait plutôt à penser qu’elle serait incapable d’assurer la comparaison avec un psychopathe. Et pourtant, elle ne manque pas de crédibilité : magistrale d’autorité et de volonté…

On gagnerait sans doute un peu plus à proposer ce genre de personnages habiles et forts psychologiquement à des actrices (elles sont presque invariablement des proies et des victimes dans les thrillers). Je ne sais pas si c’est Hollywood ou c’est Nicole Kidman qui s’est perdue dans ses choix de films, mais on ne retrouvera plus jamais l’actrice dans ce registre. C’est pourtant tout le sel du film : voir cette femme censée être en convalescence, et dans une disposition d’esprit pas tout à fait alerte, être plus à même que son mari (un officier de marine réduit à l’impuissance) pour contre-attaquer le monstre qui les sépare…

Quant à Phillip Noyce, il assure à différents niveaux : emplacement de la caméra (pas facile dans des espaces aussi réduits), découpage technique, construction narrative, le tout en faisant habilement cohabiter montages séquences, musique, pauses, changements brutaux du rythme, etc.

Le réalisateur avoue avoir été influencé par Francis Ford Coppola pour sa mise en scène, et dans ces deux films, comme dans les autres, c’est vrai que c’est assez flagrant, surtout au niveau de l’utilisation de la musique et du montage (la musique sert souvent à installer une atmosphère et à lier les différentes séquences, un procédé récurrent chez Coppola). C’est d’ailleurs ce qui m’a principalement séduit dans Un Américain bien tranquille. Ce récit très lié demeure contemplatif, hors du temps, comme si le montage et le récit écrasaient le temps des faits rapportés sous le poids d’un temps diégétique situé, lui, bien après les événements relatés. Il nous apparaît à travers la voix off (parlant au passé) du personnage principal : plus que dans aucun autre film, on sent donc ici qu’on évoque des faits révolus, regrettés et tragiques, des souvenirs personnels, racontés par l’acteur principal de ces événements. Et cela, alors que la convention au cinéma, au contraire de la littérature, consiste à suivre les péripéties dans un temps présent reconstitué (avant Coppola, c’était un procédé utilisé parfois dans les adaptations comme ici de grands romans, et bien sûr dans les films noirs — sous l’influence directe des écrivains de polar qui en écrivaient souvent les scénarios).

Comme avec Calme blanc, Phillip Noyce adopte la parfaite distance, le ton idéal, face à son sujet (on le remarque encore, c’est une nécessité dans le cinéma hollywoodien, et par conséquent, une prérogative dans le classicisme où le réalisateur doit le plus possible se mettre en retrait de son sujet). L’atmosphère du film, un peu poisseuse et nostalgique, induite à la fois par la musique, par les montages séquences, par la voix off, en plus de Francis Ford Coppola, n’est pas sans rappeler non plus (ce qui explique mon enthousiasme) Blade Runner (même si l’on sait qu’à l’origine Ridley Scott ne souhaitait pas de voix off, le même ton nostalgique et blasé se fait sentir autrement) ou le Yakuza de Sydney Pollack impliqué ici comme producteur.

Notons que dans le récit, tout dans le ton, dans chaque plan et dans chaque séquence, semble ne jamais perdre de vue que ce qui est raconté est avant tout une histoire d’amour qui a mal tourné. Phillip Noyce ne raconte pas une histoire d’espionnage, il ne raconte pas un épisode spécifique avec comme toile de fond un contexte historique connu, il raconte une histoire d’amour, un triangle amoureux, dont l’un des angles se trouve être un espion (une activité rarement choisie pour arrondir ses fins de mois et qui pourrait avoir une manière toute radicale d’arrondir les angles)…

On dit souvent que dès le début d’un film, on doit y retrouver la fin. Il y a de ça ici, puisque la couleur du film ne s’écarte jamais du ton nostalgique initialement donné.

Là encore, le choix de l’actrice par le cinéaste fait la différence : une alliance parfaite des contraires avec une actrice et un personnage qui marie à la fois la douceur ou la docilité, avec la conviction forte d’un personnage intéressé, voire vénal, et pourtant jamais direct dans ses intentions. Jouer en permanence sur les oppositions, ne jamais trop le faire sur une note pour installer l’insécurité dans l’interprétation cette fois du spectateur, voilà qui se révèle toujours payant puisqu’au lieu de prémâcher les situations pour lui et lui souffler à la figure avec l’haleine rance des évidences, le spectateur s’interroge sur la réalité de ce qu’il voit à l’écran (en particulier ce qui concerne les intentions des personnages). Si le personnage de l’espion cache forcément son jeu, c’est plus subtil avec ce personnage féminin principal et son petit air de-ne-pas-y-toucher : il pourrait vite devenir antipathique (comme la sœur) n’en offrant pas assez d’incertitudes au spectateur ou d’espérances aux hommes qui la convoitent. Ainsi, rapidement, dès la première rencontre, on comprend, à travers l’insistance des regards, que l’actrice joue le coup de foudre avec cet espion américain. L’attirance reste assez subtile, assez pour qu’on puisse s’interroger sur sa réalité, réalité d’ailleurs dont on ne saura jamais rien puisque c’est l’espion qui avouera au reporter anglais avoir été séduit par sa « femme ». Le reporter ne semble pas dupe, mais le récit fait au moins l’économie d’exposer clairement les intentions ou les actions de cette femme libre de choisir entre ces deux hommes. Habile, le spectateur qui ne trouve assez d’indices à l’écran pour juger de la situation réelle entre les personnages de ce triangle n’a plus le choix que de travailler son imagination avant que les faits lui donnent raison ou tort : le film que le spectateur se fait dans sa tête est toujours meilleur que le film qu’il voit à l’écran. Une forme de suspense et d’incertitude qui rapproche tant le drame sentimental du thriller psychologique.

Bref, quand on pense à Phillip Noyce, ce sont ses navets tournés à Hollywood qui nous viennent d’abord à l’esprit. Force est de constater que juste avant et juste après cette carrière, à la fois plus connue et plus inintéressante, il existait un Phillip Noyce délicat et maître de ses effets. Étant un fils des années 90, c’est en tout cas comme ça que je l’avais toujours perçu…


 

Calme blanc, Phillip Noyce 1989 | Kennedy Miller Productions, Lynx Location Services

Un Américain bien tranquille, Phillip Noyce 2002 | Miramax, Intermedia Films, Mirage Enterprises


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