L’Été de Kikujiro, Takeshi Kitano (1999)

Yaku-san

Kikujirô no natsu

Note : 3 sur 5.

L’Été de Kikujiro

Titre original : Kikujirô no natsu

Année : 1999

Réalisation : Takeshi Kitano

Avec : Beat Takeshi, Yusuke Sekiguchi, Kayoko Kishimoto

Le mystère Kitano continue. J’ai découvert le cinéma japonais il y a presque vingt ans à travers lui, et ça ne m’avait jamais bien emballé, jusqu’à renoncer à retourner à l’époque au cinéma pour voir ses nouvelles fantaisies ; plus ennuyeux, jusqu’à m’éloigner du cinéma japonais pendant longtemps ne comprenant pas ce qu’on pouvait y trouver de bien fameux dans ce cinéma-là.

Kitano fait tout un peu comme Yôji Yamada, les yakuzas en plus et la justesse en moins. L’humour de Kitano, c’est ce qui surgit de bien cocasse quand vient à dérailler le train des habitudes, des codes, des archétypes, des genres. Même sa gueule de clown passée à tabac concourt à suggérer ce cocasse. L’acteur Kitano, Beat, c’est un transgressif mou. Capable de t’éclater la gueule, pour rire, et de préférence avec la sienne. En cousin nippon de Bill Murray, il suffirait à Beat Takeshi d’apparaître alors face caméra, impassible mais la chemise maculée de sang, pour déclencher l’hilarité de l’assistance. Son humour pince-sans-rire rappelle assez bien le découpage en cases de BD (plus Droopy que Tora-san, probablement) : des images statiques pour décrire une situation, sans mouvement, des natures mortes, et puis une ellipse pour opposer une autre image à la première, puis s’il le faut une troisième, une quatrième… La mécanique du rire naît d’un jeu d’opposition des images. Ce n’en serait pas aussi systématique que c’en serait efficace. Et quand il ne découpe pas son humour en cases (ou en natures mortes), Kitano compose ses gestes par une suite de lazzis aussi étranges et saccadés que les acrobaties des personnages secondaires apparaissant dans cet opus. L’humour japonais est fait de poses grotesques héritées du théâtre, et même en proposant un style épuré et un rythme lent, Kitano n’oublie pas cette tradition. Trop sans doute, car à force d’apporter des contrepoints et de chercher à sortir des rails en permanence, les petites virgules humoristiques proposées (en jouant de ses tics par exemple), et censées être subtiles, finissent par s’étirer en exclamations un peu lourdes.

Le mystère est là. On dit à juste titre que l’humour passe mal les frontières, et si celui de Yamada a su me séduire par sa justesse et sa sensibilité (le grotesque y est rare et les expressions de Kiyshi Atsumi dans Tora-san, si elles tendent vers la même bêtise du personnage, apparaissent toujours plus justes et plus humaines), celui de Beat Takeshi m’a toujours paru trop fabriqué, trop répétitif.

L’humour n’est pas le seul défaut du film. L’histoire paraît un peu facile, et comme tout chez Kitano, forcée. La structure du récit, bien que composée invariablement d’ellipses, est tellement linéaire qu’elle finit par paraître complètement plate. Kitano soigne à peine le contexte qui poussera nos deux personnages (l’enfant à la recherche de sa mère et le yakuza en claquettes) à passer quelques jours ensemble. Tout aurait été prétexte à les faire se rencontrer, car le souhait de Kitano était là : reproduire un des couples les plus rentables du cinéma et de l’humour gnangnan, du Kid de Chaplin en passant par la Vie est belle de Benigni ou le Champion[1] de King Vidor. Une fois arrivés au bout de leur quête, la déception était prévisible. L’occasion pour Kitano d’appuyer sur le sentimental avec quelques notes de piano opportunistes, et la suite est là encore toute tracée, puisqu’il va falloir redonner le moral à ce pauvre enfant délaissé. Beat Takeshi rappelle ses potes comiques à la rescousse, et c’est parti pour la campagne et quelques sketchs qui ne seraient pas aussi ennuyeux s’ils n’étaient pas aussi répétitifs et loin de la trame initiale. On se dit que le film aurait dû se finir ici, mais Kitano nous le fait plonger (le moral) en s’imaginant que tout ce cirque, ces jeux, ces pitreries, ces acrobaties, pourraient être d’une quelconque utilité pour réveiller en nous la fibre ou l’instinct paternelle. Que c’est rigolo un tonton prêt à tout pour amuser son gamin…

C’est là que le style lent et décalé de Kitano commence à sérieusement agacer. Chez certains cinéastes, il faut lire entre les lignes, Kitano préfère souligner tout au Stabilo, répéter à envie pour être sûr qu’on ait bien compris ses clins d’œil. Dans les deux heures, il y a bien une heure qu’en un clignement j’aurais lâché dans l’ellipse. Ça devient interminable comme dans ces soirées où on doit faire deviner un mot en le mimant. C’est la répétition à l’infini d’un même procédé ludo-comique qui finit par achever les participants. L’humour de Kitano, c’est celui de l’oncle Lim répétant encore une fois sa dernière blague pour être sûr qu’on l’ait bien entendue. Kitano est lourd quand Yamada est léger. L’un est un humaniste, l’autre un sentimentaliste lazzant.

Bref, rien d’étonnant à ce qu’à mon sens le « meilleur » film de Takeshi Kitano soit précisément le seul (ou un des seuls) où son double, Beat Takeshi, n’apparaît pas. L’acteur Kitano n’apporte aucune sympathie particulière aux personnages qu’il interprète (on pourrait même le surprendre à mal se diriger) et sa maîtrise, son contrôle, sur les autres aspects du film n’en serait que plus grand s’il passait plus de temps derrière que devant la caméra.

Le mystère de son succès, ici ou ailleurs, demeure en tout cas total. Les voies de l’humour sont impénétrables.

L’Été de Kikujiro, Takeshi Kitano 1999 Kikujirô no natsu | Bandai Visual Company, Nippon Herald Films, Office Kitano


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Les conseils santé de Doctie Sumo : la constipation

Une grosse commission ministérielle vient de plancher sur le problème de la constipation, et comme d’habitude nos élites du trône n’ont rien compris à l’affaire. Je me vois donc contraint de mettre sur papier ma recette pour décongestionner nos chambres basses.

Étant entendu qu’une matière molle est moins sujette à l’inertie tendue des voies inférieures, mon programme a pour but principal de ramollir le mortier avant qu’il ne s’agglomère en selles.

Si vous êtes sujet à des diarrhées chroniques, ce sujet n’est pas pour vous.

 

– Au matin :
 

Certains estiment à tort que le réveil est le moment idéal pour passer en commission. Grave erreur ! Il faudra se dérouiller les viscères pendant au moins une heure. Et pour cela, tout commence par un petit-déjeuner équilibré. Café et lait sont d’excellents ramolisseurs de base. Ils peuvent être pris séparément, mais il est important de signaler que le café seul est constipatif, car il est diurétique, or si on perd de l’eau, il faut oublier les propriétés laxatives quand il est combiné au lait. Pourquoi ? Parce que le café au lait, c’est d’un goût tellement douteux pour nos intestins qu’il en vomirait presque. Voilà pourquoi je conseille de prendre cette mixture en séparant l’un et l’autre : vous n’y verrez que du feu, et vos entrailles n’y verront, elles, la différence.

Le lait n’est pas toujours indispensable, cela dépend en fait de la qualité, ou des propriétés, de votre flore intestinale. Les Européens et les individus ayant flirté massivement sont susceptibles de digérer si bien le lait que son effet laxatif recherché peut se révéler pour ceux-là totalement inopérant. Pour ceux-là, mais aussi pour les autres, il faut mettre l’accent sur le café suivi très rapidement par un exercice. Il est important alors que le café soit suffisamment chaud pour que votre corps durant l’exercice transpire.

Car voilà l’un des secrets laxatifs ignorés des sages siégeant à la commission sénatoriale : éliminer ! Et attention, si le but final est de perdre une certaine matière finale, quand je dis « éliminer », je parle principalement de sueur. Avant la selle, les sels, et l’eau. Rien de contradictoire avec les effets diurétiques cités plus haut et néfastes à nos petits constipateurs en herbes, car ce qui est perdu en urine est perdu et ne servira à rien dans nos desseins cathartiques. Si l’eau a une utilité pour se déconstiper, c’est bien pour nous faire suer. Si on s’échauffe, paradoxalement, c’est pour avoir froid. Pas un grand froid, mais des petites sueurs froides, celles capables de provoquer la chair de poule. C’est l’écart de températures, additionné aux propriétés laxatives du café au lait, qui fera pleurer vos intestins et les empêchera de transformer vos selles en granit.

Inutile toutefois de s’impatienter. L’effet n’est pas immédiat, et avant de voir ses voies inférieures prendre l’initiative, il est inutile de chercher à les brusquer. Elles ont l’esprit de contradiction, et plus on les appellera de nos vœux les plus pressants, plus elles se contracteront. Elles doivent savoir que vous êtes leur allié, mais aussi un peu, que ce sont elles qui commandent. Réunion de travail ou pas. Et quand c’est l’heure, c’est l’heure. N’oubliez pas, toujours, que si vous voulez les voir commissionner comme il faut, elles refuseront de le faire si elles se voient ainsi poussées à le faire. Sachez par ailleurs, que contrairement à une idée reçue, rien n’oblige dans la loi du trône à une expulsion quotidienne. Faites confiance à vos voies intérieures et refusez-vous à toute idée de quota ou de chantage. N’oubliez pas que si vous leur faites un doigt (ou un bras), elles ont de quoi se contenir quelques jours pour vous le rendre.

– Après-midi :

Le café peut avoir son petit effet, mais préférez celui de 3 heures ou de 4 heures, le traditionnel café après le déjeuner sera sans effet. Le corps se refroidit après la collation de midi et vous aurez toutes les peines du monde à réchauffer votre corps qui à cette heure s’alanguit et se prépare pour la sieste.

Si vous décidez de céder à la sieste donc, il vous faudra réveiller d’autant plus votre corps par un exercice stimulant, et cela bien sûr si les petits conseils du matin ont laissé vos voies inférieures muettes.

Le même principe ici. Pas trop tard de préférence, et assurez-vous de pouvoir vous douchez (certains ne sont pas assez précautionneux à ce sujet). L’idée cette fois est de stimuler les abdominaux et, encore, provoquer des petites sueurs froides, ou sueurs. Oubliez tout de suite les exercices dos au sol, vous vous y tordriez le cou. Les abdominaux se travaillent, une fois chaud et étiré, avec le buste en avant, dos droit, genoux fléchis. Et ici, deux variantes : montez et descendez le buste toujours en prenant soin de garder le dos droit, vous travaillerez le bas du dos (les reins) et les abdos ; puis gardez cette position penché en avant (si c’est la première fois, ne jamais forcer !) et cette fois faites travailler le buste et les côtes flottantes en essayant de vous grandir ou de bomber le torse (sentez les abdominaux travailler en les maintenant tendus). Puis, pour bien suer, continuer avec des exercices de votre choix, à quoi vous terminerez par une douche… froide ! Inutile de crier, si votre corps est suffisamment chaud, elle ne vous fera que du bien (l’idée n’est pas de se mettre brutalement au frais, mais de baisser peu à peu la température, il est donc préférable de baisser pareillement la température de l’eau). Enfin, si nécessaire, se sécher… au ventilateur (le coup de vent est ce qu’il y a de meilleur pour les diarrhées). Attention toutefois aux rhumes.

Si au bout de trois jours, vous n’avez pas chié, oubliez les charlatans et consultez un vrai médecin.



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La raison d’État est toujours…

Les capitales

Violences de la société

Quand une population à Beaumont-sur-Oise suspecte une bavure après la mort d’un des leurs interpellé par la gendarmerie, la raison voudrait qu’on se dise que, même si les interrogations sont légitimes, il n’y a aucune raison de penser qu’un légiste ait mal fait son travail. Dans tous les cas, la prudence est de mise, et si contre-expertise il y a, la raison voudrait qu’avant de se prononcer, on fasse preuve de retenue et de doute.

Mais quand, cette fois, un tireur massacre plusieurs personnes à Munich, malgré la prudence affichée, raisonnée, de la police locale et de la chancelière, le Président Hollande parle immédiatement « d’attaque terroriste », on pourrait être en droit de demander d’un chef d’État autant de prudence qu’on pourrait le faire à l’encontre des proches d’Adama Traoré.

Au lieu de ça, le Président Hollande s’engouffre sans honte dans un discours opportuniste qu’on pourrait taxer de naïveté s’il n’était pas un habitué de ce type de déclarations provocatrices. Déjà pour lui, après le massacre de Nice, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait là d’un « acte terroriste » (« le caractère terroriste ne peut être nié »).

Comme le disent les enfants, c’est celui qui le dit qui l’est.

C’est celui qui parle de « terreur » qui entretient la terreur. Le terroriste, c’est aussi celui qui instrumentalise et attise la peur à des fins calculées et personnelles.

Ces déclarations stupides et dangereuses pourraient être prises pour de la maladresse si tout n’était préparé et pensé à l’avance. Loin d’être en guerre, les États doivent non seulement faire face à des faits divers plutôt sordides, mais en plus doivent se laisser manipuler par certains opportunistes, manipulateurs, lâches qui en sont à leur tête. Du moins en France.

Inutile de voter pour le Front National, il est déjà au pouvoir. Il y a peut-être même pire qu’un monstre. Un monstre se présentant avec la face bonhomme d’un petit homme joufflu et à la voix tremblotante. Parce qu’aux jeux des apparences, il passera rarement pour ce monstre craint.

Cet homme-là est un escroc pour avoir déjà menti à ceux ayant voté pour lui sur ce qu’il ferait s’il serait élu, mais en plus, nous avons affaire ici à un traître.

Les politiciens depuis quelques années se vantent d’avoir fait de la communication un élément essentiel de la politique. La communication est donc une arme.

Et quand on utilise cette arme contre son propre pays, contre les intérêts particuliers de la nation et de sa population, on se rend coupable de haute trahison.

Ce Président est un traître.

Un terroriste.

Il n’y a peut-être pas de raison à suspecter une bavure après le décès d’un jeune homme après son interpellation par les forces chargées de faire respecter l’ordre. Mais vivre dans la terreur, la suspicion permanente à l’égard d’un pouvoir qui montre chaque jour sa volonté de tromper et de trahir les siens, peut légitimer beaucoup de suspicions, et une certaine défiance menant parfois à des violences.

Le traître aurait alors le beau rôle en cherchant à apaiser une situation qu’il participe, en premier chef, à tendre et à envenimer.

La raison d’État (de terreur) est toujours la plus forte. Mais attention aux traîtres qui jouent avec le feu. On manipule, et puis arrive un moment où on se rend compte qu’on ne contrôle rien.

Identification des braves, dans Panique, de Julien Duvivier

Réponse à la critique d’oso sur Panique, de Julien Duvivier, et à son joli incipit :

Maudit soit celui qui porte avec fierté sa différence et mort à celui qui ose braver la norme en se moquant des murmures qui fleurissent sur son passage. Pas assez jouasse au goût de son boucher, lequel encaisse pourtant sans vergogne le billet que l’indésirable lui tend, avare en « bonjour » lorsqu’il croise les adultes et jugé trop avenant envers les enfants, le barbu solitaire du coin inquiète.

Les misanthropes, parfois, chacun aime un peu se définir ainsi, un peu comme les gens qui ne sont jamais seuls et qui te lancent tout d’un coup un « oh, moi, je suis un grand solitaire ». Il doit y avoir de ça, dans cette capacité à s’identifier avec des personnages tout de même en marge (la seconde phrase de l’entame, il n’y a déjà plus que des sales types comme moi à qui ça correspond). Et cette capacité qu’ont les histoires à nous émouvoir, ou à nous intéresser, avec des types pour qui dans la vie, on se complaira à ne jamais aller au-delà des apparences. Une identification réussie, c’est quand une histoire arrive à proposer un tel grand écart. Elle est censée nous aider, au fond, à changer nos comportements, mais cela, ce serait croire que l’art ou les films peuvent changer quoi que ce soit à nos vies une fois qu’on doit lutter : on aura toujours tout intérêt à voir des monstres et à trouver des têtes de Turc ou des boucs émissaires. Parce que quand la foule désigne un coupable, on gagne toujours à ne pas être celui-là. Il n’y a dans les films que les apparences ou les injustices sont révélées. Et si on s’y retrouve, c’est plus à cause de notre peur panique de nous trouver dans cette situation (et tout dans notre vie concourt à créer un voile d’apparences contraires susceptibles de nous en prémunir) que parce qu’on prend soudain conscience que dans notre vie, bien plus qu’être à la place du misanthrope, on participe à la foule. On s’identifie toujours à la victime, parce qu’on se sent tous victimes, et on s’identifie toujours au solitaire, parce qu’au fond on l’est tous (même celui qui n’a donc pas une minute à lui). Elle est sans doute là l’arnaque, il doit être strictement impossible de s’identifier aux bourreaux, à la foule. La révolution pourtant, elle serait plus là. Et je reviens à la première phrase qui doit trouver un écho chez tellement de monde…, c’est un peu un principe dans les disciplines frauduleuses (et l’art en est une) : il faut flatter celui à qui on s’adresse avec des phrases qui lui parlent en lui donnant l’impression qu’elles ont été écrites spécialement pour lui. On voit ça chez les manipulateurs-gourous ou les astrologues par exemple.

On serait tous des Monsieur Hire ? Mon cul, oui. Monsieur Hire, c’est l’ombre dont on a peur quand le jour nous éclaire et que tout va bien, et c’est celle qu’on piétine sans états d’âme quand plus rien ne va. On croit que c’est nous parce qu’elle ne nous quitte jamais, mais en réalité, elle a une seule utilité, qu’elle reste toute dévouée à notre seule présence, comme un prétexte à nous grandir quand on regarde en nous-mêmes.


Panique, Julien Duvivier 1946 | Filmsonor


État de terreur

Les capitales

Violences de la société

État d’urgence prolongé. Autant dire qu’on organise la terreur. Vive le populisme. Il faudrait peut-être comprendre qu’on n’empêche pas (plus) un malade d’agir quand il l’a décidé. Les flics interviennent avant, après enquête, ou après, en intervention. Aucun flic au monde posté comme un piquet et faisant de la surveillance passive ne pourrait déjouer un attentat.

L’urgence est ailleurs. Il faut d’abord virer les flics, l’armée et les vigiles, des rues, des entrées et sorties des bâtiments. Un surveillant sera la première victime d’une attaque. Un piquet avec marqué “Police” ou “Sécurité”, ce n’est pas un bâton magique censé pouvoir hypnotiser un assaillant. Le tout sécuritaire, c’est la terreur. Parfaitement inefficace en termes de sécurité pour un déploiement de moyens humains et financiers hors norme. Seulement, c’est visible, ça rassure la vieille dame et l’imbécile qui se croient en état de siège permanent. Contre la terreur, la peur, on doit réagir rationnellement et ne pas entretenir au contraire cette terreur. « Vous avez raison d’avoir peur ! » L’urgence, la terreur, ne rassure pas, parce que la population n’a ni besoin d’être protégée ni d’être rassurée. Seulement raisonnée.

On n’arrête donc pas un terroriste qui a décidé d’agir et qui rejoint son « terrain d’action ». C’est trop tard. Il aurait fallu combien de vigiles au Bataclan pour stopper trois terroristes ? Il aurait fallu combien de policiers pour protéger l’entrée de Charlie Hebdo ? Il aurait fallu combien de barrières et combien de flics pour stopper un camion ? Il aurait fallu combien de policiers en civil dans chaque wagon pour éviter des tueries dans des trains ? Foutez des portiques, des fouilles, à l’entrée des aéroports, des bâtiments ou des fans zones, et le terroriste ira agir dans la rue. Foutez des barrières pour rendre impossible l’accès à des voitures, et le terroriste ira prendre un 20 tonnes.

Ces mesures sont non seulement inefficaces, mais ne font qu’aggraver un peu plus les tensions tout en donnant du crédit, et de la publicité, face aux misérables qui décident d’agir. Un terroriste veut instaurer la terreur : bravo, il l’a, grâce à toute cette agitation organiser pour le pouvoir sécuritaire. Un terroriste veut dresser des pans d’une population contre une autre : bravo, c’est ce qu’on laisse faire et ce qu’on provoque en « menant une guerre ». Un terroriste agit parce qu’il ne peut pas faire la guerre contre un ennemi : bravo, on tombe dans le piège, et on lui dit qu’un pays entier est en guerre (contre qui, on ne sait pas, mais on a la rage, et on va tout faire péter, c’est-à-dire nous).

Qu’est-ce qu’un terroriste ? Un individu qui s’est laissé perdre, seul, ou embobiner par des agitateurs, des gourous. Tous ces individus sont d’anciens détenus, des condamnés, des misérables. Ce qui pousse un individu à agir, ce n’est pas une idéologie, c’est la misère dans laquelle il se trouve. La misère sociale d’abord, puis la misère carcérale et la misère psychiatrique. Nos prisons sont les pires d’Europe. Pourquoi ? Parce qu’on y rencontre des djihadistes ? Non. Parce qu’elles sont vétustes et surpeuplées. Au lieu de balancer des bombes à droite et à gauche, au lieu de foutre un flic à chaque coin de rue, les moyens, c’est là qu’il faut les mettre. Éducation, réinsertion, prisons, assistances sociales et psychologiques… Une société qui organise la misère, l’entretient, la fructifie récolte ce qu’elle sème. Au bout du bout, un délinquant se voit proposé quoi comme alternative ? Tu sors le bâton, et celui qui ne se voit offrir plus aucune alternative sort la bombe. Ce n’est pas qu’il aura raison, mais il sera, ainsi traité, toujours le plus fort. À la société de voir s’il apparaît toujours pertinent de brandir le bâton…

Ne confondons pas « état d’urgence » et « état de terreur ». L’état de terreur, c’est ce que nous vivons, et elle profite à ceux qui l’organisent. L’état d’urgence, elle est contre la misère, et on se complaît à ne pas vouloir la voir, parce que c’est une guerre sale, une guerre de l’ombre, et une guerre qui ne se fait pas à coups de déclarations et de communication.

Marre.

L’imposture de la posture, ou les facilités rhétoriques des guerres auto-immunes

Les capitales

Violences de la société

« faire bloc » « faire la guerre au terrorisme » « rehausser le niveau de sécurité » « l’état d’urgence » « c’est la France qui est touchée, la liberté »

Faire bloc, c’est se faire grossier contre un ennemi invisible, le plus souvent intérieur, qu’on se complaît à modeler symboliquement pour lui donner une consistance identifiable, comme la nécessité de nommer un mal insaisissable tout en se rassurant de la savoir à l’extérieur du « bloc » identitaire. On cherche donc à se prémunir d’un intrus fantomatique qui n’existe qu’à travers notre volonté de le voir prendre corps. Quand des événements graves se produisent alors, leur gravité en est « grossie » par la nécessité d’identifier une menace unique ou la volonté de lier différents événements tragiques à une cause commune et immédiatement identifiable. On attend alors la confirmation qu’une attaque soit formellement identifiée comme « terroriste » comme si cette marque et la possibilité de la réunir à un même mal suffisaient à elle seule d’en faire un événement encore plus tragique et exceptionnel. Alors qu’à raison, il est toujours question d’événements pluriels sans rapport les uns avec les autres. Dans la logique, à la fois des criminels mais aussi des commentateurs, la facilité à relier des agissements criminels à une idéologie, une cause unique, est surtout un prétexte à opposer des « blocs » qui ne sont que des mirages.

Les discours biaisés qui opposent alors ces différents « blocs » ne seraient pas aussi tragiques s’ils ne s’alimentaient pas l’un et l’autre. Que des individus pour x raison décident de tomber dans cette facilité pour légitimer leurs crimes, c’est l’affaire d’un petit nombre, et nul n’ira remettre en cause leur responsabilité dans les crimes perpétrés ; en revanche, il est plus regrettable que des responsables politiques utilisent ce discours de haine, de rhétorique populiste pour s’offrir des petits bénéfices personnels en totale contradiction avec l’intérêt général qu’ils disent pourtant défendre.

En réalité, on ne peut réagir plus mal qu’en cherchant ainsi à identifier « grossièrement » des événements, à « faire bloc », à chercher à mener « une guerre contre ». C’est non seulement perde la « guerre » de la communication, mais c’est aussi offrir un but, un point de chute, à tous ceux qui pourraient se sentir visés, ostracisés, expulsés, méprisés suite à cette volonté de certains opportunistes et démagogues de « faire corps ». On ne fait corps que « contre », que face à un ennemi identifiable. Et quand cet ennemi est mal défini ou pluriel, on grossit le trait pour donner « corps » à cet ennemi. Si l’ennemi n’existe pas, il faut l’inventer. Autant donner à son bourreau la hache qui vous tranchera la tête.

Parler de « guerre contre le terrorisme » ne fait que donner « corps » à un monstre craint, mais en réalité invisible, et pour cause. Il n’y a de « terrorisme » que dans un régime de terreur. Et ce régime est tout autant sinon plus maintenu à travers la volonté d’opportunistes, d’agitateurs et de populistes d’identifier grossièrement des menaces à travers d’une cause ou une idéologie unique, parfaitement identifiable. Un gourou sanguinaire se ferait appeler le fils de Dieu qu’on tomberait dans le piège en le nommant ainsi.

Si guerre il y a, elle est sémantique et logique. Il est facile de plaire, d’adhérer aux passions communes ou de se formaliser à la bienséance, à la répétition des memes sécuritaires, d’appel à l’action. On a toujours le beau rôle. Il est plus dur de se taire ou de s’appliquer à adopter un discours modéré ou de reconnaître la difficulté de se mesurer à des situations dont on aurait tort de nier la complexité.

Une guerre ne se gagne pas, elle ne s’alimente que de haine et de bêtise. Les opportunistes ont tout intérêt à identifier et à définir grossièrement les choses, car les guerres profitent toujours à ceux qui la nomment et la souhaitent sans la faire. Ces opportunistes voudraient faire croire que « l’assaillant », le « terroriste », est un barbare de l’extérieur contre qui il serait urgent de se prémunir. État d’urgence et état de terreur, c’est la même chose. Tout comme les perquisitions sans bases légales, facilitées par un « état de terreur » permanent, sont des « rafles ». C’est une imposture de la posture qui profite à ceux qui la décrètent et la recherchent. La guerre, la terreur, l’urgence ? Une macabre agitation plutôt. Parce que s’il n’y a pas de guerre, c’est une agitation qui crée ses morts.

L’Empire romain a commencé son déclin en offrant une part importante aux étrangers dans leur société que ce soit localement dans les colonies (voire aux étrangers originaires des régions « barbares »), mais aussi au sein même de Rome. Pourtant, les Romains n’ont jamais cessé d’opposer à cette tolérance (qui était probablement aussi pour beaucoup dans la capacité des Romains à faire accepter leur suprématie dans tout l’empire) une logique sémantique de l’exclusion et de l’a priori. Identifier ainsi certains peuples comme des « barbares » tout en leur laissant une grande part dans la vie de l’empire, c’était alimenter un monstre que l’on voulait voir prendre consistance à l’extérieur du « bloc » commun quand en l’identifiant ainsi ils ne faisaient que le faire grandir à l’intérieur. Identifier son ennemi, déjà, c’était lui donner « corps » et amorcer son propre déclin.

Bloc contre bloc.

On ne gagne jamais contre un mur. Surtout quand on participe très largement à le bâtir et qu’il ne fait que réfléchir la haine qu’on lui porte. On ne hait que des totems et des idéologies contraires (la rhétorique grossière du « si je vilipende ceux qui font la guerre contre la liberté, c’est donc que je me bats moi-même pour cette liberté » qu’il faut opposer à la même rhétorique grossière mais tout aussi efficace du « si je dis qu’il faut anéantir les infidèles, c’est donc qu’on ne peut questionner ma Foi et que Dieu est de mon côté »).

Faire la guerre au terrorisme pour instituer un état permanent de terreur pour satisfaire des intérêts politiques personnels, dans une logique de basse communication, comme on fait la guerre aux « barbares », c’est déjà accepter et œuvrer pour la défaite du « bloc » dont on se prétend être le garant, le défenseur.

On ne perd pas de guerre quand on refuse de la nommer comme on refuse de s’établir sur un terrain défavorable choisi par l’ennemi, quand on se refuse de se laisser aller aux facilités des « blocs » identitaires ou de l’imposture de la posture. La terreur, c’est la guerre des pauvres d’esprit, des individus grossiers, des manipulateurs et des opportunistes. La guerre est leur arme pour se défendre de leur médiocrité et de leurs fautes. En la nommant, en l’appelant de leurs vœux, ils la déclarent et laissent d’autres en être les victimes. Plutôt être grand dans un champ de ruine qu’un petit dans un monde encore debout. Il est bien dommage qu’on se perde ainsi à nommer aussi bêtement des monstres sujets à nous faire peur.

Événements pluriels qu’on transforme en « guerre ».

De la même manière qu’une guérilla n’est pas une guerre, un assaut (ou une attaque, un assassinat) n’est pas une guerre. Quand bien même ces assauts seraient multiples, leur nombre n’en ferait pas une guerre. Le singulier aide à laisser penser à un mal, une cause, un ennemi à la fois commun et unique. Une guerre se pratique entre deux entités équivalentes. Si le « monde » est en guerre contre le terrorisme, c’est donc que ces terroristes auraient légitimité à se prévaloir d’un monde équivalent, d’un « bloc » commun. On dit « diviser pour mieux régner ». Certains règnent manifestement très mal, profitant des petits bénéfices de communication à court terme, mais niant tout intérêt commun. Ceux-là mêmes qui ont une logique de « blocs » sont les premiers qui en font douter de la cohérence. Il n’y a ni « bloc », ni guerre, ni « terrorisme » (sinon intérieure). Il n’y a que des opportunistes et des manipulateurs (souvent les deux en même temps).

C’est vrai après tout, faisons « front » et bientôt nous nous sentirons petits en creusant nos tranchées et en y cherchant ceux, devenus grands par leurs discours, qui s’étaient tant agités pour nous y plonger.

Construisons donc des blocs, des totems, des murs, pour mieux nous y taper la tête. Continuons de voir une terreur de l’autre et de l’ailleurs quand c’est bien plus une terreur de nous-mêmes et de l’intérieur dont il est question.

Les fous sont tout autant ceux qui se rendent coupables de crimes ignobles que ceux qui donnent du crédit à leur folie en y voyant des actes d’un même légitime ennemi.

Il n’y a de guerres que celles des fous qui nous y mènent.

Les Sœurs Makioka (Bruine de neige), Yutaka Abe (1950)

Hideko monte les paliers

Note : 3.5 sur 5.

Les Sœurs Makioka (Bruine de neige)

Titre original : Sasameyuki

Année : 1950

Réalisation : Yutaka Abe

Avec : Hideko Takamine, Ranko Hanai, Yukiko Todoroki, Hisako Yamane

Première adaptation, semble-t-il, d’un roman de Jun’ichirô Tanizaki (dont Masumura adaptera quelques romans). Un peu refroidi par l’adaptation soporifique, hiératique et acidulée de Kon Ichikawa en 1983[IMDb], j’avançais à reculons devant cette version. Pour tout dire, ça ne commençait pas mieux puisque j’ai manqué plusieurs fois de m’endormir au début du film… Et soudain, Hideko… Hideko est arrivée, et la voilà qui vous harponne le cœur un peu comme dans chaque film : sur le tard. On se dit d’abord « Tiens, que vient faire dans cette histoire ma jeannette-qui-rit-jeannette-qui-pleure préférée ? ». Et puis le film semble tomber sous le charme de cette étrange chose et se désintéresse de tout le reste. Des sœurettes, il n’en reste maintenant plus qu’une. On ne voit que celle-là. On pourrait même se demander si ce rôle ne constitue pas une sorte de chaînon manquant entre sa carrière d’adolescente chez Naruse, notamment (dans Hideko receveuse d’autobus, ou déjà au travail, et jeune adulte, dans Les Descendants de Taro Urashima), et son rôle en 1952 dans L’Éclair. Entre-temps, évidemment, beaucoup de rôles (et de ceux-là, je n’ai vu que le Carmen revient au pays dans lequel elle joue encore les zouaves*), alors simple conjecture. Seulement, tout ce qui suivra dans les Naruse est déjà présent, et peut-être pour la première fois. Il faut avouer que c’est plutôt impressionnant. Au point d’éclipser tout le reste.

*Dans Bagatelle au printemps, adaptation de Marius de Pagnol où elle joue « Fanny » en 1949 (donc précisément à la même période), elle joue sur les deux tableaux, la jeunette enamourée de son Jules (ou de son Marius), et propose ensuite, mais tout en nuances, une composition de femme devenue mère et épouse.

Je ne dirai jamais assez ma fascination pour le génie de cette actrice. Elle est une des rares à pouvoir jouer le mépris en restant sympathique (autrement dit, elle pourrait jouer n’importe quelle totalité négative, qu’elle arriverait à garder la sympathie du spectateur, c’est probablement le souhait de tous les acteurs — pas forcément des cinéastes — et c’est la chose la plus compliquée à faire, avec celle de faire rire). Elle est capable de proposer dans un même film une palette d’expressions impressionnante, passant de l’amusement le plus futile à la gravité tragique. Elle peut aussi (et là encore, c’est une qualité rare) offrir d’un côté une gamme d’intentions de situation, sorte d’expressions apparentes et continues, et de l’autre des nuances éparses censées suggérer des expressions involontaires, volées, ou simplement des contrepoints à une humeur générale. C’est comme en musique avec une harmonie qui s’installe, se répète, ronronne, à laquelle viennent s’ajouter des notes qui forment une mélodie, une sorte de discours du cœur plus insaisissable, plus indomptable. C’est aussi une fenêtre entrebâillée sur ce qu’un personnage chercherait peut-être à cacher, ou au contraire un sursaut de la volonté naissante, de la conscience, pour s’opposer aux tourments d’une situation pesante… Et ce n’est pas le tout de vouloir le faire, le plus dur comme en musique est de composer l’une avec l’autre, en même temps, dans une cohérence combinée qui apparaîtra toujours comme une évidence. La réussite des films futurs de Naruse viendra aussi beaucoup de là, dans cette capacité de son actrice principale à exprimer parfois en même temps un personnage affrontant le sort avec dignité, et montrer soudain des jaillissements d’orgueil ou de révolte au milieu de ces accablements insistants.

Les Sœurs Makioka (Bruine de neige), Yutaka Abe 1950 Sasameyuki | Shintoho

On voit tout ça dans les films qui suivront de Naruse. Pas forcément en proposant dans chacun d’entre eux une tessiture aussi large qu’ici. On découvre cela ici presque par accident et petit à petit. On voit Hideko Takamine commencer à placer des nuances à la limite du burlesque (dont elle est issue, il me semble) dans de simples gestes. Cette manière presque insolente d’interpeller les autres acteurs avec des gestes imprévus ou de jouer des hanches comme une star de Broadway (ou Carmen, déjà) pour défier son interlocuteur (et l’on dit bien que pour les acteurs, tout part du corps). Ça colle (semble-t-il) parfaitement avec son personnage, car c’est, des quatre, celle qui s’ouvre le plus au monde moderne. C’est la seule par exemple à porter constamment des robes à la mode occidentale, et là, il faut avouer qu’on ne le voit pas aussi bien jouer de ce corps petit et replet dans les films qui suivront. On remarque tout de suite cette composition qui fait la singularité de beaucoup de clowns : si elle peut être légèrement rebondie, elle est aussi tout en muscles et chacun d’eux semble prêt à tout moment à se tendre. Elle a une manière bien à elle par exemple de repousser ses coudes en arrière et de bomber la poitrine, qui la montre toujours en alerte, prête à vous sauter au visage pour vous mordre ou pour vous embrasser. Une sorte de mélange de Betty Boop et de Ginger Rogers. Mais elle se rapprocherait plus encore d’une Giulietta Masina, capable également, comme elle, de jouer et de passer en un instant d’une partition tragique à une autre comique.

On est dans le mélodrame, et aucun mélo ne saurait être convaincant sans nuances. C’était l’erreur d’Ichikawa dans sa version (plus que mélo, c’était, dans mon souvenir, d’un sérieux yoshidien ; justement aussi parce que le cinéaste semblait réaliser ça comme un film réaliste, respectueux, cadenassé… chiant quoi). Toute la gamme y passe donc : la femme contrariée par son amour, la femme légèrement intéressée, la femme éperdue et trahie, la femme accablée par le destin, l’insolente, la rigolote, la pleurnicheuse, puis la désabusée et la femme ivre… Hideko, c’est un dessin animé, une caricature, à elle seule. Et pourtant, on y croit. Parce qu’elle ne semble jamais jouer en dehors de sa zone de confort, en faire trop, chercher à épater. Elle est juste là, et avale tout l’espace. Et même quand on la connaît et qu’on la voit dans un rôle précédant ses grands rôles narusien (le Mikio, il a dû en avoir des idées en voyant son Hideko jouer l’omnibus sur huit octaves), on se dit qu’elle va faire le job et sans plus, parce qu’elle cache bien son jeu, comme toujours, parce qu’elle n’est pas d’une beauté flamboyante comme Ayako Wakao ou comme d’autres. Mais voilà, Hideko, c’est Passepartout qui volerait la vedette à son Phileas Fogg, c’est un Sancho Panza qui éclipserait Don Quichotte. Une magicienne, on devrait savoir qu’elle finira par décrocher la timbale, chaque fois on s’y laisse prendre.

À noter que le film arrive bien mieux que son remake à traduire cette histoire finalement assez ennuyeuse (cent fois répétée : les anciennes familles respectables devant faire face à une nouvelle situation, la difficulté de trouver un parti pour ces demoiselles, etc.). Parce que dans le cinéma japonais, bien souvent ce ne sont pas les histoires (les péripéties) qui comptent, mais ce qu’on en fait (suffit de voir un Ozu pour s’en convaincre). La mise en scène est parfaite (excellent sens du rythme et du découpage, avec quelques tics piochés chez Shimizu) ; mieux encore, le montage et la musique structurent parfaitement le récit autour de nombreux montages-séquences (dans la grande tradition classique hollywoodienne, que ce soit pour montrer le temps qui passe entre deux séquences — ou chapitres ou pourrait dire —, ou pour illustrer en une séquence musicale un ensemble de petites scènes muettes sur le même thème).

Non pas un grand film, mais une Hideko qui vole tout, c’est un film qui se regarde sans peine.

(À noter aussi la première apparition, en sœur à couettes, de Kyôko Kagawa.)


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Les incohérences dans Gone Girl : la grossesse simulée

blig :

Amy pour se faire passer pour enceinte de 6 semaines vole l’urine d’une voisine pleine comme un œuf… […] son dossier médical annonce 6 semaines de grossesse alors que la voisine est déjà bien établie dans son troisième trimestre. Alors quand elle pisse sa citronnade on devrait avoir un niveau de hCG (à moins qu’on ne dose la progestérone à ce moment-là, je ne sais pas trop) qui indique 6-7 mois de grossesse !

C’est comme un tour de magie. Deux incohérences gomment la plus grosse. À ce moment, qu’est-ce qu’on regarde ? Le bide énorme de la voisine. On voit aussi qu’il s’agit d’un postiche, et le temps que tu te dises ça (et que tu l’acceptes comme tu l’as accepté mille fois dans des films précédents, tu ne fais pas attention à la cohérence des semaines — surtout quand on ne fréquente pas des femmes enceintes tous les jours). C’est magique. A-t-on besoin de dire : « Hé, les mecs, en fait David Copperfield, il n’avait pas fait disparaître la tour Eiffel pour de vrai ! ».

Des incohérences, il y en a plein de référencées. C’est le jeu, si on ne voit plus que ça, on ne voit plus rien.

À mon avis, le truc tient moins de l’erreur dans le scénario que de l’accessoiriste qui a pris le « postiche grossesse » sans se soucier du détail (et personne ne vérifie derrière).

On décide, à partir d’un certain point, d’entrer dans le film ou pas. Cela fait partie du contrat. Les problèmes de vraisemblance existent dans tous les films, qu’on les voie pour x raisons, qu’on soit plus ou moins tolérants, au bout du compte, ça sert parfois de prétexte à rejeter tout un film. On aurait tort de nous en priver ; le spectateur a tous les droits. Il y a le niveau de la perception, celui de la connaissance, et puis celui, au bout du compte, du crédit donné au film ou à l’auteur. On peut tout à fait tout jeter pour des « petites raisons » comme on peut jouer le jeu et adorer malgré de gros défauts avérés. C’est aussi pourquoi il est souvent un peu vain de comparer les erreurs des uns et des autres. Ça sert à mesurer bien plus ce sur quoi on se focalise dans une œuvre, plus qu’à parler de l’œuvre elle-même.

Parler “objectivement” d’un film, même dans le détail, ça ne veut rien dire. C’est toujours conditionné par le reste. Les œuvres nous révèlent plus qu’elles se révèlent elles-mêmes, ou pire, leur auteur. Mais on se plaît, même ça, à le croire. Ce serait fatigant si on avait conscience en permanence que ces œuvres ne sont que des miroirs où on se dévoile complètement nus. C’est bien plus séduisant de se laisser leurrer par des histoires qui ne cessent de nous mentir 24 images par seconde. Autrement on n’aurait aucun plaisir à regarder des films d’horreur ou des astronautes passer derrière le placoplâtre de la chambre de sa fille pour lui souffler de bien faire ses devoirs… “Objectivement”, quel intérêt si ça ne révèle pas, précisément, quelque chose sur nous-mêmes ? Dis-moi ce que tu aimes, et je te dis qui tu es… Eh ben, voilà, les uns s’affirment en vénérant certains objets stellaires, et d’autres s’ébrouent sur quelques tests de grossesse.

Objectivement, je vais passer un test de diarrhée. J’en ai mis partout là.

Tout le monde n’a pas la même tolérance aux supposées incohérences. Question de niveau de perception. Tu peux certes chercher à définir “objectivement” certaines de ces incohérences, sauf qu’à la fin, c’est ta perception seule qui décide de la voir comme un frein ou pas à la vraisemblance. Le cinéma est par essence une incohérence ; le montage est une incohérence ; un acteur pour interpréter un personnage est une incohérence… Tu trouveras toujours matière à incohérence, et au final, ton contrat, tu le signes avec une impression d’ensemble plus vague et plus générale. Ce qui veut dire qu’on fait chacun le choix de ne pas voir la plupart de ces incohérences, et que c’est seulement quand notre impression d’ensemble change et qu’on décide de ne plus entrer dans le jeu proposé (toujours pour des bonnes raisons), qu’on finit par ne plus voir que ces incohérences.


El Sur, Victor Erice (1983)

Le Sud

El surel-sur-victor-erice-1983Année : 1983

Réalisation :

Victor Erice

6/10  IMDb

Beau travail. C’est bien écrit, bien réalisé, bien dirigé, mélancolique à souhait. Mais j’avoue être resté sur le bord de la route.

Pour résumer l’histoire, une fillette découvre que son père cache un passé qu’il a laissé derrière lui en quittant sa région d’origine, le sud. Joli point de départ pour une sorte d’enquête introspective sur la relation au père, et par ricochet, à sa relation avec ses racines, ses mystères, ses secrets, ses amours, ses désillusions… Sauf que, sauf que j’ai dû rester couché quand le train est entré en gare et je n’ai jamais pu recoller les morceaux si jamais ils existent.

Un film qu’il serait intéressant de comparer avec Cria Cuervos. Autant les deux films semblent adopter les mêmes ficelles pour aborder leur sujet, autant le Carlos Saura avait su me toucher. À force de voir un cinéaste effleurer les choses par nécessité ou par goût, on finit par lâcher prise. Exercice difficile qui touche au plus près la sensibilité de chacun. Je n’avais déjà été que passablement séduit par L’Esprit de la ruche d’ailleurs.


El Sur, Victor Erice 1983 | Chloë Productions, Elías Querejeta Producciones Cinematográficas, TVE


Le Déserteur de l’aube, Senkichi Taniguchi (1950)

Histoire de chanteuse

Note : 3.5 sur 5.

Le Déserteur de l’aube

Titre original : Akatsuki no dasso

Année : 1950

Réalisation : Senkichi Taniguchi

Avec : Ryô Ikebe, Shirley Yamaguchi, Eitarô Ozawa, Setsuko Wakayama

Le film sent bon la propagande américaine tant certains points de l’histoire semblent légèrement forcés. Malheureusement, c’est un peu au détriment de la cohérence du personnage masculin, Mikami. Une fois capturé par les Chinois, on lui fait bien sentir qu’en tant que soldat japonais, son devoir, son honneur, c’est de se suicider, et que s’il retourne dans ses rangs, il sera jugé en cour martiale. Mikami s’y cogne littéralement la tête, puis décide de se suicider, seul, en oubliant sa belle (le film parvient assez mal d’ailleurs à nous faire croire à un amour réciproque, lui ne faisant jamais que la repousser du début jusqu’à la fin). Manque de bol, son suicide fait long feu, et quand madame lui propose de faire comme si l’ancien soldat Mikami était mort et de recommencer une nouvelle vie avec elle et de fuir, il réfléchit à peine et la suit… C’est vrai, pourquoi pas au fond. La fin romanesque, épique et tragique, sorte de Cœurs brûlés mandchourien et sanglant, paraît là encore un peu forcée, du moins assez mal rendue. Le film d’ailleurs, tout du long, souffre d’un faux rythme étrange propre à certains films américains ou français des années 30.

Kurosawa aurait participé aux premières moutures du scénario avant de se consacrer à son propre travail. On est l’année de La Bête blanche, autre film produit difficilement sous la censure américaine (chargé en tout cas de promouvoir les nouvelles règles du bon savoir vivre de l’occupant). C’est aussi la première adaptation de cette histoire que Suzuki adaptera quinze ans plus tard pour en faire un chef-d’œuvre sous le titre Histoire d’une prostituée (La Barrière de la chair étant une autre adaptation de Suzuki du même romancier). Les prostituées y seront là beaucoup mieux identifiées, alors qu’ici (propagande sans doute), les femmes sont d’abord des chanteuses se refusant dignement aux avances des soldats… Il n’est pas question de se prostituer, mais de divertir ces messieurs, et on n’aborde la question que de manière sarcastique (l’une d’elles lâchant au logeur que son travail de proxénète est décidément un travail éreintant) ; bref, il est important de faire passer le message : la prostitution, c’est indigne (le message est le même dans le film de Naruse).

En dehors donc, de quelques choix cherchant à forcer des points non essentiels (en tout cas qui seront mille fois mieux exploités dans le film de Suzuki), ou un rythme étrange (le flashback donne également une tonalité de film noir), la mise en scène tient plutôt la route. La reconstitution et la photographie un peu moins. Imai à cette époque pouvait proposer, si je ne me trompe pas, quelque chose de plus abouti (dans le mélo sur fond de guerre), et on est bien sûr à mille lieues de La Condition de l’homme que Kobayashi tournera dix ans plus tard. Quant aux interprétations, passée la petite réserve liée à la cohérence du personnage principal (de mémoire, dans le remake, on n’en est pas loin mais le récit me semblait plus ou mieux se fixer sur celui de la femme ; et les titres réciproques des deux films ne semblent pas dire autre chose), elles sont parfaites : Ryô Ikebe (acteur impassible qu’on retrouve dans deux perles, Fleur pâle et Le Pays de la neige) en soldat inflexible et droit, puis Shirley Yamaguchi en « prostituée » sélective.


Le Déserteur de l’aube, Senkichi Taniguchi 1950 Akatsuki no dasso | Shintoho, Toho


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