La Cité sans nom, H. P. Lovecraft (1921)

La Cité en Dante


Exploration gynécologique des entrailles monstrueuses de la terre. Une ville d’horreur figée dans le temps mais qui pourrait très bien se réveiller à tout moment. Même principe, mêmes peurs que La Momie, The Thing  ou Alien.

(Lovevraft = H.R. Giger = Alien.)

Le mythe qu’exploite ici Lovevraft, c’est l’expression cathartique de la peur du père d’engendrer un monstre (psychanalyse de trottoir). En explorant le vagin râpeux de cette inconnue monstrueuse, la femme, la peur de découvrir qu’on est loin d’y entrer le premier, qu’on est loin d’en être le maître, le bâtisseur, l’homme, l’écrivain ou le lecteur, se trouve d’abord happé par son désir de s’y engouffrer, mais très vite est pris de tourments à ce que le lieu se révèle moins amical qu’espéré.

Une femme est un monstre qu’on ne dompte pas : elle ressemble extérieurement à un homme, elle parle la même langue, vit à la surface d’une même monde, mais ses entrailles fécondes pourraient cacher une nature contraire à celui qui voudrait s’y laisser prendre. Une mante paganiste, un génie maléfique, une sirène, qui n’attend plus qu’on la frotte pour libérer ses horreurs.

Lovecraft ne montre pas la réalité. Ce gouffre à la fois espéré et redouté n’existe pas. C’est la peur des hommes qu’il met en scène. Une peur qui en est d’autant plus fascinante que l’objet qui en est la cause attire à elle comme des proies ces hommes qui passaient à proximité.

Terrible découverte donc qu’en ouvrant la « boîte de Pandore », au-delà des couloirs, des failles, des corridors, des tunnels, des conduits, des… trompes, se cache une ville utérine, reptilienne, plus ancienne que nous, et sans doute encore en gestation, prête à nous engloutir dans sa folie une fois qu’on y aura mis les pieds, ou les doigts, ou… les yeux ; et dont, selon toute vraisemblance, on ne peut être l’architecte.

Au mieux en serons-nous les cocus charpentiers. Au mieux en fournirons-nous la clé de voûte.

On change l’âne pour un chameau, et la Judée pour l’Arabie, et voilà. Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu… Ou la version avec les cornes (de cocu) : je suis nu, Jésus, je suis vaincu…

Naissance d’un monstre (à vingt culs). Il n’est pas le nôtre, et pourtant, il va falloir le reconnaître et le voir grandir. Grandir, grandir, grandir… Bientôt ce petit enculé finira par nous tuer. Parce que le monstre est un parasite : car la hantise du père cocufié et du mari jaloux, c’est de devoir se farcir en plus l’œuf de Madame, celui d’une possédée. Que le petit monstre se nourrisse de nos entrailles et se serve de notre nombril comme d’un siphon apéritif ou qu’il s’immisce dans notre tête pour nous rendre fou et faire de nous sa métamorphe chose, c’est du pareil au même. Entrer dans la cité sans nom, c’est déclencher la vengeance des reptiles sur les hommes, de la femme insecte sur l’homme.

Sales bêtes. Monstres sans nom. Qui n’existent surtout que dans l’imagination torturée des hommes. La hantise pour les Rosemary’s babies. Dans les entrailles de celle que j’aime, n’y trouverais-je pas les traces d’un autre homme qui ne pourrait alors n’être que le diable, qu’un monstre ? C’est toujours plus sale dans les entrailles du voisin.

L’Affaire Charles Dexter Ward (1927), H. P. Lovecraft

Les dextérités métalepsiques de H. P. Lovecraft

L_Affaire_Charles_Dexter_Ward

Au cinéma, pour terrifier le spectateur, il y a deux écoles. Ceux qui montrent (les portes qui claquent) et ceux qui suggèrent (les doigts qui claquent). Eh bien dans la littérature fantastique, c’est pareil. Il y a ceux qui dévoilent tout en jouant sur la peur immédiate, les effets de mise en scène, les petits cris dans les bois ; et il y a ceux qui jouent avec les modes du récit pour déboussoler le lecteur et lui enlever toute possibilité de discerner ce qui est réel et ce qui ne l’est pas. Car évidemment, l’enjeu d’une histoire fantastique est de faire croire l’incroyable. On pourrait se dire, bien sûr, qu’une histoire après tout, c’est un contrat passé dans lequel l’auteur invite le lecteur à rejoindre « un autre monde » et donc où toutes les possibilités dramatiques seraient envisageables. Mais c’est encore mieux si, à l’intérieur de ce contrat, l’auteur arrive à tromper le lecteur en instaurant malgré lui un doute, un malaise, censé augmenter ou provoquer l’effet désiré, autrement dit ici la terreur (ou comme c’est souvent plus le cas, le mystère).

Lovecraft utilise donc un procédé tout à fait fascinant, la métalepse. Il s’agit en fait du basculement ou de la confusion entre deux niveaux narratifs : l’intradiégétique et l’extradiégétique. Dans un récit tout à fait classique, le narrateur colle à l’action, à ses personnages, en décrivant des situations, un contexte… ; le narrateur est lui-même absent, invisible, on est à un niveau diégétique. Et Lovecraft utilise très peu ce type de récit. Au contraire, il se placera comme au-dessus des événements en favorisant donc le niveau extradiégétique, et se poser comme chroniqueur recueillant le témoignage de divers personnages ayant pris part à l’action. Le procédé donne alors l’illusion d’une réalité, par la distance prise avec son sujet, en utilisant une forme journalistique, se présentant un peu comme une enquête, or bien sûr, tout est fictif : ce qui est soi-disant extradiégétique est en fait pleinement diégétique. C’est une magnifique arnaque, un subterfuge. Comme un tour de magie où on sait qu’on va se faire avoir.

Lovecraft nous dit en gros « je suis journaliste, je ne vais me préoccuper que des faits, rien que les faits, je citerai mes sources et serai extrêmement rigoureux dans la retranscription des faits ». Les escrocs sont toujours plus efficaces quand ils se vantent d’être honnêtes. Parce que bien sûr, les faits ici, n’ont rien de réels (mais on s’y laisse prendre).

(Le procédé, de mémoire, est également utilisé par Jules Verne, cette fois dans un univers de SF : au lieu de proposer un univers où le surnaturel vient s’immiscer dans le réel [ou un réel], la SF propose un univers où une « sur-science » vient s’immiscer dans le réel, et au fond, c’est la même chose. Jules Verne d’ailleurs utilisait souvent des journalistes ou des scientifiques pour faire passer la pilule de ses extravagances. Et au cinéma, on retrouve par exemple le procédé, avec le même résultat — l’horreur — dans The Baby of Macon quand Greenaway joue avec les différents niveaux de mise en abîme en montrant à la fin de son film un viol collectif… en coulisse.)

Ce qui est troublant donc, c’est de voir au cœur du récit apparaître une forme de discours indirect bâtard. Ici, au lieu de mêler différents niveaux de discours (appelé « intersubjectivité » si j’ai tout compris), c’est le récit lui-même qui est rapporté (les récits même, comme dans Rashomon). Le narrateur s’écarte du système classique qui fait intervenir différentes voix, qu’elles soient passives ou actives, à l’intérieur de son récit, pour prendre de la hauteur et coordonner les différents témoignages recueillis au cours de son enquête (fictive). Selon Genette*, le narrateur aurait ici une « fonction testimoniale, ou d’attestation ». Je donne des exemples de termes utilisés par Lovecraft en fin de critique.

Bref, procédé astucieux et efficace. Au lieu de mettre en scène ce qui ressort de son imagination, Lovecraft le fait dire par d’autres, par des témoignages, la rumeur… Ça apparaît comme une sorte de caution : « c’est pas moi qui le dit, mais eux. » Et à l’intérieur de ce « récit des discours », Lovecraft recrée une rigueur journalistique (ou scientifique) en s’échinant à ne reproduire des impressions que s’il rappelle qu’elles ne sont que celles exprimés par l’un de ses témoins. C’est ainsi qu’il arrive à décrire le comportement des personnages (souvent étrange des personnages principaux, et donc soumis à l’interprétation de celui qui les retranscrit). Toujours la caution, répétée à longueur de page à travers les mêmes procédés, pour dire « c’est pas moi qui le dit, c’est lui ». Comme ici : « il manifestait des connaissances surprenantes ». Le verbe « manifester » suggère l’idée qu’un témoin lui a rapporté un fait ou une impression.
(Ça se rapproche d’un autre procédé amusant : quand un auteur veut laisser croire qu’un de ses personnages est « intelligent », c’est peine perdue de dire simplement qu’il l’est… bien sûr, c’est toujours mieux de faire la preuve de cette supposée intelligence, mais on arrive généralement bien à le laisser croire quand on le fait dire simplement par un autre personnage. — Un procédé que beaucoup de politiques savent utiliser également à leur avantage…)

Autre astuce notable, Lovecraft laisse croire au lecteur qu’il fait confiance à son intelligence (il ne le laisse pas que croire d’ailleurs). Il lui laisse ainsi la possibilité d’éveiller en lui différentes pistes et interprétations, toujours dans l’idée de soulever le mystère, parce que si le récit énumère les faits et qu’on peut en tirer nous-mêmes des conclusions, qui semblent parfois évidentes, sans preuve qu’il s’agit effectivement de ce qu’on l’on croit, il reste toujours dans notre esprit une part non négligeable d’incertitude qui entretient le mystère et la possibilité d’autre chose… L’enquêteur peut mesurer les conséquences, mais il est bien plus dur de remonter aux causes. Lovecraft retranscrit donc parfaitement cette incertitude et l’utilise pour éveiller l’imagination du lecteur qui pourrait se révéler même plus productive que le récit même. On est bien dans un type de récit journalistique, dans une enquête, où l’auteur, incapable ou désireux de ne pas tirer lui-même des conclusions, offrent les éléments « du dossier » devant permettre au lecteur de se faire lui-même une idée (car l’essentiel n’est pas de savoir, mais d’imaginer – souvent le pire). Et aussi, le lecteur qui fait confiance au narrateur pour sa rigueur et son intransigeance dans le traitement des informations rapportées sera plus tenté de le croire quand les faits flirteront plus avec l’invraisemblable et le surnaturel. Au lieu de parler lui-même d’événements surnaturels, il le fera toujours dire là encore par d’autres : « ils comprirent qu’ils se trouvaient sur le théâtre d’événements surnaturels ». Le narrateur-reporter se garde bien de le prétendre lui-même, il ne fait que rapporter « ce qui se dit ou se sait ».

Petit inventaire non exhaustif du vocabulaire lié à l’idée du rapport, du témoignage :
« on s’aperçut » « on rapporta qu’on » « cet incident ne manqua pas de susciter l’attention » « était connu de tout le monde » « comme s’il se fût rendu compte de cette opinion, le vieux marchand » « ils se lancèrent dans les théories les plus extravagantes sur » »se répandit une rumeur singulière » « affirmèrent avoir vu » « en apprenant cette nouvelle » « ils nourrissaient de noirs soupçons à l’égard de » « on entendit sur la rivière et la colline résonner une série de cris affreux » « relate dans son journal » « découvrit quelques renseignements supplémentaires » « affirme avoir entendu les mots suivants » « nul autre que l’enfant ne put témoigner de ce phénomène » « murmurait-on » « on disait que » « on comprit que » « on craignait que » « on considérait que » « on racontait que » « trouva plusieurs documents concernant » « on vit s’opérer en lui » « estimèrent que »
« s’accordait à dire que/relataient » « affirmait que » « s’avouaient complètement déconcerté » « était certain que/eût bientôt la certitude que » « son comportement faisait l’objet de beaucoup de » « avait entreprit des recherches »

*cité ici :
https://www.unige.ch/lettres/framo/enseignements/methodes/vnarrative/vninte…

Et aussi :
http://jean-paul.desgoutte.pagesperso-orange.fr/ressources/docu/modes.htm