Affliction, Paul Schrader (1997)

Permafrost d’emmerdes

Affliction

Note : 3.5 sur 5.

Année : 1997

Réalisation : Paul Schrader

Avec : Nick Nolte, Sissy Spacek, James Coburn, Willem Dafoe

Excellent film. La descente en enfer d’un petit flic municipal dans une ville de province enneigée. Tout le film est présenté comme un film policier : l’ambiance, la trame, tout porte à penser à un thriller. Sauf que comme le présente le narrateur au début du film, si c’est bien un thriller, il est de nature personnel. Cette voix off du frère du personnage principal nous permet de nous faire rentrer directement dans le cœur du récit et de nous en donner les clés. Une autre manière de décrire « l’épique de l’âme » comme le faisait Cassavetes.

Il s’agit donc d’une étude de caractère, même si on entre dans le jeu du flic et qu’on le suit s’attacher à résoudre ce qu’il croit être un meurtre et derrière ce meurtre tout un complot. Le début et la fin du film voient Nick Nolte en compagnie de sa fille âgée d’une dizaine d’année. C’est comme pour encadrer le film, lui rappeler sa véritable nature. Ou pour lui donner une force symbolique : même divorcé, Nolte verrait sa fille le matin avant de partir au travail, et le soir en en revenant. Tout l’intérêt de cette histoire naît d’abord de cette relation père-fille. Sa fille ne voudrait pas peiner son père en lui disant qu’ils n’ont rien à se dire. L’incommunicabilité intergénérationnelle. Ils voudraient s’aimer mais chacun exaspère l’autre. À ce niveau, il est remarquable de constater que le personnage de Nick Nolte fait tout foirer par son comportement, ses sautes d’humeur. Sa fille et son ex-femme n’ont rien à se reprocher, au contraire, elles essayent de tout faire pour que ça se passe au mieux… Malgré toute la bonne volonté de Nolte, le problème vient de lui. Et il le sait. Quand lui vient des excès de violence, il a un élan de répulsion et s’excuse (typique des mecs qui battent leur femme). Cette violence, il l’a en lui, elle le ronge de l’intérieur, mais il ne peut rien y faire. Plus il sent qu’il en est esclave plus sa frustration augmente et plus sa violence rejaillit. C’est un cercle vicieux.

Le récit est une analyse presque œdipienne. Après ce constat d’une incommunicabilité entre les personnages, il faut remonter aux origines de ce mal. Pas de grande révélation comme dans le texte de Sophocle. L’origine du mal est connue : il s’agit du père de Nolte, véritable ordure. Violent, manipulateur, provocateur, alcoolique… Tout ce dont Nolte exècre, tout ce qu’il reconnaît en lui. Le constat est implacable : la violence qu’on a subit pendant son enfance, on le reproduit malgré soit à l’âge adulte. Pourtant pas une fatalité : son frère, le narrateur, y a échappé, mais c’est un peu comme un poids, un héritage que doit porter l’aîné.

Pour mettre en scène toute cette violence, il fallait bien un contexte dramatique pour meubler le récit et pour illustrer le mal être et la descente aux enfers du personnage de Nick Nolte. Le lieu était déjà tout trouvé : un bled perdu sans histoire recouvert par la neige. L’événement qui va aider Nolte à s’enfoncer un peu plus dans le délire, c’est un accident de chasse dans lequel un client venu chasser le cerf se tire une balle par maladresse. Personne ne remet en doute la version du chasseur qui l’accompagnait, tout le monde se connaît dans ce bled, tout le monde possède un ou deux boulots, et tout le monde travaille avec tout le monde, si bien qu’on ne suspecte personne dans une telle affaire. Cependant, certains éléments laissent à penser qu’il pourrait s’agir d’une exécution. Les appels téléphoniques à son frère, plus éduqué que lui, sont une manière de dévoiler la mise en place de son délire et de sa paranoïa. Pas aidé à ce moment-là par son frère qui au moins au début le pousse à poursuivre ses investigations. Mais ce n’est pas un film policier et de toute façon en flic municipal Nolte n’a pas les moyens de mener une enquête. Il se contente juste d’insinuer, de provoquer, déjà qu’il a assez d’emmerdes avec sa famille et sa petite amie.

Tout ramène Nick Nolte a ses emmerdes. « Tout le monde a des problèmes ». Certains plus que d’autres. Surtout quand ils s’enchaînent. On dit que la chance ça se provoque, mais quand on a que des emmerdes et que notre vie est un gros sac de merde comme celle de Nolte, tout ce dont on risque en tentant sa chance, c’est d’encore s’attirer le pire. Nolte tente donc de s’accrocher à quelque chose. Si ce n’est son boulot, ce sera sa fille. Leurs relations ne sont pas au mieux, mais il pense qu’en la voyant plus souvent, cela pourra résoudre le problème. Il se met donc en quête d’un avocat pour faire casser le jugement qui a donné la garde à son ex-femme. De son côté, il devra se marier avec son actuelle petite amie, pour régulariser la chose… Sissy n’a rien contre. Nolte a bien de la chance d’avoir une femme comme elle, ça laisse penser que même bien entouré, il ne sera capable de rien. Sa nature va une nouvelle fois tout compromettre. Il l’amène à ses parents dans la petite maison familiale, pour leur présenter et leur faire part de leur projet de mariage. Knock knock qui est là ? C’est la mauvaise fortune… Il arrive, la maison n’est pas chauffée, son père est assis dans un coin, les yeux hagards, même pas ivre. Que pasa ? sa femme est morte… Dès lors, Nolte sera obligé de rendre visite à son père, donc autant de situations lui rappelant sa propre nature, son incapacité à contenir cette violence héritée de son père, etc.

Tout ira de mal en pis pour lui, à l’image d’une dent qui lui fait de plus en plus mal. La solution sera radicale… Au final, tout le monde se sera éloigné de lui, ses soupçons quant à l’accident de chasse se révéleront purs fantasmes, et lui, comme le dit dès le début la narration de son frère, il aura disparu sans que l’on sache ce qu’il est devenu. La fuite comme seule solution à tout ce marasme.

Maîtrisé. Passionnant. Ça donne presque envie de découvrir Russell Banks.


Affliction, Paul Schrader 1997 | JVC Entertainment Networks, Kingsgate Films, Largo Entertainment


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Hôtel Rwanda, Terry George (2004)

De la nécessité d’étiqueter

Hôtel Rwanda

Note : 3.5 sur 5.

Année : 2004

Réalisation : Terry George

Avec : Don Cheadle, Sophie Okonedo, Joaquin Phoenix

Un peu tire-larmes, mais c’est pour la bonne cause. Pour en savoir un peu plus sur ce qu’il s’est passé pendant le génocide…

Au début, on est un peu agacé par l’accent de Don Cheadle, et puis finalement, on n’a pas le choix, on s’y fait.

On apprend donc très vite que la rivalité entre Hutu et Tutsi a été créée de toute pièce par les colons belges qui ont décidé de délimiter les Rwandais en deux camps. Un peu comme ce qu’il s’est passé avec l’Inde et le Pakistan, sauf que là-bas, on les a différenciés sur des identités religieuses. Au Rwanda, les Belges, les ont différenciés sur des critères physiques : les grands d’un côté et les petits de l’autre, pour former les Hutu puis les Tutsi, ces derniers étant les préférés des colons belges… Et voilà comment du racisme, engendre de l’injustice et à nouveau engendre… du racisme…

En fait, c’est un peu comme si on séparait ceux qui ont les cheveux bouclés et ceux qui les ont lisses… Les enfants n’ayant pas forcément les mêmes critères esthétiques que leurs parents, impossibles de déterminer qui est quoi, vu qu’ils ont la même langue et ont la même culture, bref, c’est à l’origine une ethnie identique…

Voilà pour la première phase absurde. Ensuite, c’est une phase surréaliste, où comme le personnage principal, on voit venir, mais on n’y croit pas. En fait, tout est parti d’un animateur radio qui lançait les ordres à travers son émission, sa voix était comme un sorte de voix tombant du ciel (ou d’outre tombe) qui animait le désir de revanche des Hutus, attisait la haine et même donc donnait les ordres d’exécutions, parfois avec une précision diabolique ! La voix du diable… Dans un film, ça aurait été gros, mais non, c’est la vérité…

Hôtel Rwanda, Terry George (2004) | United Artists, Lions Gate Films, Industrial Development Corporation of South Africa

Le film prend le parti de s’attacher au destin de ce « juste » Hutu, directeur d’un hôtel de haut standing, qui est un peu contraint, au moins au début, de réfugier des Tutsis. Lui, tout ce qu’il veut c’est protéger sa femme Tutsi, mais elle ne veut pas laisser sa famille…

Le plus ignoble, c’est de voir le désintérêt des pays occidentaux dès que les massacres commencent, puisque très vite, ils décident de partir, ne laissant plus qu’un ou deux casques bleus… — Bien sûr, pas de pétrole au Rwanda, ni même de café, de chocolat, d’or, rien.

Les scènes surréalistes et tire-larmes se succèdent, avec la super musique en toile de fond et un dénouement des plus heureux — pour nos héros (morale bien américaine où dans les films catastrophes le labrador à la fin de nos héros est retrouvé, et où en Afrique, deux ou trois enfants, valent bien un chien… — le plaisir cathartique du spectateur est sauf !).

Bref, tout ça est tout de même bien flippant.

C’est bien gentil de vouloir mettre des étiquettes sur chacun, comme si on était des pots de yaourt, c’est pratique, c’est sécurisant, on a l’impression comme avec un yaourt que puisqu’on sait que c’est un yaourt à la fraise, on aura moins de chance d’avoir de mauvaises surprises que s’il n’était pas étiqueté et qu’on ne savait pas à l’avance sur quoi tomber.

Réclamez à votre grande surface la mise en place de yaourts surprises : ce qu’on veut c’est manger du yaourt, au fond le parfum on s’en moque… (sauf pour les yaourt goût cerise, ceux-là, on peut les exterminer — faire un génocerise vite et massif).


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