Jakten (La Chasse), Erik Løchen 1959

Bjørn, Knut et Guri sont sur un bateau. Guri tombe à l’eau, qui va la secourir ?

La Chasse

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Jakten

Année : 1959

Réalisation : Erik Løchen

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Un jeu de triangle amoureux qui finit, ou commence, par un crime, ou un accident. On est loin de Truffaut et de Jules et Jim. Avant de s’intéresser aux rapports qu’entretiennent ces curieux personnages, Lochen s’intéresse à la forme du récit, au ton. Un peu comme chez Kubrick et Resnais, on sent au début une forte volonté de travailler la structure narrative, proposer une narration explicite qu’on pourra qualifier au choix d’expérimentale ou de naïve. Et cela tout en utilisant une approche divertissante.

Étrangement le ton ironique, cherchant à déstructurer ou prendre de la distance avec le récit, les événements, ou encore la réalité feinte qu’est tout récit, ne se retrouve qu’au début et à la fin, très peu pendant le film. Mais l’effet est particulièrement réussi : si une fois dans l’histoire, le spectateur n’a pas besoin qu’on lui rappelle qu’il s’agit d’un film, le faire en début et en conclusion, c’est un peu comme un fondu enchaîné narratif pour entrer et sortir de la réalité du film.

Le travail expérimental mais ludique rappelle donc ce que pouvait proposer Kubrick, le ton ironique en moins. La similitude est frappante dès le générique qui n’est pas sans rappeler celui de Shining. Ici, seule la musique est différente (et la manière de suivre le véhicule : derrière au lieu d’être au-dessus). Le format 4/3 et la profondeur de champ rappellent tout à fait le style kubrickien.

Là où Lochen continue de s’amuser ou à expérimenter, c’est qu’il se plaît à flirter ou à se référer avec les genres communs de l’époque. Ce mélange incessant entre les genres donne une saveur toute particulière au récit.

Lochen adopte certains codes du film noir (avec une structure en flashback ; la et les voix off) mais sans crime crapuleux, sans détective — au fond ce n’est qu’un drame bourgeois, un vulgaire fait divers. L’ironie un peu forcée qu’on retrouve ici, c’est celui des films noirs. L’ironie n’est cependant pas la même : noire, cynique, voire dépressive sans illusion dans un film noir ; ici, c’est un noir plus doux, une ironie plus amusée, plus naïve. Un film noir boréal finalement, empreint de clarté. Il y a bien un crime, on le sait dès le début, mais on est loin des environnements du crime organisé bien sûr. Alors, ça devient un jeu, un jeu de piste, une énigme récréative, un Cluedo géant. Et on s’y laisse embarquer avec plaisir.

Le même jeu de méli-mélo narratif rappelle Rashomon bien sûr. La même histoire (ou le même fait divers) racontée de plusieurs points de vue différents. On retrouve à peu de chose près le même principe : en temps réel ici, par l’intermédiaire de différentes voix des protagonistes entendues en voix off (ou pas). Un jeu de va-et-vient entre off et écran, entre passé et présent, ou entre différentes échelles du « moi » (la caméra devient un miroir et les protagonistes peuvent s’y regarder, se questionner). Absurde, mais justement, un flashback est une absurdité temporelle. Lochen a besoin au début d’une voix off intermédiaire, comme un récit à la seconde personne s’adressant directement aux personnages, cette voix, c’est celle d’un commentateur. Elle aide à introduire pour le spectateur l’idée d’un récit à plusieurs voix. Une fois qu’on entre dans l’histoire, ce commentateur n’apparaît quasiment plus. Un journaliste, le juge qu’on aperçoit à la fin ? Peu importe. On peut désormais avoir accès aux pensées en voix off des personnages, se répondant parfois comme on le ferait dans un roman épistolaire à la Laclos. Dans Rashomon les différentes voix ne se répondent jamais, ici oui. C’est un peu comme le Rashomon 2.0, en en prenant le meilleur (les différentes voix narratives) et en en proposant une nouvelle approche qui se mettra au service d’une histoire, un fait divers. Les différentes voix se succèdent donc les unes aux autres, pour suivre tour à tour le point de vue de chacun des personnages, et même ils s’interpellent comme si perdus dans une sorte de purgatoire (rappelant Huis clos de Sartre) ils étaient mis face à leurs responsabilités et appelés à témoigner, s’expliquer. Ce procès, c’est bien sûr celui que le spectateur fera lui-même — et celui qu’on aperçoit brièvement à la fin. Il donne tout à coup une lumière nouvelle sur le récit et offre la possibilité que ces voix off puissent se répondre puisqu’il ne s’agit plus alors de pensées, mais de témoignages, et le récit se garde bien d’éclairer l’esprit du spectateur. L’ambiguïté paie toujours.

Le film lorgne aussi du côté du western (remarquons d’ailleurs à ce sujet qu’on y retrouve dans films noirs et western une scène typique et commune, parfaitement cinématographique, celle du saloon-bar). Avec ces deux hommes et cette femme enfermés (volontairement) dans ce huis clos de grands espaces (ici, la profondeur de champ sert à enfermer les personnages dans un espace où le flou est impossible, tout comme on peut se sentir séquestré dans un format 4/3 plus que dans un cinémascope, on n’est pas loin de Kubrick qui adorait placer ses personnages au milieu de nulle part, que ce soit dans des châteaux vides et trop grands pour des généraux dans Les Sentiers de la gloire, dans un vaisseau au milieu du vide stellaire dans 2001 ou dans un hôtel vide hors saison dans Shining).

Comme dans tout bon western, les personnages ne sont pas seulement mis face à une nature sauvage, mais à leur propre nature. Le western est un désert où les personnalités se dévoilent soufflées par le vent des grands espaces. Loin de la société, on peut forcer une décision d’un simple coup de feu ; et voir comment une société s’organise pour se rattacher à ce qu’il lui reste d’humanité. La montagne norvégienne n’est pas le Texas : la société et leurs responsabilités leur reviennent vite à la figure. Il aurait été idiot de prétendre le contraire. Mais c’est l’utilisation du procédé et la référence qui sont intéressantes. Depuis les Grecs, il faut sortir de chez soi, quitter ses racines, sa patrie, ses attaches, pour se révéler à soi-même, s’accomplir en tant qu’individu. Le choix que Guri n’a pas fait lors d’une partie de tennis, elle devra le faire plus tard dans cette partie de chasse…

Voilà pour le petit jeu des genres. Mais l’intérêt du film ne se situe pas que là. Il y a un véritable savoir-faire dans la manière de présenter les choses. Une densité et une habilité (passé les petits effets amusants narratifs du début et de la fin). L’enchaînement des scènes est rapide. On ne s’attarde pas sur une scène, la voix off n’est pas un procédé gratuit : elle permet d’entrer directement dans l’action, d’aller droit au but. Et ainsi d’évoquer un nombre important d’anecdotes, d’incidents, d’événements, qui sont autant d’indications pour comprendre ce qui a mené à ce crime/accident. Un jeu de piste : on avance pas à pas, en essayant de comprendre où on nous mène. Comprendre l’origine du mal.

Tout du long, le film montre cet incroyable sens du rythme et de la composition, à la fois scénique, photographique et dans le montage. Les alternances entre rythmes lents et rapides, les ruptures…, c’est du grand art. Lochen rappelle ici Kurosawa qui souhaitait adopter le principe musical des alternances au cinéma. Précision et efficacité dans l’art du montage, dans la manière d’introduire des scènes, les finir… La ponctuation parfaite.

On est prêt à accepter les petits défauts du film, les excès expérimentaux, parce que ça ne se prend pas au sérieux. On sent la volonté évidente de vouloir en faire un exercice de style. L’esprit ludique du film ne gâche pas son intensité dramatique. C’est même un contrepoint intéressant. Une manière de la désamorcer pour bien en souligner le caractère tragique — parce qu’on en connaît déjà l’issue.

En deux ou trois répliques, tout est dit. L’ambiguïté des personnages. La femme vient dire à son mari que son meilleur ami l’aime depuis toujours. Le mari n’est pas étonné et lui dit qu’il le sait depuis longtemps. Elle s’emporte et lui demande pourquoi elle ne lui a rien dit. Il lui répond qu’ils ne partiront pas ensemble à la montagne. Mais sans hésiter, le mari dit qu’ils iront, tous les trois. C’est un peu comme s’il avait douté des intentions réelles de sa femme, qu’elle avait peut-être fait le mauvais choix sans le savoir, et que l’épisode très amusant de la photo, révélatrice ou non, lui avait montré qu’il devait pousser sa femme à choisir. Et quoi de mieux qu’un petit séjour entre amis, loin de tout, pour la mettre face à ses responsabilités, et à ses choix ?

Un autre exemple particulièrement réussi, la scène de la rencontre sur un terrain de tennis. Tout est là chez les personnages : l’indécision et la docilité de la femme, la manipulation du mari. Belle ironie de voir que finalement, c’est l’amant qui s’est retrouvé cocu dans l’affaire.


Jakten (La Chasse), Erik Løchen 1959 | ABC Film A/S

 


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Pension d’artistes, Gregory La Cava (1937)

Les truies latines

Pension d’artistes

Note : 5 sur 5.

Titre original : Stage Door

Année : 1937

Réalisation : Gregory La Cava

Avec : Katharine Hepburn, Ginger Rogers, Adolphe Menjou

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La fin est négligée, larmoyante et conventionnelle. Mais peu importe. Durant une heure, c’est un pur plaisir. Il arrive parfois que l’histoire ait finalement assez peu d’intérêt. Dans les comédies musicales, on ne s’attend pas à trouver une histoire aussi fine qu’Hamlet, on juge les numéros. Le numéro ici est assuré par le couple comique que forment Ginger Rogers et Katharine Hepburn. Deux sacrés numéros en effet.

L’humour n’est pas loin de Vous ne l’emporterez pas avec vous de Capra qui sera tourné l’année suivante. Les deux films sont tirés de deux pièces de George S. Kaufman. Impossible de savoir ce qu’il reste de la pièce. Sans doute peu de choses vu le nombre de scénaristes crédités. Mais la parenté de ton est évidente. Pour les dialogues (qui constituent donc la part la plus importante des « numéros » du film, plus que l’intrigue), on peut imaginer que Morrie Ryskind y a joué un rôle majeur. L’année précédente, il avait participé, pour le même La Cava, à Mon homme Godfrey. Ces deux mêmes « scénaristes » travaillaient également sur divers films pour les Marx Brothers. Rien à voir avec Stage Door ? Et pourtant si. Le même burlesque, la même insolence, Ginger Rogers possède ici le même humour pince-sans-rire que Groucho Marx. Son personnage est sensiblement identique à celui des films qu’elle tourne durant la même période avec Fred Astaire, mais débarrassé de l’idylle superflue et de ses robes du soir, son personnage en devient beaucoup plus rock’n’roll. C’est elle qui joue la chasseuse en quelque sorte, ou dans un film où il y a essentiellement des femmes…, c’est elle qui assume ce rôle de mec. Si les codes de la comédie américaine se sont déjà mis en place avec le succès de New York – Miami pour créer les screwball comedies, avec les comédies populaires de Capra « dans lequel un brave type est le héros », ou encore les comédies burlesques, et si tout ça se figera un peu avec les habitudes prises dans le cinéma parlant (et l’autocensure), il y a encore dans ces fabuleuses années 30, des comédies hybrides qu’on ne verra plus par la suite. Stage Door est le spécimen rare d’une espèce endémique probablement issue des films de « stage » du début des années 30, en particulier les comédies musicales (auxquelles Ginger Rogers avait participé avant de se lier avec Astaire) et qui parce qu’elles étaient trop audacieuses et mettaient en scène des personnages trop populaires pour le code, disparaîtront avant de revenir au cours des années 50 avec l’emballage Technicolor et l’assouplissement du code. Sans être un « pré-code », Stage Door en a la saveur. Sa crudité n’apparaît pas dans ses images, mais dans son vocabulaire et sa tonalité générale. Et cette fin pathétique rappelait sans doute aux patrons le caractère mélodramatique du film. Dans un film noir, les méchants doivent être punis ; ici, on n’en est pas loin, les impertinentes jacasses qui envoient du lourd façon mitraillette avec leur fast paced repartee sont contraintes de la fermer quand l’histoire tourne au drame.

Pension d’artistes, Gregory La Cava 1937 Stage Door | RKO Radio Pictures

Avant ça, les dialogues fusent et c’est Ginger Rogers qui en profite le plus. Une réplique, un tir. Et dans le mille. Tout l’art consiste à rendre sympathique un personnage qui envoie de telles atrocités. Comme celui de Katharine Hepburn s’en aperçoit, elle aboie beaucoup, mais elle ne mord pas. C’est soit un jeu, soit le résultat d’une blessure profonde qu’elle cache grâce à son arrogance et sa volubilité. Aucune intention de mordre : quand elle ouvre la bouche, c’est pour laisser s’échapper de paroles déplaisantes et odieuses. Tel le lanceur de couteau, elle envoie vite, mais vise toujours juste pour souligner les défauts de la personne qu’elle prend pour cible. La repartie découpe la silhouette de nos imperfections. Ginger Rogers ici, c’est la légendaire bonhomie de Jean-Pierre Bacri avec le débit de Fabrice Luchini. Brillant, irrésistible. Il y a des tap-dancing films et il y a des tap-talking films

We all talk pig Latin, qu’elle dit. Eh oui, j’ai bien peur de perdre la moitié de ses piques. La traduction ne peut pas suivre le rythme, et certaines répliques sont tout bonnement intraduisibles.

Des mots, des mots, des mots. Et une note : 10/10




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Un homme qui dort, Bernard Queysanne (1974)

Tu sais que tu ronfles la nuit ?

Un homme qui dort

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1974

Réalisation : Bernard Queysanne & Georges Perec

Avec : Jacques Spiesser, Ludmila Mikaël

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L’expérience n’est pas sans rappeler celle du Horla de Jean-Daniel Pollet, avec Laurent Terzieff, tourné huit ans plus tôt. En général, un film se raconte à la troisième personne du pluriel ; on peut imaginer que parfois cela se transforme en un « vous » qui s’adresse au public. Ces deux films au contraire sont tournés vers la singularité, puisque le Pollet est à la première personne (la voix de Terzieff dit « je » et colle au récit de Maupassant), et ici, le film est à la seconde personne du singulier. C’est déjà une belle gageure en littérature ; dans un film, c’est encore plus surprenant. Et ça marche parfaitement. L’apport du film, c’est qu’on peut s’amuser de voir un film tunisien tutoyer les sommets… On y tunisie aussi quand le pays s’affiche sur les murs de « l’homme ».

Pendant toute la durée du récit donc, Ludmila Mickael (quel dommage de ne jamais voir son joli minois…) décrit les sentiments du personnage dont il est question dans le titre. On ne l’entend jamais. La voix off décrit, suggère, prédit ce qu’il fera, ressentira, etc. Le résultat est formidable. Ça aurait pu être une tentative expérimentale vaine, incompréhensible — l’effet est parfois bizarre, il faut le reconnaître —, mais la crédibilité de la fable n’est jamais prise à défaut par ce parti pris singulier (et le roman de Perec est écrit sur le même mode apparemment).

L’histoire, ou la non-histoire, est une plongée dans le nihilisme. La nécessité de devenir soudainement transparent, d’éviter toute emprise sur les choses ou sur sa propre existence, de renoncer au désir, de s’affranchir de la moindre pensée ou sentiment, rejoint d’une certaine manière les philosophies orientales, mais à la fin (désolé pour le spoilnik, il va falloir détourner les yeux si vous êtes engrossés par l’affreux démon de la curiosité), tout est grave et sans espoir (je n’ai rien défloré en même temps).

Un homme qui dort, Bernard Queysanne 1974 | Dovidis, Satpec

Zoubi, Zoulba, je détourne les yeux et le spoilnik s’en va…

L’œuvre de Queneau est sans doute à lire. Ça vaudra sans doute mieux le coup que Zazie. Parce que le procédé permet bien sûr, comme dans Le Horla, de mettre en scène une prose magnifique. C’est dense et efficace. « Le maître anonyme du monde »… C’est vrai aussi que Ludmila Mickael pourrait réciter le bottin qu’on l’écouterait religieusement…

C’est le genre de film qui doit se faire sur la table de montage. Habituellement les scènes sont composées autour de répliques et d’une continuité temporelle rigide qu’on arrive à peine à déstructurer grâce à une musique, le son se superpose aux images ; ici au contraire, tout passe par une voix, qui est le véritable moteur du film, le seul « plan-maître » ; les images ne servent qu’à illustrer et accompagner les paroles. Le procédé est souvent employé dans les courts-métrages (il suffit de penser à la Jetée), et la difficulté était sans doute sur la longueur d’arriver à rester un procédé suffisamment transparent pour se mettre au service de l’histoire. C’est plutôt réussi, et l’atmosphère qui en découle est tout à fait unique. Singulier.



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Les Indispensables du cinéma 1974

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Le Faux Étudiant, Yasuzô Masumura (1960)

L’Étranger

Note : 5 sur 5.

Le Faux Étudiant

Titre original : Nise daigakusei

Année : 1960

Réalisation : Yasuzô Masumura

Œuvre originale et adaptation : Kenzaburô Oe, Yoshio Shirasaka

Avec : Ayako Wakao, Jun Fujimaki, Jerry Fujio, Eiji Funakoshi, Nobuo Nakamura

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Adaptation d’une nouvelle de jeunesse d’un futur prix Nobel de littérature (Kenzaburō Ōe), A False Student est une œuvre magistrale et complexe. On y retrouve le thème de la culpabilité, de la responsabilité, des faux-semblants, de la folie d’une société toujours en quête d’excellence et de reconnaissance…

Le film commence avec des faux airs de néoréalisme italien, bien aidé par la ressemblance de l’acteur principal avec celui du Voleur de bicyclette. La même présence naïve, une certaine folie, et la bêtise en plus… Ensuite, le film tourne au film politique comme on en verra plus tard, toujours en Italie (la connexion est réelle, Masumura a appris le métier en Italie), alors que Masumura continuera dans la subversion, mais sexuelle le plus souvent, beaucoup moins politique (quand on a Ayako Wakao à disposition, on s’adapte). On suit ainsi la petite imposture de Hikoichi sans se douter qu’il est en train de tisser autour de lui un inextinguible voile d’apparences qui ne cessera alors de jouer contre lui auprès de ceux pourtant qu’il cherchait à plaire.

Le film bascule encore une fois lors d’une longue séquence de séquestration, et gagne en puissance en interrogeant des thèmes tels que la vérité ou la justice, rappelant des films comme Fury (Fritz Lang), Du silence et des ombres (Robert Mulligan) ou L’Étrange Incident (William A. Wellman) ; des thèmes essentiels et universels que la construction d’une société comme celle de l’Ouest américain rendait possible, comme au temps des tragédies grecques. C’est bien de ça qu’il est question : ces étudiants appartenant à une des plus prestigieuses universités de Tokyo veulent réinventer le monde mais se rendent compte très vite qu’en place de leurs beaux idéaux, de la justice, on préfère toujours le petit confort d’une situation, la fuite lâche, opportuniste, face à des responsabilités lourdes, et le déni, voire le mensonge ou le crime pour préserver l’essentiel : son statut et les apparences, réelles et ultimes valeurs d’une société japonaise autant assujettie aux règles strictes de la bienséance et de la tradition.

Le génie ici, et la force du récit, c’est l’opposition poussée jusqu’à ses limites de deux types d’individus qui n’auraient jamais dû se rencontrer. L’individualiste, ou le solitaire naïf sans grands principes moraux, un peu idiot, désintéressé politiquement, souhaitant s’insérer dans une prestigieuse université qui le fait rêver — l’image idéale de la victime innocente ; et puis les jeunes étudiants, ambitieux, brillants, pleins de beaux idéaux, actifs dans leurs revendications politiques, pas foncièrement mauvais, mais qui, au nom de ces idéaux, au nom de la sauvegarde du groupe, et finalement au nom de la préservation de leur petit confort bourgeois pourtant si méprisé, n’hésiteront pas à flirter dangereusement avec ce qu’ils abhorrent.

Le dur et cruel apprentissage de la realpolitik. La savante exposition de ce qui nous fait basculer à l’insu de notre plein gré dans une forme fine de corruption et de lâcheté. Il y a quelque chose de pourri dans l’Empire du soleil levant — Masumura avait un Oe dessus.

Magistral.

Printemps précoce, Yasujirô Ozu (1956)

Ma saison préférée

Printemps précoce

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Sôshun

Année : 1956

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Chikage Awashima, Ryô Ikebe, Teiji Takahashi, Keiko Kishi, Chishû Ryû, Sô Yamamura

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Il y a quelque chose de reposant chez Ozu : où sont donc passés les personnages antipathiques ? Les méchants, les escrocs, les enquiquineurs, les opposants, tout ça c’est pratique quand il faut faire avancer l’action, pour pouvoir s’identifier à des personnages. Pourtant, on s’y attache à ces personnages, on suit leurs petits tracas. Ozu décrit la perte du désir, l’incertitude des sentiments. Et ça concerne tout le monde. Surtout qu’on regarde ses films comme une leçon de vie, comme un modèle à suivre.

Minimalisme. Quand à la fin, la femme retrouve son mari dans la petite ville où il a accepté d’être muté, ils refusent de se toucher. On ne sait pas s’il faut interpréter cela comme de la timidité d’étudiants ou la perte de ce désir. Les interprétations sont ouvertes, et c’est cette incertitude qui fait la magie des films d’Ozu. Elle nous pousse à nous questionner un peu plus sur notre propre vie, notre comportement, notre rapport aux autres, aux êtres chers, sur les choix qu’on est amené à faire, sur notre propre rapport au bonheur… Mais c’est un questionnement qui doit amener à l’apaisement.

Il y a ici une sorte d’incommunicabilité heureuse. On ne se comprend pas, et tant mieux. Parce que dans le monde d’Ozu, personne ne prête jamais de mauvaises intentions aux autres. Cela rend toute chose à la fois simple et reposante.

Un monde sans passion pourrait se révéler être un cauchemar pour certains dont la vie doit servir à remplir un vide. Ozu montre pourtant qu’il y a un charme tranquille au peu de passion, au renoncement, une noblesse d’âme au détachement, et une grandeur à accepter le sort tel qu’il se présente. Être là et savoir s’en contenter. La voie de la sagesse peut-être, une manière d’être en paix avec soi-même, d’avoir un contrôle serein de sa vie et de ses sentiments. Sans haine, ni amour. Comme la triste vitalité d’un saule. On parle parfois de mono no aware pour Ozu. On pourrait également parler du concept de non-agir, dont le premier idéogramme (mu) se retrouve dans un autre concept de la philosophie orientale (mujo, impermanence) et sur sa tombe. Tout est éphémère et Ozu nous invite à faire mumuse avant le Crépuscule.


Printemps précoce, Yasujirô Ozu 1956 Sôshun | Shochiku

Les Baisers, Yasuzô Masumura (1957)

Les Baisers

Kisses

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kuchizuke

Année : 1957

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Hiroshi Kawaguchi, Hitomi Nozoe, Aiko Mimasu

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Deux critiques sur IMDb relèvent le fait que le film ressemble à du Godard. C’est plutôt vrai, mais l’influence néoréaliste est plus probable, vu le parcours de Masumura (il a fait ses classes en Italie). L’énergie, le rythme effréné, l’impertinence et l’alliance de la fausse et nonchalante romance avec la nécessité de survivre et de s’entraider pour cela, ce sont là des éléments aussi qui rappelleront plus tard, sans son lyrisme poétique, Wong Kar Wai (on pense au personnage « je t’aime moi non plus » de Faye dans Chunking Express).

Qu’y a-t-il de plus beau que les amours adolescentes ?… C’est un peu la rencontre improbable entre un fragile papillon et un autre plus robuste prétendant être un frelon. Quand il vient à aider le frêle papillon, il décampe et fonce tête baissée devant lui comme un frelon piqué dans son amour-propre alors qu’autour de lui voltige le papillon auquel il a aidé à redonner vie…

— Qu’est-ce que tu veux ? Je suis un frelon, laisse-moi tranquille !

— Pourquoi m’aides-tu ?

— Je ne t’aide pas. Regarde, c’est ma mère. Quelle abeille ! Je ne suis pas un papillon comme toi.

— Bien sûr que tu l’es…

— D’accord, alors suis-moi si tu le peux…

— Aucun problème.

— Bzzzzzz

— Lalallalala

— … Bzzzzzzz

— Maintenant, est-ce que tu peux le dire ? Est-ce que tu m’aimes ?

— Nan.

C’est un peu comme Titi chassant Gros minet. Charmant.

Hiroshi Kawaguchi et Hitomi Nozoe apparaîtront deux ans plus tard dans Herbes flottantes, mais ils seront surtout… mariés et joueront dans plusieurs autres films de Masumura (Hiroshi Kawaguchi jouera, seul, dans Une femme confesse, par exemple). Ils mourront relativement jeunes tous les deux à moins de 60 ans. Hiroshi Kawaguchi est par ailleurs le fils de Matsutarô Kawaguchi, romancier et scénariste de nombreux chefs-d’œuvre dont celui-ci et de l’actrice Aiko Mimasu (ici présente).


Les Baisers, Yasuzô Masumura 1957 Kuchizuke Daiei Studios

La Femme de Seisaku, Yasuzo Masumura (1965)

La Tragédie d’Okane

La Femme de Seisaku

Note : 5 sur 5.

Titre original : Seisaku no tsuma

Année : 1965

Réalisation : Yasuzô Masumura

Adaptation : Kaneto Shindô

Avec : Ayako Wakao, Takahiro Tamura, Nobuo Chiba, Yûzô Hayakawa, Yuka Konno, Mikio Narita, Taiji Tonoyama

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Plus je vois les films de Masumura, plus j’ai la certitude que ses films sont l’équivalent au cinéma des tragédies. Le drame terrible qui touche Okane, c’est sa beauté. C’est ce qui va lui attirer la poisse, et c’est ce qui a causé sa mauvaise réputation, son mariage très tôt avec un vieux marchand qu’elle n’a bien sûr jamais aimé et pour qui elle n’est qu’un objet de désir. Si vous naissez belle et riche, ça peut être une chance, mais belle et pauvre, ça ne peut être qu’une tragédie.

Comme dans Une femme confesse, voire dans L’Ange rouge, Ayako Wakao joue une femme résignée face à son sort. Elle ne cherche plus à lutter, elle cherche juste à éviter de provoquer le destin. Elle n’a jamais connu la sympathie des autres, parce qu’on la juge comme une prostituée, et parce qu’elle ne fait rien pour s’intégrer ou être sympathique à son tour. Non pas qu’elle soit à proprement parler antipathique, mais elle refuse le contact avec les autres parce qu’elle sait que cela peut la nuire. Les femmes ne peuvent que la jalouser pour sa beauté ou la suspecter d’en jouer pour attirer les faveurs des hommes ; les hommes ne peuvent qu’être attirés par elle et avoir des arrière-pensées. La beauté qui devrait être une chance n’est qu’une tragédie pour celle qui doit la supporter.

Bien sûr, se tirant des sales pattes du vieux bourgeois avec qui elle s’est mariée, les membres de sa famille crevant comme des mouches autour d’elle, elle finit par attirer l’attention de l’homme le plus en vue du village. Elle sera d’autant plus détestée bien sûr parce qu’elle a (sans rien faire) attiré son attention.

Le regard porté sur les villageois est féroce. Commérages, jalousie, médisance, lynchage. On est loin des valeurs optimistes communautaires, du partage et de l’entraide.

Le noir et blanc est parfait, le montage aussi (superbe densité, le tout finalement ne dépassant pas une heure trente) mais c’est surtout la musique qui apporte un petit plus de tragique. Quelques notes de violons, pas trop apparentes mais insistantes, comme pour marquer la fatalité, comme si tout était déjà joué et que Okane n’avait aucune échappatoire à son destin tragique.


La Femme de Seisaku, Yasuzo Masumura 1965 Seisaku no tsuma | Daiei Studios

Le Printemps d’une petite ville, Fei Mu (1948)

C’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures histoires

Le Printemps d’une petite ville

Note : 5 sur 5.

Titre original : Xiao cheng zhi chun

Année : 1948

Réalisation : Mu Fei

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Triangle amoureux classique, le dilemme vieux comme la pluie, et pourtant ça marche toujours.

Le mari et sa femme vivent dans une petite ville comme le titre l’indique, éloignés du chahut de la grande ville. On est presque à la campagne. C’est paisible, mais on voit les traces de la guerre un peu comme dans Autant en emporte le vent, avec des murets éclatés… Un serviteur vit avec eux, ainsi que la sœur du mari, tout juste nubile (c’est le printemps pour tout le monde). Lui, le mari, souffre de la tuberculose et refuse de se soigner ; elle, sa femme, se languit par l’ennui. C’est une sorte de Madame Bovary qui attend que quelque chose vienne la délivrer, ou la réveiller…

L’un des coups de génie de ce film, il commence par l’angle employé pour raconter cette histoire. C’est la femme qui la raconte, chuchotant presque. Quelques phrases au début, puis parfois une pensée pour exprimer son état d’esprit, pour compter le temps qui passe. Au lieu de mettre des panneaux « le jour suivant », pourquoi ne pas le faire dire par un narrateur… ? Je n’ai jamais vu ça, et pourtant ça marche parfaitement. Des voix off, on en voit souvent au cinéma, la voix du narrateur, mais quand on y pense, c’est systématiquement celle d’un homme. La voix du narrateur, c’est un peu celle du dieu omnipotent, donc forcément, on pense à un homme… Pourquoi avoir choisi la femme pour raconter cette histoire ? Ça marche tellement bien sous cet angle que ça peut paraître évident, encore faut-il avoir eu l’idée. Les meilleures idées sont les plus simples, pourtant, je ne me rappelle pas avoir vu un tel procédé.

Un visiteur se présente donc dans le domaine. Un ami que le mari n’a pas vu depuis une dizaine d’années. Sa femme ne le voit pas encore, mais quand elle apprend son nom, elle commence à s’inquiéter parce qu’elle a connu quelqu’un qui portait ce même nom (récit en voix off). Ils se rencontrent finalement, et c’est bien lui : les deux expliquent au mari qu’ils étaient du même village, et qu’ils ont grandi ensemble…

Les dés sont lancés. On peut deviner la suite. Ils s’étaient juré autrefois de ne jamais se quitter, mais les événements les ont séparés…, et à nouveau rapprochés. Le film parvient à échapper à la tentation du passage à l’acte. Mais au pays du taoïsme, la règle du non-agir est une vertu. Les deux personnages ont le temps de pécher en pensées (ils semblent envisager toutes les possibilités : le passage à l’acte, ça peut être la consommation de leur amour, comme ça peut être… le meurtre du mari). Mais, ce ne sont pas Les Amants diaboliques. On est beaucoup plus près d’In the Mood for Love avec ces deux amants qui se promènent, se reniflent, ne savent quoi se dire, s’enlacent, puis se repoussent… C’est une danse impossible entre deux aimants. Cette manière d’arriver à décrire des situations sans tomber dans la grossièreté d’un « passage à l’acte », rend tous les personnages sympathiques. Encore un de ces films sans méchants, presque philanthropiques. L’opposition, elle vient des événements, on est conscient que personne n’est coupable de quoi que ce soit, et on ne veut pas être le premier à fauter. Ce sont des épreuves imprévues qu’il faut accepter sans pointer la responsabilité sur l’un ou l’autre… Même la jalousie du mari n’en est pas une. Personne n’a rien fait de mal, pourtant tout le monde se sent coupable.

Si dans In the Mood for Love, l’utilisation de la musique est primordiale, ici c’est une autre musique qu’on entend. Celle du silence. Le rythme se ferme dans une même lenteur, pesante, comme une respiration qui s’étire, comme quand on ne veut pas déranger et que les mouches font un vacarme inouï. La maîtrise du rythme et du ton est totale, je ne sais même pas s’il y a des équivalents à cette époque. Chez Orson Welles peut-être…, d’ailleurs, le film présente les personnages et les acteurs un peu comme Welles le faisait au début de ses films. Là encore, on peut imaginer une inspiration directe, étant donné que ce n’est pas très fréquent comme procédé.

Tout le reste du film est tout autant maîtrisé : les acteurs gardent parfois le rythme très particulier de la pantomime, mais en 1948 on a eu le temps de perdre les tics du muet (on peut en voir un peu dans Les Anges du boulevard, 1937 — où parfois même avec des scènes sonorisées, les acteurs jouent sans dialogues, avec une belle réussite d’ailleurs).

Les décors et la lumière sont magnifiques : mouvements de caméra, contre-plongées, plans larges pour laisser la liberté à la mise en scène et aux acteurs (au lieu de passer systématiquement par le montage), des effets de lumière tout aussi magnifiques (comme cette scène dans la chambre du mari, à l’ombre de la lune où, à tour de rôle, son visiteur, puis sa femme, vient lui rendre visite, et qu’on voit la porte vitrée en ombre s’ouvrir sur le voile de son lit…).

En bonne place dans l’histoire du cinéma chinois. 5ᵉ dans la Golden Horse list.


Le Printemps d’une petite ville, Fei Mu 1948 Xiao cheng zhi chun | Wenhua Film Company


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La Rue de la honte, Kenji Mizoguchi (1956)

La fin du paradis

La Rue de la honte

Note : 4 sur 5.

Titre original : Akasen chitai

Année : 1956

Réalisation : Kenji Mizoguchi

Avec : Machiko Kyô, Aiko Mimasu, Ayako Wakao, Michiyo Kogure, Daisuke Katô

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Étonnant rapprochement avec Suzaki Paradise. Les deux sont tournés la même année, adaptés de deux romans du même auteur (Yoshiko Shibaki, lauréate du prix Akutagawa en 1941[1]) et parlent du même quartier de prostituées à Tokyo. Le film de Kawashima reste à la porte du « paradis », comme une sorte de purgatoire, le bar se trouvant juste en face du pont menant au quartier, alors qu’ici on y est en plein dedans. Parmi tous les films de prostituées sur cette époque, c’est sans doute le plus cruel, le plus dur, le plus déprimant.

Le film dépeint la vie de quatre ou cinq prostituées, dans une maison d’un de ces quartiers, en plein débat sur l’interdiction au parlement japonais de la prostitution. Mizoguchi était un « client » et avait entretenu des rapports avec des prostituées, mais la description n’en est pas pour autant flatteuse, au contraire. Entre la femme mariée obligée d’entrer dans la maison pour nourrir son mari et son enfant ; les vieilles prostituées qui cherchent en vain un habitué pour se « caser » ; la pin-up venant de sa province qui regarde des films de Marilyn Monroe et qui manque de mettre son père dans son lit ; la mignonne manipulatrice qui roule un client, comme son père a lui-même été ruiné, pour réunir assez d’argent pour monter une affaire loin de la prostitution (jouée par Ayako Wakao, l’infirmière dévouée de LAnge rouge, la muse de Masumura) ; la mère, que son fils surprend dans la rue à racoler le client ; et enfin la gamine placée par ses parents pour ramener de l’argent, et qui va devoir vendre sa virginité… Le cauchemar. La même désespérance que dans Suzaki Paradise, sauf que là, au lieu de voir les papillons retomber après s’être brûlé les ailes, on y est au cœur. Le monde cruel et infernal, n’est pas seulement regardé de l’extérieur avec un mélange de crainte et de fascination, comme un chat qui attend tous les soirs à la même heure la sortie des poubelles ; non, on y est. Les deux faces d’un même problème.

La musique est bien trouvée. Pas de violons attendrissants, mais au contraire une musique moderne bien grinçante qui sonne comme un film d’épouvante. L’image de fin est saisissante avec la gamine osant à peine aguicher le client, avec en fond, ces notes de musique affreusement dissonantes… Dernier plan de la carrière du maître. Qui semble nous dire : je m’en vais, débrouillez-vous maintenant avec ça. Flippant. Et en effet, la question de la prostitution au Japon, en particulier de la prostitution enfantine, n’a jamais été résolue. Non pas parce que comme partout ailleurs, on ne peut pas arrêter les dernières formes possibles de prostitution, mais parce que non seulement les usages et les structures non pas changés tant que ça, mais surtout les mentalités elles non plus n’ont pas évolué.


[1]Laureats_du_Prix_Akutagawa

Et pour plus d’infos sur son travail, son entrée dans le livre Japenese Women Writers dont quelques pages sont disponibles : lien

(Ni La Rue de la honte ni Suzaki Paradise ne semblent être cités dans ce bouquin toutefois)


La Rue de la honte, Kenji Mizoguchi 1956 Akasen chitai | Daiei Studios

Les Contes des chrysanthèmes tardifs, Kenji Mizoguchi (1939)

Mizo calligraphe

Les Contes des chrysanthèmes tardifs

Note : 4 sur 5.

Titre original : Zangiku monogatari

Année : 1939

Réalisation : Kenji Mizoguchi

Avec : Shôtarô Hanayagi, Kôkichi Takada, Gonjurô Kawarazaki

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Le fils d’un grand acteur vit dans l’ombre de son père. On rit de ses talents médiocres ; personne n’ose lui dire. Alors, il décide de partir et de se faire tout seul…

Beaucoup d’histoires nippones fonctionnent en tableaux. C’est une des meilleures manières de raconter. Cela permet un regard distant, objectif sur les événements, de ne pas forcer le trait. La compassion envers les personnages se fait petit à petit, en suivant leur destin chaotique, et non en usant de focalisations mièvres et lourdes pour appuyer, et être certain que le spectateur a compris où on veut en venir.

Le principe est simple, mais difficile à mettre en place. Le but, c’est d’avoir une situation de base dans chaque scène (tableau). Tout paraît anodin, on est au cœur de la vie du personnage, on assiste à son train-train quotidien ; ça se laisse regarder, on est comme un fantôme atterrissant au hasard sur une période de la vie d’un homme, sans comprendre au début pourquoi on est là. Sinon, par hasard.

Au bout d’un moment (et l’on peut attendre longtemps), un nouvel élément contrarie le destin des protaganistes (en général, un seul : ici, un acteur, mais ça peut être une prostituée comme dans La Vie d’O’Haru femme galante). Les personnages décident alors de l’attitude à adopter (des décisions qui poussent à un changement de vie) et là où parfois quelques récits commencent, c’est ici qu’il s’achève dans cette construction en tableaux. Dans un récit linéaire, ce qui compte c’est de montrer consciencieusement les conflits, toutes les étapes incitant les personnages à les résoudre ou à y échapper. Ici, c’est au contraire le récit qui cherche à échapper à toutes ces descriptions. Inutile de s’attarder sur les tergiversations, on sait, en gros, ce qui va se passer. Le pire, l’inattendu.

On prend donc de la hauteur. Place à l’ellipse.

Nouveau tableau, nouvelle scène d’introduction anodine. Sorties d’un contexte plus général, ces scènes n’ont aucun intérêt. C’est à nous, fantômes-spectateurs de ce destin, de faire le lien avec ce qui précède. On sait quelles décisions les personnages ont prises dans le tableau antérieur, et l’on est là pour voir si les objectifs, les attentes, les espoirs ont été atteints. L’intérêt en tant que spectateur consiste à se construire une image mentale de cette histoire, plutôt qu’elle nous soit imposée sous nos yeux. Et le plaisir, il naît de la crainte de voir les désirs des personnages se réaliser ou non. La compassion d’un dieu fantôme, spectateur des tracas des simples hommes.

Et ainsi de suite. C’est comme un château de cartes : les nouvelles se superposent aux précédentes pour former la base d’un nouvel étage et l’on se demande par quelle magie tout cela arrive encore à tenir.

Prendre ainsi de la hauteur en ne se préoccupant que de l’essentiel (les intersections de la vie des hommes), c’est surtout une manière efficace d’entrer en empathie avec ces hommes en prise avec leurs contradictions, leurs contraintes. On se demande si leurs vertus et leurs forces mentales suffiront à avancer. Au lieu de suivre en détail le parcours sur un seul épisode de la vie d’un héros, on le suit et le juge sur tout son parcours. Comme si c’était ce qui comptait vraiment. La vie comme initiation. La nôtre. Je t’ai montré le kaléidoscope de la vie d’un homme, penses-tu être capable de faire autrement ? On n’est pas loin de la distanciation qu’affectionnait Brecht. Il utilisait la même technique, et instinctivement (ou pas), beaucoup d’auteurs adoptent ce point de vue. Un point de vue qui semble au départ une omniscience confortable et dont on comprend peu à peu qu’elle n’est destinée qu’à nous interroger sur notre propre parcours. Pour remplir ce vide entre les ellipses, il faut bien y mettre un peu de logique, mais aussi beaucoup d’imagination. Et l’imagination, on ira la chercher dans notre propre expérience. Le dieu fantôme, spectateur de la vie, se rappelle son passé perdu et reprend forme humaine. Certains spectacles sont dans le « monstrer » : le monstre est devant nous, on en rit, on en a peur, l’éloigner de nous, cet étranger, c’est une forme d’identification du trouble, du non conforme ; on le voit pour ne plus le voir. Et d’autres spectacles sont dans les « démonstrer » : inutile de chercher les monstres. S’ils existent, ils sont à l’intérieur de nous. Les premiers confortent les enfants ; les seconds nous apprennent à devenir des hommes.

La mise en scène de Mizoguchi met tout en œuvre pour souligner cette distanciation. Il place loin la caméra, capte souvent toute une scène en plan-séquence, parfois même d’une pièce voisine ou de l’extérieur (la scène est une boîte confidentielle qu’il serait malvenu de venir contrarier avec des gros plans). Le rythme, il arrive à en donner dans la composition de ses plans, faits de mouvements de caméra minimalistes. Notre œil est comme jamais pris au dépourvu : quand il place une caméra à un endroit, c’est qu’il sait qu’à un moment les personnages vont y venir (même de loin) et qu’on pourra les suivre… en tournant la tête, paresseusement, de quelques degrés. Encore une fois, certains spectacles veulent donner l’impression d’improvisation en suivant les mouvements des personnages. Ici, on les précède. Comme si tout était déjà joué et que l’intérêt était ailleurs.


Les Contes des chrysanthèmes tardifs, Kenji Mizoguchi 1939 Zangiku monogatari | Shochiku


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