Carrie, un amour désespéré, William Wyler (1952)

Carrie, un amour désespéré

Note : 2.5 sur 5.

Titre original : Carrie 

Année : 1952

Réalisation : William Wyler

Avec : Laurence Olivier, Jennifer Jones, Miriam Hopkins

Mais qu’est-ce que c’est que cette histoire à l’eau de rose, ce mélo misérabiliste qu’on croirait tout droit sorti de l’imagination grossière de Barbara Cartland ? Heureusement qu’il y a le jeu excellent de Laurence Olivier et de Jennifer Jones pour sauver la baraque, et une production/réalisation de William Wyler. Qu’est-ce qu’ils sont allés faire dans cette galère…

L’histoire est à peine croyable, d’une cruauté inimaginable. Les personnages sont antipathiques, leur évolution plutôt rocambolesque, et la morale de l’histoire, finalement, ça devient : « Certains ont de la chance, d’autres non… » Merde, ça fait rêver ça ? Putain de cruauté ! Le personnage de Jennifer Jones se prostitue littéralement pour vivre (même si ce n’est pas dit comme ça, mais une fille qui accepte de vivre chez un type à cette époque-là sans être mariée avec lui, code Hays ou pas, on ne peut pas imaginer que ça s’amuse du matin au soir à se faire des bisous sans la langue). On ne peut pas avoir du respect pour un tel personnage. Ce serait un film d’aujourd’hui passe encore, mais pour l’époque, ça ne passe pas ; d’ailleurs il en est question à un moment, mais la belle ne se fait pas prier et garde cependant ses airs de sainte-nitouche. Là, on a une ellipse qui tue quand on la voit limite heureuse vivant chez ce type qu’elle n’aime pas…

Carrie, un amour désespéré, William Wyler 1952 | Paramount Pictures

Que dire donc de ce personnage ? Le genre de vieux bonhomme qui en a après les jeunettes, le type malheureux avec la femme de la haute société qu’il a épousée pour rentrer dans le monde, et qui court après les nubilettes en leur mentant sur sa situation et son âge…

On tente alors de les lancer dans une romance épique, mais avec de tels excès, l’histoire tourne vite au ridicule… On est loin de Docteur Jivago. On a les deux amants à qui il arrive que des merdes, mais ce sont eux qui s’y sont mis tout seuls. Antipathiques et… un peu concons (sans déconner, faudrait lui foutre un peu de plomb dans la tête à cette Carrie…). Le Docteur Jivago est amoureux de deux femmes en même temps, ce sont des choses qui arrivent et sa première femme n’en devient pas moins antipathique, au contraire ; on sent que parfois on ne peut rien contre le destin… Là ce vieux plouc, il veut juste se barrer avec une jeune fille paumée et profiter de sa situation… C’est complètement immoral, monsieur Hays. Il n’y a pas le destin derrière tout ça, c’est un con qui veut se faire une jeune et c’est tout. Sa première femme à lui, c’est une mégère, on comprend pourquoi il ne l’aime pas, mais on ne peut avoir que des personnages antipathiques dans une histoire ; qu’au moins, on puisse leur trouver une excuse, donner au personnage un peu de relief. Le but ce n’est pas d’exposer des préjugés et de les laisser tels quels ; mais bien de leur tordre le cou et de donner une chance à ces personnages, une chance de moins les détester. Il faut toujours des motifs d’espoir, même discutables ; on n’expose pas ce qu’on estime être de viles créatures pour le plaisir de les lyncher et en laissant croire qu’il y a des « méchants » par nature… Être un fils de pute, c’est déjà une circonstance atténuante… Komarovsky dans Jivago, il finira par aider le couple Lara-Jivago, car au fond il aime Lara et veut l’aider ; même Strelnikov qui est sans doute la plus grosse pourriture du film, on peut comprendre sa haine par son amour perdu, par sa fragilité, son utopie, tout ce qui n’existe plus pour lui. Là, on ne cherche pas à aller au fond des personnages, ce sont des caricatures et il faut les accepter comme ça. Alors vas-y, essaie, Willy… Tu pourras toujours nous les mettre dans les situations les plus « romanesques » on s’en moque, parce qu’on ne les aime pas et les méprise. Si celui qui a écrit ce machin n’aime pas les personnages qu’il décrit, comment, nous, on pourrait les aimer, les comprendre et les défendre ? On suit les péripéties les unes après les autres le plus souvent avec dégoût parce qu’il leur arrive que des merdes, toujours le pire (ça, c’est une loi de la dramaturgie mais encore faut-il rester dans la vraisemblance, éviter d’y aller trop fort). Et puis surtout, la manière dont réagit le personnage d’Olivier dans la galère ne fait rien non plus pour qu’on s’apitoie sur son sort. Le type est de la haute, il se retrouve garçon de café, et au lieu de ne pas la ramener en restant humble, le mec semble mal vivre ses nouvelles manières de plouc dans le bar à ploucs où il travaille… On ne peut pas aimer un type de la haute qui tombe dans le caniveau et qui refuse qu’un mec « d’en bas » l’aide parce que c’est un mec d’en bas… Monsieur mérite mieux que ça ?… Hé ben, restes-y dans le caniveau.

Reste la scène finale qui vaut tout de même le coup d’œil. Parfaitement tire-larmes, même si on est plus proche du pitoyable que du « romanesque »… Peut-être le grand ratage d’un nouveau genre. Olivier est désormais clochard (à cause de sa conne de femme qui le laisse tomber sur un malentendu) et Jennifer Jones le fait rentrer dans sa loge (elle est devenue une star des planches new-yorkaises). Il lui demande un peu à manger, l’aumône ; elle, le vison sur les épaules, lui tend son petit sac. Il n’y a que des gros billets (vraiment, c’te poisse). Alors il dit : « J’aurais du mal à faire du change avec ça… » Elle : « Tu vas rester avec moi ! Tu vas voir on va être heureux ! Attends-moi là j’ai un truc à faire… » Il se casse en prenant une petite pièce dans son sac à main. Et là, on pense, soulagés d’en finir : « C’est vrai casse-toi, c’est à cause d’elle après tout si t’es dans la merde ». Pauvre film.



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Les Hauts de hurlevent, William Wyler (1939)

La Horde de Hurlevent

Les Hauts de hurlevent

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Wuthering Heights

Année : 1939

Réalisation : William Wyler

Avec : Merle Oberon, Laurence Olivier, David Niven

Du Bronté produit par Samuel Goldwin, mise en scène par William Wyler, et interprété par Laurence Olivier. Si ce n’est pas de la dream team ça…

Une mise en scène qui fout bien les boules au début avec les violons dans la neige (on aura les mêmes quarante ans plus tard dans LEmpire contre-attaque). Tout en flashback, comme toutes les bonnes histoires gothiques (oui, il n’y a pas que le film noir), comme pour mieux entrer dans une histoire qu’on veut fantastique ; ça pourrait tout aussi bien être un rêve, un mensonge (la sophistication de la mise en abîme qui plongerait presque le film dans le baroque si on y avait en plus les couleurs et des optiques torsadées). Le reste, c’est du mélo. L’amour impossible qui rentre en conflit avec le paraître.

Ça ressemble pas mal à Jane Eyre finalement. Le même personnage de l’homme autoritaire dévoré par sa passion ; et ces femmes rendues idiotes par leur amour. Les mêmes patelins paumés habités par le mystère et ses fantômes. Et puis, au moins, le mauvais temps, c’est crédible dans le nord de l’Angleterre.

An -2 avant CK. Pas de contre-plongée, pas de plan-séquence. Mais ça paraît bien sophistiqué tout de même pour 1939. Bien léché, rien à dire. Peut-être l’effet gothique déjà. La sophistication s’écrit avec un W, qui veut dire Welles, ou bien donc Wyler… (Ça marche aussi avec D.W Griffith ou Josepth L. Mankiewicz ; un peu moins avec Wilder, sauf pour Boulevard du Crépuscule peut-être… Le K, c’est pas mal non plus. Et le Z. OK, je range mes runes.)


Les Hauts de hurlevent, William Wyler 1939 Wuthering Heights | The Samuel Goldwyn Company


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Le Sifflement de Kotan, Mikio Naruse (1959)

Rendez-vous en terre inconnue : Mikio Naruse chez les Aïnous

Le Sifflement de Kotan

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kotan no kuchibue

Année : 1959

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Ken Yamauchi, Yoshiko Kôda, Masayuki Mori

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Étonnant de voir Naruse quitter la ville pour les kotans (villages) aïnous de l’île d’Hokkaido. Et au fond pas tant que ça. Qu’est-ce que fait le plus souvent Naruse ? Décrire une société japonaise qui change sous l’influence de l’Occident, à travers des histoires de geishas, d’amour ou de femme au milieu d’une famille souvent monoparentale.

On est donc sur l’île d’Hokkaido ou on suit une famille aïnou (un peuple d’une ethnie minoritaire au Japon). Il y a le fils, doué à l’école, le père ivre depuis que sa femme est décédée (joué par Masayuki Mori, avec encore un rôle à mille lieues de ces autres rôles ! il suffit de voir le personnage de banquier bien respectable qu’il jouait dans Quand une femme monte l’escalier…) et la fille idéale qui prend soin de tout le monde, belle comme un ange. Le conflit social est clair. Les enfants aïnous sont victimes du racisme japonais à l’école.

Naruse décrit comme à son habitude un grand nombre de personnages avant de se recentrer sur ceux qui deviendront les principaux (le fils et surtout la fille). C’est comme ça qu’il suit un bon moment la voisine qui vit avec sa grand-mère, qui rêve de faire de la danse et qui flirte avec un Japonais. Sa grand-mère va un jour voir le père de ce garçon (directeur de l’école qui a toujours été correct avec les aïnous) pour connaître ses intentions si leurs enfants décidaient de se fiancer. Elle y va avec un peu d’espoir, vu le personnage (joué par Takashi Shimura, l’éternel humaniste des films de Kurosawa, donc l’acteur idéal pour ce rôle), mais il lui fait comprendre que ce n’est pas une bonne idée… Après quoi, la grand-mère tombe malade, la fille disparaît. On ne saura jamais ce qui lui est arrivée… Voilà qui est très narusien : il développe des personnages et il les délaisse presque consciemment en cours de route comme pour coller un peu plus à la vraie vie où souvent on perd de vue même son plus proche voisin. Puis la grand-mère meurt… La vie, en somme, mais pour une fois chez Naruse, celle des autres, ceux de l’île voisine.

Le Sifflement de Kotan, Mikio Naruse 1959 Kotan no kuchibue | Toho Company

Le récit peut alors s’attacher complètement au destin de la famille. La fille est choisie par le professeur de dessin pour être son modèle, elle s’entiche un peu de lui, mais il finit par partir pour Tokyo (avant d’être parti pour la grande ville de l’île, Saporo, avec elle pour présenter son tableau à un concours), le fils se bat avec d’autres élèves (japonais eux) qui le jalousent et le martyrisent, le père parvient à se détacher de l’alcool, mais qui mourra (Mori) à la fin, écrasé par un arbre (il avait trouvé une place de bûcheron).

Ça commence comme un film social, avec des oppositions entre deux cultures, ils nous mènent tranquillement au mélo avec une ou deux amourettes, deux morts cruelles… Tout ça pour laisser les deux orphelins à la fin, livrés à leur oncle cruel. La même rengaine tragique, même en plein dans les bois, et tout aussi efficace.

On se croirait presque dans un film de Miyazaki. Les Aïnous et surtout leur culture animiste (avec tous ces esprits de la forêt) ressemblent à des peuples qu’il décrit très souvent dans ses films. Naruse ne reproduit pas totalement la culture aïnou. Il suffit de jeter un coup d’œil sur le Net pour s’apercevoir qu’il y a un ou deux trucs qui ne sont pas retranscrits dans le film. Par exemple, il a bien pris des Japonais pour jouer les Aïnous, et il me semble qu’ils parlent tout le temps japonais… En tout cas, c’est bien dépaysant. Voir qu’il y a également un problème de racisme au Japon, c’est comprendre finalement que tout le monde a les mêmes problèmes. Dommage que la fille n’ait pas fait d’autres films, elle avait un de ces sourires…



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Au gré du courant, Mikio Naruse (1956) Nagareru

Flowing…

Au gré du courant

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : Nagareru 

Année : 1956

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Kinuyo Tanaka, Isuzu Yamada, Hideko Takamine, Mariko Okada, Haruko Sugimura, Chieko Nakakita, Natsuko Kahara

 

Pas le Naruse le plus réussi, mais comme toujours, si on s’intéresse à la culture et à l’histoire japonaise, on apprend plein de choses. L’histoire est banale : une chronique sur la fin d’un monde (tiens, encore), celui des geishas après la guerre. La société s’occidentalisant, mais aussi à cause sans doute de la guerre qui a ruiné leurs « protecteurs », elles ont du mal à payer leurs dettes dans leur okyia, et les jeunes filles, les apprenties, pensent à faire autre chose ou n’ont pas de talent…

C’est encore parfois compliqué à comprendre si on ne se renseigne pas un minimum sur la vie des geishas (et la traduction n’aide pas vraiment, avec des termes et des concepts intraduisibles), donc il faut s’accrocher.

Il faut l’avouer, le film est surtout illuminé par la beauté douce et désabusée d’Hideko Takamine. On la voit malheureusement trop peu. C’est elle le personnage le plus intéressant du film. Comme dans Nuages d’été, le thème du film est le changement de la société japonaise. Hideko Takamine fait le lien entre les deux époques, les deux Japon. Fille de geisha, elle comprend qu’elle ne peut être entretenue par sa mère et commence à entrer dans la vie active.


Au gré du courant, Mikio Naruse 1956 Nagareru | Toho Company


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La Clé de verre, Stuart Heisler (1942)

La Clé de verre

Note : 3.5 sur 5.

Titre original : The Glass Key

Année : 1942

Réalisation : Stuart Heisler

Avec : Alan Ladd, Veronica Lake, Brian Donlevy

Que du beau monde ! Alan Ladd, Veronica Lake et tous les meilleurs seconds rôles de l’époque. Un pur film noir. Alan Ladd en parfait antihéros, limite masochiste, aimant se faire casser la gueule (on dirait Nicholson dans Chinatown). Une garce, un mafioso romantique, et une histoire incompréhensible. Il n’y a rien à y faire, les Hammett et les Chandler, je n’y comprendrais jamais rien, et c’est tant mieux. Une bonne histoire, c’est une histoire qui fait semblant et qui arrive à nous faire oublier qu’on regarde un film. Et là, une seule règle, la bienséance, pas de celle qui choque, mais de celle qui quand on en manque nous laisse sur le quai.

L’intrigue vaut que dalle, mais il faut faire comme si et se débrouiller pour éviter les incohérences ou les facilités qui peuvent même troubler les spectateurs appliqués à regarder autre chose. Un bon film, c’est comme un bon papier peint : ça doit faire joli, ça doit présenter une unité, créer une ambiance, mais surtout, ça doit s’effacer derrière la pièce pour mettre en valeur l’essentiel : la cohérence d’ensemble. Rien ne doit attirer le regard, ce n’est plus un papier peint, on doit se sentir comme chez soi. Et même la Veronica, elle pourrait passer chez le coiffeur qu’on n’y prêterait plus attention. Si ça colle à l’esprit. C’est tout un art, la transparence. Arriver à pondre des intrigues qui donnent à voir, avec le bon nombre de scènes à faire, avec la bonne partition et le nombre de personnages qui s’affrontent dans une même pièce. Le reste, c’est du polissage. Les intrigues se valent toutes. Ce qui compte, c’est de savoir si les motifs, les couleurs, si tout ça est accordé.

La Clé de verre, The Glass Key, Stuart Heisler 1942 | Paramount Pictures

La mise en scène laisse parfois un peu à désirer, pas forcément à cause du cinéaste (totalement inconnu) mais peut-être aussi parce que c’est l’époque qui veut ça, ou le genre. Et ce n’est pas non plus du Howard Hughes aux commandes. Un bon petit film de série B en somme.

C’est étrange, je n’aimais pas beaucoup Alan Ladd avant ça… Je m’y fais, il a sacrément la classe. Le genre de personnages qui reste quoi qu’il arrive imperméable à ce qui se passe autour de lui, limite insolent dans sa désinvolture et dans ses piques — les beaux types ne sont jamais meilleurs que quand ils ne sourient pas… ils passent pour des bellâtres sinon. (Quoique…, pour moi, pas plus grand que Ladd, acteur beau comme un bœuf, ça n’a jamais rien changé à ma carrière.)


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Nuages d’été, Mikio Naruse (1958) Iwashigumo

Palette d’artiste

Nuages d’été

Note : 4 sur 5.

Titre original : Iwashigumo

Année : 1958

Réalisation : Mikio Naruse

Avec : Chikage Awashima, Michiyo Aratama, Kumi Mizuno

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Cette fois, pas de véritable drame, ou de mélo, pour Naruse. Il s’agit plus de la chronique d’une famille après la seconde guerre mondiale, et le récit d’un monde qui change. Les parents paysans contre les enfants qui veulent aller travailler à la ville ; les parents qui s’arrangent pour faire des mariages arrangés et les enfants qui sont bien décidés à faire des mariages d’amour. Et entre les deux, la jeune tante, veuve de guerre, qui vit encore avec sa vieille belle-mère et qui travaille dans les champs alors qu’elle envoie son fils à l’université.

C’est elle le personnage central de cette histoire ; sans être omniprésente. Elle sert de lien entre les deux mondes, car elle a compris, plus que les autres parents, les bouleversements du monde d’autrefois. Elle sert aussi d’entremetteuse entre les familles pour marier son neveu, mais elle tombe amoureuse d’un journaliste qui l’aide à trouver une bru à son beau-frère, et qui au départ n’était là que pour faire une étude de la perception des nouvelles lois de succession dans les campagnes où les vieilles traditions sont encore d’usage.

Nuages d’été, Mikio Naruse 1958 Iwashigumo | Toho Company

C’est parfois compliqué à suivre : ça va très vite, et ce n’est pas forcément toujours très explicite, les nouveaux personnages n’étant, le plus souvent, pas du tout présentés… Mais c’est passionnant, Naruse arrive à donner un peu de chair à cette histoire en s’attachant aux personnages. Ni méchant ni héros, rien qu’un conflit de générations et le choc de deux mondes. Le ton n’est jamais d’ailleurs à la confrontation. Tous essayent de dénouer ensemble ce délicat sac de nœuds. Restent le fatalisme et la nostalgie d’un monde qui se meurt, comme des nuages d’été, hauts dans le ciel, rongés par le bleu du ciel sec, comme l’eau de la rizière qui envahit peu à peu les labours…

Ça n’a rien de didactique ou d’austère. Naruse ne fait que montrer, il ne juge pas. Comme dans Le Repas, il adopte une position intermédiaire. Dans Le Repas, la femme finit par accepter de repartir avec son mari ; ici, il reste avec l’image de la tante labourant son champ sous le ciel d’été, pensant à ses neveux qui sont partis, à son amant qui l’a quittée, à son fils qui le fera sans doute bientôt… La musique et le Technicolor ajoutent à la beauté simple du film et à son ton nostalgique. Du Altman en plus poétique, contemplatif. Et résigné face à l’inexorable marche du monde.




Le Monde d’Apu, Satyajit Ray (1959)

Le Cycle de la vie

Le Monde d’Apu

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Apur Sansar

Année : 1959

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Soumitra Chatterjee, Sharmila Tagore, Alok Chakravarty

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Le film le plus gai de la trilogie. Quoique, tout est relatif. Faut bien que Apu soit pourchassé par la poisse sinon Apu d’histoire…

On se fait cette fois très vite au nouvel acteur qui joue le personnage d’Apu. Ça n’arrive pas en plein milieu du film, c’est moins dérangeant. Apu a une trentaine d’années et habite dans un appartement miteux de Calcutta, vivant de petits boulots, ne trouvant pas sa voie, publiant deux ou trois nouvelles, pas suffisamment pour payer son logeur. Rien de bien original ; l’art de Ray et de ne pas en faire des tonnes. Ce n’est pas le contexte misérabiliste qui l’intéresse, c’est Apu, son devenir.

Un ami d’enfance vient le trouver et lui propose de l’accompagner dans sa campagne pour assister au mariage d’une parente. (On quitte à nouveau la ville poisseuse pour retrouver les paysages de ces plaines magnifiques de l’Inde où la Terre donne l’impression d’être plate. Une terre est aride mais l’eau ne manque pas, une sorte d’oasis qui n’en finit pas.) Le fiancé de la future mariée se révèle être un dément et la famille se retrouve un peu dépourvue avec une mariée sous les bras et personne pour lui enfiler l’anneau. Hip, hop, tope là… Apu est dispo, il n’y a qu’à lui demander. Comme dans tout mariage arrangé, les deux mariés ne se connaissent pas et doivent apprendre à s’apprivoiser peu à peu. Ce n’est pas du Molière. Ray ne dénonce pas ces pratiques, ce n’est pas le sujet. Le poids de la tradition est là ; jamais il ne leur viendrait à l’esprit de la remettre en question.

Le Monde d’Apu, Apur Sansar, Satyajit Ray 1959 | Satyajit Ray Productions

La jeune femme d’Apu n’a jamais vécu dans la misère, ne connaît pas la ville. Elle déprime un peu aussi au début, mais on ne discute pas un mariage, on prend un air triste quelque temps, et puis on s’y fait. Elle est coquette et Apu est sous le charme. Une jolie femme aime être regardée. Il en faut peu, et c’est du cinéma, alors il faut que ces deux-là s’entendent. On comprend vite que s’ils doivent s’aimer, c’est voué à ne pas durer (on commence à le connaître le Apu, il attire le malheur à tous les membres de sa famille). C’est la symbiose parfaite, on profite avec Apu, enfin, d’un bonheur qui lui manquait depuis la disparition de sa sœur. Sa femme tombe enceinte et retourne chez ses parents à la campagne. Ils s’échangent quelque temps des lettres d’amour… On sent le drame arriver… Et hop, on n’y échappe pas. La femme d’Apu meurt en couches. L’art de Ray est de ne pas trop en faire. Contrairement au film précédent, où le récit s’attardait sur la dépression et la solitude de sa mère, ici, on ne verra rien de sa mort. Apu déprime, abandonne une nouvelle fois la ville. Il a un fils, qu’il ne cherche pas à voir… Il se rend dans les forêts du centre de l’Inde, tente d’écrire et finit par y renoncer… Quand son vieil ami vient le retrouver, cinq ans ont passé. Il lui rappelle qu’il a un fils et qu’il doit s’en occuper. Apu refuse d’abord, et finalement, sans explication, se rend chez son beau-père. Son fils est une petite peste qui s’amuse à tuer les oiseaux et… à voler des fruits (ça ne rappelle rien du tout, mais alors vraiment rien). L’enfant refuse de voir son père. En digne héritier de son père, lâche et indigne, Apu offre à son fils un train électrique (là encore, référence à l’opus 1). L’enfant n’en veut pas… Pourtant, Apu comprend vite qu’il allait l’aimer cette petite terreur.

Les deux premiers films sont tirés de deux romans semi-autobiographiques. C’est sans doute en faisant la rencontre de ce fils qu’il a eu le désir et l’idée de ce qui sera son premier roman. L’adaptation qu’en fait Ray pour ce dernier volet flirte avec le récit initiatique. Après la mort de sa femme, Apu est perdu. Il erre dans les forêts du centre de l’Inde en quête de réponse, et il faut attendre que son vieil ami vienne le chercher pour le convaincre de venir rencontrer et s’occuper de son fils pour qu’il trouve enfin la réponse à toutes ses questions, qui ne pouvait être autre chose, bien sûr, que son fils. Scène classique de dénouement avec une « reconnaissance » finale, le père qui reconnaît le fils, au premier regard, et qui au-delà de ses espérances se rend compte qu’il l’aime déjà.

Cette dernière partie n’est peut-être pas issue des textes de Bibhutibhushan Bandopadhyay. Satyajit Ray semble lui avoir été fidèle, puisqu’il ne s’agit pas d’une biographie de l’écrivain, mais bien de son double Apu : il reprend des éléments de sa vie pour en faire un vrai drame, celui de la vie d’Apu. (Par exemple, si j’en crois wiki, l’écrivain se serait marié après le succès de la Complainte du sentier, il ne peut donc y avoir de lien de cause à effet entre les retrouvailles d’Apu et de son fils et la résolution de la quête d’Apu qui est d’écrire… Cela semble donc bien une volonté de Ray, qui reste toutefois dans l’esprit de l’écrivain puisque lui-même avait romancé ainsi sa vie pour s’en servir comme base de son roman).

Apu-Bibhu aura donc perdu tous les membres de sa famille, jusqu’au dénouement de la trilogie reprenant un nouveau cycle avec la reconnaissance du fils. Une histoire (celle de ce dernier volet) qui ne serait pas sans rappeler celle du grand écrivain de langue bengali, Rabîndranâth Tagore, dont Ray adaptera plusieurs histoires. Ray aurait poussé la référence, ou l’hommage, jusqu’à choisir une parente de l’écrivain, Sharmila Tagore, pour jouer la femme d’Apu. Tout comme Bibhutibhushan Bandyopadhyay, Tagore avait tour à tour perdu sa sœur, son père, sa mère, et enfin sa femme, avant de disparaître lui-même très tôt à 56 ans seulement. Pendant toute la trilogie, le sujet c’est bien ça, la perte des êtres aimés, et l’espoir d’une nouvelle vie, à travers celle de ses enfants.

L’histoire d’Apu est finie… Des drames à chaque bobine. Ça, c’est du cinéma, Satyajit Ray.


 


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La Femme au portrait, Fritz Lang (1944)

Noir teuton

La Femme au portrait

The Woman in the Window

Note : 4 sur 5.

Titre original : The Woman in the Window

Année : 1944

Réalisation : Fritz Lang

Avec : Edward G. Robinson, Joan Bennett, Raymond Massey

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Je ne vais pas tourner autour du pot. J’ai été tout le film distrait par la scène du meurtre. Pourquoi ? Parce que l’ami Fritz ne pense à rien d’autre que de déjouer la censure en nous dévoilant pendant pas moins d’un quart d’heure la poitrine de Joan Bennett derrière un chemisier en mousseline noire. Pas de soutien-gorge, rien que le galbe parfait et hypnotisant de ces deux magnifiques pamplemousses aux tétons bien irlandais, bien sournois, bien clairs, qui semblent vous dire « est-ce que c’est bien moi ? mais oui, mais oui ! regarde de plus près… tu n’as pas bien vu ? regarde encore sous cet angle… » L’actrice est pratiquement topless… On remarque même la marque de bronzage dans le dos d’un maillot de bain qui cachait sans doute bien plus que ce qu’on voit là ; et on remarque presque l’étiquette sur le côté qui dit : « fabriqué en Floride ».

Que fait la police ? Sur grand écran, on ne remarque que ça ! Les producteurs, les censeurs étaient-ils tous subjugués par le jeu et la beauté de Bennett pour ne pas remarquer cette poitrine nue ? Est-ce que c’était un moyen pour le studio de s’assurer que les jeunes garçons viennent voir et revoir le film ? Comment l’actrice a-t-elle pu accepter de porter un tel chemisier qu’on n’oserait plus mettre aujourd’hui ? On avait sucré à la même époque des plans du Banni d’Howard Hughes pour la poitrine de Jane Russell, on zieutera plus tard les lolos de Martine Carol (Caroline Chérie) et là rien ? Alors qu’on voit tout ! On a le droit de mâter à envie ? — Eh bien, tant mieux !… Dieu que c’est beau, et que c’est long !… Ah, Joan, je te kiffe… J’adore ta recette des pamplemousses derrière un nuage de mousseline noire.

Hum, le film.

La Femme au portrait, Fritz Lang 1944 | Christie Corporation, International Pictures

La même équipe que La Rue rouge qui viendra un an plus tard. Les trois mêmes acteurs. Seul Edward G. Robinson joue le même nigaud ; les deux autres jouent des rôles différents. C’est d’ailleurs assez embarrassant… Je pensais au début, influencé par La Rue rouge, à une manipulation du personnage de Joan Bennett ; mais il se révèle vite qu’elle est bien honnête avec lui… L’histoire est donc très intéressante jusqu’à cette scène de meurtre. Ensuite, c’est plus ennuyeux. Très bien, le suspense est là, on craint pour eux, mais disons que ça manque sérieusement de mousseline tout ça… On sent la tension, mais c’est un peu comme si elle était restée trop haute trop longtemps, et que plus grand-chose ne pourrait être capable de la remonter (je parle de la tension). Lang, fait du très bon travail, la musique est aussi très bien utilisée, mais quand le film ne repose que sur deux choses (le nœud qui se resserre sur les deux meurtriers et sur un jeu de chantage, et surtout que ces deux aspects se chevauchent sans réellement arriver à leur terme) c’est trop mince pour en faire un chef-d’œuvre. Bennett et Robinson ne se rencontrent plus jamais (une fois seulement, dans une scène sympa : il ne faut pas qu’on les voie ensemble, donc ils jouent un peu les amants-agents-secrets…). Fini les scènes sensuelles, fini le fantasme de voir Bennett au bras de Robinson, donc du nôtre. Ça devient très sage, les deux ne font que se parler au téléphone… Reste une scène entre le maître chanteur et le rouge-gorge, où Lang met encore une fois Bennett dans une position des plus inconfortables. Plus de mousseline noire aux tétons de neige, non, une bonne vieille robe de grand-mère, mais bien moulante, sur un corps parfait, avachi dans un fauteuil, tout prêt à s’offrir à nous… Coach potato, on dit là-bas… Une telle patate, j’en prendrais bien encore un peu. Et bien chaude. C’est du film qui donne bien la gaule à papy.

Il faut repenser à ce que disait Hitchcock à propos des scènes d’amour et des scènes de crime, qu’il fallait tourner l’une comme on mettrait en scène l’autre. C’est bien respecté ici. La scène du crime est sensuelle (on aura compris), et toutes les autres scènes sont tournées ainsi. Même sans une scène d’amour, on a l’impression d’une grande sensualité, de quête du plaisir, d’envie de l’autre… C’est fascinant, bravo à Fritz, même si l’histoire manque de cœur et que la fin est un brin ridicule. Les « tout ça pour ça ! », servent généralement d’échappatoire quand on se retrouve coincé dans une histoire. Là, il y avait matière à ne pas finir par une pirouette. Curieux (et en faisant des recherches, j’ai découvert que dans le roman original, le personnage de Robinson se suicidait, bref, qu’on n’avait pas cet épilogue… Pour le coup, je ne dis plus bravo…). Si au moins il nous avait laissés finir avec un téton de Joan. Même pas… on croirait la fin d’Eyes Wide Shut… « Ouh là là, que je suis un gros pervers quand je rêve ! »


« Vieux cornichon, tu me dégoûtes ! »


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1944

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Aparajito / L’Invaincu, Satyajit Ray (1956)

Le Pire contre-attaque

L’Invaincu

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Aparajito

Année : 1956

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Smaran Ghosal, Kamala Adhikari, Lalchand Banerjee

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Dur, dur… l’acte II d’une trilogie est toujours le plus dramatique*.

*sauf dans une tragédie où, bien sûr, on ne pourrait concevoir le dénouement, donc l’acte III, souvent sanglant, comme une libération.

L’Invaincu n’atteint pas toutefois les sommets du premier volet. L’originalité de la trilogie, c’est que si Apu fait le lien entre les trois films, il n’en est pas l’élément le plus poignant. L’émotion est bien au cœur de la trilogie, mais ce sont les disparitions successives des personnages qui la suscitent. Apu en est en quelque sorte le seul rescapé. Dans le premier, on suivait avec admiration sa sœur Durga ; dans le second, le récit se focalisait sur sa mère. Et ça se termine chaque fois par un drame. (Attention, je ne m’applique comme souvent qu’à retracer les éléments essentiels de la trame, donc pour ceux qui veulent voir, un film vaut mieux qu’un commentaire.)

(Gâchoterie.) Le début commence donc là où l’on en était resté. Apu, sa mère et son père ont rejoint la grande ville au bord du Gange où le père récite des textes pour gagner un peu d’argent. Le fait de quitter la jungle constitue un premier choc. Le vide laissé par Durga se fait sentir. Son prénom ne sera jamais évoqué. Au centre pourtant d’un film précédent, on ne peut pas passer à côté de son absence. Et le deuil, l’absence, est dur à vivre… Apu a grandi, ça déprime un peu plus. Le regard a perdu de son innocence, et il semble avoir gagné un peu du vice de la ville… Si l’on adhérait aux petits péchés véniels de sa sœur parce qu’ils représentaient une révolte face à l’injustice, parce que ça partait d’une intention de préserver ce qui allait disparaître (le passé, la mémoire familiale, la tante), ici c’est plus difficile d’y voir quelque chose de positif. On craint de voir Apu plus suivre les traces de son père que ceux de sa sœur. C’est pourquoi on espère tant voir sa mère reprendre ce rôle de guide.

L’Invaincu, Satyajit Ray 1956 | Angel Digital Private Limited, Epic Productions

Le sort s’abat très vite à nouveau sur la famille. Cet imbécile de père tombe malade, sans doute à cause de l’eau du fleuve. Jusqu’à son lit de mort, il persistera dans sa bêtise en réclamant un peu de cette eau… Apu et sa mère doivent suivre un oncle dans un coin plus reculé du Bengale. Ce n’est plus la jungle mooglienne, mais c’est toujours mieux que la crasse et le vice de la ville. Une autre vision du Bengale : celle d’un plateau désertique avec trois ou quatre palmiers et une maison modeste. Pas loin, bien avant l’horizon, la ligne de chemin de fer. Tout un symbole par rapport au premier opus. Et une école aussi. La première partie de ce second volet se termine par ces mots d’Apu à sa mère : « ma, je peux aller à l’école ? » Eh oui ! l’école, c’est quand on n’y va pas qu’on veut y aller, et c’est quand on y va qu’on ne veut plus y aller… En fait, le meilleur apprentissage pour inciter les enfants à se rendre à l’école serait de leur interdire quand d’autres auraient le « privilège » de s’y rendre. Tout le monde irait en courant. Et peu importe la tête du professeur…

Brutalement, on passe plusieurs années… Nouveau drame. Après avoir perdu Durga, le père, c’est l’acteur qui jouait Apu, remplacé par un autre… Toujours un exercice périlleux, et un effort d’identification pas facile à gérer pour le spectateur. Heureusement qu’il reste les petits cris de la mère pour appeler son fils… Après les innombrables « Durga ?! » dans le premier, place désormais aux « Opu ?! Opu ?! ». De quoi bien nous mettre dans le crâne que c’est bien lui, même avec une nouvelle tête… (De quoi comprendre pour moi que ce qui me fascinait dans ces piaillements de la mère appelant sa Durga, c’était plus la beauté d’une mère montrant l’affection qu’elle portait à son enfant. Parce que ça me fait le même effet qu’avec… La mienne n’a jamais piaillé comme ça… Ses interjections faisaient plutôt penser aux cris d’une sorcière ou d’un colonel d’inquisition. Il y a parfois plus d’amour exprimé dans un film que dans la réalité – on ne choisit pas sa galère.)

Apu devient grand. Il a suivi les cours de l’école voisine, il y a réussi (au moins, son père lui avait appris à lire et à écrire). Et il se prépare à aller à Calcutta pour poursuivre ses études. La mère hésite à le laisser partir. Pour elle, ça signifie rester seule (toujours plus appréciable que des parents qui vous demandent de dégager à l’âge de la majorité et qui ne montrent qu’un soulagement libératoire quand ils vous voient disparaître comme s’ils venaient enfin à bout d’un lourd crédit). Elle fait ce que toute mère fait à cet instant : elle se résigne, suit à contrecœur la volonté de son fils, et lui donne l’argent qu’il lui reste pour ses études (il y a dans le règne animal d’autres exemples d’espèce qui se sacrifie jusqu’à la fin pour leur progéniture). Si Apu ne se montrait pas à la limite de l’ingratitude, on ne saisirait pas la valeur de ce sacrifice. Au contraire, on aurait pesté contre ces bons sentiments. L’antipathie que l’on peut éprouver pour Apu parfois sert dans le processus cathartique du spectateur : en montrant l’opposition extrême des comportements, on en comprend mieux les enjeux. Une absence totale de conflit, d’opposition, de tort, nous aurait agacés comme avec un concessionnaire automobile louant les vertus de son produit. J’ai, un moment, eu peur toutefois que le récit tourne à l’injustice à la America America quand les campagnards partent vers un monde meilleur et se font voler l’argent que leur a donné la famille… Heureusement, ça n’arrive pas. La suite déprime ; j’avais été mal pendant trois jours après le film de Kazan…

Comme à l’habitude, les parties du récit qui concerne Apu forment les morceaux les moins attachants. Il arrive en ville, doit travailler la nuit pour payer sa chambre. Heureusement, Ray a l’intelligence de ne pas insister là-dessus. Le plus émouvant encore une fois va concerner un autre membre de sa famille. Et généralement, ce n’est pas bon signe pour le karma du membre en question. On revient donc vers la mère qui déprime dans sa campagne, seule. Bien sûr…, les drames n’arrivent jamais seuls… : une femme qui perd son mari, sa fille et qui voit son fils entrer dans la vie est forcément seule… Elle semble attendre quelque chose à l’ombre de son arbre, on pense à Siddhārtha en quête de la Vérité. Elle se laisse comme mourir, sans manger, en regardant les trains passer. Et quand le train s’arrête enfin, elle retourne à la maison, pour faire croire à son fils qu’elle ne l’attendait pas. Mais si certains arrivent à jouer l’indifférence toute leur vie sans effort, elle montre tout de suite à son fils que cette visite est ce qu’il y a de plus précieux pour elle.

Apu vient la voir pour les vacances. Comme chaque enfant, il fait croire à sa mère que ça l’ennuie de venir et il prévoit de repartir très vite. La veille de leur séparation, il lui demande de le réveiller au lever du soleil de sorte qu’il ne rate pas son train. Le lendemain, sa mère regarde l’aube naissante et hésite à le réveiller. Elle sait que s’il part, il y a de grandes chances pour qu’elle n’y survive pas. Elle tente de le réveiller ; Apu ne réagit pas. Elle semble décidée à le laisser dormir, mais en reculant elle se cogne contre la porte ce qui réveille son fils… Magnifique illustration en une scène du dilemme auquel doit faire face un parent à l’égard d’un enfant : le cœur voudrait crier encore le nom de son enfant pour le ramener à lui, mais la raison dit tout le contraire. Au cinéma, il est toujours plus émouvant de voir un personnage retenir ses larmes que de pleurer, et il est plus émouvant de voir un parent réprimer ce cri du cœur que de dire à son enfant qu’il l’aime comme on lui dirait « passe-moi le sel ». Le fils part en courant sans penser à dire au revoir à sa mère. Il arrive à la gare. Son train arrive. Pensif, on voudrait croire qu’il pense à sa mère sans avoir osé lui dire. Et il revient auprès de sa mère en disant qu’il est arrivé trop tard pour attraper son train. Il restera un jour de plus. L’omniscience permet un montage alterné des consciences et des états d’âme. Aucune émotion palpable entre les deux protagonistes. On est émus pour eux. Un train peut bien arriver à l’heure prévue, on en rattrapera un autre. Le temps se rattrape. Les cris d’amour, eux, restent sourds, et l’on a toutes les chances de les manquer surtout quand le chef de gare prétend (à contrecœur) que la gare est déserte. Qu’est-ce qui est le pire : voir passer les trains ou les voir s’arrêter pour s’entendre dire qu’ils ne prennent plus de voyageurs. On n’a pas l’omniscience des dieux.

La dépression des parents au départ de leur enfant est un fait connu. Pourtant, c’est un sujet assez rare au cinéma. Alors, quand il est question en plus de cette mère qu’on a appris à aimer depuis le premier épisode, c’en est d’autant plus émouvant. L’interprétation est excellente. L’actrice reste digne, la tristesse du personnage reste imperceptible. On ne la voit pas, on la connaît. On n’a pas affaire à un personnage qui se tord de douleur, qui pleure comme un chacal en se ruant au sol, en suppliant son fils à genoux de rester (comme aurait pu le faire la vieille tante). Elle ne dit rien, fait ce qu’il y a de mieux pour son fils, mais chaque geste trahit son émotion. Elle continuera d’attendre des nouvelles de ce fils ingrat qui comme son père dans La Complainte du sentier ne lui écrivait jamais. Jamais elle ne lui écrira qu’il lui manque ou que sa santé décline. La seule lettre que recevra Apu à Calcutta lui apprendra que sa mère est malade… Et quand il vient enfin pour la rejoindre…, comme son père arrivant à la fin de la mousson dans le premier film, tout est déjà fini. Sa mère est morte. Non seulement on ne verra pas sa mort (on l’a suffisamment vue agoniser et c’est plus fort de la deviner), mais on ne verra même pas son visage au retour d’Apu, ce qui augmente l’impression de vide, de manque… Et c’est à nous de nous sentir orphelins… La mère d’Apu, c’était la dernière rescapée du premier film. C’était finalement devenu à cet instant le personnage principal du film…, et comme à la fin du premier acte, le récit coupe la tête de son meilleur élément. Les tragédies se succèdent, et Apu en réchappe toujours. Le procédé se répète, efficace. À la fois tragique et insupportable. Un peu comme chez De Sica, l’injustice perçue sera d’autant plus forte que les personnages ne se plaignent pas. Pourquoi nous laisser nous attacher autant à des personnages, si c’est pour nous les enlever aussitôt ? Parce que ce n’est pas la trilogie d’Apu, mais la nôtre. Elle nous apprend que la vie se présente comme une succession de disparitions qui ne verra sa fin que quand arrivera notre tour. Tout comme Apu, si l’on est là, c’est qu’on a survécu, jusque-là.

Ça fait deux fois que Ray fait le coup. À la mort de la sœur, succède celle de la mère. Il faut tenir le coup, parce que si le troisième acte suit le même principe, Ray aura notre mort, enfin… celle d’Apu. J’espère qu’il y aura un peu d’espoir dans ce dernier acte. Après tout, il peut bien crever Apu : s’il se marie, j’aime autant que sa femme lui survive. Les hommes ne peuvent pas se comporter éternellement comme des goujats et des survivants.

Adieu donc Sarbajaya, maman au regard calme et bienveillant. Ta petite voix d’oiseau inquiet (signe d’amour et de fermeté envers ta progéniture) restera pour moi comme le nid réconfortant auquel chacun de nous a droit. Ce cri résonnait un peu pour nous. Rien n’est plus honnête, de plus gracieux, de plus beau, de plus sûr, de plus gratuit, sur terre, que l’amour d’une mère — s’il y en a.

Le cinéma nous accompagne dans notre vie, nous en apprend un peu plus sur nous-mêmes. Mission réussie. Retour au port. Prochaine escale : Le Monde d’Apu.



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La Complainte du sentier, Satyajit Ray (1955)

La Complainte d’une mère

La Complainte du sentier

Note : 5 sur 5.

Titre original : Pather Panchali

Année : 1955

Réalisation : Satyajit Ray

Avec : Kanu Bannerjee, Karuna Bannerjee, Subir Banerjee

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Juin 2008

J’avais vu et apprécié sans plus Les Branches de l’arbre et Agantuk de ce même Satyajit Ray, il y a plus de dix ans. C’est dommage d’y avoir mis autant de temps pour y revenir parce que là, en voyant La Complainte du sentier, j’étais tout bonheur*. Finalement, on revient à ce qu’on a aimé quand on était enfant. Mes héros, c’était Luke Skywalker, Moïse et Bruce Lee… Trois personnages déracinés. Alors voilà, ça se traduit aujourd’hui pour un goût pour les films exotiques. Voir ces merveilles de films tournées au Japon (je ne parle pas de Kurosawa dont les films sont très occidentaux) ou en Inde, se coller à la tradition littéraire de ces pays (souvent ce sont des adaptations), se fondre dans ces cultures étranges, non seulement d’un autre lieu, mais également d’une autre époque, c’était une évolution de mes goûts toute naturelle.

*Comme Jean-Claude Van Damme, après deux heures passées loin de chez moi, j’invente des expressions.

Bref, qu’y a-t-il de si intéressant dans La Complainte du sentier ? Eh bien, par exemple, ce qu’on peut apprécier chez De Sica. S’il y a deux films auxquels celui-ci m’a fait penser, c’est le Tombeau des lucioles (oui, rien à voir avec De Sica), mais donc aussi le Voleur de bicyclette. Ray a une approche tout aussi réaliste, pour ne pas dire naturaliste du cinéma, mais ses sujets sont sensibles, voire mélodramatiques. L’histoire décrite est simple, presque descriptive, et s’attache à montrer les petites gens, les enfants en particulier, à travers des expériences qui peuvent d’abord paraître anodines, mais qui ont presque toujours un sens initiatique pour l’enfant et pour le spectateur. L’émotion est au centre de tout. La distance de la mise en scène, sa discrétion, permet de ne pas forcer sur la corde sensible. Un cinéma humaniste, sur la condition humaine, un spectacle de ce que nous sommes : des êtres humains. D’ailleurs, Ray aurait été influencé par Renoir et De Sica. Et ça se ressent. Renoir pour la mise en scène, le choix des focales ; et de Sica pour l’émotion, le réalisme et la distanciation. (C’est d’autant plus étrange que ces trois-là se soient intéressés aux gens du peuple parce qu’ils n’ont pas franchement souffert d’une enfance misérable.)

La Complainte du sentier, Satyajit Ray 1955 | Government of West Bengal

Une famille est installée dans un coin perdu, rural, du Bengale. Pas de grande ville, mais la campagne dense, peuplée, et la jungle pour se perdre et faire le lien avec le passé. Tous deux (jungle et passé) à la fois envahissants, impénétrables, mais dont on imagine la fragilité face aux menaces du monde moderne. Kipling n’est pas loin… La famille est installée dans une vieille maison qui tombe en ruine et dont on devine la richesse d’antan. Encore le symbole de cette mémoire menacée à laquelle cette famille semble se cramponner parce que c’est la seule chose qui lui reste. Le père est le fils d’une famille ancienne du village ; ses ancêtres sont des écrivains, et on le respecte encore comme on respecte chacun en fonction de sa caste. Mais lettré ou pas, c’est plutôt un bon à rien, et il a déjà dû céder aux voisins une partie des terres de la famille, en particulier le verger (symbole de prospérité et de connaissance). La famille est composée de cinq éléments : le mari, la mère, la vieille tante, la fille et le petit dernier, Apu, qui vient de naître et qui est au centre de cette trilogie (dite d’Apu).

On dit en Europe, « qui vole un œuf, vole un bœuf ». Malgré le caractère sacré des vaches en Inde, je doute que cette expression vienne de là-bas… Là, ce n’est pas du tout le sens de la fable. La morale de cette histoire va à contre-courant des croyances (ou du moins de l’idée de ce qu’on se fait de celles-ci). Ici, ce serait plutôt : « qui vole un œuf, sera puni sans attendre par les dieux, à tel point que son bœuf crèvera la dalle, et lui aussi ». Ça le fait moins en maxime, c’est sans doute pour ça qu’il faut un film pour l’illustrer.

Tout commence quand la fille, Durga, vole des fruits dans le verger d’en face pour les donner à sa vieille tante… Identification automatique : péché véniel de l’enfant, et désir de l’offrir à sa vieille tante. Tout est déjà là dans cette première scène (on comprendra par la suite qu’il devait y avoir également un peu d’orgueil parce que ce verger appartenait donc autrefois à la famille) : les termes de l’intrigue, l’enjeu, le drame qu’il contient. Le père n’a pas de travail (il est impensable pour un lettré de pratiquer des travaux manuels, et encore moins de se soucier de futiles considérations matérielles), et quand il en trouve, il n’est pas payé. Il est donc difficile de nourrir toute sa petite famille. Et on doute, comme sa femme, qu’il ait conscience des tracas que son inconsistance peut leur causer. Durga et Apu grandissent. Durga continue de voler (et plus elle vole, plus on l’aime, parce que tout comme sa mère, elle semble être la seule qui se bat pour se raccrocher à quelque chose qui ne leur appartient déjà plus), Apu va à l’école… On les suit dans leur quotidien : les femmes s’enduisent les cheveux d’huile pour les coiffer et les faire briller (oui, les Indiennes ont les cheveux gras et c’est magnifique) ; les familles mangent à même le sol (comme au Japon, comme en Afrique ; il n’y a guère que les Européens pour manger à table parce que ce sont des porcs qui ont honte de ce dans quoi ils ont marché) ; on mange avec les doigts et la main droite ; on se rince avec un gobelet métallique toujours à portée ; faire manger son gamin, couper les légumes et les fruits, cacher sa monnaie dans un nœud qu’on fait avec son sari, se laver les dents avec des cendres…

Arrive le jour où on accuse Durga d’avoir volé les perles de la petite voisine. Durga affirme que ce n’est pas elle. Elle ment bien sûr. On le sait, et on comprend que c’est là que commence pour la famille, et pas que pour elle, une descente aux enfers.

Le père espère gagner de l’argent en rejoignant la ville, mais il ne donne aucune nouvelle et la famille n’a rien à manger. Il faut attendre que Durga attrape la mort sous la pluie pour que les voisins leur viennent en aide. En Inde, le système de castes est strict, et on ne change pas de caste en cours de route (l’ascenseur social existe encore pour ceux qui se rendent à l’étage “misère”). Aussi, quand on est un lettré, on doit gagner sa vie en restant un lettré ; et, quand on est mendiant, on gagne sa croûte en faisant le tour des maisons des castes supérieures ; si l’un d’entre eux vient à vous et vous demande du riz ou autre chose, on ne peut pas lui refuser, même si on n’en a pas assez pour soi-même. Un comble, quand on meurt de faim.

La maison tombe un peu plus en ruine avec l’arrivée de la mousson. Et quand revient cet incapable de mari, tout guilleret, sa fille est morte (tout comme sa vieille tante, bien avant, mais elle était déjà toute en ruine elle aussi, et tellement chiante). Voilà qui décide la famille à quitter enfin la maison familiale.

La suite, dans le second épisode.

Le film est surtout centré sur le personnage de Durga, la grande sœur d’Apu qui la regarde comme une reine (et c’en est une). Entendre ce prénom plusieurs fois dans le film par la mère, pour la rappeler à l’ordre, savoir où elle se cache, c’est un bonheur*… C’est aussi dissonant, aussi grinçant, aussi singulier, et pourtant si beau, que le cri d’un manchot sur la banquise en quête de son petit.

*Si on s’inquiétait pour moi, il semblerait que j’aie retrouvé mon françois.

À signaler la superbe musique de Ravi Shankar (papa Norah Jones) et notamment ce passage où son sitar pleure au moment où le père rentrant depuis plusieurs mois d’absence, offre à sa femme, un sari à donner à sa fille. La mère de Durga, qui ne lui avait rien dit jusque-là, ne peut s’empêcher de « crier »… et c’est le sitar qui pleure. Pas très réaliste mais magnifique. Quand le récit a été bien sage en restant distant et naturaliste, on peut se permettre d’aller jouer dehors et de faire péter la corde sensible. Émœuvant (comme dirait Johnny Sitar) au point de ne plus dire « lyrique » mais « sitarique ». Dissonant, grinçant, et pourtant sitarique. Shankar est ravi.

C’est toujours mignon de voir des gosses au cinéma, il y a toujours une sympathie facile à gagner. Mais là en plus, c’est une beauté à laquelle on n’est pas habitués. Le sourire édenté de la vieille tante, le regard plaintif et résigné de la mère ; mais surtout, ces deux gosses, un frère et une sœur, qui sont les meilleurs amis du monde (si ça, ce n’est pas de la fiction). La beauté de leur peau noire et rayonnante (contrairement à la peau mate des Africains), leur nez long et percé, ces yeux ronds dont le blanc explose à la lumière… Et cette langue… aux sonorités parfois inattendues, gutturales, mais aussi souvent familière. Des rythmes communs, et des intonations identiques. La voix de la mère appelant ses petits.

« DURGA ! DURGA ?!… DURGAHAAAAAAARRRRRRRR !!! »

Révision 2016 :

Le travail du son dans de nombreuses séquences est tout bonnement prodigieux. On attendrait de tels effets dans un film noir, pourtant Ray les adapte dans un film dramatique, usant du suspense et des éléments extérieurs (vent, pluie, poteaux électriques, ou locomotives en approche) comme un écho envahissant s’imposant comme un trouble induit dans l’intériorité des personnages. La musique va également dans ce sens, pas une simple musique d’accompagnement, mais une vibration répondant ou provoquant les tourments, ou le destin en train de se faire, des personnages.

Autre remarque, l’usage à la fois des ellipses pour raconter une histoire en procédant par petites touches, un peu comme dans une chronique, mais où on y sent au contraire une continuité bien plus ténue et évidente. Ainsi, d’une séquence à une autre, le début ne répond pas à la fin de la précédente, mais au contraire, on raconte une nouvelle situation, et c’est seulement pendant qu’on comprend un lien ou que les mêmes thèmes finissent par réapparaître (les vols, la faim, la tante ou le mari, l’envie d’aller voir la voie ferrée). On retrouve la même idée de concentration des sujets au sein même d’une séquence, permettant de proposer un montage alterné autour d’une même unité temporelle mais avec des personnages souvent éloignés de quelques mètres ; ce ne sont alors pas de simples plans de réactions, ou de coupe, mais l’alternance de descriptions de petites actions menées par chacun des personnages (chacun vaquant à leurs occupations, même si dirigées vers l’autre, cet autre qui a lui-même ses propres occupations — ce n’est pas un cinéma de dialogues mais de situations). Un montage alterné qui finit comme toujours par ne plus proposer qu’une seule trame, la plus dramatique, la plus en rapport avec les thèmes globaux de notre histoire. Une maîtrise sans failles.