L’assassin s’était trompé, Lewis Gilbert (1955)

Le veuf ou la poule

Note : 4 sur 5.

L’assassin s’était trompé

Titre original : Cast a Dark Shadow

Année : 1955

Réalisation : Lewis Gilbert

Avec : Dirk Bogarde, Margaret Lockwood, Kay Walsh

Et si le propre du British noir, c’était ce qu’il y a de plus caractéristique dans l’esprit britannique… : l’humour ? Je le disais déjà à l’occasion du Troisième Homme ou à l’évocation d’un film comme Fallen Idol, les Britanniques sont tellement tordus et vicieux qu’ils ne peuvent traiter de sujets sordides sans y mêler un peu d’humour (du moins, quand c’est bien fait). Ce rôle ici n’est pas dévolu, on s’en doute, à Dick Bogarde (j’adore le bonhomme, mais ce n’est pas ce qu’on pourrait appeler un acteur de fantaisie), mais principalement à Margaret Lockwood qui hérite d’un personnage en or (toutes les répliques qui font mouche sont pour elle). Les femmes d’ailleurs ont le beau rôle dans le film, puisque même si elles sont la proie de ce coureur de dot, ce sont elles qui, paradoxalement, mènent souvent les débats (le titre français n’est pas si mal trouvé, tant le personnage de Dick Bogarde, malgré son sens de la préparation, semble toujours être dépassé par les événements, en particulier dans ses face-à-face avec les femmes à forte tête qui l’accompagnent).

J’en reviens à ce que je disais pour Opération Scotland Yard. Il est question ici d’une variation du whodunit avec une révélation « inattendue » dans le dernier acte (la victime qui se révèle être un chasseur), et le scénario prépare idéalement le spectateur pour qu’il s’imagine avoir compris avant tout le monde. Au contraire des principes d’un whodunit où il est entendu qu’au moins un des suspects présentés se révèlera être le coupable, s’évertuer à surligner et à suggérer l’identité d’un criminel avant la fin procède d’une technique parfaitement contraire au genre : celui du suspense… Le spectateur, quand il a compris, ou quand il se doute de l’identité du fautif, garde ça soigneusement en permanence dans un coin de sa tête et n’est pas diverti par diverses fausses pistes qui lui paraîtront fades quand il reverra le film dans une salle ou dans sa tête. L’astuce ici du scénario consiste à faire en sorte que le personnage de Bogarde ne s’y est pas fait non plus prendre et l’attendait… au tournant.


L’assassin s’était trompé, Lewis Gilbert 1955 Cast a Dark Shadow | Lewis Gilbert Production, Angel Productions


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Les Trafiquants du Dunbar, Basil Dearden (1951)

L’homme de paï

Note : 4 sur 5.

Les Trafiquants du Dunbar

Titre original : Pool of London

Année : 1951

Réalisation : Basil Dearden

Avec : Bonar Colleano, Susan Shaw, Renée Asherson, Earl Cameron

Plus réussi que Opération Scotland Yard du même Basil Dearden. On se rapproche déjà de l’atmosphère des films noirs parfaitement adaptés ici au style portuaire britannique (bateaux arrimés aux quais, ruelles pavées et humides, fog londonien, bars ou auberges mal famés, etc.). Beaucoup de récits en parallèle, aucune star, et aucun personnage principal, c’est la force du film.

Un marin, habitué aux petits trafics, fait passer des objets de contrebande sous le nez de la douane, et se retrouve malgré lui associé à de plus gros poissons que lui. Après y avoir mêlé son meilleur ami et découvert la réalité de ce dont on attendait de lui, il tente sur le tard de rattraper ses erreurs… Gageure éternelle : mettre en scène des malfrats sans envergure et parvenir à les rendre sympathiques. Pari réussi ici, pourtant ce marin accumule pas mal d’agissements moralement répréhensibles. Comme quoi, la personnalité joue beaucoup quand on en vient à juger quelqu’un : difficile de ne le faire qu’à travers ses actions.

L’histoire d’amour naissante entre la petite blonde et le bon noir est attachante : deux perles, tout simplement. Et même si les perles se distinguent rarement pour leur originalité, on aime les contempler, c’est ainsi que l’on peut s’émerveiller devant la moins originale des actions, mais aussi la plus ancienne : la rencontre amoureuse. L’originalité est ailleurs. Pour une fois, ce n’est pas la police chargée de l’enquête qui résout l’affaire et arrête les méchants (elle arrête les principaux), mais notre marin qui se rend de lui-même (ne me remerciez pas pour le spoil).


Les Trafiquants du Dunbar, Basil Dearden (1951) Pool of London | Ealing Studios


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Opération Scotland Yard, Basil Dearden (1959)

De l’intérêt des énigmes au cinéma

Note : 3 sur 5.

Opération Scotland Yard

Titre original : Sapphire

Année : 1959

Réalisation : Basil Dearden

Avec : Nigel Patrick, Yvonne Mitchell, Michael Craig

Présenté dans le cadre de la rétrospective british noir de la Cinémathèque, il s’agit plutôt d’un classique whodunit sans caractère avec comme seule particularité, peut-être, celle de traiter le sujet du racisme à la fin des années 50 en Angleterre. On y retrouve d’ailleurs la même astuce à peine crédible que dans Mirage de la vie ou dans La Couleur du mensonge. Bref, l’occasion de dire à quel point j’ai assez peu d’intérêt pour le genre (le whodunit).

Les énigmes, c’est bien gentil, sauf à la fin. Quant au principe de devoir jouer les apprentis devins ou inspecteurs en levant le doigt pendant le film afin de désigner le coupable, je trouve ça particulièrement stupide comme petit jeu. Le spectateur suit le déroulement de l’enquête en même temps que le détective, parfois avec des séquences supplémentaires censées nous mettre sur de fausses listes ou nous éclairer sur le criminel recherché… Je ne crois pas une seconde qu’on puisse rationnellement deviner la résolution de l’histoire avant les enquêteurs et avant la fin : tous ceux qui prétendent le contraire sont des imbéciles qui font confiance à leur instinct ou à une déduction purement narrative (le but du récit consiste à soulever des pistes, surtout les plus insoupçonnées) et quand ils viennent juste de gagner une manche de bonneteau. Cela amuse donc peut-être certains spectateurs de jouer les détectives pendant un film et à « trouver » le coupable, moi je n’y vois strictement aucun intérêt.

Que ce soit chez Agatha Christie ou chez Conan Doyle, il me semble que l’intérêt est le plus souvent ailleurs. C’est un peu le cas ici, mais pas suffisamment (les répliques liées aux sujets antiracistes du film sont les bienvenues, mais disons que ça ne peut être qu’un angle accessoire qui rend un film encore meilleur quand il est déjà bon). Ce qu’avaient les films noirs en plus par rapport à cette veine des récits policiers britanniques, c’est que leurs détectives sont toujours un peu coupables à leur manière. De parfait antihéros.


Opération Scotland Yard, Basil Dearden 1959 Sapphire | Artna Films Ltd.


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Un Président, l’Europe et la guerre, France Télévisions (2022)

Ne pas politiser la guerre

Note : 3 sur 5.

Un Président, l’Europe et la guerre

Année : 2022

Réalisation : Guy Lagache

À la limite parfois de l’hagiographie : on imagine mal le président et son équipe accepter la présence ainsi de journalistes dans les coulisses du pouvoir sans exiger le contrôle total sur ce qui apparaîtra au montage final. Ce qu’on fait alors passer pour une exigence de sécurité nationale ne serait alors en fait qu’une exigence de communication personnelle. Le tout c’est d’en être conscient. Et pour ce que l’on peut en juger, et au-delà du profond irrespect que je peux avoir pour le personnage, il faut reconnaître qu’à l’international, au sens diplomatique j’entends (car pour ce qui est du soutien effectif militaire et logistique de l’Ukraine, j’ai comme un doute), il fait le job. Du moins, il le fait, dans les limites très restreintes de ce qu’on a accepté de nous montrer, soit.

Beaucoup de petites séquences pour nous montrer que c’est le président qui mène le jeu, je veux bien le croire, mais c’est essentiellement du cirque et de la communication. Pour le reste, je reconnais à ce traître professionnel certains choix pourtant discutés qui me semblent être les bons : continuer à discuter avec poutine, cela me paraît être essentiel, surtout si la France est le dernier en Occident à faire ce choix (ne serait-ce que psychologique, ce lien est indispensable pour que le psychopathe d’en face ne s’autorise pas encore plus d’excès). Même chose pour la volonté affichée de Macron de ne pas « humilier » la Russie : il s’en est expliqué, et au pire, on peut imaginer une faute de communication car sortie de son contexte et de sa logique, la phrase perd tout son sens, mais aussi parce que ce n’est pas vraiment le moment de parler de la fin de la guerre après à peine 100 jours de conflit…

Son équipe diplomatique est loin d’être composée de branquignols. Ça joue sans doute aussi sur beaucoup de décisions : la question n’est pas de savoir si la France a été prise par surprise par la guerre, mais en effet, si elle a tout fait pour l’empêcher (et franchement, je veux bien mettre ça au crédit du président et de son équipe, même si c’est un échec), la question c’est la posture adoptée par la suite, et on se souvient notamment de la posture belliqueuse et immature de Bruno Lemaire, heureusement vite recadré par l’exécutif… La diplomatie c’est une chose, les actes c’en est une autre : j’ose espérer, mais je suis loin d’en avoir la certitude, que la France fait tout son possible, et dans ses limites, pour apporter son soutien militaire à l’Ukraine (sans, par conséquent, en faire la publicité).


Un Président, l’Europe et la guerre 2022 | France Télévisions


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Pique-Nique en pyjama, Stanley Donen (1957)

The Company

Note : 3 sur 5.

Pique-Nique en pyjama

Titre original : The Pajama Game

Année : 1957

Réalisation : Stanley Donen

Avec : Doris Day, John Raitt, Carol Haney

Quel dommage de voir Doris Day si mal entourée… ! Ça ne devrait pas être permis de la coupler ainsi avec un tel bellâtre sans charme dans un rôle principal. Il manque singulièrement de fantaisie, de malice et de simplicité, ce bonhomme (des types qui se prennent au sérieux, dans une comédie musicale encore plus qu’ailleurs, le spectateur ne peut pas les piffer).

L’amourette plombe le film, mais l’univers manufacturé proposé, je dois l’avouer, n’est pas beaucoup plus réjouissant. On notera toutefois quelques numéros chorégraphiés (par Bob Fosse) de haute qualité : celui en particulier où les deux amoureux présentent une sorte de parodie des chants et danses folkloriques du Far West.

Carol Haney propose les meilleurs numéros dans un style loufoque et acrobatique très « années 30 » : une précision remarquable, grande inventivité, incroyable gestuelle malgré des segments hors normes, et pour le coup une fantaisie bien présente avec des mimiques à la Pépé le putois, de Tex Avery. Des excès toonesques parfaits pour la scène de Broadway, mais malheureusement pas du tout adaptés pour le cinéma (elle est impressionnante dans ses numéros dansés, mais insupportable dans ses passages « comiques » : à moins de s’appeler James Carey, le jeu excessif à la Tex Avery est loin d’être conseillé au cinéma…).


Pique-Nique en pyjama, Stanley Donen 1957 |Warner Bros.


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Les Indispensables du cinéma 1957

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Madeleines Ewing Athletics trempées dans le tilleul White Sox et Charlotte Hornets

Effets de style

Ces casquettes ont tout juste trente ans. J’ai utilisé celle des White Sox pendant tout ce temps, et on peut sans peine affirmer qu’elle a fait son temps. Je procède ainsi depuis des années, j’use mes affaires jusqu’à ce qu’elles filent en lambeaux. Héritées d’un voyage linguistique dans l’Illinois, elles sont les dernières reliques de la seule période peut-être où je m’achetais des fringues « pour le plaisir ». J’étais revenu avec pas mal d’autres effets dignes d’un cirque NBA ou de la caravane du Tour de Plouc faisant étape dans le trou du cul de l’Amérique, mais force est de constater que ces affaires, souvent produites en coton de qualité et à l’étranger (Corée du Sud et Sri Lanka pour les casquettes), sont loin d’être de la camelote. Trente ans pour une casquette surutilisée, maintes fois passée à la machine, grignotée par la sueur et la poussière, c’est plutôt un joli pied de nez à la surconsommation et à l’obsolescence contrôlée.

Et le plus étonnant dans l’affaire, c’est que maintenant que je me décide à remplacer celle des Sox par celle des Hornets (époque Alonzo Mourning et de son numéro 33), je remarque tout juste que cette dernière est… comme neuve. Les jointures tissées sont impeccables ; la couleur, à ce que je peux en juger, reste intacte et sans altération ; le carton (ou le plastique) de la visière toujours aussi rigide ; la languette en plastique pour ajuster la taille… comme neuve.

Je ne peux pas en dire autant d’un sweat des Bulls qui m’a longtemps servi de pyjama, et dont je me suis seulement résolu l’année dernière à foutre à la poubelle parce qu’il partait en miettes.

Mais j’ai de plus vieilles reliques encore : des sneakers Ewing (33 encore), vieilles d’une ou deux années supplémentaires, elles aussi laissées longtemps, comme neuves, dans leur boîte, mais dont la gomme de jointure des semelles a fini par partir en miettes façon nougat.

Ces étranges reliques, en les observant aujourd’hui comme des madeleines oubliées dans un placard, m’ont remis en mémoire ce que m’avait dit une fille il y a quelques années et qui m’avait laissé assez pantois : « J’aime pas ton style ».

Il n’y avait rien d’agressif dans ce commentaire, la personne étant habituée à lancer des piques avec un grand sourire, mais je me rappelle avoir été étonné parce que c’était bien la première fois de ma vie qu’on évoquait « mon style ».

J’avais donc un « style ».

Ah.

En m’expliquant ce qui ne lui plaisait pas dans ma manière de m’habiller, elle avait évoqué l’étrange mélange de polo coloré, de bermuda vert pomme avec… un keffieh.

J’aurais peut-être dû mal le prendre parce que ce qu’elle ignorait, c’est que je sortais d’une longue période compliquée psychologiquement pour essayer de me sociabiliser un peu, et intuitivement ou non (peut-être que c’était l’occasion), je venais tout juste de changer ma garde-robe qui n’avait pas évolué depuis au moins dix ou quinze ans. Et disons, qu’entre vingt et trente-cinq ans, j’avais repris mes habitudes d’ado mal fringué qui avaient marqué l’essentiel de mon existence à l’exception d’une ou deux années où j’avais donc acheté des fringues « pour le plaisir et pour jouer les beaux gosses ». Le bermuda et le polo étaient neufs, mais chassez le naturel et il revient au galop : je me foutais pas mal de la logique « stylistique » de l’ensemble, il y avait du vent, esprit pratique, je mets un foulard. Ce qu’elle appelait « keffieh », et qui pour moi, depuis dix ans qu’on me l’avait offert, avait surtout servi jusque-là de napperon sur des cartons pour en faire une table… Donnez-moi les dessus-de-lit faits au crochet de vos grands-mères, je m’en ferais des coudières pour ajuster mes vieux pulls. Rien ne se jette, tout se transforme.

Je comprends donc que l’ensemble ne « plaisait pas » à la demoiselle, mais je pense que ça aurait été peine perdue de lui faire comprendre que même si je venais tout juste de faire un effort pour ne plus totalement m’habiller comme un sac de patates, il n’y avait rien de prémédité dans cette composition qu’elle semblait prendre pour quelque chose de volontaire et de sophistiqué.

Il est probablement difficile pour certains, encore plus à Paris, de comprendre que d’autres ne sont pas en recherche de « style ». En fait, j’ai toujours surtout eu la volonté de paraître transparent, et alors qu’on m’avait déjà fait la remarque quelquefois que j’avais l’habitude de m’habiller en sombre, j’avais donc compris que ça posait problème, et en m’achetant de nouvelles fringues, je me suis rappelé ces quelques mois où je m’étais réellement acheté des vêtements dans mon adolescence, non pas dans un sens pratique, mais pour adopter « un style » fixé par d’autres. Ce style qui précisément était très coloré et me ramenait à ces vieilles reliques acquises autour de mes quinze ans.

Elle venait donc de qualifier mon style en le désignant comme tel, un style qui pour moi n’en avait jamais été un, celui du style composite, clownesque, mêlant pas savamment du tout les couleurs flashy des franchises de sports US avec l’aspect rebelle d’un keffieh porté quasiment comme une cravate (une grosse cravate).

J’étais rhabillé pour l’hiver…

En réalité, sa remarque avait été un peu pour moi le tilleul qui mêlée à mes vieilles casquettes me rappelait toute une époque étrange et lointaine durant laquelle au milieu des années 90, je m’étais pris vaguement de passion tout à coup pour les fringues… En entrant au lycée, l’aspect beau gosse s’effilocha peu à peu pour laisser place au négligé des décennies suivantes. Et aujourd’hui comme hier, je dirais plutôt qu’il y a véritablement deux types de styles : celui de ceux qui le soignent, et celui de ceux qui n’en ont rien à faire.


J’ai grandi dans une banlieue parisienne, loin des centres urbains, dans un milieu étrange composé à la fois de petits-bourgeois qu’on pourrait presque qualifier de provinciaux pour leur simplicité, et à la fois de ploucs, ces banlieues étant essentiellement des territoires ruraux envahis petit à petit, dans les dernières décennies du vingtième siècle, par une classe sociale plus urbaine. En classe, une question revenait souvent pour identifier les uns et les autres parce qu’elle semblait correspondre aux deux modes de vie principaux des habitants de ces territoires, moins au mien : « Tu vis en immeuble ou en pavillon ? »

En pavillon ? Dans une maison, oui. Une ancienne ferme, avec un grand jardin, une maison voisine, puis des champs, un stade de foot, un grand parking et des bois. Un « pavillon », dans mon esprit, et ça l’est encore, c’est une maison parmi d’autres dans un hameau, un peu à l’image de ce qui se fait dans les banlieues américaines, les murs et les portails en plus.

Limaçon en clown crotté et coupe Mathieu

Cet environnement composite, pas vraiment totalement rural, mais isolé des centres urbains typiques de ces banlieues, c’est un peu me semble-t-il ce qui explique beaucoup la manière, notamment, dont je me sape.

Pendant longtemps à l’école, je n’ai jamais senti la moindre pression, ou même le moindre intérêt parmi mes camarades, pour tout ce qui est du domaine des fringues. Quand je regarde mes photos de classe, ç’a beau être les années 80 et les années 90, on se sapait tous majoritairement comme des sacs. Au collège, les filles étaient peut-être sensiblement plus coquettes que les garçons, mais pendant très longtemps, la question des habits n’a jamais été une « question » pour nous. Mes parents nous envoyaient à Kyabi, on prenait souvent une taille au-dessus pour que ça dure, ils récupéraient souvent des fringues d’amis devenus trop petits pour leurs gosses, bref, la « mode », le « style », je ne savais pas alors ce que c’était. Tout le monde s’en foutait. Les mecs, on pouvait les séparer en deux catégories : les ploucs un peu brutaux mais rarement méchants, et les geeks des campagnes (du genre à parler de Tron dans la cour d’école ou déjà d’informatique). J’étais entre les deux : je mettais des sweats roses avec des écussons « America », des futes en toile (on disait « pantalon » parce que dans mon coin on parlait pas un mot d’argot), mais j’arrivais tous les jours avec des chaussures crottées. J’étais un peu geek, un peu plouc. Moins geek que mon frère qui s’intéressait à l’informatique plus que moi, et pas assez dégourdi pour être un plouc. J’étais « rêveur » plutôt. Amateur surtout de dessins animés japonais, de films de karaté ou de science-fiction.

Mon frère aîné, semble-t-il, se foutait tout autant des fringues que moi. C’était comme si toute notre région vivait dans un microcosme dans lequel l’habit était loin de faire le moine. À moins que mes souvenirs soient sélectifs, que je sois longtemps resté innocent et ignorant sur la question (comme sur beaucoup d’autres choses), et qu’en fait cela était en réalité dû à notre âge…

Je me suis souvent ennuyé à l’école. Je n’ai jamais réellement été exclu, mais je ne me rappelle pas pour autant avoir non plus eu des amis proches. Difficile d’être proche avec quelqu’un quand on habite loin des autres et qu’on peut rarement rendre visite à des camarades de classe. Le collège a été pourtant une période beaucoup plus difficile pour moi, car en plus de ne pas bien me sentir à l’école parce que je m’y ennuyais et me sentais en permanence jugé (en mal), l’administration avait eu la bonne idée de me séparer des élèves de ma classe issus de la même ville que moi. Le collège était dans la ville voisine, et ils y mélangeaient les élèves de notre ville plus ou moins bien dans les classes de 6 avec ceux de la ville d’à côté. On n’était que deux de ma ville dans ma classe, et déjà que j’avais du mal à faire copain-copain à cause d’une surémotivité et d’une tendance à me renfermer, là ce n’était pas fait pour aider mon intégration. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été très épanoui de la 6 à la 3. Et cela n’avait pas grand-chose à voir avec ma tenue.

À cette époque, le seul plaisir que je trouvais dans la vie, le seul endroit où je pouvais m’épanouir, c’était dans un club théâtre de ma ville. Autant dire que là encore, la manière dont on se fringuait n’avait que peu d’importance. En classe, j’avais l’habitude d’être toujours le plus petit, mais en plus d’être le plus petit dans ce club de théâtre, j’étais de loin le plus jeune. Et c’était une habitude qui se vérifiera jusqu’à l’âge adulte (où comme partout ailleurs, les hommes finissent par éclipser les filles), j’étais un des seuls garçons. Une chance plutôt, parce qu’être entouré principalement de filles, on en dira ce qu’on veut, c’est tout de même plus enrichissant que le contraire : le fait d’être à la fois le plus jeune, le plus petit, et un des rares garçons, ça oblige les filles non seulement à venir vous voir (ne serait-ce que pour trouver un partenaire de scène), mais ça évite également tout intérêt ou méfiance à leur égard d’ordre amoureux. Ce qui avec les filles, même dès le collège, permet d’avoir des relations saines. Un petit frère plus qu’un amant potentiel éprouve moins le besoin de se saper comme un prince.

Sans ce club de théâtre, mon adolescence aurait été un calvaire. Moi qui n’avais pas d’amis avec qui jouer autour de chez moi (à moins de faire des kilomètres à pied ou à vélo pour aller chez d’autres, jamais l’inverse), le théâtre, c’était une structure dans laquelle je pouvais interagir avec d’autres, pas forcément de mon âge, mais en dehors du cadre scolaire qui faisait plutôt office pour moi de centre pénitentiaire, et en dehors de la maison qui s’approchait plus d’une ambiance de monastère où personne n’éprouvait le besoin de communiquer.

L’Arlequin de la 4e D : pull floqué en haut à gauche, le plus petit

Et puis, le tournant, l’année de la « mauvaise fréquentation », l’année de ma 3.

Je n’ai pas vraiment de camarade de classe avec qui je suis proche, et je m’occupe en ouvrant les cadenas des casiers des élèves. On s’occupe comme on peut. Je mets en garde un camarade : je lui dis que son cadenas, c’est de la merde. Et je lui montre que j’arrive à l’ouvrir. Le mec est impressionné, pour moi c’est un « grand », il redouble. Il passe pour un beau gosse à ce que je comprends. Il ne cesse de parler des filles, de plein de trucs stupides, de musique, de fringues. J’ai des sweats laids, un appareil dentaire, je fais quinze centimètres de moins, j’ai de l’acné immonde, et je ne sais pas comment, on devient pote.

C’est pas que c’est la grande entente, mais je suis un fantôme, je m’entends bien avec deux ou trois geeks, et dès que je m’entends bien avec quelqu’un de toute façon, l’année suivante, le collège s’arrange pour nous séparer de classe. Bref, j’ai jamais choisi mes relations, mes compagnons de prison. Ça me tombe dessus. Je fais avec.

Probablement influençable, j’écoute, je suis, je regarde, je m’identifie. Avec le recul, j’ai un peu honte. Le type a l’assurance et l’insolence des beaux gosses. Arrogant, un peu con, assez raciste aussi. L’audace d’un connard. Fils à papa qui a un poste important, tout lui est permis, tout lui est dû. Je suis, encore. J’observe, mais je sens que cette fois, on va me demander de participer plus que nécessaire : je me mets pourtant au fond de la classe de la vie, mais ce ne sera pas suffisant et on me demandera de participer. Je n’aime pas participer, je préfère observer.

Je n’ai jamais vu ce genre de garçons sinon à la télévision. Entre les ploucs et les geeks, on était loin des standards d’adolescents qu’on voyait dans les sitcoms. Lui, il semble pas être dans son élément et semble tout droit sortir d’Hélène et les garçons avec ses fringues soignées et ses coupes de cheveux comme dans les magazines. Il doit pas voir que j’ai de la boue sur mes baskets. Je doute que ces spécimens urbains existent tels qu’on nous les représente dans les films ou les séries, mais nous, on en avait une caricature dans notre ville paumée du sud de l’île de France. Lui, c’était un peu le frère relou et possédé de la petite rousse dans la saison 2 de Stranger Things, le maître nageur.

Un type infréquentable donc, mais apparemment c’était mon pote. Et en réalité, je n’ai pas beaucoup de choix.

Un jour, une fille de colo me dira que le mec cool, celui qui plaît aux filles, que c’était pas lui mais moi. « Ah. » Peut-être qu’elle aimait mon « style ». Pour me convaincre, elle me raconte que mon pote ressemble à une grenouille. Y avait du vrai, ça me fait rire, mais je me demande bien à quoi je peux ressembler, moi… Parce que, non, même s’il est probable que le garçon était plutôt du genre vantard, c’est lui qui courait les filles, pas moi. Et elles n’étaient pas non plus du genre à courir après moi.

Influençable toujours, je dis alors à ma mère que je veux acheter des fringues. On est censé avoir des problèmes de fric, mais j’ai probablement de l’argent à moi aussi, et on va faire du shopping. En général, faire plaisir à ses gosses, c’est pas le genre de la maison, mais je sais pas si elle voit du changement en moi, et doit même pas se rendre compte que j’ai de mauvaises fréquentations (le type charme même les parents, c’est dire la bourrique que ça pouvait être — le stéréotype du manipulateur au sourire avenant et au petit mot qu’il faut pour faire plaisir).

Moi qui n’ai jamais mis un jean de ma vie (on prétendait même avec mon frère que ça grattait pour pas en mettre), me voilà avec des jeans larges immondes et des « Adidas ». Je me souviens encore de la fille qui m’aidait à choisir un jean qui en voyant mes baskets « de marque » me disait que ça ira bien avec… C’est de la marque, c’est cher, c’est censé être assorti avec d’autres trucs chers. C’est comme ça que ça marche ? « Ça ira bien avec tes Adidas ». Mais what the fuck, où j’ai atterri ?! Dans deux jours, mes pantalons seront remplis de boue, et ce week-end j’enfile un costume de théâtre pas lavé depuis des siècles et qui pue la sueur du siècle dernier… Qu’est-ce que j’en ai à foutre que mon jean bouffant aille bien avec mes grolles ?!… Est-ce que c’est ça le style ?

Pretty Woman, on continue. J’achète une boucle de ceinture : un squelette gravé sur une Harley… D’un goût douteux. J’aurais presque fini par voler les cadenas à l’école pour les placer en éventail autour du cou… Et j’achève cette panoplie de clown de beau gosse des années 90 avec un blouson noir, orange à l’intérieur. Immonde, je sais que ç’a un nom, un truc d’aviateur je crois, mais j’ai jamais revu personne en foutre sur le dos depuis des années.

Mon pote approuve. Le mâle alpha est content : son protégé a réussi son examen d’entrée.

Je vais même pour la première fois de ma vie (et la dernière) chez le coiffeur. Là, faut pas pousser, l’expérience est traumatisante. J’aime pas trop l’intimité avec une inconnue, se faire bichonner, recevoir des compliments ou des commentaires qu’on reçoit nulle part ailleurs.

Et puis voilà, mon pote crâne avec ses baskets « Ewings ». Je les trouve foutrement jolies. Les miennes, de mémoire, je me les achète de ma poche, parce que faut pas pousser, c’est un vrai produit de luxe. C’est un objet tellement précieux pour moi que je ne les mets jamais en dehors de ma chambre.

J’attendrai plus d’un an pour leur faire prendre l’air, et pas franchement l’endroit le plus adéquat pour le faire : en seconde, j’arrive de ma campagne, je vais dans un lycée super loin pour pouvoir faire du théâtre, et là une fille de la classe fête son anniversaire. L’occasion, je me dis, de mettre mes précieuses. Je vais être beau avec mes Ewings. Elle habite à la Grande Borne, j’ai jamais été dans une cité de ma vie. La pauvre a passé la moitié de temps de sa fête à la porte pour essayer de convaincre ses voisins de ne pas me laisser repartir pieds nus…

Fin de la blague.

Ewing Athletics 33 en bon état

Retour en 3. Les derniers mois sont extrêmement pénibles. Le pote est de plus en plus invasif. Me suggère des trucs de plus en plus relous. Parfois, je le suis. Je suis pas sûr que le bonhomme avait conscience à l’époque qu’il était homosexuel. Draguer les minettes devait pour lui être une manière de se prouver à lui-même qu’il était hétéro. Moi, je sais même pas que les hétéros existent, alors ne me parlez pas d’homos. Le garçon me dit qu’il voudrait bien se faire percer l’oreille par exemple. Hum, vas-y gars, moi je ne suis pas intéressé. Y a des styles auxquels on se méfie parfois intuitivement. Et puis, il me propose de sortir avec son ex. Ça laissera probablement moins de traces qu’une oreille percée. Quelque chose me dit que mettre des filles entre les pattes, c’était une manière pour lui chelou de se rapprocher de ma teub. J’arrive pas à savoir encore aujourd’hui si c’était un manipulateur conscient de ce qu’il faisait ou s’il était en pleine période de découverte de son homosexualité. Je n’ai pas à savoir, c’est souvent une période compliquée pour les homos plus que pour n’importe qui, mais moi, tout innocent que j’étais, j’étais pas franchement le type idéal qui pouvait l’aider à se découvrir… Sauf si c’est mon innocence qui lui permettait de mettre à l’épreuve son homosexualité dans la quasi-certitude de ne pas recevoir une beigne en retour.

Le type m’a fait une vraie couille (une belle, pas une de celles qui vous la touchent sans toucher l’autre). Et j’ai passé quelques semaines véritablement sans amis à la fin de l’année. Il avait réussi à retourner toute la classe contre moi. Ce qui n’avait de toute façon que peu d’intérêt vu que c’était à peu près le seul ami que j’avais. Il était temps que l’année se termine. Et j’irai loin, à Savigny, pour retrouver des élèves a priori comme moi : des « geeks » de théâtre. Fini les ploucs ou les geeks informatiques, fini l’unique beau gosse manipulateur de la région.

Mais avant le lycée : « Tu sais, finalement, le cadenas, je peux t’en faire cadeau, vu que tu sais comment l’ouvrir. »

J’avais gagné une jolie chaîne aux pieds en même temps qu’un cadenas pourrave : le temps de dernières vacances. Parce que ma mère qui l’appréciait lui avait proposé de venir passer ses vacances avec nous. Mon père, qui était puni parce qu’au chômage, restait à la maison, mais m’inviter moi et mon pote, c’était surtout un prétexte pour qu’elle puisse partir à la mer avec son amant. Je sais pas qui était le plus manipulateur des deux, entre mon pote et ma mère, mais ils avaient de bonnes raisons de s’entendre ces deux-là. Je ris encore (jaune) de la réaction de mon père qui au retour des vacances apprenait que ma mère dormait dans le même lit que son amant. La réponse imparable de l’intéressée : « On allait tout de même pas payer pour une chambre supplémentaire ! ».

Mon pote était ravi d’assister à un spectacle aussi pitoyable. Mais peut-être que je devrais le remercier : on venait de me retirer l’appareil dentaire, et je crois que le temps d’un été, Adidas aux pieds et jean large sur les fesses, je ne me suis jamais senti aussi « normal » ou « beau gosse ». On sortait de colo (où déjà on avait dû faire la paix par la force des choses après cet incident de fin d’année qui nous avait bien mis en froid), et il me poussait à draguer les nénettes, ce qui me saoulait vite, et cet été de « l’intégration », c’est peut-être aussi celui des contrastes, parce qu’on s’était fait harceler une nuit ou deux en colo (supposément, avec le recul encore, parce qu’on passait pour des homos). Il m’arrivait que des bricoles de ce genre avec lui, justement sans doute parce qu’il était lui en découverte de son orientation et multipliait les comportements malaisants, moi, parce que j’étais encore relativement asexué. Ou trop émotif pour entretenir des relations de séduction.

Et le déclic aurait pu venir plus tard lors de ces vacances avec ma mère et son Jules : faut croire que les filles sont malgré tout sensibles aux fringues et à l’allure générale, parce qu’appareil dentaire en plus ou en moins, je suis à peu près certain que c’est les fringues qui faisaient que tout à coup les filles s’intéressaient à moi. Puisqu’on ne passait pas notre temps ensemble durant ces vacances avec mon pote, je m’étais rapproché d’une fille qui me paraissait être la plus belle fille du monde. Il ne s’est rien passé, et c’est tant mieux parce que j’avais encore sans doute l’âge sentimental et sexuel d’un garçon de dix ans. Mais pour la première fois (et la dernière peut-être bien), une fille prêtait attention à moi, passait du temps avec moi, et me dit un peu tard (quoi que) qu’elle m’aimait. Comme c’est mignon.

Le « style » y avait peut-être un peu à voir.

Lim se la pète avec son jean de clown, sa boucle de ceinture tête de mort, son maillot Chevignon troué et son scooter pas à lui


J’ai continué durant tout le lycée à mettre des jeans, à me faire des coupes de cheveux ridicules quelques mois avant de décider de laisser tout bonnement tout pousser, puis à troquer mes sweats pour des chemises. En dehors des dernières bricoles qui deviendront un jour des reliques achetées dans l’Illinois, je n’achetais plus rien, j’ai rendu les armes et ai cessé de comprendre comment fonctionnaient les choses, comment on était censé s’habiller, comment interagir avec les autres… Certains parlaient argot, mais on était trois ou quatre garçons dans la partie de la classe qui faisait du théâtre (j’ai jamais causé avec le reste de la classe), et tout le monde s’habillait à nouveau comme des sacs. Retour à une certaine forme de normalité. L’argot en plus. Signe que je me rapprochais de la proche banlieue. Le plouc, c’était moi, avec mon allure de cow-boys de cirque. Les autres étaient des geeks, de geeks de théâtre. Les gens autour fumaient. Et des filles un peu partout. La norme, c’est elles qui la faisaient. Comme pour le club théâtre de la ville, une structure où des filles ne peuvent pas faire sans trouver un mec avec qui travailler, ça aide à se sociabiliser pour des types comme moi qui vont jamais vers les autres. Et j’étais donc pénard parce qu’en plus j’avais la sécurité, manifestement, de ne pas les attirer. Un cow-boy de cirque dans un magasin de petites souris en porcelaine.

Je continuais à grandir, donc petit à petit les jeans larges ont laissé place à d’autres moins « à la mode ». Le noir finit par devenir la norme, pour que s’imposent sobriété et transparence. Je m’amusais à voir mon frère en finir à son tour avec la mode « pantalon en toile & sweat illustré » de nos jeunes années. Le geek qu’il était tournait mauvais garçon : au lieu de démonter les circuits intégrés, il démontait les mécaniques des autos, fumait lui aussi, et jouait de la gratte.

Je ne savais pas quoi me mettre sur le dos, donc je me pointais en cours en hiver en chemise. Certains expérimentent leur sexualité, moi au lycée, je testais ma résistance au froid. La mode du moment. La mienne. Jusqu’à la mode suivante : printemps été 95, on joue Richard III au lycée. Et le metteur en scène décide que mon groupe de renégats à la poursuite du tyran boiteux, ça doit être des loubards tout habillés de cuir. Je propose bien qu’on soit habillés en Ewings et casquettes White Sox histoire de rentabiliser mes investissements passés, mais faut croire que mes cheveux longs et rebelles l’inspirent plus que mon dada pour les fringues colorées américaines. Le mauvais goût peut s’exprimer de différentes manières.

Et donc mon style unique, il est né là. Le style qui n’en est pas un et qui s’inspire très profondément dans mes racines franciliennes. Là où le plouc côtoie le geek sans animosité, où les « pavillons » font face à des immeubles à taille humaine, et où, au loin, on devine une ferme où habite un mec bizarre qui dort avec ses Ewings aux pieds et qui n’a jamais osé les traîner dans la boue des alentours. Le style composite des gens simples qui ne veulent surtout pas en avoir et qui se contenteraient tout aussi bien d’un manteau d’Arlequin pour singer la société de ceux qui pensent savoir que le « style » fait le moine. Dans leur Paris peut-être. Pas le mien. Exilé de ma lointaine banlieue, je porte mon (non) style en étendard : « L’apparence rance des gens de France, demandez-moi ce que j’en pense : je m’en balance. »

Alors si vous me croisez dans la rue un jour avec une casquette des Charlotte Hornets, ce n’est pas que je suis un fan exhibant fièrement sa fierté de voir la franchise qu’il supporte et adoptant à nouveau le frelon comme emblème. Parce que, pour moi, les « frelons » n’ont jamais quitté la côte est. Et il a des chances que la casquette que vous voyez sur ma tête soit plus vieille que vous.

Raging Geek.
You talkin to me?

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La fin de La Méthode scientifique avec Nicolas Martin

Peut-être avec Pendant les travaux, le cinéma reste ouvert la meilleure émission à la radio ces dernières années. Sinon de tous les temps et de l’univers visible (enfin audible).

Une émission et un présentateur amenés à devenir, malheureusement un peu trop tôt, cultes.

Au-delà d’allier deux qualités a priori incompatibles, se mettre au niveau de tous les auditeurs (sur une radio réputée élitiste) et une exigence de qualité, et par conséquent une compréhension de tous les mille et un sujets abordés (il suffit d’écouter la précision des interventions, lire les retours parfois élogieux des invités, suivre les remarques des tables rondes du vendredi, pour s’en convaincre) ; eh bien au-delà de ça, la Méthode scientifique, c’était surtout une méthode, un style Nicolas Martin.

En réécoutant la première rediffusée en hommage à Yves Coppens, on entend déjà ce qui fera le propre de la “méthode” Martin : une volonté de créer une connivence avec les invités et son équipe sans que ça tombe non plus dans le divertissement. Rendre attractif, plaisant, la science, et donc la science à la radio. Sans pour autant inviter des rigolos pour assurer le spectacle. Parce que c’est ça aussi la “méthode” Martin : mettre les spécialistes sur un piédestal, les aider à porter leur voix, leurs travaux. Une méthode aussi tournée vers la recontextualisation d’une découverte ou d’une branche de la science. Parce que la “méthode”, c’est aussi ça, l’exploration, la découverte, l’éclairage. C’est sans doute aussi ce qui a fait son succès, avec cette capacité à attirer le pékin n’y comprenant rien en science et qui a l’impression, par petites notes, de comprendre parfois l’essentiel au milieu de longues minutes imbitables mais rendues captivantes (ah, les maths), mais aussi de véritables scientifiques qui, je n’en doute pas, écoutaient dans leur coin la Méthode scientifique parce qu’elle parvenait à rendre leur discipline claire et captivante sans compromis et raccourcis, et parce qu’ils pouvaient de leur côté élargir leur spectre de connaissances dans des disciplines très éloignées de la leur.

Parmi les propositions, le ton ou les angles retrouvés dans cette première émission, tout ne marchait pas, mais il semblerait que l’équipe soit parvenue à améliorer la formule tout en restant fidèle à l’idée de départ. Faire populaire, vivant, tout en étant exigeant. Au cinéma, quand ça arrive, on parle de chef-d’œuvre. Mais que ce soit à la radio ou au cinéma, pour un chef-d’œuvre, il faut une personnalité qui incarne le “produit”. Sans doute que la Méthode était faite à l’image de Nicolas Martin. Qui savait, là encore, à la fois s’exposer à l’antenne ou sur les réseaux sociaux pour qu’on s’attache à lui, sans pour autant trop se dévoiler ou s’exposer, car cette personnalisation, elle était toujours au service du sujet et de la science. Une blague idiote, une référence générationnelle culturelle, et ça repart.

Parce qu’enfin, c’était surtout ça aussi la “méthode” Martin : rien de mieux que la culture populaire (mais exigeante, toujours) pour donner envie d’entendre parler de science. À l’image de ce générique qui pourrait résumer à lui seul l’enthousiasme frétillant de l’auditeur quand l’heure est venue et que les premières notes sont lancées… Telle une série : toujours identique avec un schéma récurrent et pourtant toujours aussi surprenante.

La voix de Nicolas Martin, c’était un peu The Big Bang Theory à elle toute seule. Pas d’académisme pète-cul et voix basse pour endormir les capacités de révolte de son auditoire, mais un grand garçon toujours éveillé, adolescent donc bondissant et curieux de tout. L’élève presque qui en plein cours lève la main et pose une colle à son professeur obligé plus tard de partir chercher une réponse à la question posée. Le rôle du faux ingénu qui avec sa petite voix enthousiaste de fan devant son Stan Lee de la science du jour pose une question plus pertinente qui n’y paraît (même parfois dans son innocence ou ses approximations : l’honnêteté toujours de se reprendre au lieu de laisser penser que personne ne relèvera une erreur à part les spécialistes).

Merci pour ces années intenses donc, en espérant que Natacha Triou trouve son style. Sa “méthode”. Avec ses audaces et, je l’espère, une fantaisie propre. La même ossature peut-être, mais un ton qui lui corresponde. Sans reprise de la… martingale si douce à nos oreilles.

Les chefs-d’œuvre ne sont sans doute pas faits pour durer. Au contraire de la science, ils ne goûtent guère la reproductibilité. Ils sont rares et inimitables, c’est aussi à ça qu’on les reconnaît. Les chefs-d’œuvre jaillissent aussi parfois au bon endroit au bon moment. Comme des petits miracles appelés à disparaître. Ce moment s’achève presque : « ce sera dans quelques secondes musicales ».

Guitry, grand admirateur de France Culture à l’heure du thé, disait : « Après La Méthode scientifique, le silence qui lui succède, c’est encore La Méthode scientifique. »

On verra ça.


La Chute d’un caïd, Budd Boetticher (1960)

Note : 4 sur 5.

La Chute d’un caïd

Titre original : The Rise and Fall of Legs Diamond

Année : 1960

Réalisation : Budd Boetticher

Avec : Ray Danton, Karen Steele, Elaine Stewart, Simon Oakland, Robert Lowery, Warren Oates, Jesse White, Joseph Ruskin

— TOP FILMS

Remarquable film noir tardif pendant une majeure partie du film (dernier acte épouvantable). Dans le Rise and Fall, c’est le Rise qui est brillant, avec les qualités habituelles des films de Bud Boetticher (violence qui flirte toujours avec le second degré, et violence précédée toujours de batailles de repartie), et c’est le Fall qui se vautre.

Avant que le film se rétame en même temps que son héros, on peut apprécier comme d’habitude la qualité du choix des acteurs et de leur direction chez Boetticher. Ray Danton fait figure de jolie découverte dans le rôle principal : une certaine beauté latine, l’œil qui frise, l’insolence qui va avec, l’intelligence, la stature olympique, une voix suave… À se demander pourquoi un tel acteur n’a pas plus souvent été employé en tête d’affiche. Un spécialiste des rôles secondaires de composition l’accompagne au générique (et habitué des plateaux de Sam Peckinpah) : Warren Oates. Autre acolyte de contrepoint, féminin, cette fois : Karen Steele, habituée, elle, des westerns de Bud Boetticher, et employée ici, peut-être pas à contre-emploi, mais dans un rôle comique d’écervelée amoureuse et lucide, avant de sombrer en même temps que le film dans l’alcool et l’à-peu-près. Autour de ce trio, une suite affolante de personnages de fortes têtes (et de gueules qui ne s’oublient pas) complète la distribution : Robert Lowery en patron de la pègre locale ; Simon Oakland en détective désabusé ; Joseph Ruskin et ses joues creusées par l’acné dans le rôle de l’impassible et violent garde du corps ; Jesse White en mangeur de choucroute…

Que du beau monde pour articuler de la meilleure des manières des répliques qui fusent comme des balles perdues. En 1960, le code Hays s’essouffle, mais on ne le sait pas encore. Les films noirs se font rares, The Rise and Fall of Legs Diamond doit donc plutôt être perçu comme un hommage ou une simple évocation des prénoirs des années 30 qui avaient brièvement mis à l’honneur les gangsters de ces Roaring Twenties. Si les films noirs aiment les flashbacks (procédé absent ici), on n’en vient généralement qu’à retracer, de manière presque journalistique, des faits récents. À sept ans de Bonnie and Clyde, c’est toute une époque qui se trouve honorée dans les faux décors de ville reconstituée de la Warner : celle de la prohibition et juste avant la Grande Dépression. Difficile d’imaginer malgré tout comment un tel film en 1960 a encore pu être produit. Le ton désinvolte et son humour y sont sans doute pour quelque chose (cette fin désastreuse servait peut-être de contrepartie pour ne pas laisser penser qu’un criminel pouvait s’en sortir autrement…).

Le scénario de Joseph Landon avance à un rythme fou pendant près d’une heure, faisant de chaque séquence une nouvelle aventure pleine de charme et de fantaisie, un nouveau fait d’armes et une nouvelle marche franchie vers le succès de Legs Diamond. Si le personnage est ambitieux, on remarque surtout son audace, voire son insolence et son humour. À l’image des films bien plus tard des films de Quentin Tarantino (ces deux-là ont l’amour des petits truands en costard et des mitrailleurs de repartie), tout n’est qu’un jeu pour Legs Diamond : les morts s’enchaînent sur l’asphalte, mais rien ne semble pour lui dramatique ni même bien réel. Une fantaisie. Ni remords, ni excuses, ni psychologie, ni haine, ni peur. Comme bientôt chez Leone et bien plus tard donc chez Tarantino, c’est à ce prix que le spectateur peut entrer en empathie avec ce type de personnages. On accepte qu’ils soient des criminels, on les voit tuer et se faire tirer dessus. Et si Legs se croit invincible, on le pense aussi. Bien qu’inspiré d’un gangster bien réel, sa représentation est bien fantaisiste. Est-ce que ce ne serait pas cela justement le cinéma moderne ? Jouer du fait que le spectateur ne peut plus se laisser duper. Prendre aussi le contrepoint complet de la nouvelle mode à Hollywood chez les acteurs, héritée des intellos de la côte est : la psychologie et l’investissement personnel dans la construction du personnage. On ne construit plus rien : on s’amuse.

Là où le film bascule, c’est justement quand le jeu prend fin et que tout d’un coup tout semble prendre un ton plus dramatique : arrivé au sommet, à peine après avoir délogé les propriétaires d’un cabaret servant de couverture, en quelques secondes le film sombre dans le n’importe quoi. D’abord, contre toute vraisemblance, Legs refuse de venir en aide à son frère (là encore, je ne peux pas croire que ce soit autre chose que la censure qui ait imposé un tel revirement de caractère). Sa femme devient ensuite alcoolique, le couple part en Europe et passe son temps dans les salles de cinéma, prétexte à y montrer les mêmes séquences d’actualité illustrant la fin de la prohibition et l’arrivée d’une nouvelle forme de pègre plus « syndiquée » et internationale à laquelle Legs sera bientôt exclu. Tout cela est bien trop vite expédié. S’il avait fallu une fin brutale pour le caïd, il aurait été plus avisé de le tuer à son sommet sans nous imposer un quart d’heure de chute laborieuse. Si le parcours de Legs n’est pas sans rappeler celui de Tony Montana, je n’ai pas souvenir que Brian De Palma se vautrait autant en mettant en scène les excès responsables pour beaucoup de sa chute à venir. Réussir un tel tournant dramaturgique dans un scénario qui traite de l’ascension (qu’elle soit criminelle ou non d’ailleurs), c’est probablement un art difficile, mais ni Landon ni Boetticher ne semblent y avoir mis beaucoup de cœur pour traiter ce dernier aspect du personnage… Allez expliquer au spectateur qui s’est amusé depuis une heure des répliques et de l’audace du personnage principal qu’il est temps de lui régler son compte en prenant soin d’abord d’éliminer toute sympathie qu’on pouvait éprouver pour lui…

On va fermer les yeux sur cette fin dispensable. Il ne faudrait pas que ces dernières minutes ratées nous obligent à bouder notre plaisir. Un peu de fantaisie dans le monde des brutes et viva le cinéma.


La Chute d’un caïd, Budd Boetticher 1960 The Rise and Fall of Legs Diamond | United States Pictures


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For All Mankind (2019)

Space Soap Opera

Note : 3.5 sur 5.

For All Mankind 

Année : 2019

Création : Ronald D. Moore, Ben Nedivi, Matt Wolpert

Première saison pleine de promesses avec une idée de départ qui vaut le détour : revisiter l’histoire de la conquête spatiale si le premier homme sur la Lune avait été soviétique. À partir de là, on imagine que le bloc soviétique ne se serait pas effondré et que la course à la Lune ne se serait pas arrêtée aux premiers pas (curieusement, le fait que les Soviétiques envoient la première femme sur la Lune est l’occasion d’aborder efficacement l’angle de la féminisation dans la série), ce qui aurait boosté la recherche technologique et l’innovation (la série est distribuée par Apple et dans les saisons suivantes, on voit notamment que la firme à la pomme a pu bénéficier de ces innovations, puisque tous les foyers américains possèdent une sorte de Mac perfectionné — Sony qui la produit se montre plus discrète, car on en est encore à la saison 3 aux disques à microsillons alors que son lecteur CD est censé avoir déjà été inventé, allez comprendre… ; on parle aussi de voitures électriques et de fusion, alors que la propulsion nucléaire devient un enjeu dans un monde n’ayant pas connu Tchernobyl…). Si la série était partie pour une dizaine de saisons, on aurait pu tout autant appeler ça Uchroniques martiennes

Sur le principe, en prenant un peu de hauteur, on peut être amenés à se demander (comme je l’avais évoqué dans cet article) ce qui compte le plus dans la conquête spatiale et ce qui apparaîtra comme réellement important dans des décennies ou des siècles, entre le premier être dans l’espace, celui sur la Lune ou sur Mars… Si aujourd’hui, la Lune fait office de symbole, c’est peut-être aussi parce que l’on n’est pas allés ailleurs et que l’on n’a aucun autre référentiel disponible… Si l’humanité va un jour plus loin dans le système solaire, l’approche historique en sera forcément transformée.

Passé la surprise initiale de la proposition au cœur de la série, les deux premiers épisodes sont parfois un peu pénibles à voir, mais tout change quand il est question de réintégrer un équipage féminin au projet Apollo. Cet angle audacieux est l’occasion de mettre en avant certaines réalités de l’histoire. Car la série fonctionne le plus souvent de la même manière : elle ne crée pas des faits historiques à partir de rien, elle fait tomber la pièce du hasard d’un côté plus que de l’autre. Les femmes du programme Mercury ont par exemple bien existé. On sait également qu’il y avait des femmes ingénieurs à la NASA et qu’elles n’y ont probablement pas trouvé les promotions méritées. La série permute aussi habilement les conséquences des attentats sur Jean-Paul II et sur John Lennon.

La grande réussite de la série, surtout, au-delà de ses fantaisies historiques, ce sont ses acteurs. Les séries ces vingt dernières années ne se sont pas améliorées non seulement dans l’écriture ou dans la réalisation, mais aussi dans la qualité de leur direction d’acteurs. Ce n’est pas forcément toujours homogène, et la série s’attarde un peu trop à mon goût sur les relations familiales, professionnelles et amicales, alors pour éviter le soap, on ne peut faire l’économie d’acteurs à la hauteur…

C’est malheureusement le grand défaut, aussi, de la série dans la saison 2 : au lieu de poursuivre un programme en introduisant de nouveaux personnages et en en mettant d’autres, principaux sur la première saison, éventuellement à des rôles subalternes, ils choisissent de reprendre les mêmes personnages et de pousser jusqu’à l’excès certaines relations. On aurait espéré pour cette nouvelle saison dont l’enjeu consiste à construire une base lunaire et à se disputer un minuscule territoire avec les Soviétiques que la série tourne au space opera. Au lieu de ça, on fonce droit dans le soap opera… (quel intérêt y a-t-il à développer une histoire amoureuse entre la femme d’un astronaute et le fils d’un autre ?) Mettre l’accent sur les acteurs et leurs relations, ça coûte moins cher que des séquences d’action sur la Lune, mais on finit esclave de ses propres personnages, voire de ses acteurs vedettes à qui il faudra sortir le carnet de chèques pour les maintenir au programme… Sans compter que vous pouvez faire vieillir de dix ou vingt ans n’importe quel bon acteur, il ne pourra pas éviter le ridicule une fois affublé d’un maquillage grotesque (ils ont aussi le bon goût de faire mourir probablement les deux meilleurs acteurs de la série).

L’autre grand défaut, et à la fois la qualité de la série, c’est qu’elle coche peut-être un peu trop toutes les cases de l’inclusivité. La féminisation de la société à travers les exploits des femmes envoyées sur la Lune, c’était bien. Intégrer dans la série des personnages de couleur qui ne sont pas réduits à des seconds rôles, c’est bien aussi. Faire d’une astronaute un personnage lesbien obligé de masquer sa nature en s’alliant avec un ingénieur, également homosexuel, c’est bien aussi. Mais tout empilé sur une poignée d’épisodes, on ne voit plus que cet angle, et il manque de la place pour le reste : l’essentiel, la trame principale… Il y a une autre manière de se montrer inclusif : donner des rôles à des personnages importants qui se trouvent être des femmes, des personnages de couleur ou des homosexuels, on n’en fait pas des tonnes, et ça passe pour des évidences auxquelles on finit par ne plus prêter attention (alors qu’ici, ces trois sujets proposent trois axes narratifs différents à la série ; ça limite d’autant le nombre d’axes disponibles pour traiter en d’autres, et l’on évite le plus souvent les grossièretés comme le passage des clandestins à la frontière mexicaine…). Trop de soap opera, pas assez de space opera… J’espère qu’ils auront le bon goût pour les saisons suivantes de ne pas réincarner Spock ou JR Ewing quand ils en viendront à la conquête de Titan…

Un autre défaut de la série, c’est qu’on se demande parfois s’il y a un seul pilote dans l’avion. Quand le scénario semble vouloir parler de zones grises, pour reprendre le titre d’un épisode, au niveau politique et international, paradoxalement on n’échappe pas à certaines séquences patriotiques neuneues. Que les soldats américains fredonnent du Wagner lors de l’attaque d’une mine soviétique, ce n’est pas un problème (c’est pour appuyer le fait que c’est justement eux qui jouent le rôle d’agresseurs). Mais quand la musique d’accompagnement devient entraînante, glorifiante, c’est à se demander si le réalisateur ou la production qui commande le choix de la musique a compris le sens de la séquence… Une autre séquence ridicule au début de la série laisse croire que bien que le premier homme sur la Lune ait été soviétique, l’ensemble de la planète manifeste, oui manifeste, pour exprimer leur amour de l’Amérique… Les Américains ignorent encore que même dans un univers parallèle où ils auraient perdu la course à la Lune, il est assez peu probable que de telles manifestations en leur faveur puissent voir le jour à travers le globe… Les États-Unis ne sont pas les leaders d’un hypothétique monde libre, ça leur semble difficile à intégrer. On remarque aussi que si les séries et les films américains ont arrêté de laisser aux Noirs les rôles de cadavres utiles, cette fonction s’applique désormais aux Européens : le Hollandais « volant » de l’ESA s’écrabouille piteusement sur la Lune, forçant « la première Américaine sur la Lune » à venir le secourir (et se sacrifier). Une fois de retour sur Terre, s’il ne finit pas mort, il choisit de venir bien tranquillement chez lui loin du pays des héros de la Terre, l’Amérique… L’Europe, cinquième roue du carrosse galactique.

La troisième saison semble continuer vers cette voie un peu ridicule du recyclage des personnages des saisons précédentes (de mauvais effets spéciaux en prime), et traite cette fois de la conquête de Mars avec l’entrée dans le game du new space (avec une sorte de mélange réussi entre SpaceX et Google), voire de la Chine (ou de la Corée du Nord ; sans compter que l’Union soviétique n’a pas été disloquée). On suivra ça, ou pas. Le même constat que d’habitude avec la science-fiction : ce n’est pas forcément toujours bien brillant, mais on regarde par curiosité du lendemain ou des possibles…


For All Mankind | Sony Pictures Television, Tall Ship Productions


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Decision at Sundown, Budd Boetticher (1957)

Character actor system

Note : 4 sur 5.

Décision à Sundown

Année : 1957

Titre original : Decision at Sundown

Titre français alternatif: Le vengeur agit au crépuscule

Réalisation : Budd Boetticher

Avec : Randolph Scott, John Carroll, Karen Steele, Valerie French, Noah Beery Jr., John Archer

Western avec des tendances gauchistes appréciables à la Le train sifflera trois fois, Victime du destin ou encore La Cible humaine.

C’est assez inhabituel, mais le personnage principal du film, incarné comme souvent par Randolph Scott dans un Boetticher, ne possède pas tous les attributs de l’archétype du héros masculin de western : il poursuit une vaine vengeance, se découvre cocu, se réfugie une bonne partie du film dans une étable en renonçant à affronter directement ses opposants, ne finit pas au bras de la dame, montre une certaine faiblesse psychologique en comprenant qu’il vit depuis plusieurs années dans une illusion, n’achève pas le méchant, et au lieu de remettre de l’ordre dans la ville après son passage, c’est aux habitants eux-mêmes à qui revient cet honneur… Now, it’s a mess at Sundown, deal with it. John Wayne aurait adoré tourner le film… (Ironie.)

Pas sûr d’ailleurs que Randolph Scott ait été l’acteur idéal pour ce personnage contrarié et impuissant, même si sa présence ne souffrira jamais la moindre contestation dans un western de Boetticher. Peu habitué à montrer des faiblesses dans ses rôles, acteur plutôt hiératique et parfait dans ce registre, il y est ici assez peu convaincant notamment à la fin. Le protagoniste accapare également moins l’attention que dans la plupart des westerns ce qui en ferait presque un héros d’antiwestern.

On retrouve une fois encore certaines correspondances avec les westerns de la même époque de Allan Dwan qui prenait un soin tout particulier à développer chacun des rôles secondaires et en les attribuant à d’excellents acteurs. Ce sont essentiellement ces personnages secondaires qui font le job.

Symbole de cette réussite : John Carroll. Chez Allan Dwan (comme par hasard), je ne l’avais pas trouvé à la hauteur en tête d’affiche dans La Belle du Montana (tout en pointant du doigt une nouvelle fois la qualité de la distribution du film). Mais en opposant principal, ici, il fait tout à fait l’affaire. Le talent est le même, mais pour assurer les premiers rôles, il faut souvent un petit quelque chose en plus qu’il ne possède pas. En anglais, on parle de character actor, traduction plus ou moins impossible de acteur de composition. Acteur de soutien conviendrait mieux, mais l’expression ne s’applique pas spécifiquement à une certaine classe d’acteurs.

Il faudrait calculer le temps passé à l’écran par Randolph Scott. Il y apparait planqué entre les bottes de paille un bon moment. Plutôt original. Ne dites plus leading actor, mais leaning actor.

Comptez sur la présence de Karen Steele, autre habituée des Buddy movies, pour remettre dans cette distribution de guingois un peu d’élégance et de tenue… 


 

Decision at Sundown, Budd Boetticher 1957 | Producers-Actors Corporation, Scott-Brown Productions



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