Grizzly Man, Werner Herzog (2005)

Into the Wild Wild West

Note : 3 sur 5.

Grizzly Man

Année : 2005

Réalisation : Werner Herzog

Avec : Timothy Treadwell

Werner Herzog est toujours à la limite… de me les briser. Je suis parfois taraudé par l’idée que le génie, c’est la capacité à la fois de flirter avec les extrêmes pour farfouiller plus loin, là où personne n’a jamais été, tout en entretenant une savante mesure, preuve qu’on ne tombe pas soi-même dans les excès qu’on met en scène.

Herzog, oui, intrigue, il intrigue à se chercher des doubles ou à se mettre lui-même en scène dans des situations périlleuses (comme dans la Soufrière), mais j’ai peur, que si j’ai un petit faible pour les dingues dans les films narratifs, eh bien, ces mêmes personnages ne me passionnent pas autant dans la vraie vie.

Certes, même si Werner Herzog, souvent, prend ses distances avec son “personnage”, il ne peut cacher la sympathie qu’il porte pour ce qui n’est au fond qu’un fou cherchant la mort et qui n’était qu’une sorte de Don Quichotte s’inventant des ennemis pour trouver un sens à sa vie.

Difficile d’entrer en empathie avec un dingue affecté par le syndrome de Peter Pan et confondant la nature sauvage (voire sa protection, du type « je lance du pain aux oiseaux, donc je les aime… ») avec l’Île aux enfants. Sa voix de petit garçon m’a achevé plus d’une fois et ne me faisait penser que trop souvent à la vidéo virale youtubique du type priant le monde de laisser Britney alone !

Triste monde. La fascination d’un fou pour un autre fou, il y a comme un ton sur ton qui fait, cette fois, passer Werner Herzog de l’autre côté.


Grizzly Man, Werner Herzog 2005 | Lions Gate Films, Discovery Docs, Real Big Production


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Cloud Atlas, Tom Tykwer Lana Wachowski Lilly Wachowski (2012)

Cloud Atlas

Note : 2.5 sur 5.

Cloud Atlas

Année : 2012

Réalisation : Tom Tykwer, Lana Wachowski & Lilly Wachowski

Avec : Tom Hanks, Halle Berry, Hugh Grant

Pour montrer à quel point je suis largué question cinéma récent, je précise deux choses. D’abord, je n’avais aucune idée que les frères Wachowski étaient maintenant sœurs (on ne me dit jamais rien, ça craint), et puis, je n’avais jamais entendu parler de ce film avant que je me décide à le regarder. « Tiens, un film des frères…, je ne savais pas qu’ils faisaient encore des films… Et celui-ci semble sorti du lot. »

Et puis en fait, non. On retrouve la même densité rapiécée cent fois au montage, éludant systématiquement tous les moments de pause, anéantissant toute possibilité de compréhension d’une intrigue plutôt coriace, et d’émotion, qu’on trouvait déjà dans les deux suites ayant enterré Matrix. Il faut croire que c’est l’époque qui veut ça. Nolan, Wachowski, même combat. On comprend que dalle, mais ça envoie des images à la tronche, aux yeux, plus qu’au cerveau.

Résultat, après avoir récupéré mon pauvre cerveau dans la lessiveuse, je n’ai rien compris, et pour être franc, ça ne m’intéresserait pas d’y voir plus clair. Vu comment on nous trimbale en évoquant tout et n’importe quoi sans jamais s’obliger à y revenir, je vois mal pourquoi j’irais faire l’effort de recoller des morceaux d’une saloperie de poterie que ce n’est pas moi qui l’ai cassée. Je pourrais au moins peut-être me raccrocher aux images et aux décors proposés, mais même pas. C’est laid, avec ces saloperies de high-tech qui n’ont pas évolué depuis vingt ans, ou ses tics de mise en scène ou de situations franchement lourdingues censées nous revisiter les cent cinquante miracles du Christ.


Cloud Atlas, Tom Tykwer, Lana Wachowski & Lilly Wachowski 2012 | Cloud Atlas Productions, X-Filme Creative Pool, Anarchos Pictures


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Inside Out, Pete Docter, Ronnie Del Carmen (2015)

Inside Out

Note : 4 sur 5.

Vice-Versa

Titre original : Inside Out

Année : 2015

Réalisation : Pete Docter, Ronnie Del Carmen

Le scénario est habile, l’effort d’expliquer le fonctionnement du cerveau est plutôt louable. Gros bémol tout de même dans le développement de l’intrigue. Les implications liées à l’environnement et/ou aux circonstances ne sont pas suffisamment prises en compte, comme si tout dans la vie d’un individu ne dépendait que de ses humeurs intérieures, de sa personnalité, de sa mémoire…

Quand la fillette fugue par exemple, c’est mis en parallèle avec la “fugue” accidentelle de Joy et de Sadness, l’idée marche excellemment bien quand les autres humeurs sont censées feindre la joie, mais pendant la fugue même, c’est peu probable que rien dans l’environnement ne puisse intempestivement lui redonner le sourire, même fugace. C’était tout à fait exploitable dramatiquement en créant par exemple un fantôme ou un clone de Joy apparaissant subrepticement à la console dans le cas où certaines “opportunités” dans l’environnement altèrent ses émotions. Alors que le récit se centrait sur les deux exilées, ça aurait pu donner des idées aux autres “humeurs” à leur console, pour pousser la gamine à forcer à interagir avec son environnement, voire à accepter la présence d’une autre Joy qui trouverait « son compte » dans les petits plaisirs de la fugue.

Ça reste brillant tout du long toutefois, et on passe nous-mêmes du rire aux larmes, ce n’est pas rien. Quant à la morale du film, elle est simplette, mais bien vue et tout juste assez didactique pour qu’un enfant de dix ans la comprenne. Ça tombe bien, Disney ne s’adresse à personne d’autre (et comme le chante Souchon, on a tous dix ans).

Les images en revanche sont laides à faire peur. (Pour quelqu’un qui n’a pas eu de télévision couleur avant très longtemps et qui a vu beaucoup de films en couleurs… en noir et blanc, ce n’est pas si problématique, la laideur. Enfin quand même. C’est laid !)


Vice-Versa / Inside Out, Pete Docter, Ronnie Del Carmen 2015 | Pixar Animation Studios, Walt Disney Pictures


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The Naked City, Jules Dassin (1948)

Sin City

Note : 4 sur 5.

La Cité sans voiles

Titre original : The Naked City

Année : 1948

Réalisation : Jules Dassin

Avec : Barry Fitzgerald, Howard Duff, Dorothy Hart

Film noir qui sent bon la réalité. Fini le formalisme des décors en studio, et volonté de s’approcher au plus près du réel, du fait divers, du travail de la police criminelle. La Brigade du suicide l’année précédente donnait déjà cet aspect documentaire au récit, ou encore l’année suivante, toujours Anthony Mann, avec Side Street ; on retrouvera également tout ça dans Follow Me Quietly (scène de poursuite finale identique) ou Union Station (Rudolph Maté, 1950), où on retrouve d’ailleurs la bonne bouille qui sait tout de Barry Fitzgerald. On pourrait aussi relier ça au film de Duvivier qui viendra trois ans après, Sous le ciel de Paris… avec sa volonté de capturer une journée parisienne à travers diverses histoires qui se croisent, ou un peu plus tard dans The Lineup de Siegel (encore un finale qui tourne au chase film, l’essence du cinéma est là). Bref, il y a une vraie volonté de réalisme à ce moment, en adoptant des techniques narratives propres au journalisme (procédé qu’en littérature affectionne Lovecraft par exemple). Et cela, que ce soit à Hollywood ou en Europe. On sait que très vite, en Amérique, on agitera le chiffon rouge et mettra tout ça en sourdine avant que Godard et ses potes finissent à bout de souffle et envoient un tsunami traverser l’océan.

Est-ce que les années réellement noires du cinéma hollywoodien, ce n’est pas ça ? Ce refus des années 50 à présenter l’Amérique et le monde dans sa nudité ?… Des réalisateurs comme Kazan, Berry, Losey, Anthony Mann ou Jules Dassin, présentaient non plus une vision « noire » et enfumée de l’underworld, mais résolument réaliste, donc crue, d’un monde pas si souterrain que ça. Le mal, soudain, ce n’était plus l’autre, l’étranger, mais il était partout, et potentiellement en nous. De quoi passer pour des sorcières, des possédés, effectivement. Couvrez ce Dassin que je ne saurais voir.

En dehors de cette particularité, pas tout à fait originale pour l’époque donc, mais significative, l’intrigue est classique, sinon très conventionnelle, et l’inspecteur rappelle, lui, assez facilement Columbo. Une petite dose d’humour bienvenue, là encore, beaucoup plus l’usage en télévision que dans ce qu’on identifie volontiers sous le label film noir (un des scénaristes travaillait d’ailleurs pour la télévision). Des scènes d’intérieur un peu statiques ; c’est le paradoxe de vouloir filmer en décor réel quand les usages ne sont pas bien établis (John Berry en 1951 trouvera plus d’unité à mon avis dans l’utilisation des décors avec Menaces dans la nuit).

C’est amusant de remarquer en tout cas que tout était déjà là, mais que c’est bien plus tard que la même volonté de coller à la rue, au réel, pourra s’exprimer à nouveau (ou en tout cas, avec plus de facilité) avec les cinéastes du Nouvel Hollywood. La poursuite finale annonce, peut-être, celle de French Connexion. Chase films, toujours. De l’action, de l’action, de l’action… Que faut-il d’autre ?


La Cité sans voileThe Naked City, Jules Dassin 1948 | Mark Hellinger Productions, Universal International Pictures 


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Les Indispensables du cinéma 1948

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Noir, noir, noir…

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La République des dingues, ou l’Intégration par la guerre

Violences de la société

— B’jour, c’est pour venir travailler, m’sieur. Vous pouvez me laisser entrer ?

— Allez-vous-en, la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde, alors on en accueille aucune.

— C’est moi que vous traitez de misérables, mon frère ? Je suis juste venu travailler. Vous croyez que je viens pour le plaisir ? Voler votre pain ? Je suis pas un criminel…

— Dehors.

— Dehors ? c’est curieux, c’est c’que d’autres avaient dit à des Français dans mon pays et il a fallu une guerre pour que les Français s’en aillent. J’ai le droit d’être là, selon les lois de la république française, m’sieur, j’ai le droit… Regroupement familial.

— J’croyais que tu venais travailler…

— Les deux. Vous croyez quoi ? Que j’suis un parasite ?

— Y a de ça.

— Eh ben… on peut dire que vous tirez les leçons de votre propre histoire.

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— Papiers, s’il vous plaît.

— Vous vous croyez où, là ? Ça fait trois fois qu’on me les demande aujourd’hui. J’ai vraiment besoin de vous les montrer trois fois pour m’inscrire à l’université ?

— T’es pas content, tu peux retourner dans ton… lycée. C’est l’administration française.

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— Papiers, s’il vous plaît.

— J’ai une phobie administrative, j’en ai marre de votre fichue paperasse.

— Et vous comptiez vous inscrire à l’ANPE comment ?

— Je sais pas…

— Si vous voulez devenir ministre, la phobie administrative, c’est pas possible.

— J’avais déjà compris, merci.

— Ah, c’est inscrit que vous êtes Français ?

— J’ai l’air de parler chinois ? Je suis né en France. Mais pas avec les bons papiers, apparemment.

— En fait, vous vous êtes trompé de guichet. Vous auriez pu me donner le fichier employeur tout de suite…

— Ah, désolé, c’est la première fois que je viens. Je suis pas un habitué.

— Sachez-le pour la prochaine fois.

— Je compte pas rester longtemps, ne vous en faites pas.

— Oui, c’est sans doute déjà ce qu’avait dit votre père en arrivant en France.

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— M’man, il est où papa ?

— Je sais pas Kevin. Il est parti.

— Il nous aimait pas ?

— Je sais pas Kevin. Je crois déjà qu’il avait déjà du mal à s’aimer lui-même. Difficile cela dit quand les autres vous renvoient sans cesse une image désastreuse de vous.

— La maîtresse, à l’école, elle dit qu’il me faudrait une figure paternelle pour que je puisse idéalement construire mon propre moi. Sans quoi, je risque de manquer de repère et me révolter un jour contre l’autorité. Je crois que c’est une adepte de la psychanalyse. Je n’ai jamais porté beaucoup de crédit à ces idioties. C’est comme l’astrologie, un peu de bon sens saupoudré de croyances ridicules…

— Il y aurait donc du bon sens derrière les prétentions niaises de ta maîtresse ?

— Je sais pas. Si je dérape, ce sera sans doute plus à cause du nom stupide que tu m’as donné. C’est une chose de devoir subir les railleries de tous les Jean-Michel, mais devoir en plus être moqué par les Mohammed, ça fait peut-être un peu trop…

— C’est un nom très commun en France de nos jours. Tu ne t’inséreras que mieux quand tu seras grand.

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— Kevin, c’est le vrai nom de ton père, Rachid ? Il est Américain ?

— Il est Français. Rends-moi mes papiers…

— Si tu veux aller à la mosquée, ça va pas le faire.

— Samira, j’ai pas dit que je voulais aller à la mosquée, j’ai dit que je voulais étudier le Coran. Mon père peut bien s’appeler Kevin ou Marie-Joseph, ça change rien à l’affaire.

— Tu parles l’arabe ?

— Non, seul mon grand-père le parlait et je suis trop peu allé au bled pour le comprendre seulement.

— Si tu veux étudier le Coran, il faut le faire en arabe, sinon c’est pas pareil… Va voir l’imam, il pourrait mieux te l’expliquer que moi.

— Je te l’ai déjà dit, Samira. Je ne veux pas aller à la mosquée.

— Pourquoi ?

— Parce que… Je cherche… à comprendre. Je fais déjà mes prières, j’ai arrêté les conneries, j’essaie d’être sérieux… Mais la mosquée, non, je m’y sens pas chez moi.

— Y a trop d’Arabes sans doute.

— Très drôle.

— Rachid, ça veut dire que tu veux qu’on arrête de sortir ensemble ?

— Pour rien au monde, Samira. Je t’aime. C’est parce que je t’aime que je veux me rapprocher de la religion. Mes parents n’étaient pas pratiquants, c’est le moins qu’on puisse dire. Et regarde où ça les a menés.

— T’es pas obligé. Moi-même, je ne suis pas très pratiquante. Je crois en Dieu, je vais à la mosquée, mais ça va pas plus loin. Ce que je veux, c’est être avec toi, c’est tout. Et… que tu continues de m’apprendre à nager !

— D’accord, Samira, mais il va falloir songer à aller là où tu n’as papier.

— Dans le grand bain ! Comme Bonnie and Clyde !

— Ça se voit que t’as vu le film…

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— Nous allons faire un plan pour la banlieue. C’est scandaleux que certains parents réclament que dans les écoles, il y ait des groupes séparés de garçons et de filles pour la piscine. On va les noyer au Karcher, vous allez voir !

— Oui, qu’on leur enlève leur badge d’entrée à la piscine municipale ! Racaille !

— Déchéance de navigabilité pour tous les Laurent Gbagbo !

— Euh…

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— Rachid, appelle-moi. On avait rendez-vous devant la piscine samedi dernier et je n’ai plus de nouvelles.

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— C’est quoi ce bruit assourdissant, t’as entendu ?

— Non. Ça devait être le plan banlieue.

— Je rigole pas, j’ai entendu un truc.

— C’est ton imagination. Je te trouve un peu à cran ces derniers temps, calme-toi.

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— Ce soir, la France a peur. Il faut avoir peur. Car notre nation a été attaquée par un ennemi venu de l’extérieur. Un ennemi plus dangereux que le chômage, que la décroissance et la dette réunie. Plus dangereux que la petite cuillère attaquant le Flanby. (Même.) Mes chers compatriotes : j’ai peur. Ayez peur avec moi. Communion dans la peur et gouttons, ensemble, cet instant rare où jamais plus vous ne me regarderez autant comme un chef incontestable. Ayez peur. Et votez pour moi. Voilà mon programme. N’écoutez pas le Premier Ministre avec ses dérives extrémistes : moi seul vous protège contre les méchants à tête de Sith.

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— @GensDansLeBesoin Si vous êtes sur Paris et ne savez pas où coucher, je connais quelqu’un. #OpérationPortesOuvertesPourlesFrères

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— Français, nous sommes en guerre ! Les musulmans intégristes (je ne parle pas des musulmans, notez bien) nous ont déclaré la guerre. Nous sommes en guerre. Et cette guerre, vous allez la gagner. Parce qu’on va être encore plus méchants qu’eux. Il faut terroriser les terroristes. Désintégrer les intégristes. Et quand on en trouvera plus assez pour faire prout, ou quand d’autres péteront sans crier gare, nous en créerons d’autres pour que la fête contenue. C’est ainsi que je déclare l’état d’urgence. Elle nous permettra de lancer des rafles sur tout le territoire sans devoir passer par toute une paperasse ennuyeuse que tous ces gens-là de toute façon ont trop bien appris à se moquer. Et si ce n’est pas suffisant, on leur confisquera leur badge de piscine municipale ! La guerre contre les intégristes désintégrateurs non-intégrés est sans limite ! C’est la guerre !

_______________________________________

— Bonjour, c’est pour une demande d’asile. Je suis Syrien. Je parle un peu le français. J’ai Bac +4. J’ai tous les papiers… je crois.

— Désolé. On a dépassé notre quota de 24 pour l’année. Revenez l’année prochaine peut-être.

— Je ne comprends pas. J’ai des droits.

— Vous avez le droit de partir. Personne ne vous a demandé de venir.

— J’ai été chassé par les bombes…

— Pas les nôtres.

— C’est la guerre là-bas.

— Ici aussi.

— Je vois ça oui. Vous vous trompez de cibles.

— Rentrez chez vous. La foudre ne tombe pas deux fois au même endroit.

— J’ai plus d’argent. J’ai tout dépensé pour venir ici. Je suis coincé maintenant. Ça aurait été plus simple de m’accueillir et de dépenser tout mon argent dans une boulangerie, vous croyez pas ?

— Ça, c’est raciste… Tous les Français ne vont pas chercher leur baguette…

— Et tous les Syriens ne se promènent pas avec des bombes dans les poches. Qu’est-ce que c’est que ça ?

— Votre refus d’asile.

— Encore des papiers… Je suppose que je dois en faire un avion et retourner chez moi avec ?

_______________________________________

— Bonjour Serge Lama.

— Bonjour.

— Ça n’a pas l’air d’aller…

— Je suis malade.

— Ce n’est pas drôle.

— Je sais. Mais c’est la guerre qui me rend malade.

— C’est pas si grave, Serge.

— Je sais. Il est bien là le problème.

— Je ne comprends pas.

— Allah guerre, comme allah guerre.

— Serge… je…

— Ça n’a aucun sens. Voilà ce que je veux dire.

— Ainsi va le monde, Serge.

— Et c’est ça qui me rend malade. On dit « c’est la guerre » comme on dit « comment ça va ? », et puis on va faire ses courses et… On dit à nouveau « c’est la guerre ».

— Et ?

— J’ai un ami qui est mort d’un cancer la semaine dernière.

— Serge ? Ça va aller ? Je ne suis pas sûr de suivre.

— Est-ce que vous avez peur ?

— Euh, non.

— Moi non plus. Et pourtant, on meurt. Tout le monde meurt. Alors pourquoi s’amuse-t-on à dire que c’est la guerre ?

— Ce n’est pas un jeu, Serge.

— Je voulais dire… Pourquoi s’amuse-t-on à se faire peur ?

— Il faut avoir peur, Serge, c’est la guerre.

— La guerre ? Pas la mienne. Vous me recevez pour une interview, vous dites « c’est la guerre », vous allez faire votre papier, vous direz à nouveau « c’est la guerre », et puis vous rencontrerez quelqu’un d’autre pour une interview, et…

— Je vois.

— Mais vous pensez toujours que c’est la guerre.

— Oui. Quand il y a des morts, quand on est attaqués, c’est la guerre.

— Quand on meurt, c’est la guerre ? De quoi meurt-on ? Je suis malade, je pourrais en crever, est-ce la guerre ? Vous avez perdu des personnes proches récemment ?

— Heu… oui.

— Beaucoup ?

— Oui, enfin, ça dépend jusqu’à quand…

— Combien sont morts de la guerre ? Certains sont peut-être morts… terrorisés ?

— Non. Aucun.

— Vous disiez également que vous n’aviez pas peur.

— Non.

— Mais c’est la guerre ?

— Oui, contre les terroristes. Ceux qui… se font exploser.

— D’accord.

— C’est la réalité, Serge. Des gens meurent. C’est… l’état d’urgence.

— Oui, c’est comme ça qu’on appelle le nouveau plan banlieue, j’ai vu. Et le plan cancer, il devient quoi ?

— Le quoi ?

— Le plan cancer. Vous ne saviez pas qu’il y avait un plan cancer ?

— Non.

— On en parle peut-être pas assez. Le cancer, ça ne fait peut-être pas assez peur.

— Serge ?

— On n’est pas en guerre contre le cancer ? Moi si. Vous un jour aussi peut-être.

— Vous me faites peur, Serge.

— Vous ne cessez donc jamais d’avoir peur ?

_______________________________________

— Salut, tu attends depuis longtemps ici ?

— Plusieurs millions d’années, on m’a jamais laissé rentrer.

— Sérieux ? Ils laissent rentrer personne !

— Oh, si ! La peur, la terreur, le mépris…

— J’ai pu rentrer par intermittence, mais j’ai tellement de travail ailleurs… Content de vous avoir rencontré, moi, c’est La Guerre.

— Enchanté, et à bientôt peut-être. Je ne bouge pas de toute façon. Peu de chances qu’ils me fassent rentrer. Je suis Dieu.

— C’est bien ce qui me semblait. On ne vous laisse rentrer nulle part, mais j’ai souvent travaillé pour vous.

— Les gens vont finir par croire que je n’existe qu’à travers vous, c’est plutôt embarrassant.

— Tant qu’ils croient encore en quelque chose.

— Oui. Allez…

— Adieu.


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Violences de la société

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Page info pour les accros

Petite astuce pour les accros du Net, et peser leur addiction :

Cliquer droit sur une page du site* qu’on a en intraveineuse, puis « view page info », puis « security ». Et là, dans la section « Privacy and History », c’est inscrit. Tout est là. « Êtes-vous déjà venu sur le site ? » oui et combien de fois.

*possible également de faire CTRL + i .

Ça donne une idée sur les informations qu’on peut envoyer malgré nous aux robots mangeurs de cookies. Même si le premier bouffeur, ça reste nous.

Et si on vide le cache ?… y se passe quoi ?

La saveur des goûts amers : Vu, 6 523 fois. (Je m’amuse follement apparemment.)


Ex Machina, Alex Garland (2015)

L’Ex-Fiancée de Frankenstein

Note : 2.5 sur 5.

Ex Machina

Année : 2015

Réalisation : Alex Garland

Avec : Alicia Vikander, Domhnall Gleeson, Oscar Isaac

Bien pâlot pour un film qui est censé fournir une histoire de haute volée. Rien de neuf sous le soleil SF rayon IA. La problématique n’a pas évolué depuis Asimov, voire depuis Frankenstein, en pire.

L’IA progresse, en vrai, mais de tout ça, on ne saura rien. On prend du vieux, et on le sert à la mode 2015. Le savant fou n’est plus inspiré des personnages de Jules Verne (reste le côté “entrepreneur” dans sa tour d’ivoire), mais du yuppie (c’est comme ça qu’on dit ?) : forcément intelligent avec un QI hypertrophié (à la sauce anglo-saxonne, sorte de mythe de l’intello touche à tout, capable autant de créer sa boîte à treize ans, que de citer Oppenheimer), forcément cool et adepte de la gonflette. Musk en must. Le personnage est insupportable, mais les autres ne font pas mieux.

Depuis vingt ans, on ne peut plus voir un film sans l’indispensable twist. Il a au moins le bon goût de se pointer assez tôt et de réserver le dernier acte à une séance de facepalm fatiguée. Avant ça, la manière dont les deux “amoureux” sont amenés à s’intéresser l’un à l’autre se fait en un claquement de doigts. J’ai même peiné à comprendre l’intérêt d’illustrer le test de Turing. C’est à la fois incompréhensible et pas franchement susceptible de provoquer des situations dramatiques. On cause, on cause, et on cause. Le tout derrière une vitre… C’qu’on s’emmerde. Le film est d’ailleurs censé être un thriller en lieu clos, et rarement j’aurais vu une telle idée aussi mal exploitée. Faut dire que si le rythme est plutôt lent (façon « on va faire un film pesant, avec du mystère »), le montage est un gros bordel insupportable. Difficile dans ces conditions de jouer avec un lieu clos. (Un choix par ailleurs parfaitement gratuit. Disons que ça fait beau pour la cave postale.)

Pour montrer à quel point l’illustration du problème IA paraît un peu aujourd’hui rétrograde, il suffit d’y voir comment le corps de la femme y est systématiquement exploité. On se croirait replongé tout d’un coup dans les années 50, avec un vague assaisonnement cronenbergien (période post-porno oblige). Une IA, les mecs, c’est top, mais parlons plutôt des pin-up aux viscères électriques, aux ovaires stroboscopiques, au poil juvénile, et aux yeux de toutous dociles… Attention toutefois, les mecs, c’est un jouet pouvant se révéler castrateur !… Ouais, tu sais, comme toutes les femmes…

Bref, une horreur. Rien de mieux sur le sujet, que de se replonger dans Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ? K Dick était déjà passé au niveau supérieur, la question n’était plus de savoir si une IA était possible, mais quel regard porterions-nous sur eux, et comment eux-mêmes se regarderaient-ils, et considéreraient-ils leurs “créateurs” ? Voilà un sujet plus bien profond qu’un vulgaire « Aurai-je un jour une copine avec des hanches chromées qui fait tchou-tchou quand je lui tire le sifflet… ? Oh, mais attends, suis-je vraiment le mécanicien ou la machine est-elle vouée à se révolter contre son créateur ?… » Allô, Mary Shelley ? On a retrouvé votre machin, ça fait deux siècles qu’il se balade dans nos coursives à fantasmes…


Ex Machina, Alex Garland 2015 | A24, Universal Pictures, Film4


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La politique qui en impose

Les capitales

Politique(s) & médias

À la question de la difficulté de reformer en France, un commentateur explique qu’un homme politique élu doit profiter des premiers mois de son mandat pour « imposer ses vues ». Ainsi, si la « France » est dans la rue en ce 9 mars 2016, ce serait parce que Hollande serait resté inactif pendant cette période.

« Imposer ses vues », et cela, donc, juste après que les urnes ont parlé.

Et on parle encore de démocratie ?

Non pas que je sois un fou de démocratie, mais j’avais cru comprendre que c’était le système qui était le nôtre.

Et en fait, ce n’est pas ça. Le système se décrit lui-même presque comme une escroquerie, personne en a honte, et on vient ensuite s’étonner qu’il y ait une « crise de la démocratie ».

Qui la fait la démocratie ? Ceux qui votent « mal » ? Ou ceux pour qui le principe du système, c’est de proposer le « meilleur programme », autrement dit, la plus belle arnaque, pour gagner la course, et une fois au pouvoir… ne pas faire ce pour quoi on a été élu, et parfois, ou souvent, le contraire ?

Deux saloperies gangrènent la vie politique à notre époque. La stratégie et la communication. Les deux bouffent le « système » en le rabaissant à une course au pouvoir. Comment gagner le pouvoir, et comment le mieux faire gober au petit peuple qu’on ne fait pas autre chose.

Les gagnants sont toujours les escrocs. Et les courtisans, commentateurs, ne sont pas autre chose, parce qu’ils jouent le jeu en refusant de parler d’arnaque, d’escroquerie, de supercherie, de mensonge, et ne s’intéressent, comme « eux », qu’à la course au pouvoir.

Cette saloperie « politique », c’est l’élection de Miss France, en pire.

Oui. Tous pourris. Peut-on qualifier autrement des responsables qui une fois élus font le contraire de ce pour quoi ils ont été élus ? Est-ce que la politique a encore un sens ou est-ce que ce n’est qu’un jeu où seule compte la victoire pour ceux qui y participent ?

Parce que pour d’autres, non. Ce n’est pas un jeu.

Hollande aurait peur des « manif » ? Bien sûr. C’est la réalité qui vient gueuler à sa fenêtre. Quand la justice laisse traîner ces salopards mettre en place leurs escroqueries, ceux qui en sont victimes finissent, parfois, par gueuler.

« Mais nous, on sait ce qui est bon pour le pays. Le monde change ! »

Vous savez que dalle. Les escrocs n’ont aucune parole. La règle, c’est la démocratie. Ce n’est pas « ma » démocratie, ou la vôtre, c’est celle que nos « anciens » ont imaginée pour nous. Et vous, vous vous torchez avec. Si vous voulez changer de logiciel, faites-le, proposez-nous-le, arrêtez de véroler et de dénaturer ce que d’autres ont imaginé pour nous.

Qu’importe si le petit Français qui vote, et à qui on demande son avis, a raison ou non. Aucune raison en « démocratie ». Ce n’est ni une technocratie ni une sophocratie. C’est la démocratie. Celui qui vote, c’est celui qui décide. Or, quand il décide, on lui enfile le bras dans le derche. Ce n’est pas joli à voir. Et c’est ça la crise.

Celui qui est élu, qui représente la majorité, et qui décide « d’imposer ses vues » est un escroc.

Et l’escroc a inventé une expression pour légitimer son arnaque : « faire preuve de courage politique ».

Autrement dit : je vous arnaque, mais c’est pour votre bien.

On manie aussi très bien l’aphorisme pour justifier l’escroquerie : « Les promesses n’engagent que ceux qui y croient ».

La politique, vue par ceux qui la font (ou la défont), c’est donc de faire des « promesses », pour gagner des voix, et ne jamais les tenir… puisque ce ne sont que des promesses. Et celui qui s’y laisserait prendre ne serait qu’un naïf, qu’un « croyant ». On ne se fait jamais berner que par des escrocs, c’est vrai. Et les honnêtes qui ne joueraient pas le jeu des surenchères « promessethiques » n’auraient aucune chance de se faire entendre. Vive le cynisme.

En démocratie, on coule ensemble, pas à cause de certains aristocrates qui décident, et pensent savoir, pour les autres.

Le monde ne change pas. Il a changé. Et il est géré par des escrocs et des imposteurs. Des joueurs et des poètes.

P’tit Quinquin, Bruno Dumont (2014)

Grimace de l’assassin

Note : 4 sur 5.

P’tit Quinquin

Année : 2014

Réalisation : Bruno Dumont

Avec : Alane Delhaye, Lucy Caron, Bernard Pruvost

Absurde et grotesque. Derrière le rire, la nature de l’humanité dévoilée…

L’humour, c’est parfois aussi le grain de sable qui nous ramène à la réalité du postérieur. Celui qui fait tomber les masques, avec la bienveillance ou l’immunité du fou. La caricature dévoile le réel, inverse les rôles, se moque des usages et des positions pour pointer du doigt, avec douceur et subtilité, les petits maux qui nous accablent, nous agacent, nous chagrinent ou nous révoltent.

L’humour a encore un sens. Celui, littéralement, de dédramatiser, de démystifier, le mal, la peur, la haine, peut-être pour nous aider à mieux appréhender ce qui nous tend. Comme c’est étonnant, le rire détend de tout.

P’tit Quinquin, en somme, c’est Tati déconstruit, remâché, vomi par David Lynch. C’est une savonnette qui se fait la malle (le désordre) et qui ne cesse de rebondir, en jonglant de paume en paume, sans jamais tomber à terre (l’ordre).

Parce qu’il y a de la grâce dans ces gueules cassées. Une grâce touchante, évidente, simple. Celle des gens simples, celle qui ne s’encombre pas de semblants, celle des enfants qui s’étreignent par amour et un peu par une sagesse que leurs parents ignorent, ou celle encore d’un commandant de gendarmerie tout heureux de réaliser un rêve d’enfant en montant sur le canasson d’un suspect.

La grâce des petits riens, oui. Et un bel hymne à la bêtise — pour ne pas dire à la contemplation de la bêtise. La fin des exigences d’un monde sans humanité. L’humanité, c’est l’empathie à l’égard du prochain, en particulier des plus faibles, des plus stupides, des plus incompétents et des plus cons. Oui, on peut être un brin con, incompétent, bizarre, et peut-être même totalement dingue… et alors ? On n’en reste pas moins un homme. Le ou les criminels courront toujours, parce que le mal, c’est un peu celui qui rôde en chacun de nous, celui qui juge, qui exige, qui fraude, qui trompe, qui profite… La menace est là, alors peu importe qu’il y ait un coupable et que l’on trouve une résolution finale à ces histoires. Parce que tuer le mystère ferait en quelque sorte que l’on soit soulagés d’y trouver un coupable. Et forcément, à travers sa salle gueule de bon coupable, on l’aurait juré « ça ne pouvait être que lui, le salaud », et l’on se serait alors détournés de l’empathie que forcent le film et son humour. Pour faire preuve d’intelligence, il faut parfois se forcer, mais parfois aussi, pour rester simple et un peu con, voire béat, naïf face au monde, c’est tout aussi dur. Le droit à la connerie.

L’adjoint y trouverait la plus simple et la plus évidente des philosophies. Une sorte de contemplation béate, et vide, de l’instant qui passe… ou du criminel qui fuit. Comme une forme de renonciation molle à comprendre l’inexplicable, l’inexcusable. L’esprit français en somme, l’autre côté résigné du Français qui s’égosille de tout. La traduction absurde du mono no aware japonais, comme le cérémonial qui tout à coup se détraque, comme un chat serein qui pète, comme une bouilloire qui siffle… et qui tout à coup bégaie et se tait. Dumont parle de tragique-comique, je préfère y voir la beauté, la fausse cruauté, la dérision poétique du théâtre de l’absurde.

Alors, tout n’est pas parfait. La maîtrise d’un genre que Dumont découvre déraille elle aussi. Si une grande part de la réussite du film, du ton et de son humour, tient de son casting, certains personnages, féminins notamment, peinent à convaincre. Les moins grotesques sont les moins bien lotis. Si les personnages grimaçants opèrent une transformation bénéfique, comme ceux de la commedia dell’arte avec leurs masques, les plus normaux se retrouvent ironiquement mis à nu dans un délire grotesque qui n’est pas le leur et, tout à coup, ce sont eux les intrus, les monstres avec leur masque de quasi-normalité. Avec des acteurs professionnels, ou avec une plus grande maîtrise dans l’art de la comédie, on n’y aurait peut-être pas vu tant de décalage, mais on y voit surtout ici des acteurs mal à l’aise dans une sorte d’entre-deux (entre grotesque et réalité) qui sonne faux. Le tragique-comique dont se réclame Dumont, c’est sans doute une alternance entre l’un et l’autre, et ça marche essentiellement parce qu’il ose. Or la chef majorette ou la journaliste par exemple, voire le maire et le procureur, s’ils ne sont que des faire-valoir, leur normalité sonne tout à coup bizarrement dans ce monde. Dumont a peut-être jugé bon d’offrir un contraste normatif à ses gueules cassées. Peut-être n’a-t-il pas trouvé le ton ou les acteurs pour cela, quoi qu’il en soit, leurs apparitions font chaque fois un peu flancher la tonalité générale du film. (Dans la comédie italienne, on retrouve parfois ces personnages « normaux », pour contraster, avec Cabiria par exemple, ou le Fanfaron de Gassman, mais le plus souvent ce sont des bourgeois, et c’est presque alors toujours l’occasion de tirer vers la satire ; sans compter que la postsynchronisation offrira la possibilité de glisser à nouveau vers un étrange qu’on ne trouvera jamais avec des acteurs amateurs jouant comme dans un film fait maison.)

Il a été beaucoup question de caricature pour définir le film, comme si c’était un défaut. Oui, on n’est pas dans le réalisme, c’est de la bouffonnerie, du burlesque, et tout ça, c’est de la caricature. En quoi est-ce que ça devrait être un problème ? Parce que le film caricature les gens du Nord, les pauvres, les cons, les fous, les handicapés, les racistes ? Ça pourrait être détestable, c’est vrai, si des acteurs professionnels et des dialoguistes parisiens étaient venus y fourrer leur nez. Mais ici, on a affaire à des acteurs qui se moquent d’eux-mêmes. Ils n’ont pas l’intention de se moquer l’autre, ils se moquent de leur propre bêtise, de leurs excès, ou en tout cas, de ce qu’ils peuvent avoir en eux de caricatural. Ce qui est détestable (et encore), c’est de moquer l’autre, surtout quand il est « petit » ou « faible ». Or, tout ce qu’on retient ici de cette capacité de certains à se moquer d’eux-mêmes quitte à chercher en eux des excès qui pourraient être les leurs, pas ceux des autres, c’est qu’ils sont beaux et sympathiques, aimables et attachants dans leurs bassesses. La caricature sert à faire tomber les masques, mais d’abord ceux qu’on porte soi-même. Se caricaturer soi-même, c’est se mettre à nu, dire à celui qui nous regarde : « Je sais que c’est ainsi que vous me percevez, je ne suis pas dupe, mais vous, êtes-vous bien certains de pouvoir voir au-delà de ce masque ? » Les plus grotesques dans le film, ce sont aussi les plus attachants. Et dans un monde où une bonne part du mépris porté à l’autre tient à la peur ou à la méconnaissance que l’on a de lui, eh bien, cet humour ne peut avoir qu’un effet bénéfique.

Maintenant qu’il semble acquis que Dumont nous propose une autre saison, et vu que l’aspect raciste a plutôt été évoqué de manière tragique (et juste), osera-t-il caricaturer les migrants, voire les passeurs, les activistes ou de vrais (pas un mirage) criminels… ? P’tit Quinquin et ses amis, par exemple, sont clairement racistes, et ça n’empêche en rien, pourtant, de les trouver sympathiques. L’humour démystifie. Certains pourraient y voir un danger. Alors, est-ce qu’on trouverait de bon goût de caricaturer migrants, passeurs, activistes et criminels ?… Est-ce qu’on aurait ri si P’tit Quinquin était grand et bastonnait un Noir ? On peut se poser la question, au moins : on juge peut-être à tort qu’un « p’tit nègre » se faisant lyncher comme n’importe quel gosse de son âge, ce n’est pas si grave… On minore facilement les conséquences de ces « chamailleries ». Or fort justement, le film nous rappelle que cette cruauté, ce mépris de l’autre, n’est pas moins indolore pour un gosse. Il serait intéressant de voir si la caricature est acceptable dans l’autre sens. On admet l’incompétence des gendarmes parce que l’assassin reste un mirage (la non-élucidation de l’intrigue était très juste) et que les morts s’enchaînent comme dans un jeu absurde sans conséquences, comme Michel Serrault se regardant se vider, impassible, dans les couloirs du métro de Buffet froid, un couteau dans le ventre.

Jongler entre rire et drame, chercher à donner un sens au rire, c’est un exercice plutôt périlleux, et je serais en tout cas curieux de voir si Dumont parvient à renouveler ce petit miracle.


P’tit Quinquin, Bruno Dumont 2014 | 3B Productions, ARTE, Pictanovo Nord-Pas-de-Calais


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Hollandie

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Politique(s) & médias

Pour expliquer qu’un président élu avec un programme de gauche fasse une politique d’extrême-droite (pardon pour l’épouvantail), celui-ci rhétore :

Quand le monde change, il faut changer avec lui.

C’est beau.

Je résume, donc. Quand il dit que le monde change, je doute qu’il parle du changement climatique ou du non-respect des droits des réfugiés, mais des conséquences de la crise de 2008.

En 2008, la crise naît de financiers véreux, profitant du laxisme (idéologie parfois appelée libéralisme ou néolibéralisme) des régulateurs pour faire n’importe quoi (parfois qualifié d’escroquerie organisée et autorisée). Le monde, les marchés, l’économie, tout s’écroule, alors que selon les prévisionnistes (parfois appelés économistes) une telle catastrophe n’aurait jamais dû arriver.

Le monde, l’économie, toussa, est sauvé malgré lui par le petit peuple à qui on n’a pas demandé son avis (système politique parfois qualifié de démocratie représentative), et tout recommence comme en 40 (le CAC).

Et pis, le petit peuple, qui a compris la leçon, envoie un président au château avec son programme de gros gauchiste… et le gros gauchiste, nous explique, donc, tout le long de son mandat pourquoi, puisque le monde a changé, il faut mener une politique de droite extrême (parfois qualifiée d’extrême droite).

C’est l’histoire des quarante chèvres qui sautent de la falaise. Une première dérape, puis une seconde. Et une troisième croit comprendre qu’il faut sauter dans le vide, et une autre, puis encore une autre. À la fin, ne reste plus que deux chèvres qui ont eu le temps de cogiter en voyant leurs copines bêler dans le vide. La première dit à l’autre : « T’es sure qu’il faut sauter ? Ça va nous mener où cette histoire ? » Et l’autre répond : « Il faut toutes y passer, ma grande. Le monde change, le temps est aux chèvres sauteuses. Alors il faut sauter. » Et elles sautent.

Que le capitaine du Titanic décide de rester à bord, c’est son problème. Mais qu’il dise aux femmes et aux enfants, et aux autres, de rester près de lui, j’appelle ça un escroc de la pire espèce. De ceux qui n’auront jamais de compte à rendre à personne et qui sont toujours dans leur bon droit.

Tous pourris. Et je ne parle pas des politiques. Mais des autres, nous. « Pourris par ».

On s’est fait niquer une fois, pourquoi pas deux après tout ? Le feu ne peut pas brûler la main deux fois de suite…