Le dérailleur socialiste, ou l’histoire racontée des petits tours et puis s’en va

Comment se hisse-t-on au second tour d’une élection présidentielle ? Mode d’emploi pour nos neuf décrochés du premier tour.

Comment ? Eh bien comme on gagne un Tour de France. Un tour, ça ne se gagne pas, mais ça peut se perdre. Gagner, c’est voir tous les autres chuter avec soi.

Les raisons du flop du candidat leader de l’équipe PS, vainqueur de l’étape des primaires ? La faiblesse de sa communication de campagne ? Peut-être, pourtant, c’est le même homme, avec un manque de charisme certain qui a gagné ces primaires, le même désintérêt de la presse aussi, bien incapable de trouver dans son discours un angle d’attaque autre que « le revenu universel est-ce bien sérieux ? », et probablement, les mêmes lacunes en termes de « story telling » qui encore une fois avaient aidé Hamon à gagner la primaire.

Alors c’est quoi ? Comment qu’on perd la marche du premier tour alors même qu’on a gagné une primaire ?

Attention le vent tourne… Tic-tac. Réponse ? Chacun l’a sur le bout de la langue, bien sûr, on le sait tous, mais on les a entre les fesses depuis la première semaine du tour et on les sent qui frotte, et on se dit qu’éviter de les évoquer c’est oublier qu’ils existent… Personne n’ose souffler dessus ? Je vous souffle la réponse ?

Les sondages. Oui, messieurs les suiveurs, les veaux en ont plein le derche mais c’est bien par là qu’on nous les fait passer — par la vessie, par la lanterne rouge —  et que ni vu nu connu je t’andouille, d’un tour de passe-passe rectumal les commissaires n’y verront que du feu.

En vélo comme en campagne, il faut savoir d’où vient le vent pour savoir le suivre, jamais le prendre en pleine face. Pour sortir du peloton, un élan suffit pour gicler. La bonne échappé, c’est celle qu’on prend quand on a levé les bras avant la ligne pour gagner les primaires. Mais les sondages ont leur raison que la raison (ou les programmes) ignore. Une fois échappé, celui qui gagne c’est celui qui prend le moins de vent, jamais le plus fort.

Celui qui veut aller contre le vent parcourra-t-il dans un même jour autant de chemin que celui qui va dans son sens ? (citation de Sade détournée*)

Qu’est-ce qu’un sondage ? Une photographie nous dit-on. Soit. D’où vient le vent alors ? Eh bien de la multiplicité des sondages. Un sondage, c’est une photographie d’avant-tour, pas une photo-finish, pas une prévision. On est d’accord. Mais alors… plusieurs sondages ? Eh bien c’est ça le vent. La multiplicité des sondages produit une force d’attraction, un sillon invisible, que plus ou moins consciemment, parce qu’on veut influencer sa direction, le faire parvenir au but souhaité, on fait basculer dans un sens ou l’autre en soufflant dessus.

Lors d’un sondage, on ne dit pas pour qui on va voter, on exprime une « intention de vote ». Ah… le doigt mouillé, l’art de la girouette qui pense pouvoir influer sur le cours du temps. Eh oui ! la démocratie, c’est comme l’amour, il n’y a pas de vote, il n’y a que des intentions de vote (attention, une coquille vide s’est faufilée sous mon cale-pied).

Et à force de souffler sur ses genoux avant que de tomber… on tombe.

Ceux qui gagnent (ou qui restent), ce ne sont alors pas les plus forts, pas les plus charismatiques, les plus dopés, les mieux préparés, les plus chanceux non plus. Non, ce sont ceux qui ont sorti la voile et se sont laissés portés par cette force invisible.

Une règle, celle de l’impulsion. Celle pour gicler du peloton, une autre pour sortir le premier du petit groupe d’attaquants. C’est là qu’il faut montrer le maillot, à la flamme rouge, quand on s’est calé dans la roue de son voisin pendant que lui se tuait lors des primaires. C’est qu’on est bonne pomme nous : on fait un tour de qualification qu’on appelle primaire, pour ne finalement pas en garder une fois le dernier kilomètre annoncé.

Alors oui, il faut mettre du Mercurochrome, cesser de souffler à droite et à gauche et s’interroger une bonne fois pour toute sur la pertinence de proposer des photographies successives qu’on prendrait presque pour des lanternes magiques à force de nous recomposer le film de nos peurs passées.

Au lieu de craindre le monstre du FN, on ferait mieux d’ôter le sifflet qu’on porte à la bouche qui ne fait qu’exciter la peur, l’alimenter comme un ogre vert.

Souffler n’est pas jouer. Un sondage oui, des sondages, bonjour les dégâts.

Qui se demande d’où vient le vent récolte la tempête.

Voilà les sondages, petite mère du « vote utile ».

Au-delà des petits jeux de communication, qui sont certainement utiles en début de parcours pour prendre la bonne échappée dans les sondages, c’est bien la multiplication des sondages, notre nécessité de connaître le sens du vent avec l’illusion qu’en soufflant avec les autres ça nous fera éviter le pire, c’est bien donc tout cela qui creusent les écarts que l’on voit sur la ligne d’arrivée, et qui biaise la nature même du vote.

Au tierce, on mise sur celui qu’on voudrait voir gagner, avant la course, pas sur celui qu’on ne voudrait surtout pas voir gagner sur la dernière ligne droite.

Autant changer les règles de scrutin et mettre dans l’urne le bulletin du candidat qu’on ne voudrait surtout pas voir en tête.

Ça sert à sert les sondages. Ils servent moins aux « commentateurs » qu’aux électeurs pour tromper leur vote. Les sondages ne sont pas des prévisions de résultat pour les sondeurs, mais ils le sont pour les électeurs qui ne peuvent voter en prévision d’un résultat craint.

Lutter ? Contre le vent ? Jamais. Toujours à l’abri.

Le vent des sondages, cette force invisible que l’on croit inerte parce qu’on ne le voit pas mais sur laquelle on compte bien à notre échelle souffler, ce film d’horreur tourné en 24 photographies par semaine, c’est un monstre auquel, je crains, aucune communication ne peut résister, aucun programme, aucune stratégie, sinon à profiter d’un couac, d’un scandale, d’une roue crevée.

Comme sur le Tour, on ne gagne pas parce qu’on a la meilleure équipe, la plus habile stratégie, mais parce qu’on a le souffle des sondages dans le dos, qu’on reste abrité pour éviter les polémiques, et qu’on tâche le plus souvent de faire fructifier un capital de départ façon roue libre.

Venez à moi les petits enfants, sinon l’ogre marine viendra.

Une fois qu’on est dans le vent, ce qui compte, c’est l’impulsion de départ, l’élan, et on surfe toujours sur lui, abrité, même du guidon, en faisant le dos rond.

On ne souffle pas une intention de vote pour faire gagner le candidat avec le programme qu’on estime être le meilleur, on souffle une intention de vote pour faire tomber les autres.

Un Tour de France, ça ne se gagne pas en un jour, mais ça peut se le perdre, eh ben un premier tour de présidentielle, c’est pareil. Celui qui attaque contre le vent le prend dans la tronche et se fait débarquer, celui qui n’a pas d’équipe reste à l’arrière avec son quota de passages en caméra 3 le temps de rire un peu de son maillot grand ouvert, sans ses porteurs d’oseille, et celui qui reste dans le ventre mou du peloton en profitant d’une jolie impulsion et en comptant les morts, a les meilleures chances pour l’emporter.

Autant en emporte les sondages. Ce n’est pas le candidat qui prend le vent, c’est le vent qui prend le candidat. Abrite-toi ! Souffle en silence. Et ne vote pas en fonction de ta conscience, mais des vents dominants.

Dès que le vent soufflera je réfléchira

Dès que les vents tourneront nous le suiverons


*véritable citation de Sade : Celui qui veut remonter un fleuve parcourra-t-il dans un même jour autant de chemin que celui qui le prend en Hamon ?