La Fille de l’usine à briques, Yasuki Chiba (1940)

La Fille de l’usine à briques

Renga jokô

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L’obscurité de Lim

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Limeko – Japanese films

8/10 IMDb

Réalisation :

Yasuki Chiba

 

Difficile de faire plus sec en matière de récit. On est dans la chronique pure avec, s’il y a des enjeux personnels pour chacun des protagonistes de cette histoire, aucune trame directrice classique qui ne viendra se superposer aux multiples intrigues connexes bâtissant le fond du film. Même le néoréalisme italien fonctionnera avec des intrigues cadenassées autour d’une action unique. C’est me semble-t-il bien plus tard qu’on verra dans les années 60 la naissance (ou le retour) d’un cinéma axé sur un confetti d’enjeux voire de diverses peintures de caractères. Une variation sociale du film choral en quelque sorte.

Le film pourrait ainsi donner l’impression à certains qu’il ne débute jamais. Ce sont des techniques de présentation utilisées couramment dans des intrigues classiques, mais dès la fin du premier acte, on se concentre alors sur une action principale : cette fragmentation de l’action permettait de constituer un univers sociétal avant de resserrer sur les seuls enjeux du personnage principal (Naruse utilise souvent cette technique d’ailleurs, je m’en suis suffisamment plaint). On a en effet une succession de séquences descriptives attachées à montrer la vie dans un quartier populaire (et même pauvre) de je ne sais quel quartier de je ne sais quelle cité japonaise, passant d’une famille à l’autre, d’une maison à l’autre, un peu à la manière d’un Kaneto Shindo plus tard dans Dobu. L’accent est mis plus particulièrement sur les enfants (à l’image cette fois – désolé pour les références toujours postérieures – d’un Urayama dans Une jeune fille à la dérive). Le récit se focalise ainsi sur les déboires d’une gamine, seule élève (fille) au milieu d’une classe de garçons, bientôt rejointe par une gamine coréenne (ethnie particulièrement méprisée au Japon).

En dehors d’une logeuse avare et même fripouillarde, tous sont montrés sous leurs bons côtés : tout à la fois dignes malgré leur pauvreté, volontaires, travailleurs…

Une jolie perle. En à peine une heure, on s’imbibe sans fléchir de cette atmosphère prolétarienne nippone, bienveillante et désintéressée. Dans tous les pays du monde, il arrive qu’on idéalise ainsi les petites gens. Plus d’un demi-siècle après, impossible de s’en offusquer. La valeur d’image d’épinal, même si on s’en doute trahit la vérité, aura toujours le mérite de porter un regard longtemps après sur ce qui n’existe plus. Ce n’est rien de moins que la valeur première du cinéma des Lumière qu’on retrouve ici. Une image, même fabriquée, aura toujours valeur de document historique. Quand les caractères des lettres qui servent à notre expression sont tous interchangeables : qu’on lise les reliques traduites d’un poète comme Homère ou qu’on tweete son menu du jour sur le Net, les signes sont les mêmes pour « rendre compte ». L’ère de l’image a bel et bien tout changé dans le rapport au temps, à l’espace et aux témoignages que chacun peut faire du monde dans lequel il évolue.


Pour ces images, témoignant éventuellement de l’intérêt que le lecteur pourrait porter à ces « documents », je renvoie une nouvelle fois à ce blog.

Courant chaud, Kôzaburô Yoshimura (1939)

Courant chaud

8/10 IMDb

Réalisation : Kôzaburô Yoshimura

aka Danryu

Avec : Shin Saburi, Mitsuko Mito, Mieko Takamine

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Limeko – Japanese films

Déjà oublié ce qu’ont pu en dire Tadao Sato et Donald Richie, mais on pourrait avoir affaire ici à un des tous premiers shomingeki ayant à la fois inspiré le style de Naruse et d’Ozu. En dehors d’un montage un peu chaotique (Yoshimura proposera à nouveau quelques effets de style superflus dans Le Bal de la famille Anjo juste après-guerre), on est tout à fait dans le ton des films de ces deux réalisateurs : des histoires de cœur qui se règlent autour d’une tasse de thé, dans un salon, un restaurant ou ailleurs.

Deux femmes sont amoureuses d’un même homme. Celui-ci ignore la première dont l’amour lui saute aux yeux. Il fait des avances à la seconde qui feint le désintérêt et le pousse dans les bras de son amie. L’homme se résout à proposer une demande à la première, qui accepte, et la seconde avoue enfin son amour à l’intéressé, le tout s’achevant romantiquement sur la plage entre les deux amants impossibles…

Quand il n’y a pas d’amour, c’est plus tragique, mais c’est peut-être moins photogénique aussi, alors on montre ces idiots d’amoureux qui ont le terrible choix entre deux femmes, et qui, dans le meilleur des cas (attention la moralité) peuvent garder l’une comme femme. L’autre bien sûr comme maîtresse. Quelle tragédie… être pris entre deux femmes !…

Histoire singulière à l’est du fleuve, Shirô Toyoda (1960)

Une femme reste sur le palier

Bokutô kitan / The Twilight Story

histoire-singuliere-a-lest-du-fleuve-shiro-toyoda-1960Année : 1960

Réalisation :

Shirô Toyoda

8,5/10 lien imdb 7,6 TVK   lien iCM
Listes :

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Limeko – Japanese films

Avec :

Fujiko Yamamoto
Michiyo Aratama
Hiroshi Akutagawa
Nobuko Otowa
Kyôko Kishida
Natsuko Kahara
Nobuo Nakamura
 

 

 

Dans les 300 de Tadao Sato

Vu le : 12 décembre 2016

Joli mélodrame sur la condition de la femme prostituée dans le Japon des années 30, complété d’une délicate description du milieu des quartiers des plaisirs de Tokyo, des relations longues et secrètes qu’entretiennent certains hommes, partagés entre les lumières scintillantes des quartiers de « l’est du fleuve » et la réalité du foyer familial. L’adaptation du roman de Kafû Nagai écrit en 1937 est assurée par Toshio Yasumi qui avait déjà signé le scénario pour Shirô Toyoda de Pays des neiges, et qui dans le même genre (le mélo fin et discret) avait participé un peu plus tôt à l’écriture de Jusqu’à notre prochaine rencontre (Tadashi Imai).

Contrairement à ce que le titre pourrait laisser penser, l’histoire n’a rien de singulière (ou d’étrange, d’insolite, selon les traductions), c’est une énième variation sur le thème de la prostituée vivant plusieurs années durant avec l’espoir que son client-amant abandonne femme et enfant pour elle. Le récit est habilement introduit à travers les quelques notes de l’auteur décrivant la vie et les personnages habitants ces quartiers. Une sortie de bar sous la pluie, une rencontre qu’on voudrait croire fortuite, et puis l’auteur et personnage principal se laisse traîner chez cette femme dont il tombera amoureux. Suivra une étonnante série de séquences décrivant l’amour tendre et fusionnel entre ces deux amants, à quoi répondront des scènes plus tumultueuses, plus bourgeoises, de vie de couple entre l’écrivain et sa femme (un rôle parfait pour Michiyo Aratama). Rien de bien original donc, mais une remarquable qualité d’écriture, s’évitant tous les écueils gonflants du genre avec ses scènes à faire hautement prévisibles, notamment grâce à des dialogues capables de nous faire comprendre en quelques secondes une situation sans chercher à en rajouter (suggérer certains de ces événements attendus, par petites touches ou évocations, au lieu de montrer frontalement et dans la longueur ce qu’on prévoyait déjà) ; au contraire, le gros des séquences s’applique à décrire les détails de la vie quotidienne, les relations, les inquiétudes ou les attentes personnelles (souvent dévoilées à travers la mise en scène, l’attitude ou l’expression faciale) de chacun des personnages…

On retrouve la même méticulosité dans la mise en scène que dans Pays des neiges que Toyoda avait réalisé en 1957, la même discrétion dans le jeu d’acteurs et la même capacité à produire des ambiances opaques, tamisées, presque contemplatives dans un décor et une activité pourtant foisonnants. C’est un mélodrame au sens noble, sans excès ou effets superflus. La caméra reste à distance respectable ; on pense plutôt à la finesse des mises en scène de Mizoguchi ou d’un Imai, et encore plus certainement encore d’un Naruse de la même époque avec quelques scénarios de Zenzô Matsuyama, mais aussi dans Une histoire de femme ou encore dans Quand une femme monte l’escalier[1] tourné la même année (le même studio est aux commandes, la Toho, avec une volonté évidente de faire des shomingeki des drames chatoyants sans tomber encore tout à fait dans le clinquant et l’excès).

histoire-singuliere-a-lest-du-fleuve-toyoda

Il y a les mélodrames grossiers, paresseux et ronflants, qui sont des séries B, et il y a —  ou il y avait avant que le genre ne disparaisse — des mélodrames à grand budget tournés par des réalisateurs de première classe, capables seuls de juger du trop ou du pas assez, à l’image de ce qu’on produit entre 1955 et 1965 à Hollywood, à savoir des histoires d’amours impossibles, contrariées, situées en ville, concentrées le plus souvent en intérieurs, donc tournées en studio, avec une image impeccable (c’est ici un des plus beaux noir et blanc que j’ai vu, mais on est en plein dans la période où le Japon propose ce qui se fait de mieux en matière de photographie), une musique classique pour souligner subtilement les ambiances et les détours dramatiques, et enfin une distribution irréprochable, dense, avec de nombreux acteurs de premier plan pour jouer des seconds rôles (une habitude, toujours, dans un système de studio désireux de produire des films événements pour attirer les foules).

Ces acteurs, c’est l’atout majeur du film. Tous se mettent au diapason pour servir au mieux cette histoire, et la maîtrise en matière de direction d’acteurs de la part de Shirô Toyoda est telle que s’en est une véritable leçon.

L’aspect le plus important, et qui est déjà souligné par les dialogues, c’est qu’il faut insister sur la nécessité de faire vivre ses personnages dans un décor, dans une situation, un état et un confort qui leur donnent vie dans le cadre. Autrement dit, les acteurs doivent être capables de faire, de proposer à voir à chaque instant, même de passer d’un élément de décor à un autre, d’un accessoire à un autre, d’un état à un autre, pour produire une image de leur personnage aidant à constituer une représentation contextuelle de la situation et de l’espace dans lequel évolue, vit, ce personnage. On fait bouillir de l’eau, on allume une cigarette, on se déshabille, on fait jouer son éventail, on médite, on attend… (Les dialogues parsèment les séquences de ces détails de vie enrichissant ainsi le contexte décoratif, social ou psychologique, touche après touche, comme quand Oyuki lors de la première rencontre avec Junpei se rappelle avoir laissé la fenêtre du premier étage ouverte — la séquence n’apporte rien « dramatiquement », elle ne fait qu’enrichir, voire ici, introduire, ce précieux contexte).

Ce n’est pas le tout de se dire qu’il faut placer ses acteurs et leurs personnages dans des situations de vie, encore faut-il que ces choix procèdent réellement à une mise en valeur d’un contexte historique et social, précisent la nature des personnages et leurs liens passés et futurs, le tout en accord avec le texte original et une cohérence propre à chaque histoire. L’exécution dans tout ce micmac sonore et creux, c’est tout ce qui compte. Certains acteurs n’ont aucun rythme, aucune présence, aucune imagination, aucune écoute, aucune mécanique ou rigueur du geste mille fois répété. On réduit trop souvent les talents de mise en scène à une composition des plans, un sens du montage ou du cadrage, or il y a un savoir-faire devenu très rare aujourd’hui, qu’on ne retrouve que partiellement au théâtre (envahi par les usages et facilités supposées du grand écran), et qui est donc cet art de faire évoluer un, deux ou plusieurs acteurs au sein d’un même espace. C’est beaucoup plus dur que cela paraît, car il ne suffit pas contrairement à ce que beaucoup estimeraient possible et nécessaire, de faire comme dans la vie, ou juste de paraître « naturel ». Non, il est bien question de composition : chaque geste doit être répété pour être juste, même paradoxalement, ceux qui doivent donner l’impression d’être improvisés (comme quand Junpei s’amuse tout à coup à faire sonner une clochette avec son éventail), parce que s’il ne fallait que répéter des gestes quotidiens tout semblerait lent, maladroit, imprévisible et inutile et brouillon. La vie est brouillonne ; l’art n’est que rigueur. Et si l’art de la direction d’acteurs avait un modèle, ce ne serait certainement pas la vie, mais la rigueur que doivent s’imposer un groupe de trapézistes contraints de régler au millimètre et à la seconde leurs numéros de voltige.

Le terme « théâtral » — trop souvent devenu un adjectif dépréciatif — est ce qui convient le mieux pour définir le jeu des acteurs dans Histoire singulière à l’est du fleuve. Pourquoi faire théâtral ? Opérer des gestes rapides sans les précipiter, des gestes clairs, tout en éliminant tous les autres parasites que le corps peut offrir au regard quand il évolue librement, c’est apporter du sens, de la nourriture, de la matière au regard du spectateur. Un geste mal exécuté, que ce soit dans son rythme, sa précision ou son élan (qui doit découler d’une intention), est comme une réplique qui bafouille ou un cadrage dégoulinant. Encore plus dans un tel cinéma descriptif et d’ambiance où les situations s’exposent dans la lenteur comme un brouillard rampant, ces détails qui pourraient être tout à fait insignifiants pris les uns séparément des autres participent à créer une peinture harmonieuse de la vie d’une société. Le cinéma (comme le théâtre), ce n’est pas la vie. C’est en donner l’illusion. Sinon il suffirait de poser sa caméra et de filmer en attendant que quelque chose se passe : ce n’est pas la vie que l’on expose, mais un contexte, et celui-ci ne peut être que le reflet de l’intention d’un auteur, l’expression de son désir. Sans choix établis par une omniscience créatrice, pas de cinéma, pas d’histoire, pas d’illusion. Les mauvais cinéastes tombent dans le piège et veulent reproduire « la vie », les meilleurs connaissent les codes pour produire des images qui font sens. Une fois qu’on a parfaitement compris qu’il fallait obéir à ces codes, on entre alors dans l’usage (donc l’apprentissage), le savoir-faire ; et c’est parfois pour s’affranchir de cet obstacle, que les pires cinéastes préfèrent jouer avec l’idée de réalité, de vie. Ceux-là ont de la chance, parfois, car l’art est ainsi fait qu’il permet aussi les miracles, les surprises ; et c’est ainsi qu’il n’est pas rare de voir des grands films exécutés par des nigauds. Il n’est pas question de ça ici bien sûr.

À l’image d’une symphonie, l’art de créer un personnage, de les faire évoluer dans le même espace, à travers les séquences, c’est un art de la composition. On y fait évoluer des éléments épars entre eux, on touille, et les maîtres qui connaissent les rouages savants de cette cuisine arrivent à nous en mettre plein la vue.

Un autre exemple pour illustrer l’excellente direction d’acteurs dans le film, c’est la manière dont les rôles principaux gèrent la connexion entre leurs dialogues et leur corps. Je l’ai dit, dans la plupart des séquences, les acteurs ont mille choses à faire pour s’occuper, passant d’une activité à une autre, et le plus souvent nos yeux ne voient rien tant tout cela paraît insignifiant sinon à remplir l’espace et le temps qui défile. On ne voit rien, mais on imprime tout. Comme un décor à l’arrière-plan. Or, quand on (les acteurs) a déjà à jongler avec ces impératifs intermédiaires (chez Stanislavski on parle d’objectifs, dans mes vieux souvenirs), il faut encore se trimbaler un texte et jouer les hommes orchestre. « D’accord, je me déshabille dans cette séquence, mais j’ai quelque chose à dire, non ? » Là, par facilité, le mauvais acteur, ou l’acteur mal dirigé, s’appuiera sur ses répliques pour « donner à voir ». Le corps s’arrête alors de vivre ses propres objectifs (non dramatiques mais toujours signifiants, prémédités, donc choisis par le cinéaste ou l’acteur) et tourne toute son attention (et la nôtre) sur ce qu’il va bien pouvoir nous apprendre à travers une ligne de dialogue. « Eurêka ! se dit le mauvais acteur, j’ai quelque chose à dire, je suis le centre d’attention, on ne verra que moi, et je n’aurais qu’à déblatérer mon texte pour que tous les regards de la salle se tournent vers moi dans un même élan de compréhension et de bonheur… » Se reposer sur un texte, sur la parole, peut paraître logique et légitime, sauf que si ça l’est dans des cas bien définis, ça ne l’est pas toujours. Simplement parce que dans la vie, tout ne repose pas sur la parole. Et si le cinéma, ce n’est pas la vie, il a vocation à l’imiter, et les corps des acteurs ne doivent pas cesser de suivre leur propre mouvement pour souligner, commenter, chaque ligne de dialogues, tout comme on ne s’arrête pas de vivre chaque fois qu’on a quelque chose à dire et qu’on a besoin de le souligner par un geste de la main ou par un hochement de tête (sauf les Italiens). On est dans le théâtral, oui, c’est du théâtre, le meilleur qui soit, celui capable de composer (encore) une situation à la fois à travers les informations délivrées par ce qui est rapporté oralement, mais aussi ce que peut offrir les corps. Tout un art. La composition d’un personnage, c’est comme travailler ses arrangements dans une symphonie.

Le résultat d’un tel savoir-faire, c’est que dans la grande majorité des séquences, où on ne délivre que quelques informations, subtilement, pour comprendre un contexte plus général qui se compose dans le temps, sur la durée, et peut même rester le plus souvent simplement évoqué, suggéré. Et puis, parfois, quand il faut légèrement insister sur un tournant dramatique, eh bien le corps et toute l’attention des personnages qui va avec se tournent vers un objectif commun. Ce qui n’a rien de surprenant : quand arrive quelque chose d’important, toute notre attention et notre corps se focalisent sur cet élément perturbateur (qu’il soit positif ou négatif). C’est d’autant plus nécessaire à reproduire que quand les deux lignes d’actions (celle de la parole et du corps) se rejoignent, le spectateur comprend que son attention doit être décuplée. L’art encore, c’est de savoir doser et situer ses effets. Contrepoint, mesure, rythme, relief… la musique des corps, des regards et de voix, c’est autre chose que la composition informe, étriquée et brouillonne de la vie.

Chez les acteurs ne maîtrisant pas cette composition entre voix et corps, leur tête et leurs yeux (voire pire, leurs mains) ont l’habitude de commenter ou de souligner les phrases jetées par leur personnage. Ici, au moins parmi les personnages principaux (mais beaucoup de personnages secondaires sont tenus par des acteurs habitués aux premiers), les répliques semblent jaillir toutes seules, sans forcer, simplement, de la manière la plus claire et la plus (faussement) désintéressée. Le passage entre une action et une autre ne se fait jamais en parasitant la fluidité (apparente facilité) du langage. Et puis parfois, on écoute le chef d’orchestre qui tient à marquer un passage plus qu’un autre, on s’arrête, ou on accélère, on appuie ce qu’on dit par un regard, un geste, et l’attitude change aussi. Quand on parle de deux éléments essentiels dans une histoire et en particulier au cinéma, que sont le contexte et le hors-champ (en gros ce qu’on devine, suspecte, imagine ou apprend à connaître à travers des détails plus ou moins évocateurs), la maîtrise de ces connexions entre les lignes de dialogues et les impératifs de « vie » des corps procède très largement à l’enrichissement de cet univers si précieux à une histoire. Ce qui importe, c’est moins ce qu’on voit ou ce qu’on apprend de la voix des personnages, mais bien plus encore ce qu’on peut comprendre par nous seuls à travers des éléments secondaires qui sont comme les témoins, les réflecteurs, d’une réalité, d’une situation, qui constituent l’essence de toute histoire. Derrière la fable, il y a toujours un sens à tirer de l’histoire. Ce sens, c’est au spectateur de l’imaginer, de le reconstituer, le deviner ; et s’il serait tentant de lui mettre tout nu devant les yeux, cette évidence presque pornographique ne le convaincra jamais autant qu’une histoire qu’il flaire derrière celle plus fragmentée, trompeuse, subtile, suggestive, derrière le paravent des exhibitions anodines. « Il se passe quoi là ? — Rien. » Mais des petits riens mis bout à bout, ce sont des constellations dans la nuit, des ombres mouvantes sur un mur, et on ne voit plus alors avec nos yeux, mais avec notre imagination. C’est cet écran qui nous fascine depuis le temps des cavernes, qui depuis toujours séparent ceux qui savent raconter les histoires, les mettre en scène, leur donner « corps », et les autres.

Du théâtre d’ombres. Riens de plus.

Je finirai sur la dernière séquence, avec cette image saisissante où Toyoda semble répondre grâce à un travelling latéral et en plan-séquence à la dernière image du dernier film de Mizoghuchi, La Rue de la honte[2], tourné quatre ans plus tôt. Toyoda se met à la place du visiteur/auteur/personnage bientôt alpagué par des images furtives de prostituées encadrées dans des cellules de lumière rectangulaires. Et ce n’est plus l’image de fin de la Rue de la honte, mais sa reproduction, encore et encore, comme trois petits points se fondant dans la nuit, comme pour en donner presque la saveur morbide d’un calendrier nécrologique.


[1] Quand une femme monte l’escalier

[2] La Rue de la honte

Setsuko Hara n’est pas la seule à avoir stoppé prématurément sa carrière en plein âge d’or du cinéma japonais. Fujiko Yamamoto (qui tient le rôle titre ici) arrêtera trois ans après ce film. Pour elle toutefois, il semblerait que ce soit un différent lié au renouvellement de son contrat qui ait été à l’origine de sa disparition des écrans.

Kaneto Shinto réalisera une autre version de Histoire singulière à l’est du fleuve en 1992.

Lettre d’amour, Kinuyo Tanaka (1953)

Vous avez un Imai

Love Letters / Koibumi KoibumiAnnée : 1953

Vu le : 12 novembre 2016

Note : 8

Liens :

lien imdb 7,2 lien iCM TVK

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Réalisation :

Kinuyo Tanaka
adaptation : Keisuke Kinoshita

Avec :

Masayuki Mori
Yoshiko Kuga
Jûkichi Uno
Kyôko Kagawa
Chieko Nakakita
Takako Irie

Pour son premier film en tant que réalisatrice, l’actrice Kinuyo Tanaka (« épouse et mère du cinéma japonais ») met le paquet. C’est peut-être à la fois la qualité du film et son principal défaut. Tanaka veut en mettre plein la vue, alors pour bien faire, elle profite d’une adaptation exécutée par Kinoshita (déjà lui-même réalisateur aguerri) d’un roman d’un écrivain populaire et déjà adapté deux fois par Naruse (Fumio Niwa), surtout, elle fait presque passer l’ensemble des grosses têtes du cinéma japonais de l’époque sous les projecteurs de sa caméra. Même Chishû Ryû y fait une apparition inutile. Tanaka tient quant à elle, un petit rôle en or où elle est forcément excellente… mais était-ce bien nécessaire ?

On est dans un shomingeki tendance mélo, un peu avant que Naruse y plonge totalement, un terrain sur lequel Mizoguchi (le cinéaste chez qui Tanaka a sans doute été le mieux utilisée) s’aventurera rarement. S’il fallait y chercher une correspondance de style, il faudrait plus certainement lorgner du côté de Tadashi Imai. D’ailleurs on y retrouve la présence dans un des deux rôles principaux de Yoshiko Kuga, présente notamment dans Jusqu’à notre prochaine rencontre, dont le ton de Lettre d’amour semble vouloir se rapprocher. Pour une bonne part aussi Kinuyo Tanaka semble avoir fait son marché sur le plateau d’Oharu femme galante[1]. Bref, tous ces efforts seraient louables s’ils n’étaient pas au fond un peu inutiles et desservaient le film dans ces excès. L’idée d’avoir une tête connue pour chaque personnage, même anecdotique, n’est pas mauvaise en soi ; le problème, c’est que pour un sujet aussi intimiste (l’amour contrarié au fond entre un homme et une femme), il faut à un moment, comme sait le faire Naruse à l’époque, recentrer son récit autour de ces deux personnages. Or, entre ces deux amoureux, on aura finalement droit qu’à une seule scène, et encore, même pas dans le dernier acte où tout devrait se jouer. C’est plutôt frustrant. L’intrigue se perd ainsi à un moment à voir le frangin et la fille en question flirter plus ou moins, et le personnage du meilleur ami tend là aussi à prendre toujours trop de place. Voilà une sorte de carré magique avec lequel les bords auraient très vite dû s’araser pour ne plus se concentrer que sur une ligne dramatique unique… Résultat, quand Kinuyo Tanaka lance les violons et les larmes, ce sera toujours avec les confidents, jamais avec les deux protagonistes principaux. Pire, Kinuyo Tanaka (ou Kinoshita, ou l’auteur, Fumio Niwa), nous prive de la dernière scène de rencontre espérée alors que l’un accourt vers l’autre… (en même temps, vu la tournure sur la fin des événements, ce n’était pas très tentant, de quoi rappeler le dénouement lamentable du Nain d’Uchikawa dans une chambre d’hôpital).

La maîtrise de la mise en scène et forcément de la direction d’acteurs restent impressionnantes. Le sujet (les lettres d’amour envoyées par les femmes japonaises délaissées par leur amant américain), en revanche, sert un peu de prétexte à notre amourette. Ou le contraire, c’est bien le problème.

Le Destin de Madame Yuki, Kenji Mizoguchi (1950)

Le Destin de Madame Yuki

Yuki fujin ezule-destin-de-madame-yuki-mizoguchi-1950Année : 1950

Vu le : 10 septembre 2016

Note : 7

Liens :

lien imdb 7,3 lien iCM

 

Réalisation :

Kenji Mizoguchi

Avec :

Michiyo Kogure
Yoshiko Kuga
Ken Uehara

 

Shomingeki sans fards ni shamisen pour Kenji Mizoguchi. La femme, le mari, l’amant platonique, la maîtresse entretenue…

Madame s’ennuie et voudrait être indépendante. Monsieur passe des jours à Kyoto pour tromper son ennui. L’amant conseille à sa bien-aimée d’ouvrir un restaurant au bord du lac. Mais le mari revient alors avec une poule et finit par donner la gestion de l’établissement émancipateur à sa maîtresse. Sac de nœuds sentimental et dilemme passionnel pour cette femme qui déteste ce mari absent mais qui sait réveiller en elle la passion de la bête dormante. À côté de ça, on aura rarement vu un amant aussi sage et aussi peu entreprenant pour assouvir les passions enfouies de sa dame…

Les détours tragiques de la fin (voir cyniques) sont bien menés, le tout est globalement bien construit, mais on cherche les moments de complicité, de pesanteur ou de grâce des « maîtres du genre » comme Ozu ou Naruse. Sans compter que la fable manque au final de pas mal d’audace. Mizoguchi est fait pour les espaces, les compositions picturales, les jidaigeki ou les représentations moins contemporaines. On pourrait même difficilement parler ici de shomingeki tant les personnages semblent loin des considérations sociales ou des préoccupations traitées habituellement dans ce genre dédié aux gens de la classe moyenne et populaire. Kenji Mizoguchi sera plus à l’aise dans le genre en réalisant deux autres scénarios de son complice Yoshikata Yoda (scénariste également des films plus “traditionalistes”) : Miss Oyu et Une femme dont on parle (ces deux opus profitant des talents exceptionnels de Kinuyo Tanaka — Michiyo Kogure est charmante, mais traduit assez mal la complexité, le mélange de force et de fragilité des actrices habituées aux premiers rôles de l’époque).

Un mélodrame gentil, basé sur l’éternel et ronflant triangle amoureux. La maîtrise parfois ne peut pas tout.

L’Histoire de Jiro, Hiroshi Shimizu (1955)

Oka-san!

Jirô monogatari Jirô monogatari Année : 1955

IMDb link   icheckmovies.com

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9/10

Réalisateur : Hiroshi Shimizu

 

Vu le : 22 juin 2016

Shimizu dans ses œuvres. Il faut encore une fois chercher bien loin un personnage antipathique tant le cinéaste met l’accent sur la bonté (on voudrait le croire) toute japonaise de ces petites âmes qui s’aiment en silence et osent à peine lever la voix quand on les contrarie. Seule la grand-mère joue plus ou moins ce rôle d’opposante, histoire de tirer sur ces vieux acariâtres pour qui c’était toujours mieux avant ; mais le plus beau, c’est que les autres l’écoutent ronchonner et ne semblent jamais lui en tenir rigueur. On se tait et on fait avec. Pour le reste, c’est un tel défilé de saints qu’on en viendrait presque à avoir foi en l’humanité…

La structure est là encore assez similaire à ce que Shimizu a fait par le passé et pareil à ce que Mizoguchi a pu produire par exemple dans La Vie d’O’Haru femme galante[1] : une structure en tableaux. Et à l’intérieur de chaque tableau souvent la même logique. Un panneau annonce l’ellipse et raconte l’évolution depuis la dernière scène, puis on entre directement dans le vif du sujet avec une situation soit heureuse, soit amusante, soit légèrement conflictuelle, et puis on introduit un élément perturbateur, et le tout tournera au tragique dans une séquence finale souvent rehaussée de musique. C’est le principe de la douche écossaise qu’affectionnait Kurosawa en alternant comme en musique les mouvements lents et rapides. L’astuce principale du film repose pourtant toujours sur le même principe, la même thématique (unité d’action stricte) : Jiro a beau être un enfant aimé de tous, il passe son temps à être rejeté par les siens (souvent bien malgré eux) ; s’est-il enfin habitué à une nouvelle situation, qu’un nouveau drame s’abat sur sa famille. Le procédé est tellement répété qu’on finit par en connaître la musique, et si bien que Shimizu n’a plus besoin d’utiliser les dialogues, puisqu’on a déjà tout compris.

Le charme de Shimizu, et qui le rapprocherait plus d’Ozu que d’un Mizoguchi, c’est qu’il raconte l’histoire soit des petites gens, soit des personnages de la classe moyenne. Souvent des familles de samouraïs déchues, des petits propriétaires ou des entrepreneurs perdant tout du jour au lendemain. Au contraire de Mizoguchi, Shimizu ne s’intéresse ni à l’épique, ni à la grandiloquence froide, ou noble, des personnes de la haute société traditionnelle japonaise. Pourtant il se distingue également d’un Ozu ou d’un Naruse, car il n’est pas totalement dans du shomingeki, ses histoires prennant plutôt place à la campagne qu’à la ville. Le charme de Shimizu, c’est une sorte de nostalgie désuète du bonheur, intemporelle. Le tragique y est toujours très banal, donc touchant, simple. Et si on joue des violons pour souligner l’émotion de la situation, on reste en dehors des excès, en se refusant aux élans impétueux, aux démonstrations de sentiments un peu trop prononcées, aux conflits frontaux. Chez Shimizu, on encaisse, et tel le pin qui vient de subir la tempête, on fait face. Inutile d’en rajouter : l’origine des petits ou des grands drames sont le plus souvent indépendants de leur volonté, on exprime peu ses émotions, et quand on décide de sortir de son mutisme, c’est pour comprendre l’autre, faire un premier pas vers lui. Quand Jiro boude, pourquoi s’étendre en explications et en bavardages ? Il boude et on sait déjà pourquoi, puisqu’on sait que tout commence par le refus chez lui d’accepter sa nouvelle situation, son nouveau foyer, sa nouvelle mère…

Ainsi, Jiro refuse d’abord de retourner chez ses parents après avoir été élevé chez sa nourrice, puis il s’oppose à l’autorité de sa mère, de son père, à ses camarades de classe ; il s’attache à la sœur d’un camarade dont l’odeur lui rappelle la femme qui l’a élevé avant de découvrir qu’elle est partie pour la capitale ; il doit affronter la maladie de sa mère après l’avoir enfin acceptée ; et s’opposer enfin à l’intrusion d’une nouvelle mère… Les vicissitudes initiatiques d’un enfant que l’on voudrait ordinaire, mais qui, dans son comportement montre tout le contraire.

Encore et encore le même principe. La même leçon cent fois répétée. Et la même idée dans ce petit jeu des initiations tant enfantines que parentales : les enfants ont à la fois besoin d’amour et de discipline. Mais surtout… d’amour. Les parents n’élèvent jamais aussi bien leurs enfants que quand ils en apprennent un peu plus sur eux, et sur leur rapport avec leur progéniture. Un enfant doit affronter l’autorité et parfois les manquements de ses parents ; les parents n’ont jamais appris à l’être, apprennent sur le tard, et finalement, c’est souvent plus la vie elle-même qui leur montre la voie. On subit toujours l’autorité de quelqu’un ou de quelque chose et la vie consiste à apprendre à l’accepter, y faire face.

Le plus amusant dans toute cette mise en scène du  bonheur idéal, c’est de voir les acteurs choisis pour incarner ses personnages tous aussi charmants les uns que les autres. Il y a de gros manques dans la distribution de référence sur IMDb et j’ai en tout cas de gros doutes sur certains acteurs (même s’il est vrai qu’ils ont tendance à se copier leurs mimiques). En tout cas, ce sont des personnages vus par ailleurs dans des rôles similaires et on ne peut pas imaginer une seule seconde qu’on ait affaire à autre chose qu’à des perles. La mise en scène de Shimizu aide aussi pour beaucoup parce qu’il sait à chaque fois, en début et en fin de scène, trouver des gestes, des attitudes, allant dans ce sens. Même l’acteur qui joue Jiro (en tout cas le premier, le plus jeune) offre en permanence une sorte de dignité et un détachement qui force à chaque fois le respect. On aura rarement vu au cinéma un enfant bouder avec une telle discrétion, une telle noblesse presque. Quand on le voit ainsi ronchonner en silence contre sa situation et qu’on voit avec quel genre de monstres il va devoir vivre, on rit presque parce que ce sont des anges. L’astuce est là, c’est une sorte de suspense tragi-comique : on sait parfaitement qu’il va reconnaître les qualités de ses nouveaux « parents » et hop, une fois fait, un nouveau drame. On n’a qu’une seule chose à lui dire tout du long : « Mais aime-les bon sang ! »

Et le dénouement est particulièrement réussi. Un bonheur simple, dans lequel on peut enfin s’épancher un peu après s’être tant retenu… Et quoi de plus simple comme bonheur que celui de voir un fils appeler sa mère… ? (La même année, toutefois, c’est la mère au contraire qui appelle sa fille, « Durga ! », dans la Complainte du sentier[2]…) Quelle mère ? Peu importe, celle que Jiro aura enfin acceptée. La mère référente, celle qu’on nomme par son nom. Shimizu évite le ton sur ton en ajoutant une note d’arrogance et d’impatience dans la voix de son jeune acteur ; et Jiro pourrait presque feindre l’innocence en voyant ses parents s’émouvoir de cette reconnaissance tant espérée (l’anagnorisis qu’on dit pour cacher ses larmes).

Ce qui est remarquable par exemple dans la description des rapports humains, c’est que quand deux garçons font face à leur maître qui attend d’eux qu’ils lui disent qui a commencé, il y en a un qui dit l’avoir fait, puis l’autre l’écoute étonné, attend de voir ce qu’il a dire, puis comprend que pour ne pas perdre la face (et l’honneur) il va devoir dire que c’est en fait lui. On se bat aussi parfois, mais il y a une scène magnifique de Jiro avec ses frères dans une sorte de mélange de jeu « à chat » et de provocation : les trois se toisent et se poussent la poitrine avant de ficher le camp comme des petits rats de l’opéra. De la mise en scène et rien d’autre.

Autre petite scène amusante qui résumerait presque à elle seule les personnages irréels de Shimizu. La grand-mère fait un peu la rapiate sur l’argent de poche de Jiro. Son frère lui demande combien il a en poche et Jiro ose à peine regarder. Le maître, tout près, lui conseille de vérifier et en effet, Jiro trouve cette fois la même somme que son frère. Les deux garçons vont alors s’acheter quelque chose. Et qu’est-ce qu’ils cherchent à s’offrir ? Un cadeau pour leur grand-mère. Sérieusement, ça existe de tels mômes ? Non*.

* l’ouvreuse me signale qu’il s’agit des habituels cadeaux qu’on offre à sa famille en retour de voyage, les omiyage, et qu’il n’y a donc rien là d’anormal.

À propos de la mise en scène, là où Shimizu est aux antipodes d’un Ozu par exemple, c’est qu’il multiplie (un peu parfois avec excès) les mouvements de caméra. Ses introductions procèdent presque toujours de la même manière, en glissant latéralement entre les pièces des espaces à vivre. Il utilise aussi abondement les travellings latéraux d’accompagnement. Et certains travellings avant sont d’une grande beauté, toujours réalisés dans le but de produire l’effet d’un zoom sur le visage d’un personnage (il y en a un notamment qui ferait presque penser à du Kubrick quand la caméra suit Jiro quittant ses parents, qui eux sortent de l’écran, et on le suit en train de partir dans la profondeur en jetant un regard interrogatif et hors champ, face caméra, vers ses parents). Le savoir-faire de Shimizu en matière d’échelle de plan est assez impressionnant : la préférence va au début pour les plans moyens, puis il se rapprochera si nécessaire en fonction de la tension, et avec des gros plans, rares mais pertinents, car souvent utiles à porter l’attention sur le regard du personnage plus que sur ce qu’il dit.

Un dernier point parce que je n’ai cessé de penser à ça pendant tout le film. C’est un peu comme si on revivait à chaque tableau l’introduction de Citizen Kane[3] où le jeune Charles Foster est abandonné par sa mère. Le film est comme un condensé de cette scène placée dans une boule à neige qu’on agite à chaque nouveau tableau pour relancer la machine : le jeune Jiro se fera-t-il abandonner encore une fois ? D’ailleurs, dans pas mal de séquences, Shimizu place Jiro au second plan — parfois hors champ, on sait qu’il est là — en train d’écouter les personnages au premier plan. Le jeu de regards, et parfois de cache-cache, dans tout le film est tout bonnement prodigieux (la scène où sa nourrice le laisse au début, montrée en un seul plan, et jouant du travelling latéral sur des personnages qui se quittent sans se voir, c’est une merveille ; moi qui suit en général assez peu sensible aux mouvements de caméra — en un seul plan en plus —, ici c’est bluffant parce que la caméra suit littéralement le départ de la nourrice après avoir introduit la séquence sur Jiro, se cachant pour pleurer, écouter, et se fond presque dans un jeu de cache-cache à l’appel de ses frères…, puis, même principe que la scène qui viendra par la suite et décrite plus haut, la caméra suit la nourrice d’un travelling latéral qui se fait dans la profondeur quand elle se décide à partir par la porte de derrière, et toujours, elle regarde ou espère apercevoir Jiro hors champ, tandis qu’elle est face caméra).

Une merveille ce Shimizu.

Les deux scènes en question quasi similaires :

https://youtu.be/4-BMVYgri9U ? t=11m54 s

https://youtu.be/n3PkmximS2A ? t=1m4 s

Une poule dans le vent, Yasujirô Ozu (1948)

Les chaises qui rient

Kaze no naka no mendori Une poule dans le vent (1948), Yasujirô OzuAnnée : 1948

Vu le : 27 septembre 2015

8/10 iCM TVK IMDb

 

Réalisation :

Yasujirô Ozu


Avec :

Kinuyo Tanaka, Shûji Sano, Chieko Murata


Listes :

L’obscurité de Lim

MyMovies: A-C+

Limeko – Japanese films

Ozu est à la fin de sa période sales mioches (conclue l’année précédente avec Récit d’un propriétaire). Le fils ici est plutôt mutique, passant son temps sur le dos de sa mère, malade ou au lit quand le traditionnel morveux ozuesque n’apparaît qu’une fois à l’écran et se tient bien sagement à table. Plus que le mioche assagi, c’est Ozu qui semble peu à peu dompter son ironie sifflotante. Il troquera bientôt la brise déjà imperceptible de son humour en un filet de vent invisible frisant l’œil de sa caméra impassible.

Il est question ici d’un dilemme amoureux tout ce qu’il y a de plus banal : dire la vérité au marié cocu et partager sa douleur quitte à le faire souffrir, avec le secret espoir de pouvoir gérer la situation ensemble et de sauver le couple, ou le risque de tout détruire ; ou mentir, tromper une seconde fois la personne qu’on aime, trahir la confiance non pas tant de l’autre, mais de celle qu’on place en soi-même. Naruse produira trois ans plus tard le négatif de cette situation en quelque sorte avec Le Repas[1] (le mari volage remplaçant la femme digne et sans le sou, obligée de vendre ses charmes en l’absence de son homme).

Même Chishû Ryû est là dans un rôle accessoire, parfait dans son insignifiance neutre, le sourire déjà niais, un sourire dont on ne sait s’il cache une véritable simplicité ou une sagesse à toute épreuve…

Après la guerre, Ozu et Naruse entament tous les deux leur période shomingeki. En plein dedans au début des années 50, les deux cinéastes s’écarteront l’un de l’autre toujours plus tout au long des années 50. Naruse reviendra petit à petit vers ses premières amours en renouant avec le mélodrame n’hésitant pas à montrer les « scènes à faire » comme un romantisme assumé destiné aux petites bourgeoises, à l’image de Kinoshita ; et Ozu refusera au contraire de montrer ces scènes de confrontation pour produire un cinéma tout aussi petit bourgeois mais bien plus classique, obéissant à des contraintes là encore assumées mais contraires, suivant une forme de bienséance moderne où on ne présente plus que les conséquences des actions et des décisions, elles-mêmes déjà bien réduites au minimum, au lieu de les multiplier et de construire son récit autour de péripéties et de confrontations éreintantes.

Le récit fournit encore quelques éléments de conflits directs à travers deux scènes dramatiques. Celles de la révélation du mari trompé et de la réconciliation. Autant dire que la trame du mélo se réduit presque à un haïku. Déjà, en se détournant de ses sales gosses, le cinéaste trouve un nouveau dada pour illustrer au mieux son indifférence aux éclats de voix et aux péripéties : les natures mortes, ou espaces vides. Elles sont tellement nombreuses ici qu’Ozu semble faire mumuse avec, n’hésitant pas souvent à les multiplier dans une même scène quand plus tard ces fameux plans serviront avant tout de transition, de ponctuation, comme un enjambement en forme de pied-de-nez. Le morveux n’est plus devant mais derrière la caméra. Petit taquin.

Faire le point sur un cendrier qui fume dans un coin comme pris sur le fait en train de se laisser aller au vice, sur une chaise immobile mais encore brillante de sueur, sur un balai essoufflé dont la poussière dansante alentour cachera à peine que lui aussi dansait… Des natures mortes ou invisibles. C’est Claude Rains qui passe à l’écran, ou c’est les objets animés de Disney qui tout à coup se figent. En une famille de plans, Ozu illustre l’idée qu’il recherchera obstinément dans les films suivants. L’agitation ne l’intéresse pas. Comme le samouraï n’ayant jamais levé son sabre sur un ennemi, la voie du cinéaste s’écrit dans l’art de l’évitement. Son cinéma, c’est celui du deuil de l’action. De l’après. La scène pivot du film, sorte d’harmatia non pas situé avant le récit, mais à la fin de l’introduction, où Kinuyo Tanaka, éternelle femme et mère du Japon, se déshonore pour payer les frais d’hôpital de son petit mioche, on ne la verra pas (dix ans plus tard, Naruse l’aurait montrée). Le récit fait l’épure autour de cette seule scène parce qu’il ne sera jamais question d’autre chose, mais elle doit transpirer à l’écran comme la résurgence fantôme d’une vieille poussière dans l’œil dont on pense s’être débarrassée. Il n’y aura donc que deux franches oppositions, dont la seconde manquera presque d’être fatale ; et elles auront totalement disparu par la suite dans le cinéma d’Ozu (en choisissant pour cela des sujets toujours aussi insipides pour se consacrer à l’essentiel, comme l’extravagant foisonnement dramatique que peut offrir un père cherchant à marier sa fille, ou le contraire…). Au lieu de se focaliser sur la chute ou de décomposer l’éclatement des choses en mille fracas et autant de péripéties, Ozu regarde tomber ses deux scènes à faire et ne s’attarde pas à expliquer la chose pendant une heure, et au contraire se fige tout à coup dans l’instant qui suit. Ozu, ce n’est pas un cinéma de chambara, mais un cinéma d’embarras. D’habitude ici tout se barre, s’agite un peu plus pour fuir ou se faire face à nouveau. Au contraire, comme les chaises ou les cendriers, tout s’arrête, et on profite de cette minute de silence pour interroger les esprits frappeurs. Bientôt il n’y aura plus que les trains qui fileront au loin pour illustrer le trot lancinant des pensées étêtées. Ça pourrait être du Satie ou un concerto pour théières et balais dansant. Ozu ne s’applique pas à montrer l’action mais l’à-coté, le résultat, les conséquences, comme un récit en permanence au passé où on ne faute ou ne pleure plus mais où on « a fauté » et où on « a pleuré ».

Étrangement, ces plans de nature morte, du deuil de l’action, de l’après, c’est la mise en évidence du hors-champ. Ozu mettrait en scène un coup de feu, qu’il s’intéressait moins à la détonation ou aux excès de haine ou de peur impliqués dans cette action que dans la réaction en dehors des passants, et plus encore sans doute des papiers peints de la pièce voisine ou d’une chaise lâche assise juste là et n’ayant pas bronché. Regarder ces objets rieurs, c’est se rendre tout à coup compte que bien que témoins de nos vies, invariablement fidèles et peu contrariants, ils n’ont strictement rien à faire des tressaillements ridicules parsemant nos vides et fragiles existences.

Au moins Ozu termine sur une note pleine d’espoir et d’humanité. Restant à l’écart, il se tourne une dernière fois vers son couple rabiboché : le bisou mouillé restera hors-champ et la caméra s’attardera sur des mains étreignant passionnément un dos recouvré. On te tient, on ne te lâche plus.

Les chaises trépignent et les murs se lancent des regards impassibles. Tout rigole et la vie chante. Ozu ne fait que commencer. Il a chauffé sa théière mais sifflote déjà en rêvant aux petits trains-trains qu’il garde dans un coin de sa tête.


[1] Le Repas