Notes de visionnage 2021 (2)

 

janvier – avril 2021

mai – août 2021

 
 
La Dernière Vague, Peter Weir (1977)

Deux ans après Pique-Nique, Peter Weir prouve une nouvelle fois sa qualité de faiseur d’ambiances, son goût pour l’exotisme et l’étrange, un formidable savoir-faire pour suggérer le plus avec quelques plans et des séquences courtes qui l’amèneront à Hollywood, seulement ici, il n’est pas aidé par un scénario qui peine à confirmer les promesses des premières minutes. L’introduction est vive, mystérieuse, mais dès qu’il faut soulever le voile, ça complique, et on peut même craindre que pour éviter le plus possible des séquences ridicules, il ait fallu tellement rogner dans le développement que celui-ci paraît parfois manquer de quelque chose et qu’on en vient même à se demander si un tel sujet ne peut mener qu’à une impasse dramaturgique. Comment poursuivre le récit sans tomber dans ce que le film semblait jusque-là éviter : le recours (ou la confirmation des aspects seulement jusque-là) au fantastique. Certains films comme Pique-Nique savent rester sur le fil du mystère sans jamais tomber dans le puits du fantastique, et ici, on y plonge frileusement quelques orteils avant de s’y noyer. Peter Weir tient la baraque, et même dans la séquence de révélation souterraine, il arrive à éviter le ridicule en y préférant un macabre vite expédié (et même là encore suggéré puisque l’action à peu de chose près se passe hors champ) et surtout en nous y rinçant la cervelle grâce à une dernière séquence qui donnera le titre au film (et même si la vague en question est rendue par un effet visuel pour le coup assez cheap et ridicule).

La Chasse, Carlos Saura (1966)

C’est amusant, ça commence comme Délivrance de Boorman avec le départ d’une bande de potes se retrouvant à l’occasion d’une partie de chasse, et cette chasse devient le prétexte à une suite de règlements de compte qu’on devine macabre (et Saura reprend alors ici certains principes narratifs brillants d’un film qu’il n’a probablement pas vu, La Chasse, de Erik Lochen, notamment les voix intérieures lors des battues). C’est assez bien construit, avec à chaque séquence du premier acte un certain nombre d’informations qui apparaissent, révélées à la fois pour le spectateur et pour un des personnages ignorants d’un de ces pans ainsi dévoilés du passé de l’un d’entre eux. Procédé dramatique très théâtral, mais efficace dans cette capacité à en dire le plus en peu de temps.

Saura semble, comme à son habitude, s’émanciper des risques de la censure en plaçant ses personnages dans des lieus isolés, petites sociétés à l’écart du monde, que certains se plairont alors à voir comme des miniatures de la grande société, mais qui peuvent surtout, comme à chaque fois que ce procédé est utilisé, devenir une allégorie de la société des hommes, dans son ensemble. Dictature ou non, les hommes ont finalement toujours les mêmes travers, les mêmes désirs, les mêmes secrets… Peut-être que c’est justement la pluralité des interprétations qui fait la valeur d’une œuvre Interprétation (des acteurs cette fois) et mise en scène brillantes (certaines séquences sous la chaleur de plomb filmées muettes en travelling et en longue focale sur les corps abandonnés au soleil rappellent celle de La Femme des sables).

Journal d’une femme médecin / Joi no Kiroku, Hiroshi Shimizu (1941) 

Pour une première séance de cinéma après le confinement, un film japonais des années 30 (40 plutôt, mais la qualité laisse à désirer) où des médecins vantent les mérites de l’aération à des populations pauvres des montagnes touchées par la tuberculose ; où on parle de tests, de taux de positivité, d’isolement et du repos des malades, ou encore d’apprentissage indispensable de l’hygiène ; et le tout dans une salle déjà à une jauge de 65% au lieu de 35% et sous les yeux de vieux spectateurs sans masque. Presque un siècle après, les montagnards à l’hygiène douteuse sont dans la salle, et c’est presque tristement ironique de les voir lever les yeux sur un film sur les leçons d’hygiène et les risques épidémiques comme si c’était pour eux du chinois. Super retour. Au moins, ça fait plaisir de revoir du Shimizu. Je ne projette qu’un ou deux films au cinéma (je ne serai a priori immunisé pour ma part que début août), et beaucoup de ses films sont sur YouTube.

Anna et les loups, Carlos Saura (1973)

Toujours aussi étonnant de voir l’interprétation qui est faite des films de Carlos Saura… Le réalisateur aura beau des années après la fin du régime franquiste dire que ses films ne sont pas des allégories, le public et les critiques prendront toujours un malin plaisir à plonger tête la première dans cette interprétation facile. Mais le spectateur a toujours raison… Heureusement, les films de Carlos Saura restent fascinants sans ça. On a en sommes ici le même schéma pervers et inversé du Théorème de Passolini avec un intrus venant chambouler les habitudes déjà étranges et malsaines d’une famille bourgeoise de la campagne espagnole (ce qui fait également furieusement penser à quelques-uns des meilleurs films de Bunuel). Géraldine Chaplin est parfaite dans son rôle, belle comme un cœur que Saura a la bonne idée de présenter à chaque plan quasi nue (été oblige comme prétexte) pour tenter ses spectateurs mâles autant que ces trois frères semblant se nourrir mutuellement la frustration de l’autre. Cette famille est malade d’elle-même et cette intruse venant tenter leur tranquillité oisive ne tarde pas à voir déverser sur elle toutes les projections malsaines de ces monstres tenus jusque-là à l’écart de la société des hommes. C’est peut-être l’époque qui veut ça, on y retrouve souvent ce principe de récit dans des maisons de fous avec ou sans intrus : Les Poings dans les poches, Cérémonie secrète, The Servant… Des relations binaires aussi, mais souvent, c’est le lieu (un domicile riche et ancien) agissant comme une prison dorée qui est le révélateur des folies cachées.