Break-up, érotisme et ballons rouges, Marco Ferreri (1965)

Scènes de la vie conjugale

L'uomo dei cinque palloni

Note : 4 sur 5.

Break-up, érotisme et ballons rouges

Titre original : L’uomo dei cinque palloni

Année : 1965

Réalisation : Marco Ferreri

Avec : Marcello Mastroianni, Catherine Spaak

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Film rare et ce que j’ai vu de plus digeste du bon Marco jusque-là.

Le ton du film flirte en permanence avec l’absurde et la futilité d’une obsession qui finira par tuer Marcello. Une de ces morts inéluctables, plus symboliques, voire paradoxalement nécessaires, que réellement tragiques. La satire, la farce, permet cette distance avec la mort.

La preuve encore que c’est rarement la finalité d’une quête qui importe, ni même parfois son sens, mais bien le parcours emprunté jusque-là. Car le plus étrange, c’est moins l’intérêt que Marcello porte à ses ballons (et à l’air qu’ils peuvent contenir) que les rapports qu’il entretient avec sa jeune mariée. Tout peut être prétexte, ou matière, à discussion. On peut regarder le comportement des animaux dans un zoo en étant fascinés, et on éprouve un peu la même fascination ici pour cette vie de couple, plus faite de petits gestes, d’attentions, de jeux, de bisbilles, que de grandes envolées dramatiques.

Il y a ici certaines des séquences les plus belles et les plus justes décrivant les relations entre amoureux. Beaucoup d’ingéniosité (de Mastroianni essentiellement), de tendresse et de jeux entre deux acteurs magnifiques (la femme de Marcello est jouée par Catherine Spaak, quelques années après Le Fanfaron).

Le film est en noir et blanc en dehors d’une séquence ajoutée plus tard et plutôt inutile dans une boîte de nuit où Mastroianni se trouve perdu au milieu d’une orgie de ballons multicolores…


 

Break-up, érotisme et ballons rouges, Marco Ferreri 1965 | Compagnia Cinematografica Champion, Les Films Concordia


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Maman !, Nobuo Nakagawa (1961)

Maman ! ou la Complaisance du sentier

Note : 3 sur 5.

Maman !

Titre original : ‘Nendo no omen’ yori: kaachan

Année : 1961

Réalisation : Nobuo Nakagawa

Avec : Yûnosuke Itô, Yûko Mochizuki, Terumi Niki

Comédie sociale gentillette un peu tire-larmes. À la même époque Italie et Japon partagent le même attrait pour les ghettos, les petites gens vivant de rien, et on utilise l’humour pour dédramatiser ça, louer le courage de ces personnes, leur bonne volonté, leur déveine, et montrer finalement qu’ils leur restent une chose : la joie de vivre (sorte de valeur que ceux « d’en haut » auraient perdu, et donc l’idée sous-jacente que les pauvres ont des leçons à donner aux biens portants). Tout est souvent question de mesure, trop souvent ici on franchit les limites du ton sur ton. Et Nobuo Nakagawa est moins Fellini qu’un réalisateur plus habile semble-t-il dans les films de fantômes japonais (avec le bien nommé, deux ans auparavant, Histoire de fantômes japonais).

Il y a comme une légère indécence à faire des films où les misérables sont présentés comme des êtres aux valeurs simples mais supérieures aux autres, que ces autres auraient oubliées ou négligées. On n’évite pas le petit paternalisme ou la fable morale qu’on souhaiterait voir appliquée par les autres et pas par soi-même. Un cinéma de bonnes intentions dans lequel Preston Sturges est souvent tombé par exemple. Il n’y a guère que Fellini et Chaplin à avoir le génie, la fantaisie nécessaire, pour me combler à ce niveau.

La trame rappelle celle de La Complainte du sentier, mais on se concentre moins sur les enfants que sur le père de famille (le rapport entre la fillette et l’enseignante est sans doute ce qu’il y a de plus réussi dans le film). On retrouve d’ailleurs la même fin, avec la nécessité pour la famille de quitter leur habitation et de prendre la route vers une destination inconnue…

Un peu à l’image de Michel Simon, je ne me fais pas au visage kilométrique de Yûnosuke Itô dans les comédies (Oh, bomb!).


 

 


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Le Lézard noir, Kinji Fukasaku (1968)

Le Lézard noir

Kuro tokagele-lezard-noir-kuro-tokage-kinji-fukasaku-1968Année : 1968

6/10 IMDb iCM

Réalisation :

Kinji Fukasaku

Avec :

Akihiro Miwa, Isao Kimura, Kikko Matsuoka, Yûsuke Kawazu, Kô Nishimura

On peut difficilement imaginer film plus baroque (voire kitsch), et c’était probablement l’ambition affichée… mais de qui ? Est-ce un film de Rampo Edogawa (l’auteur de l’histoire) ? de Kinji Fukazaku (le réalisateur) ? de Yukio Mishima (qui a assuré ici l’adaptation “théâtrale” et qui s’amuse en y jouant une “poupée”) ? J’aurais tendance à penser vu la réputation dont peut jouir l’auteur du Pavillon d’or qu’on irait sans problème mettre toutes les qualités supposées (mais aussi parfois réelles, bien que très très rares) du film à son crédit. Sauf que tout ce que touche Mishima n’est pas d’or, non. Sans compter que le problème majeur du film, c’est bien qu’on n’a aucune idée de qui tient la barre. Ç’a son charme, à la Casino Royale, reste que si on juge le film dans sa cohérence, ça n’a ni queue ni tête. Quant au plaisir, il se limite surtout au format…

Le début du film est plein de promesses, et cela, on le doit principalement à Fukazaku qui semble se faire la main pour ses prochains effets de Combat sans code d’honneur (zooms, gros plans, panos rapides et montage syncopé, parfois même comme ici avec un rythme lent). Le jeu de regards (encore et toujours) est très réussi. Malheureusement la suite part complètement en vrille, volontairement souvent, mais c’est rarement drôle. Reste, c’est vrai, quelques fulgurances dans les dialogues. Et surtout une image comme on en fait plus aujourd’hui.


(Vu également quelques jours plus tard, le Nain, de Seiichiro Uchikawa (1955), adapté du même Rampo Edogawa… et c’était une catastrophe — Seiichiro Uchikawa réalisera presque dix ans plus tard Dojo yaburi.)

Le Lézard noir, Kinji Fukasaku 1968 Kuro tokage | Shochiku


Une vie difficile, Dino Risi (1961)

I Satirisi

Note : 4.5 sur 5.

Une vie difficile

Titre original : Una vita difficile

Année : 1961

Réalisation : Dino Risi

Avec : Alberto Sordi, Lea Massari

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La splendeur de la comédie italienne. Encore un peu sociale sous influence néoréaliste, moyennement burlesque, absurde, nihiliste et désenchantée, il y a une valeur qui est propre à la comédie italienne et qui se cache souvent derrière des satires cruelles, une valeur qui est aussi la marque de beaucoup de grands films : l’empathie. Le regard sur l’homme, bien que s’appliquant toujours à le montrer petit, vil, lâche ou escroc, est souvent tendre et compréhensif. Ce qui commence par être cruel finit par nous émouvoir.

Qui a dit qu’il fallait rire des hommes médiocres, des ivrognes, des incompétents ou des malchanceux ? Ici comme ailleurs, oui, au début, on rigole et on se moque, mais très vite cela ne peut plus tourner qu’au drame. Silvio Magnozzi est une sorte de Bob Saint-Clar rêvé par les autres, le panache de Bebel en moins, mais il est magnifique à sa manière, à la manière des laissés-pour-compte de De Sica ou de Fellini. La tragédie n’en est que plus sublime parce qu’au début on croit en lui, on sait que les escrocs s’en sortent toujours, et puis tout s’écroule, à mesure que l’Italie sort de la guerre et se reconstruit, lui s’enfonce dans sa médiocrité. Silvio n’est pas un escroc qui arrive comme ceux parfois interprétés par Gassman à séduire ; Silvio n’a en fait qu’un seul talent, celui de se tirer toujours plus vers le bas. Et si on y croit pendant une heure, c’est que Silvio n’aura finalement réussi qu’une chose dans sa vie, sans doute la plus importante et la seule qui vaille : trouver la femme de sa vie. Parce que le film n’est pas l’histoire d’un pauvre type, mais l’histoire d’un pauvre type vue à travers les yeux de sa femme. Ça change tout, parce que l’enjeu n’est plus d’amuser comme dans une pure comédie ou de montrer la misère humaine et sociale, mais de mêler tout ça pour traduire en deux heures, — une heure de rire et une autre de larmes bien secouées — tout ce qui fait nos vies. Silvio a commencé par tromper la femme qui lui avait sauvé la vie, il n’en voulait pas et se résigne en traînant des pieds à la seule chose positive qui lui arrivera dans la vie. Et c’est quand il s’en rend compte, un peu tard, et qu’il la perd, que le film bascule dans le drame et gagne une nouvelle dimension.

Il fallait bien s’inspirer des comédies américaines pour penser à la comédie du remariage et initier un nouveau virage dans la comédie italienne. À la fois cruelle et tendre donc (à moins que ce soit une suite logique de ce que faisait De Sica à la fois acteur et réalisateur).

Des rares comédies du remariage italiennes que j’avais vues, je les trouvais moins efficaces que les comédies avec Gassman et ses potes, que celles où Anna Magnani ou Giulietta Masina trimbalaient leur trombine solitaire (oui Fellini faisait des comédies italiennes). C’est sans doute parce que Risi échappe au mauvais goût en demandant à Lea Massari de jouer dans un registre comique. Elle n’est pas non plus glamour, mais simplement, “néoréalismement”, belle. On pourrait croire son personnage un peu trop effacé, mais c’est surtout parce que son rôle est de porter un regard (celui qui deviendra vite le nôtre) sur son loser de mari. Il faut comme toujours doser ses effets et trouver le ton juste, et Risi le trouve exactement quand il montre cette femme prendre conscience qu’elle aime encore son mari en même temps qu’elle voit le raté qu’il est devenu et combien elle pourrait en avoir honte si elle ne l’aimait pas. Cela pourrait être de la pitié mais c’est de l’amour. Risi va donc ainsi plus loin que le réalisme miséreux parce qu’il nous convainc en nous rappelant que parmi tous ces ringards de la terre, il y a, ou pourrait avoir, une femme aimante. Les hommes ne sont jamais que des petits garçons et les femmes avant tout des mères. Où est passée la comédie à ce moment quand la femme de Silvio le regarde les yeux pleins d’amour alors que lui l’ancien journaliste aux grands principes, l’ancien héros de la résistance, finit ainsi humilié et larbin de ceux qui l’avaient précipité dans le gouffre ? Le personnage d’Alberto Sordi continue d’être ridicule mais on a cessé de rire. Parce qu’on l’aime aussi. La voilà l’empathie. Il n’est plus question de se moquer mais de réfléchir sur notre regard quand il se porte avec mépris ou dégoût vers ces pauvres types qui n’ont rien fait de leur vie. La femme de Silvio dit à son môme que son père n’a pas de chance… Une manière bien arrangée de présenter les choses. Même les abrutis ont droit à un peu d’amour au cinéma. Chez Risi, on est cruel, on plonge au plus profond de la médiocrité humaine ; si profondément qu’on finit par s’apitoyer de ces miséreux et à vouloir leur tendre la main. Mais c’en est d’autant plus cruel car Risi renverse ainsi les rôles : en nous prouvant qu’il peut nous faire prendre conscience qu’il faut regarder avec empathie toute cette misère humaine, il fait de nous des incapables et des lâches. Celui-là, on le regarde autrement parce qu’on sait d’où il vient, parce qu’on connaît son histoire, on a vu le film ; et dans la vie, on ne lèverait pas le petit doigt pour lui, et on le mépriserait.

Combien de comédies peuvent se vanter de nous amuser une heure durant et de nous rejeter de la salle, blanc de honte ?

Une vie difficile, Dino Risi 1961 Una vita difficile | Dino de Laurentiis Cinematografica

Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous, Juraj Jakubisko (1969)

Vide-greniers

Les Oiseaux, les Orphelins et les Fous

Note : 1 sur 5.

Titre original : Vtáčkovia, Siroty a Blázni

Année : 1969

Réalisation : Juraj Jakubisko

Un film de grenier est un film qui se monte sur ce qui nous tombe sous la main. Fait de bric et de broc, d’accessoires superflus, on y entasse au gré du hasard, des envies ou des fantasmes, tout un tas d’images et de décors pompeusement insignifiants dont l’ensemble aurait vocation à émerveiller ou intriguer.

Tout est dans le titre, ce machin est bien un film de grenier. Aucun rapport entre les oiseaux, les orphelins ou les fous parce qu’il n’y a pas d’histoire, et il n’y a pas de logique dans cet assemblage dégoûtant. Quand on monte au grenier pour s’amuser, l’histoire elle aussi est accessoire. Tout est question de prétention, de jeu, d’improvisation. Ça n’a ni queue ni tête. On brode au fur et à mesure pour remplir le vide comme on espère voir apparaître une logique derrière les coutures d’un patchwork dégueulasse improvisé après son petit tour aux puces ou à la brocante du coin.

Ça ne peut pas prendre. Aucune chance. Ou du moins, autant que de voir un chimpanzé écrire un chef-d’œuvre de la littérature. Au grenier, tout ce qu’on peut y trouver comme personnages, ce sont des fantômes. Le trio, comme leurs amis (sans doute piochés parmi les amis ou la famille des brocanteurs de cette affaire), forme une bande d’images animées sans consistance. On s’amuse à reproduire un Jules et Jim foutraque, on vante les valeurs de l’amour libre, mais on se prend les pieds dans le tapis. Quand le seul enjeu du film, c’est pour lui, de convaincre sa copine de coucher avec son puceau de meilleur ami, ça sent quand même un peu des pieds. Belle vision de la liberté sexuelle : la femme est un objet, et elle doit aussi contenter son meilleur pote, sans prise en compte de son désir à elle. D’ailleurs, elle, sort d’une pochette-surprise au début du film et dit « je t’aime » très vite comme une gamine de cinq ans qui jouerait à faire comme les grands. On fait semblant…

On pourrait marier un pingouin avec un rhinocéros, les affubler d’un nez de clown rigolo, que c’en serait plus intéressant. Tout le monde est capable de faire des jeux d’assemblage et prétendre ensuite que cela a un sens.

C’est bien gentil de vouloir faire un film, d’être dans l’improvisation permanente, la pseudo-créativité, la pseudo-insolence, la pseudo-poésie, mais ça ne mène nulle part. Manquera toujours au film de grenier, l’essentiel : un but, une histoire, un sens. Et ça, ça se pense, ça se travaille, ça se retouche, ça se transforme, ça s’affine. Les accessoires, si on peut s’en passer, c’est mieux, s’ils sont au service de l’histoire, ça peut encore aller, mais quand on ne fait un film que sur l’accessoire on ne peut espérer qu’épater les amateurs de marchés aux puces.

Mieux vaut laisser ce truc foireux aux chiffonniers. Bon débarras.



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Kill, la forteresse des samouraïs, Kihachi Okamoto (1968)

Je suis yakuza !

Kill, la forteresse des samouraïs

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Kiru

Année : 1968

Réalisation : Kihachi Okamoto

Avec : Tatsuya Nakadai, Etsushi Takahashi, Yuriko Hoshi, Tadao Nakamaru, Akira Kubo, Shigeru Kôyama

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Plus encore qu’avec Sergio Leone, c’est avec la comédie italienne qu’on peut faire le lien, et avec les pièces historiques de William Shakespeare. J’ai même cru voir le visage de Vittorio Gassman un instant dans une mimique ahurie de Tatsuya Nakadai. Et c’est vrai qu’on navigue sans cesse dans ce second degré, ce double jeu, si commun aux comédies italiennes. Le personnage de Tatsuya Nakadai manipule les puissants comme autrefois Brighella ou Scapin. Toujours faux-cul, à un tel point dans l’excès ou la caricature que c’en est presque un aparté : pas besoin de se tourner vers la caméra comme on pourrait le faire en commedia dell’arte pour créer une connivence avec le spectateur. Elle se fait d’elle-même par l’exubérance du jeu. On comprend tout de suite qu’il joue un rôle, et qu’on est les seuls, à voir ce qu’il trame quand les autres personnages s’y laissent prendre. Cette connivence avec le héros solitaire et rusé est jouissive pour le spectateur.

Je pense à Vittorio Gassman notamment dans la Grande Guerre. Tellement italien dans l’esprit.

Quand ce n’est pas avec le spectateur, cette connivence, elle se fait avec un autre personnage. On peut revoir Vittorio Gassman dans son irrévérence, son impertinence, ses ruses, dire hypocritement quelque chose à un homme haut placé (un maître, un général, un samouraï…) et se tourner tout de suite vers un autre, hausser les épaules et lever les yeux au ciel.

Ce qui est encore plus remarquable, c’est qu’il ne s’agit qu’un ton employé dans la mise en scène et le jeu d’acteur. Rien dans le scénario ou les dialogues ne laisserait penser qu’on est dans cette impertinence permanente. Seule la volonté du héros d’être toujours entre les lignes, de manœuvrer avec les uns et les autres pour les tromper et les mener là où lui décide de les mener laisse voir la parenté avec les bouffonneries italiennes ; l’humour n’est pas forcément évident.

Kill, la forteresse des samouraïs, Kihachi Okamoto Kiru 1968 Toho Company (1)

Kill, la forteresse des samouraïs, Kihachi Okamoto Kiru 1968 | Toho Company

Tout tient dans la subtilité du jeu des acteurs. Ce qui m’ennuie souvent dans les comédies japonaises, c’est que l’humour est forcé, chaque scène et dialogue sont construits pour arriver à cet effet, le rire, et ce n’est pas toujours très fin. Pour une fois, c’est tout le contraire, et c’est là qu’on se rapproche des pitreries d’Eli Wallach dans Le Bon, la Brute et le Truand ou de quelques personnages secondaires dans Il était une fois dans l’Ouest. L’humour effleure les choses, c’est une insolence sourde, c’est le petit regard complice en coin. On passe d’une chose à une autre, un lazzi à la fois, les meilleures sont les plus courtes. Une image, on comprend, on sourit, et on passe à autre chose au lieu de s’éterniser sur une situation, forcer le rire, et dire « vous voyez comme elle est drôle mon image ? ».

Shakespearien aussi dans l’alternance des scènes. Montage alterné, passage d’un camp à un autre. Effet qu’on peut bien sûr utiliser à l’intérieur d’une même séquence, comme a été le premier à le faire Ford au cinéma. Mais à l’échelle des scènes, Shakespeare utilisait déjà le procédé : un camp, puis un autre, puis retour au premier, etc. L’angle et l’unité dramatique ne ressortent pas d’un seul personnage, mais de l’action dans sa globalité. Ce qui compte, c’est de suivre les événements tels qu’ils se déroulent, permettant ainsi, en avançant par ellipses, d’avancer rapidement et de ne pas se perdre en psychologie. Seul compte ce qui fait avancer l’action et quelques lazzis bien assez suffisants pour identifier les personnages et apporter du piquant à la situation.

On passe d’un camp à un autre comme d’un ton à un autre. Souvent même, différentes tonalités affleurent au même instant à l’écran. Quand on a Scapin et son maître dans une même scène, on perçoit le sérieux du maître et la duperie de Scapin. C’est la force de ces situations où chacun possède une tonalité propre, et où elles vibrent ensemble jusqu’à s’accorder ou rentrer en conflit et être la source de nouvelles situations.

On voit bien dans le jeu des acteurs qu’on n’est pas dans le réalisme. Tout est exacerbé. Comme dans une pièce de Guignol, c’est pour faire ressortir l’identité et la personnalité de chacun. On leur mettrait des masques, et ce serait pareil. C’est l’art du grotesque (et des masques) qu’on retrouve dans toutes les cultures anciennes : de la Grèce à l’Italie, en passant par le Japon, partout. On reste aujourd’hui beaucoup dans un réalisme et cet art précieux l’exubérance et de la grossièreté légère si elle est bien mesurée a tendance à se perdre. Elle joue pourtant un rôle de dévoilement, elle montre par la satire, la caricature la réalité d’un trait de caractère, d’un type de personnages. Cet esprit a encore perduré dans les comédies italiennes, certains westerns spaghetti (qui ont malheureusement inspiré le duo Bud Spencer et Terence Hill) et donc ici. Pas un genre — ce n’est pas une comédie — mais bien un esprit, un ton.


Kill, la forteresse des samouraïs, Kihachi Okamoto Kiru 1968 Toho Company (4)Kill, la forteresse des samouraïs, Kihachi Okamoto Kiru 1968 Toho Company (6)Kill, la forteresse des samouraïs, Kihachi Okamoto Kiru 1968 Toho Company (7)Kill, la forteresse des samouraïs, Kihachi Okamoto Kiru 1968 Toho Company (8)


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Les Indispensables du cinéma 1968

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Que la bête meure, Claude Chabrol (1969)

Croissant mécanique

Que la bête meure

Note : 4.5 sur 5.

Année : 1969

Réalisation : Claude Chabrol

Avec : Michel Duchaussoy, Jean Yanne, Caroline Cellier

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Mon premier (et probablement le dernier) amour avec Claude Chabrol. D’une violence psychologique presque jouissive. À la fois drôle et cruel. De cette étrange cruauté qui fait sourire, rendent sympathiques les personnages les plus tordus et qui seraient, dans la vie, insupportables (principe des monstres), jusqu’à ce qu’ils se livrent aux pires crimes (même quand le crime ici est la cause de tout et arrive donc à la première scène).

La nouvelle vague mettait en avant les auteurs, mais ils leur coupaient l’herbe sous le pied. C’est bien un film d’auteur ici, mais il serait un peu idiot de faire de Chabrol, « l’auteur » de ce film, même s’il faut d’abord saluer à un metteur en scène sa capacité à se mettre au service d’une histoire, et parfois d’acteurs. Pour tuer la « qualité française », on aurait pu tout aussi bien adapter des romans noirs américains, et voilà !… Merci Claude.

L’idée d’opter pour un son non direct apporte une saveur particulière au film, le décalage nécessaire, paradoxalement, qui permet une identification avec une crapule à travers une technique de distanciation (même si la personnalité de Jean Yanne suffit). André Duchossoy, la jeune Caroline Cellier et Maurice Pialat sont aussi très bons d’ailleurs.


Que la bête meure, Claude Chabrol 1969 | Les Films de la Boétie, Rizzoli Film

La Vie d’un homme amoureux, Yasuzo Masumura (1961)

Un coup pour rien

La Vie d’un homme amoureux

Note : 3 sur 5.

Titre original : Koshoku ichidai otoko

Aka : A Lustful man

Année : 1961

Réalisation : Yasuzo Masumura

Avec : Raizô Ichikawa, Ayako Wakao, Tamao Nakamura

(Aussi appelé L’Homme qui ne vécut que pour aimer)

Étrange farce du réalisateur d’Une femme confesse et de L’Ange rouge.

On est dans la commedia dell’arte ou pas loin du Casanova de Fellini. Une seule chose intéresse le personnage principal : les femmes. Au contraire de Casanova de Fellini, ici le personnage n’a aucun cynisme, au contraire, il aime réellement les femmes et veut les rendre heureuses. Il est complètement idiot, fils d’un riche commerçant, il n’hésite pas à dilapider l’argent de son père pour faire plaisir aux femmes. Sa philosophie de la vie est très limitée, mais il s’y tient. Son caractère est plus naïf que celui de Casanova, mais il est tout aussi absurde. Il a la mémoire d’une bête. Capable de s’émouvoir de la mort d’une femme qui l’a rendue heureux et de se consoler aussitôt avec une autre…

Le rythme du film est très rapide, et on passe d’une séquence à une autre, d’une conquête à une autre, sans avoir le temps d’intégrer ce qui précède. La psychologie est délibérément réduite à néant : c’est un pantin qui ne pense qu’à ses femmes. Et elles lui rendent bien parce qu’elles sont le plus souvent à ses pieds.

Le film se termine avec l’actrice fétiche du cinéaste, Ayako Wakao, que ce bon gros casanova n’arrivera jamais à rendre heureuse…

Dispensable.


La Vie d’un homme amoureux, Yasuzo Masumura 1961 A Lustful man, Koshoku ichidai otoko | Daiei


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Les Bons Vivants, Gilles Grangier / Georges Lautner (1965)

Les Bons Vivants

Note : 3 sur 5.

Aka : Un grand seigneur

Année : 1965

Réalisation : Gilles Grangier et Georges Lautner

Avec : Louis de Funès, Bernard Blier, Mireille Darc

Je ne sais trop quoi penser de ces films à sketchs des années 60. C’était une manière de réunir plusieurs noms sur une affiche, mais bien souvent le résultat était inégal. Avec le temps ces films sont quelque peu tombés dans l’oubli.

Avec ces Bons Vivants, il y a des grands moments, dû parfois aux dialogues d’Audiard, et parfois à la présence des acteurs (Blier et De Funès, avec à leurs côtés une tripotée d’actrices de talent). Le sujet de la fermeture des maisons closes en 1946 est forcément intéressant… Après ça…, il faut bien avouer que la mise en scène de Grangier dans les deux premiers sketchs est très limitée. La direction d’acteurs, il n’a pas l’air de connaître. Ça encore, il n’est pas le seul et quand on sait placer sa caméra, ou quand on a assez de matière pour faire son film au montage, on peut s’en sortir. Ce n’est pas le cas ici. Combien de fois, il nous sert des situations avec des plans trop larges où on voit la réaction de plusieurs comédiens en même temps ?… Soit la situation permet une vue d’ensemble, soit il faut faire un gros plan. Lui, il reste dans le flou, on est comme au théâtre dans une scène où les acteurs manquent d’intention et d’intensité : on ne sait pas qui regarder, donc on regarde tout le monde, si bien que tous les acteurs semblent mauvais parce qu’on les voit dans des situations de réactions non dramatiques. Le metteur en scène, il ne dirige pas seulement les acteurs, il dirige le regard du spectateur… Le rythme dans ces deux premiers sketchs et vraiment trop lent. Les dialogues d’Audiard doivent fuser ; là, souvent, c’est juste mou.

Les Bons Vivants : Un Grand Seigneur, Gilles Grangier & Georges
Lautner 1965 | Les Films Corona, Transinter Films, Sancro Film

Le troisième et dernier sketch est mieux mené. Plus long que les deux premiers, il constitue une histoire à part. Ce n’est pas encore la perfection, Louis de Funès n’est pas assez tenu, faisant de temps à autre n’importe quoi. Au moins, Lautner sait où et quand placer sa caméra. L’histoire est aussi plus intéressante que les deux premières qui ne tiennent que par la situation (le jour de la fermeture des maisons closes, avec une vue de l’intérieur ; et un procès où le verbe est forcément le moteur de l’action). Tout tient grâce à Audiard en somme, et plus qu’à une histoire, on a droit à une évocation à travers deux longues séquences de 40 minutes. Alors que la seconde histoire est une vraie histoire, avec un début, un milieu et une fin. D’ailleurs, c’est comme si les deux premiers sketchs servaient de prétexte à cette dernière histoire. C’est en fait l’adaptation d’une nouvelle comme on l’apprend dans le générique d’intro, ceci expliquant peut-être cela. (Audiard aurait voulu évoquer la fermeture des maisons closes à travers cette histoire, mais ça ne faisait pas un film donc il aurait fallu broder et demander à Albert Simonin de créer un — longue — introduction… Simple conjecture).

Bref, si on ne parle que de l’histoire, l’intérêt du film à sketches, ici, c’est de voir le personnage de Louis de Funès recréer tout autour de lui, sans s’en rendre compte un univers de maison close. C’est surréaliste, cocasse, jusqu’à la fin joyeuse, et sans doute un fantasme de ces messieurs scénaristes, nostalgiques d’un monde disparu.

Toujours dans ce dernier sketch, Mireille Darc est particulièrement agréable à voir jouer (j’ai plus du mal avec Bernadette Laffont). Dans les deux premiers sketchs, il y a également une grande blonde qui m’a tapé dans l’œil, mais son nom reste introuvable au milieu de cette enfilade d’acteurs au générique… Elle est magnifique, joue très bien (dans la limite d’une direction d’acteur et d’une mise en scène inexistante), avec une autorité naturelle, et une grande conviction… Beaucoup d’actrices de théâtre dans ces filles de joie aussi… Il faut la reconnaître la Catherine Samie…



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Le Fanfaron, Dino Risi (1962)

Le chêne grave et le roseau qui rit

Le Fanfaron

Note : 5 sur 5.

Titre original : Il sorpasso

Année : 1962

Réalisation : Dino Risi

Avec : Vittorio Gassman, Catherine Spaak, Jean-Louis Trintignant

— TOP FILMS —

On est au croisement des genres : comédie, tragédie, chronique sociale, road movie, buddy movie. L’idée du film est simple : la rencontre improbable entre deux hommes que tout oppose. Le premier est expansif, sans gêne, souriant, charmeur, dragueur, mais aussi envahissant, raciste, homophobe, escroc, lourd on dirait aujourd’hui, et finalement on apprendra que derrière toutes ces futilités, ces manières outrancières, se cachent un homme seul, raté, et attendrissant. Le second est bien plus jeune (le premier le considère plus comme un frère ou un pote qu’un fils, tout comme il est incapable de jouer le rôle de père avec sa grande fille de 17 ans), il étudie le droit, timide, respectueux des autres, casanier… Les deux se retrouvent sur un point : ce sont des hommes seuls.

La première scène est saisissante. C’est le 15 août à Rome, le premier, interprété par Vittorio Gassman, déambule dans les rues désertes de la ville en quête d’un téléphone, et le seul être vivant qu’il trouve dans les parages, c’est donc l’autre, joué par Jean-Louis Trintignant. On se croirait dans le Monde, la Chair et le Diable : les deux survivants du monde qui se retrouvent. Être seuls un 15 août, ça crée des liens. Gassman s’invite chez Trintignant, qui le trouve d’abord bien envahissant, mais il reste poli (la voix off sert de contrepoint), et bientôt Gassmann embarque Trintignant dans sa décapotable pour filer à fière allure sur les routes qui mènent à la plage. La plage, la chair et le diable…

Parcours initiatique, road movie, opposition entre deux personnages complètement différents. C’est du déjà-vu, mais ça atteint ici un degré de perfection inédit. L’insolence et la désinvolture du personnage de Gassman sont vraiment propices à des situations cocasses et à des répliques d’une rare bêtise. Il est né pour se créer des emmerdes, parce que contrairement au personnage de Trintignant, il va de l’avant, il s’incruste, il ose, sans peur de déranger. C’est plus qu’un fanfaron, c’est un ouragan d’insolence et de goujaterie, et alors que Trintignant tente, au début, de l’apprivoiser, il finit par le suivre dans son élan, maladroitement, le prendre comme modèle, et la morale là-dessus est impitoyable : à trop vouloir vivre quand on n’a pas assez vécu, on finit par se tuer…, quand d’autres sont passés maîtres dans les embrouilles tout en s’évitant toujours le pire.

L’intérêt du film est bien dans l’évolution et le rapprochement des deux personnages que tout oppose, un peu comme dans Rain Man. On apprend à découvrir les faiblesses, les blessures de Gassman, et Trintignant prend goût à la vie, du moins, il se décide à la vivre plus pleinement. On est d’abord séduit par ce Gassman enfantin qui drague les mama dans les cuisines d’un restaurant où il n’était pourtant pas invité, par sa langue bien (et mal) pendue ; le personnage de Trintignant joue notre rôle, il est là pour apaiser les élans impétueux et niais de la tornade Gassman. Et puis, on découvre qu’il n’est pas si en réussite que ça, que c’est un petit escroc qui doit de l’argent à droite et à gauche, qu’il est toujours marié à l’unique femme qui peut lui faire baisser les yeux, femme auprès de laquelle il ne peut trouver les mots, et la seule qui ne rit plus de ses bêtises, comme on ne rit plus d’un gamin qui refuse chaque soir de se mettre au lit… Il tente vainement de jouer les papas, mais ce n’est pas un rôle pour lui. On est comme sa femme et sa fille, on lui laisse tout passer à l’abri derrière l’écran (ses caprices, ses mots blessants, ses embrassades un peu trop osées, sa spontanéité déroutante et souvent embarrassante), parce que c’est un ouragan qui de l’extérieur provoque le sourire, c’est un soleil qu’il fait bon voir rayonner mais qu’on ne saurait regarder en face parce que comme pour le personnage de Trintignant cela nous serait fatal. Il est inconscient, mais c’est un enfant ; il s’amuse, il amuse. Que peut-on reprocher à un enfant… tant qu’il n’est pas un homme ? Sa femme ne s’est pas remariée, elle n’a même pas insisté pour le divorce, on sent qu’elle l’aime encore, malgré ces visites en pleine nuit… tous les trois ans. Elle le dit elle-même : « Je l’aime comme un fils qui a mal tourné ». Sa fille aussi continue de l’aimer, et elle, contrairement à sa mère, l’aime tel qu’il est, joue avec lui, plaisante avec lui, s’amuse même à le séduire à son insu. Elle tient de son père : pétillante, insouciante, souriante. Mais elle tire la leçon d’un père absent et toujours sur le fil : elle veut une bonne situation, et pour cela, est prête à se marier avec un homme qu’elle n’aime pas et qui a l’âge de son père… On se prend à rêver que Trintignant et elle fassent un bout de chemin ensemble ; elle le séduit un peu, mais Trintignant n’a d’yeux que pour sa voisine, à qui il a à peine adressé la parole… Les routes servent à s’ouvrir de nouvelles portes, mais le trajet le plus dur, c’est celui qu’on s’interdit de faire d’une fenêtre à l’autre. La promiscuité des interdits. À quoi un petit tour en auto servira bien à s’en divertir… Et si ce n’est pas le mur voisin, ce sera le ravin.

À voir, une fois n’est pas coutume, en VF, Trintignant oblige, la version originale n’existant pas, comme une bonne partie des coproductions franco-italiennes de l’époque. Et comme le doublage sur Gassman est excellent pourquoi se priver de ça et s’envoyer de la mozzarella incompréhensible.

La relation de Gassman avec sa femme et sa fille n’est pas sans rappeler le personnage de Duchovny dans Californication. Tous les deux sont de grands enfants, ingérables ; ils parlent bien et vite (même si l’un rajoute une pincée de culture et d’intelligence que l’autre n’a pas) ; ils ne pensent qu’à la chose (Duchovny est irrésistible, il se fait draguer sans doute plus qu’il ne drague alors que Gassman en devient comique à force d’insister) ; et tous les deux sont des ratés, rejetés par la société, et par leur famille qui pourtant les aime de la même façon. Même désinvolture (cool pour l’un, tonitruante et colorée pour l’autre), même décapotable pourrie…


Le Fanfaron, Dino Risi (1962) | Incei Film, Sancro Film, Fair Film

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