Millet et une nuit à Amsterdam

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Millet et une nuit à Amsterdam

Récit d’un voyage express

Le samedi 7 décembre, alors qu’une nouvelle semaine de grève dans les transports se profile, ma copine me propose de partir deux jours en début de semaine à Amsterdam. Je fais les yeux ronds : « Moi, partir ? Dans deux jours ? Pour un pays étranger ?! » Je sors rarement de Paris, pas l’âme d’un grand voyageur. Je hais les préparatifs, les découvertes sur le tard, les mauvaises surprises. Et par-dessus tout, je déteste perde mon bonnet.

Seulement voilà, il faut parfois se faire violence pour sa belle, et comme j’ai envie de lui faire plaisir, j’arrête de réfléchir, et je lui dis oui. Depuis vingt ans, en dehors des séjours chez la famille, je ne suis sorti qu’une fois de la capitale, c’était déjà avec elle au printemps, mais c’était en France, pour trois jours entre Arles et Avignon. Si mademoiselle veut partir, alors partons. Ses voyages à elle semblent être conditionnés par un seul facteur : Vincent van Gogh. Le principal motif de ce voyage : une exposition sur l’influence qu’aurait exercée Jean-François Millet sur le peintre hollandais. Ce sera également l’occasion de voir la plus grande collection d’œuvres de van Gogh dans le musée à qui il a donné son nom dans la capitale hollandaise.

Youpi. Des expos, des expos, des expos !

Nos moyens sont limités, du moins les miens, et comme on aime le partage des ressources, je nivelle toutes les opportunités vers le bas, et j’en suis fier. De toute façon, grève oblige, point de Thalys pour se rendre en Hollande, et rejoindre l’aéroport en temps de grève, cela doit déjà être une aventure en soi. Les cars Macron semblent donc tout indiqués pour ce voyage. J’avais été malade au printemps en allant dans le Sud par ce biais, mais je préfère encore passer par là que devoir me saigner pour un voyage. Le meilleur moyen de survie quand on est pauvre, c’est encore d’être radin. On fera donc ça.

Le lendemain, c’est décidé. À moi de payer le transport, à elle, l’hôtel. Je n’aurai qu’à payer ma place pour le musée, « mais non, inutile de réserver, tu regarderas sur place ». Plutôt méfiant, je préfère tout de même acheter en avance, mais pas moyen, c’est elle qui décide de la chronologie des événements, impossible de lui fixer une tranche horaire afin de réserver en ligne. La maline. Tout est fait pour me sortir de ma zone de confort… D’autant plus qu’elle voudra en profiter pour jeter un œil à un autre musée voisin dans le centre d’Amsterdam, le Rijksmuseum. Tout ça en cinq ou six heures. Et alors que pour elle tout est simple : armée de son badge de guide-conférencier, elle pense pouvoir accéder à tous les musées nationaux du monde et de Navarre.

J’arrive chez elle au soir. Rien n’est préparé. Elle est Coréenne, et le sens de l’improvisation fait partie de leur charme, un trésor national. Jamais rien n’est impossible pour un Coréen, et mieux vaut toujours tard que trop tôt. Des fois qu’on s’ennuierait. Je lui propose de faire les courses, histoire de prévoir quelque chose au moins à manger dans le bus. « Pas la peine ! Mais pourquoi tu veux manger ! » C’est vrai quoi. On achète quand on a faim, au dernier moment.

Elle préfère rester au chaud, collée à son iMac, en rêvant du voyage, et me demander quelle chambre d’hôtel je préfère. Me demander ce que je préfère, pour moi, que ce soit pour une paire de basket, un menu ou une chambre, ça peut parfois ressembler à une offense. Je veux juste dormir à un prix raisonnable. Elle décide donc, et son choix s’arrête sur une jolie chambre en plein centre de la capitale, pas trop loin de la gare routière où notre bus « FlixBus » est censé nous téléporter.

Oui, dès que j’ai eu l’adresse de l’hôtel, c’est la première chose que j’ai regardée, histoire… de ne pas trop le faire à la coréenne, et de prévoir un minimum. Si j’ai si peu voyagé durant toutes ces années, c’est peut-être aussi parce que ça doit être follement chiant de m’avoir sur le dos à vouloir tout prévoir, à tout vérifier, à m’inquiéter pour un rien. Mais je me promets de faire des efforts, et de le faire, un peu épicé, à la coréenne.

Il est l’heure de se coucher. Parce que ce n’est pas tout de s’amuser à regarder sur GoogleMap si la maison d’Anne Frank est dans le centre, il faut aussi dormir : le bus est à 6 h 15, dans un coin que je connais bien pour y aller peut-être tous les jours, non loin de la Cinémathèque, et par où j’étais déjà passé pour me rendre à Arles : la gare routière de Paris Bercy. Au moins, là-dessus, je pars confiant.

« Attends, il faut que je prépare mes affaires ».

Deux heures du matin.

Le charme… féminin. Parce que ce n’est pas le genre de choses qui prend dix minutes, même pour une seule nuit dans la jungle néerlandaise.

Réveil à 5 heures et des poussières. Rien à manger. Les épiceries ne sont pas ouvertes. On grignote des fruits et des gâteaux. La bohème (quelqu’un me souffle à l’oreille : « la vie, quoi »). J’ai jamais vécu. Il semblerait que cette femme ait décidé de me sortir de ma cave à vampire, de mon trou à rat. Une championne.

L’alarme de mon téléphone sonne. J’avais prévu de partir à 5 h 30. Le billet indique qu’il faut être sur place à 6 h. Trente minutes pour rejoindre Bercy, même en temps de grève, on prend la 1 et la 14, les deux seules lignes qui marchent. L’aventure ferroviaire, on la laisse aux Parisiens, c’est bien pourquoi elle a décidé de quitter ce monde le temps d’un begin-week culturel.

5 h 35, on part. Ç’aurait vraiment été moins drôle s’il n’avait pas fallu courir. Le métro nous passe sous le nez. On attend un peu. Arrivés au parc de Bercy, il faut encore courir sous la flotte. Pas de parapluie. On n’est pas déjà partis qu’on se croirait sur une autre planète.

La gare de Bercy en vue. Pas grand monde, c’est sale, c’est moche, rien n’est indiqué. Il est 6 h 02. On cherche, on tourne, on transpire, on est mouillés. Pas de bus. Des bus partout, mais aucun bus pour Amsterdam. On tourne encore, on regarde les panneaux indicateurs : ils ne marchent pas. On tourne encore, l’heure avance. Arrive 6 h 15, l’heure prévue de départ, et je commence à en avoir ras-le-bol. Je veux retourner dans mon trou, prendre une douche, dormir, mourir, ne plus aller à Amsterdam, dire au revoir à Millet et van Gogh, et surtout faire un doigt à FlixBus.

J’allume l’appli. Ma copine me donne une connexion Internet, mais il n’y a rien dans le coin, pratiquement aucun réseau. Je pianote sur leur truc presque aussi vert que moi. « Où est votre bus ? » Il a déjà passé Bobigny, et il s’éloigne. Où est votre bus ? Dans ton cul.

J’ai comme l’impression qu’il y a un chauffeur qui est parti en avance pour ne pas se coltiner trois heures d’embouteillage. Il y avait combien de personnes dans son bus ?

Je reçois un message de FlixBus : « Notez votre voyage. »

Je ne pleure pas, mais on dirait bien. Et à force de tournicoter comme un imbécile afin d’identifier tous les bus, mon sac s’est déchiré, et je dois le porter dans mes bras comme un enfant. Quand on veut tout prévoir, mais qu’on ne prévoit pas que la pluie anéantira son fragile sac en papier, et avant que l’agitation et la nervosité finissent de l’achever. Triste sac qui ne verra jamais van Gogh, ni Millet, ni Rembrandt, ni Vermeer, ni le quartier aux putes d’Amsterdam, ses canaux ou les champignons magiques…

Et moi, je chante in petto… « Elle a voulu voir Amsterdam, peut-être qu’on verra Vierzon. »

En vrai, je n’ai pas beaucoup d’humour quand je rate un bus. J’ai l’impression d’avoir œuvré pour le réchauffement climatique sans en avoir profité. Pour une fois que je pouvais faire exploser mon bilan carbone…

Je fais un peu la tête. Je marche dans le parc de Bercy en traînant des pieds et en envoyant valser les cailloux qui se trouvent sur mon chemin. Paris s’éveille, Amsterdam s’éloigne, et moi, je bats la mesure.

Ma copine tente de me remonter le moral. C’est presque amusant d’avoir raté un bus quand on aime l’improvisation. Ça fait du bien au cœur.

« Peut-être qu’on peut trouver un autre moyen de nous rendre à Amsterdam ! »

Amsterdam… Je veux rentrer, me délaisser de tout mon barda en charpie, dormir et prendre une douche.

Arrivés chez elle, juste le temps de se débarbouiller un peu, et elle trouve un BlablaBus d’ici trois quarts d’heure. Au même endroit. Elle veut revenir sur le lieu du crime. Que ne ferait-elle pas pour Vincent van Gogh… ?

Je ne suis plus très lucide. Je dis OK.

Alors nous voilà repartis. Avec un parapluie, et on court. Encore. Et on sue, encore. Et on oublie qu’on a un parapluie. Et puis, je m’étonne de ne pas porter le sac que je lui avais demandé de porter avant de repartir. Silence. « Quel sac ? »

Pas grave. Elle se passera juste de ses lentilles et de ses produits de beauté pendant deux jours. Dramatique pour une Coréenne. Mais elle encaisse ; elle en pince vraiment pour ce van Gogh.

On court. Encore. On sue, encore. On traverse le parc de Bercy. Impression de déjà-vu. Et puis l’illumination. Comme le chat dans la matrice. L’écran des départs de bus est allumé. C’est Noël avant l’heure. La plus belle illumination de Noël que la ville lumière puisse nous offrir. Et notre bus est là. Car… blablabla, c’est beaucoup plus sérieux que les autres nouilles qui roulent à vide et te font pleurer dans la pluie comme dans Quatre Mariages et un enterrement.

On ne comprend pas un mot de ce que racontent les conducteurs du bus, on n’évite pas les bouchons à la sortie de la capitale, mais on est partis pour l’aventure. Cette fois, c’est fait.

Enfin… l’aventure, si je peux encore la repousser, c’est pas plus mal. Après avoir couru deux marathons, on est lessivés, et à la pause déjeuner, la faim commence à se faire sentir. Je me goinfre de gressins, mais la pause arrive. Je ne veux pas descendre du bus, on est en Belgique et je n’ai pas confiance. Je dois m’acclimater d’abord. La Belgique, quoi. Ma copine, elle, toujours courageuse, et plus aventureuse que moi, se jette hors du bus dans l’espoir de revenir avec quelque gibier sous le bras afin de nourrir son homme moderne avachi dans un bus. C’est dans ces moments-là que je l’aime le plus.

Le temps passe. La pause est de vingt minutes. Je n’ai plus seulement l’estomac qui se serre. Je guette sa réapparition. Et là, je la vois arriver en furie. « Je t’ai appelé quatre fois ! Pourquoi tu ne réponds pas ? Je ne savais pas ce que tu voulais comme sandwich, alors je ne t’ai rien pris ! »

C’est dans ces moments-là que je l’aime le moins.

Ben oui quoi, dans un bus, je me mets en mode avion. Logique.

Je m’enfile les derniers gressins en jetant un ou deux regards de chien battu sur son sandwich. Je sens qu’elle veut me le faire payer. Je suis Monsieur Mode Avion qui le prend jamais et qui se sert de son téléphone pour tout sauf pour téléphoner. Un boulet. Mais ma victoire est proche : je connais son estomac. Il se réveille souvent, il a une grande gueule, mais il est tout petit et arrive rarement à finir les repas qu’elle lui donne. Je ne suis pas seulement Monsieur Mode Avion, mais aussi pour elle, Monsieur Poubelle. J’ai pris cinq kilos depuis que je termine ses repas. Partir à l’aventure pour moi, souvent, ça se résume à finir sa gamelle (attention, il faut parfois du courage pour finir des plats très épicés et acides).

Quelques éoliennes et des serres chauffées plus tard, on arrive à la gare routière à l’ouest du centre d’Amsterdam. Ça caille sa race ; il y a un vent de folie. Je sors mon bonnet, mais c’est bien le maximum que je puisse offrir à mon corps affamé. On prend une passerelle pour rejoindre le Tram 19 qui nous conduira à notre hôtel. Le métro est plus rapide, mais la vie est belle ! Je veux voir la ville !

(Deux secondes, j’ai un double appel.)

Je suis un autre homme. Sur la passerelle, mon bonnet ne fait qu’un tour en voyant les parkings à la sauce hollandaise. Point d’automobile, pas le moindre SUV en vue, mais… des vélos. Des vélos à perte de vue, entassés sous la pluie, livrés au vent, et parfois sans le moindre cadenas. Des vieux vélos tout pourris au premier regard. Des petites reines de grands-mères que personne n’oserait enjamber sous nos latitudes. Un cimetière à vélo ? Non, non. Un parking à vélo. Sont super écolos ces Hollandais.

Et puis, juste là où il faut, un automate distribue des tickets pour les transports en commun. Rien de plus simple, tout est même indiqué en français. Un ticket pour 24 heures fera l’affaire. Il est 16 heures et notre… FlixBus est à la même heure demain mardi. Si moi je comprends, tout le monde peut comprendre. L’esprit pratique. Je ne suis pas sûr que ce soit aussi simple à Paris pour les étrangers.

Le tramway est à taille humaine. Une petite machine qui a fait son temps mais qui roule encore, et qui surtout, ne donne pas l’impression de dominer la route et ses occupants. Le tramway parisien est un monstre. Toute une chaussée a été consacrée pour son seul passage, et ils ont plus l’allure des petits TGV ou de grosses murènes en quête de proie. Et dans le centre-ville, tout est ainsi, à taille humaine. Et c’est reposant. Les immeubles ne dépassent pas trois ou quatre étages. La plupart du temps, le rez-de-chaussée est laissé aux commerces, ce qui évite les villes-dortoirs. On vit, on travaille, on sort, et on dort dans un même espace commun. La rue est le centre de tout, et elle n’est pas écrasée par l’architecture. Pas besoin dans ces conditions de multiplier les arbres plantés dans le bitume pour déminéraliser l’environnement : la pierre est accueillante, le béton discret. On file de plus en plus vers le centre, et je sais que ce n’est pas partout ainsi, mais le petit côté provincial de la ville donne franchement envie d’y habiter. Et les rues ne sont pas bondées. Aucune impression d’effervescence, mais le juste équilibre pour ne pas donner non plus à voir une ville morte. Tout semble à portée de main, on ne lève pas trop la tête, et quand on le fait c’est pour deviner à quoi pouvait bien servir le crochet au faîte des façades des maisons.

Nous voilà dans le centre-ville. Il nous faut encore marcher un peu pour rejoindre notre hôtel situé place Rembrandt. Le plus étonnant quand on marche dans les rues, c’est l’absence de voitures et le bruit qui va avec. Et pour moi qui suis rarement attentif à ce qui m’entoure en ville, des dangers potentiels, c’est assez reposant. Les touristes sont nombreux, beaucoup de Latins et de Français notamment, et on les remarque assez facilement : ce sont les seuls qui ne sont pas à vélo et qui traversent n’importe où sur la chaussée, même sur les voies d’accès du tram (qui passe pratiquement partout en fait, comme dit plus haut, c’est le tram qui circule sur une route, pas une route voire tout un espace qui se transforme pour laisser place au monstre).

Très marquant aussi, moi qui me plains sans arrêt de l’usage du bitume (donc de pétrole) sur la chaussée et les trottoirs, tout ici est constitué de pavés ou de dalles rectangulaires. Dans le centre-ville au moins, le bitume y est extrêmement rare.

Rien à faire des monuments portant l’étendard des villes, une ville, c’est ça :

Sont super écolos ces Hollandais.

Bref, tout cela est pour l’instant fort charmant. Mais on va un peu déchanter en arrivant à l’hôtel.

Pourtant merveilleusement bien situé puisqu’en plein centre-ville, on se demande comment un tel hôtel peut encore exister à notre époque. Il est vrai que les bâtiments modernes sont rares dans le centre-ville, ça fait partie du charme. Seulement, on pourrait imaginer que les infrastructures, l’hygiène, le matériel, suivent… Hé, ben…

À peine la porte ouverte qu’il faut monter un escalier raide à faire peur. On demande une caution à ma copine qui me semble énorme, et on fait une copie de sa carte de crédit, recto verso, avec un petit post-it sur les trois derniers chiffres pour inspirer confiance… Heu, oui, sauf que tu peux regarder les chiffres et foutre le post-it après. Je ne vois même pas bien comment tu pourrais foutre le machin sans regarder où tu le places et donc voir quels sont ces chiffres facilement mémorisables. Ma copine ne s’inquiète pas plus que ça. Apparemment, c’est normal.

On nous donne les clés, et ça m’amuse, parce qu’en allant à Arles au printemps, je m’étais étonné d’avoir un pass au lieu d’une clé, et ma copine m’avait dit que les clés, presque plus aucun hôtel n’en avait.

Que les hôtels craignos sans doute.

On monte au second où est censé se trouver notre chambre. Les deux portes-fenêtres sont ouvertes alors qu’il fait dix degrés dehors. De l’eau croupit encore sur le sol et semble avoir séché toute la journée puisqu’on distingue des marques un peu partout. Le plafond est jauni par des traces d’humidité. Bref, ça sent mauvais. Manifestement, il y a eu une inondation dans la chambre, et ils ont essayé d’écoper si on peut dire toute la journée. Parce que pour faire bonne impression, les draps sont parfaits. Le plus effrayant, c’est qu’en essayant de fermer la porte-fenêtre, on s’est rendu compte que la vitre était cassée. Un courant d’air avait probablement refermé violemment la porte en bois et la vitre se serait ainsi brisée. On regarde l’état des prises électriques : les fils étaient à nue à vingt centimètres de la flaque qui se tenait étrangement à côté du lit (intact donc lui).

Je me demande si notre mauvaise fortune du matin, la pluie, le vent, la sueur, tout ça ne nous a pas suivis jusqu’ici. Mais on reste calmes. C’est l’aventure. Et puis, on ne reste qu’une nuit, Vincent nous attend… Ça ne peut plus être pire.

Je descends à la réception retrouver la gentille jeune fille un peu obèse qui nous avait accueillis. C’est mademoiselle qui paie l’hôtel, mais pour jouer les durs, la crevette s’en mêle. C’est quand il faut aller se plaindre à la réception d’un hôtel miteux dans un pays de dévoreurs d’enfants qu’on reconnaît les grands hommes.

La jeune fille ne doit pas avoir quinze ans. Mais rien ne m’arrêtera, je descends, l’air décidé mais poli. (Et je prépare mon texte en anglais.)

La gamine à la réception est occupée avec trois clients, mais je me lance : « Il y a de l’eau sur le sol de la chambre ! » Quatre têtes étranges se tournent vers moi. Quoi, c’est mon accent qui pose problème ?… Je réalise un peu tard que j’aurais pu attendre de crier au feu quand on m’aura sonné, et que ce genre de répliques d’entrée au théâtre, si on ne la place pas au bon endroit, ça fout comme un froid.

La réceptionniste tente de sauver les meubles et de faire bonne figure devant ses nouveaux clients, et me voyant planté comme un piquet m’explique avec son accent verhoevien que je peux remonter, elle arrive…

Je remonte donc voir ma belle. Je bombe le torse, je pourrais presque faire des claquettes dans la flaque. La jeune réceptionniste monte peu de temps après, s’étonne sincèrement de la présence de la flaque, ferme la première porte-fenêtre et ruine la vitre de la seconde en tentant de la fermer. Mieux vaut que ça tombe par sa faute. L’hôtel est pourri mais la réceptionniste est parfaite. Elle nous invite à prendre un thé à la réception et s’empresse de prévenir le manager.

Je passe les détails parce que ça m’obligerait à évoquer mon anglais déficient. Mais le manager, qu’on verra jamais parce qu’il devait sans doute être en train de se saouler quelque part, nous propose de nous installer dans une autre chambre… pour six. Ce n’est pas un hôtel, mais une auberge de jeunesse. Heureusement, on sera seuls. Les dortoirs, c’est la classe.

La chambre ne sera pas bien meilleure, mais au sec, et on a une superbe vue sur la patinoire qu’ils installent chaque soir sur la place en virant les bronzes censés reproduire grandeur nature La Ronde de nuit de Rembrandt. À se demander aussi si des clients avaient créché dans la chambre depuis les années 70 : mobilier vieux et pourri, la porte coulissante de la salle de bains qui s’ouvre toute seule comme dans les films d’épouvante, un centimètre de poussière sur les rideaux, un convecteur électrique qu’on ne parvient pas à allumer, une wifi du siècle dernier…

Et avant qu’on se décide à partir casser la croûte, ma copine a une réplique de génie : « J’ai oublié de regarder les commentaires sur booking.com. »

C’est pour ça que je l’adore.

Il n’est pas six heures, on est crevés, mais on a faim. Et on n’a pas franchement envie de nous éterniser dans un dortoir qui a sans doute servi la dernière fois lors de l’âge d’or de l’industrie du porno à Amsterdam.

Un petit tour dans la nuit sur Rembrandtplein. Place animée au caractère un peu provincial malgré ses touristes, son tramway qui passe ni vu ni connu dans la rue avant de la laisser aux vélos et piétons, son siège social de… booking.com (le monde est petit), et un écran géant façon Times Square faisant tourner 24/24 une publicité pour… Uber (alors qu’il n’y a quasi aucune bagnole qui roule sur la place).

J’arrête la visite, on a faim, il va falloir se trouver une place pour gueuletonner. Les places, ce n’est pas ce qui manque. Quelques restaurants japonais ou chinois, et puis des « steaks & grill », et puis aussi des « hamburgers », et encore des « steaks & grill »… Bref, ils ne connaissent que la viande dans ce coin, c’est à faire peur. Heureusement qu’en termes de variété gastronomique, on se rattrape sur le fromage et le dessert.

C’est donc parti pour un restaurant de hamburgers et de frites. Il est six heures, et c’est désert. Une sorte de Five Guys avec personne dedans et où le serveur vient vous offrir la carte comme dans n’importe quel restaurant parisien. Le voyage s’étant parfaitement déroulé, l’hôtel étant parfait, c’est fête, alors on prend tous deux un Cheese Deluxe. Leur hamburger le plus copieux avec, à part, des frites mayo. Un peu de protéines animales de temps en temps, ne peuvent pas faire de mal, ni à mon estomac, ni à la planète.

Le serveur est charmant, à la cool. Rien dans les mains une fois les cartes des menus données. J’essaie de comprendre son accent davien comme il essaie de comprendre le mien. Je le titille un peu parce que moi je sais comment on prononce « mayonnaise ». Ça le fait rire parce qu’il est poli. Je m’excuse aussitôt, parce que peut-être bien que « mayonnaise » fait aussi partie de leur dictionnaire comme « parking » fait partie du nôtre, et alors, ils ont leur propre prononciation de « mayonnaise » et je suis un con de faire le fier qui sait tout.

Nos Cheese Deluxe arrivent. Il nous propose quelque chose, mais j’y comprends que dalle. Ma copine fait moins la fière et accepte les couverts proposés. C’était donc ça. Me voilà peu fier, sans couverts, moi qui vais devoir se tartiner un hamburger de trente centimètres de haut avec les doigts. À peine que je l’empoigne que j’entends des craquements et que le pain se brise comme une vitre. C’est de la biscotte. À tous les coups, leurs hamburgers sont réchauffés au four. Heureusement, il n’y a personne, et un peu comme dans un magasin de chaussure, le serveur nous a à l’œil. Voyant sans doute que mon Cheese Deluxe ressemble de plus en plus à une chambre d’hôtel trois étoiles, il vient aux nouvelles. Seulement, les mains graisseuses, la bouche pleine et mon anglais balbutiant, je ne sais dire que « fourchette », et le jeune homme, parfaitement logique me ramène, une main dans le dos façon garçon de café sur les Champs… une fourchette. Il aurait dû comprendre pourtant que je dis « couverts » comme lui prononce « mayonnaise » et me ramener la petite sœur de la fourchette. Qu’est-ce qu’il veut que je fasse avec une fourchette sinon ramasser les miettes ?!… Ben, j’ai trop honte. Alors, c’est ce que je vais faire. Finir mon hamburger à la petite cuillère façon puzzle. Après tout, je suis pour l’occasion, et en bon Français, critique gastronomique, il faut bien mettre la fourchette dans le cambouis pour comprendre de quoi est fait ce mets étrange et barbare.

Au-delà du pain croustillant assez peu pratique et de la sauce qui simule un dégât des eaux dans mon assiette, je remarque l’étrange couleur du steak haché. D’un blanc bleuté évoquant les serviettes hygiéniques. Pas très saignant. Et peut-être pas aussi protéiné que je l’espérais. Les frites, en revanche, sont délicieuses. C’est bien connu pour la cuisson de celles-ci, plus l’huile est dégueulasse, meilleures sont les frites. Je ne voudrais pas voir l’état de leur bac à huile.

Une fois fini, je demande l’addition. À la cool, toujours, le serveur me rend un cylindre de ferraille de la main à la main. Tope là, gars, les soucoupes pour la monnaie, on voit ça qu’à Paname.

Bon prince-pingre, je laisse cinquante centimes. Peut-être pas autant qu’il aura laissé négligemment dans sa caisse en comptant mes trente piécettes, c’est en tout cas le prix de mon ignorance concernant l’usage des pourboires dans le pays du libéralisme.

Il est encore tôt, alors on se promène dans les rues. Je me dis qu’il fait bon vivre dans le cœur d’Amsterdam, mais, bon sang, leurs magasins, supérettes ou pièges à touristes, il n’y a rien de tout ça qui me passionne. On croise pas mal de Français à ce moment-là en quête de produits illicites. Manifestement, le centre-ville fait pas mal son blé sur l’herbe et les champignons magiques. Et parfois, ça se sent. Non, moi ce qui me passionne, c’est l’architecture de la ville. Au sens large. L’agencement des ruelles, des canaux, celui, souvent désorganisé, des bâtiments comme au Moyen Âge ou dans Baldur’s Gate. Et puis ces vélos. Tout le monde y passe : les vieux, les jeunes, les parents, les ploucs, les branchés, les riches et les plus pauvres… Une véritable épidémie où il fait bon vivre. La ville est tellement plus humaine avec des habitants le cul collé sur une selle, le nez derrière un guidon, pas devant un écran de smartphone ou derrière la vitre teintée d’un tank. La bicyclette, il faut la tancer pour la faire avancer, il faut y mettre du sien. Le bien-être urbain, ça se gagne à la pédale. Sans compter qu’avec leurs vélos du temps où les Hollandais gagnaient l’Alpe d’Huez, ils prennent tous de grands airs à humer le sens du vent comme Jacques Tati le faisait si bien dans Jour de fête. Nos Vélib’ sont des épaves avant même de rouler, des machins en plastoc tout juste bons à rouler dans un concours de dînette ; les leurs sont des antiquités qui donnent envie de les cajoler.

Non, je n’ai rien fumé.

Après quelques courses (sans trousse de toilette, ma belle aura du mal de se passer d’une brosse à dents), on rejoint l’hôtel. Le chauffage a été mis. C’est la guerre pour choisir le meilleur lit. Il y a un peu le choix. Rideau sur la pub Uber qui illumine toute la place. Dodo.

Au matin, on a prévu de partir vers 8 heures pour le musée van Gogh. C’est que la veille, j’ai essayé de réserver mes places, et il n’y en avait plus. Je panique pour un rien, mais pour ma copine « tu verras sur place. » On verra, mais on y va à la première heure, quand l’affluence est minime, je préfère.

On check out. J’apprécie la réceptionniste du matin, toute aussi gentille que celle de la veille, mais le regard totalement éteint comme si elle avait dû affronter trois deuils la même semaine. Et puis je m’étonne qu’elle file à la chambre pour checker si on n’avait pas cassé un carreau ou laissé le robinet ouvert, des fois… Un peu l’impression d’être pris pour un escroc par des escrocs. Grand honneur. Mais la petite n’y peut rien. J’ai juste l’impression de me retrouver cette fois dans Un mariage et quatre enterrements.

Et c’est là que j’ai dû perdre mon bonnet. Ballot. Je m’étais dit pas de pourboires. Où avais-je donc la tête… Mon bonnet, mon précieux bonnet tout peluché que je ne reverrai sans doute jamais plus. Comment ferais-je sans toi. Les mains, ça va encore. Mais la tête… alouette. Allons, vite au chaud.

Un petit-déjeuner vite pris au McDo du coin. Le jour où Mars comptera ses premiers colons, ils se retrouveront tous au McDonald, je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre. Ce n’est pas de la gastronomie, mais tout le monde y parle la même langue. « And you ? » « Heu… same thing. » « Egg & Cheese ? » « No. Heu, pancakes. » « Coffee ? » « No coffee. » Regard en coin de la caissière du genre « c’est quoi ce type ?! » Et c’est ma copine qui paie. « Might be a lunatic. »

Tout le monde y parle la même langue, sauf les types dans mon genre.

Un petit tour en tramway, le temps de comprendre que depuis qu’on le prend la veille, la voix dans les haut-parleurs s’adresse à nous en anglais pour nous rappeler de bien checker-out en sortant. Bien curieux usage. J’étais déjà étonné que leurs cartes n’aient ni bande magnétique, ni puce, ni code-barres, ni rien, et pourtant comme par magie quand on check-in, ça fait bip-bip ; tout aussi étonné de voir le côté pratique des trams avec des voitures par lesquelles on monte, et d’autres, par où on descend ; étonné de voir que posté tranquillement sur son siège, derrière un pupitre royal, un contrôleur était justement disposé à l’entrée de la rame par où les voyageurs montaient dans le tram (beaucoup plus l’effet de contrôle, ça laisse surtout une étonnante impression de convivialité et de sécurité : les trams sont vieillots, mais lui, on a l’impression qu’il est aux commandes de l’Enterprise) ; et voilà maintenant que je découvre que pour sortir, il faut présenter son pass… C’est presque poétique. Une manière de dire merci pour le voyage (ou de peaufiner les statistiques de la compagnie de tram).

Il n’est pas encore 9 heures. On est trois pèlerins à venir pour l’ouverture. Une hôtesse chaudement vêtue, à la cool, nous précise que ce n’est pas ouvert. Je reste quelques secondes la bouche ouverte : je connais les vigiles postés à l’extérieur du musée du Louvre, et on n’est pas accueilli comme ça. Alors, c’est peut-être plus cool quand il n’y a personne. Mais s’il y a personne, pourquoi prendre soin de poster du personnel à l’extérieur avant l’ouverture du musée ? Ils ont un putain de sens pratique qui me fascine. Bref, elle nous demande si on a nos billets, je dis que non, et elle nous indique une borne où les acheter. La réservation était donc inutile aussi tôt dans la journée, en revanche, je commence à douter que ma copine, avec son pass du ministère français de la culture, puisse ainsi rentrer sans réservation. Mais toute timide qu’elle est, et un peu têtue, elle hésite. Elle sort enfin son accréditation professionnelle censée lui ouvrir la porte de tous les musées nationaux en Europe, et avec un grand sourire courtois, sûre d’elle, la jeune hôtesse lui assure que ça ne lui permettra pas d’entrer. Toujours un peu têtue (ben, c’est une fille), ma copine tarde un peu avant de se résigner à prendre sa place. Un doute lui traverse l’esprit : le musée Van Gogh ne serait-il pas un musée national ? Peut-être cela a-t-il suffi pour la convaincre.

On entre dans le musée. À la cool. Personnel adorable. On file droit dans l’aile des expositions temporaires. Les expos permanentes, c’est tellement mainstream. En même temps, on a renoncé aux grèves parisiennes, raté des bus, cassé des vitres et mangé des hamburgers rien que pour Millet. Et à l’origine, je voulais pondre un article que sur l’expo. Alors Vincent pourra bien attendre.

Les travées sont vides, on ne sait pas encore qu’il est interdit de prendre les œuvres en photo, alors dès qu’on sort l’appareil, le vigile nous repère et nous demande de ranger notre engin de malheur. Pas à la cool, ça. C’est quoi ce pays où tout est permis sauf de photographier (sans flash, hein) des vieilles croûtes ?… Admettons. Mais qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter dans mon article sans le support photographique des œuvres de l’expo ?! Encore un article à meubler.

Le Moissonneur, Jean-François Millet (Pastel, Hiroshima Museum of Art)

Paul Cézanne, Le Moissonneur d’après Millet (Croquis, Philadelphia Museum of Art)

Je récite donc ma leçon, histoire de pouvoir la réviser quand je serai gâteux. Jean-François Millet, inconnu avant que ma copine me souffle son nom à l’oreille, est un peintre réaliste, de l’école de Barbizon, du milieu du XIXᵉ, et initiateur, voire maître, des peintres impressionnistes souvent plus connus que lui. La plupart de ses œuvres sont disséminés un peu partout dans le monde. Deux ou trois au musée d’Orsay, et beaucoup dans des musées américains ou japonais (l’exposition rejoindra d’ailleurs Saint-Louis après Amsterdam). C’est le peintre des petites gens, de la ruralité, du travail des champs. On retrouvera beaucoup de ses thèmes de prédilection chez les peintres impressionnistes, en particulier Pissaro et Van Gogh, dont certaines œuvres sont des copies, ou des répliques. À la fin du XIXᵉ, Millet est même probablement le peintre le plus renommé de l’époque, et son Angélus, peu avant que La Joconde devienne le tableau le plus fameux du monde, était à la fois le plus cher et le plus reproduit. La postérité de ses sujets a depuis curieusement passé la main du côté de celui qui l’adulait, Vincent van Gogh. Outre L’Angélus, il est l’auteur des Glaneuses, des Meules, du Semeur, des Planteurs de pommes de terre, de L’Homme à la houe… L’exposition dévoile également un bon nombre de tableaux s’inspirant des mêmes faits naturalistes peints par Léon Lhermitte avec un sens du détail et du réalisme étonnant.

Vincent van Gogh, Le Semeur 1888 (Musée van Gogh Amsterdam, Fondation Vincent van Gogh)

Jean-François Millet, Le Semeur Museum of Fine Arts Boston

L’exposition Millet achevée, on transvase dans les salles principales réservées au peintre hollandais. C’est la cohue. Toutes les écoles des Pays-Bas semblent faire du musée un pèlerinage indispensable à l’éducation de leurs chères têtes blondes. La collection est impressionnante. Je ne m’étends pas, tout le monde connaît le bonhomme et son travail et je n’en sais pas beaucoup plus qu’avant mon passage. La découverte, c’était Millet.

Flou de La Chambre de Van Gogh à Arles (Musée Van Gogh – Fondation Vincent van Gogh, Amsterdam)

Il nous reste deux ou trois heures avant notre départ. On déjeune sur la place des musées. On aura juste le temps de faire un saut au Rijksmuseum.

Superbe bâtiment, de l’ancien, contrairement au musée Van Gogh. Mais au sous-sol tout a été aménagé pour accueillir les visiteurs façon centre commercial comme au Louvre. Beaucoup d’espace, de la modernité, des boutiques, etc. Ma copine retente sa chance à l’accueil pour savoir si elle peut se faufiler gratos avec son badge de guide-conférencier français (on n’a pas une heure, ça ne vaut pas le coup de prendre une entrée). On lui répond la même chose qu’à l’entrée du Van Gogh. Ma copine réplique qu’elle n’a jamais eu de problèmes pour rentrer dans les musées nationaux en Espagne, au Portugal ou en Italie, et là on sent le regard du bonhomme friser, et je l’entends très fort penser : « C’est peut-être pour ça qu’ils ont des dettes ». Ici, on paie.

Et on n’entre pas.

À nous… la boutique du musée. Je pourrais dire que j’ai vu à Amsterdam La Ronde de nuit et La Laitière sur des mugs et des parapluies. Ma famille avait dû passer dans le coin, on avait à la maison dans mon enfance, une reproduction de La Laitière en… laine. Le summum du kitsch. À moins que ce soit des Playmobil géants de Marten Soolmans et Oopjen Coppit

Pas le temps de s’attarder, on passe prendre en vitesse nos affaires à l’hôtel (vous n’auriez pas vu mon bonnet par hasard ?), on se perd un peu, on récupère le 19 pour refaire le trajet inverse de la veille. Et en laissant vagabonder mon regard sur cette ribambelle de vélos dansants, je m’aperçois… que la plupart n’ont pas de freins. Casse-cous les Amstellodamois ? Après une brève recherche, il semblerait en fait qu’ils aient un dispositif de freinage sur rétropédalage. La grande classe. Un dispositif interdit en France. Casses-couilles.

On check-out du tram, et on attend désormais… notre FlixBus. Sachant que celui de la veille nous avait posé un lapin, je suis limite inquiet. En plus, le vent se lève, et quand je n’ai pas mon bonnet, je n’ai pas les idées claires. Mais on est en avance. Du reste, des agents hollandais de la compagnie se pèlent les miches pour informer les voyageurs. On est bien à des kilomètres de Paris…

Un bus Eurolines apparaît, flanqué en petit d’un logo FlixBus. Un vieillard tout ébouriffé descend de sa carriole ; il a dû être charretier dans une autre vie. Les Hollandais se chargent de l’embarquement. Jusque-là tout va bien.

Ça démarre. Placés à la seconde rangée de droite, on sera aux premières loges pour assister au spectacle consternant qui va suivre.

Jusqu’en Belgique, aucun problème notable. Puis arrive la pause, c’est la nuit. Le conducteur nous explique qu’il va devoir s’arrêter pour sa pause réglementaire. Il doit se reposer 25 minutes ou quelque chose comme ça, sans quoi il a une amende. Nous, on s’en fout, qu’il la fasse sa pause réglementaire, c’est normal, et ça permet à tout le monde de béqueter et de se dégourdir les pattes. Enfin, tout le monde…, je reste prudent, un bus à vite fait de partir sans ses passagers… Et contrairement à l’aller, ma copine préfère prendre son repas, assise, au chaud sur son siège.

Problème, toutes les places pour les bus ont été monopolisées par des camions. Le conducteur ne trouve alors rien de mieux que de se garer à l’embouchure d’une bifurcation, juste en face du panneau spécifiant l’emplacement réservé aux bus sur la voie de gauche. Or, il ne faut pas longtemps pour que ça klaxonne derrière. Évidemment, le bus ainsi placé empêche le passage des deux voies. Un chauffeur routier avec un accent de l’est tapote à sa vitre et lui demande de bouger ses fesses. Notre conducteur reste inflexible et lui explique en français que toutes les places ont été chapardées par des camions. L’autre ne veut rien savoir. D’ailleurs les deux ne parlent pas la même langue, même si dans ces conditions, on n’a pas forcément besoin de traducteur. Les esprits s’échauffent, le conducteur lui dit qu’il a sa pause réglementaire à faire et qu’il n’a pas le droit de bouger. S’il remet le moteur en marche, les vingt minutes qui viennent de se passer ne seront pas comptabilisées… L’autre ne comprend rien et se moque de ses explications, retourne dans son semi-remorque et se met à klaxonner à la mort.

On commence légèrement à se tendre dans le camion. Surtout que maintenant une voiture derrière s’y met aussi. Et tout ça, alors que le conducteur parle tout seul, injurie la terre entière, nous fait le sous-titrage de ses emmerdes à venir s’il bouge son bus de là, et occasionnellement interpelle les passagers sans attendre de réponse, ou sans les entendre ou les comprendre. Les 25 minutes qu’il avait lui-même établies ne passent pas assez vite à son goût, donc il presse les horloges et se met à beugler sur les passagers qui tardent à venir. Il n’y a pas vingt minutes qui se sont écoulées, et le type gueule parce que les passagers ne respectent pas les horaires… Le plus tendu entre tous, c’est encore lui.

Quoique. Un des passagers qui se trouvent à l’avant, parmi un groupe de potes venant sans doute draguer des minettes en France, estime que c’est le bon moment pour faire sa pause pipi et sort vite fait par l’avant. Le conducteur, toujours à insulter la terre entière dans sa barbe, le voit à peine sortir. Et à ce moment, alors que ça klaxonnait toujours derrière en cœur, le conducteur du semi-remorque vient à la porte et se met à gueuler dans un chinois indescriptible et pourtant parfaitement clair : de virer notre bus du passage. Là, tout y passe des deux côtés, même si je ne comprends que le français fleuri de notre conducteur. On frise les menaces de mort, et on en vient presque aux poings. Personne ne bronche dans le bus, surtout pas moi. Je connais la musique : si j’interviens, c’est tout pour ma pomme, il n’y a pas plus tête à claques que moi. Et le génie — pardon — c’est de le savoir. Je regarde donc mon film sur les boat-people au Vietnam, mais je garde un œil sur ce qui se passe devant moi. Des fois que le bus s’enflammerait ou que notre conducteur profiterait de sa pause pour défier en duel notre aimable conducteur venu de l’est (ou le contraire).

Heureusement, le conducteur de semi-remorque rejoint son camion, mais le nôtre de conducteur, semble comprendre que c’était un dernier avertissement, et se décide à avancer, au pas, sur la voie menant à l’autoroute. Au pas, toujours, timidement. Parce qu’il y a encore du monde dehors. Or, s’il avance, il ne reste plus qu’une cinquantaine de mètres avant de s’engager sur l’autoroute, et toutes les places étant prises sur le côté, pas moyen de se garer quelque part.

Le conducteur se met donc à gueuler s’il manque encore du monde. On entend, derrière, qu’il manque une dame, et les types de devant tentent d’expliquer au conducteur que leur pote n’est pas rentré et qu’il est allé pisser. Le conducteur explose : « Pisser ? Mais il y a des chiottes dans le bus !!! » Sur quoi, il n’a pas tout à fait tort… Mais respect pour ce garçon sorti pisser au plus fort de la crise : un véritable aventurier, un héros. En panique, ses potes tentent de le joindre sur son téléphone, tandis qu’à l’arrière du bus (qui continue de rouler au pas) quelqu’un annonce qu’il y a une dame qui court derrière le bus…

Le conducteur, à la limite de la rupture, lâche un : « mais qu’elle se dépêche !!! », suivi de différents « elle est où ? » La vieille dame grimpe finalement dans le bus, mais perdu dans un nuage de fumée de cigarette, et toujours à beugler des bêtises du genre « Vous ne respectez pas les temps de pause ! » (alors que ça fait 20 minutes qu’on est arrêtés), il ne la voit même pas rentrer dans le bus. Cacophonie la plus totale, et cela alors même que derrière ça continue de klaxonner sans discontinuer. On entend, derrière, des « elle est là, elle est là », alors que devant, les potes dont un seul semble être capable de s’exprimer en français, tentent diplomatiquement de faire comprendre au conducteur qu’il reste leur ami à récupérer. Le conducteur ne comprend rien à leur affaire et alors que le bus est au trot, il continue à beugler : « Mais elle est rentrée ou pas la bonne femme ? »

Et puis, je ne sais plus comment, le garçon s’est faufilé par l’entrée avant, le téléphone à la main, et on a pu partir.

Nous voilà sur l’autoroute dans la campagne belge, l’habitacle est plein de fumée, les fenêtres sont ouvertes. Et ça continue de gueuler. Le calme relatif après la tempête. Un peu comme à la fin de Speed quand il n’y a plus personne dans le bus et que toutes les vitres ont volé en éclats. Reste la bombe : est-ce que tout le monde est là. Un bonhomme un peu gauche se propose de compter. Mais comme au premier comptage, le conducteur m’avait semblé plus que laxiste, je doute un peu que ça serve à quelque chose. Enfin, nous voilà partis en direction de Lille, et je vais pouvoir finir mon chef-d’œuvre sur les boat-people vietnamien.

Arrivés à Lille. Une majorité des voyageurs sont arrivés à destination. Ma copine demande si elle peut sortir au chauffeur de bus. Elle n’a pas trop apprécié l’expérience des toilettes sans lavabo à l’aller, et voudrait pouvoir trouver des toilettes, comme ça, en plein milieu de Lille. Je la trouve bien courageuse, mais lui conseille de rester. Elle sort quelques secondes et comprenant sans doute qu’elle ne trouverait nulle part où aller, remonte dans le bus…

De nouveaux passagers se présentent. Le conducteur annonce 25 minutes de pause. Sa précédente, et épique, pause n’ayant pas pu être menée à son terme, elle n’a pas été comptabilisée. Il faut tout recommencer. On a une heure de retard, les nouveaux passagers peinent à comprendre ce qui justifie une telle attente. Et là, le conducteur, pendant bien une heure, s’adressant à un passager venu s’asseoir juste devant, refait le film à sa sauce (en évitant d’évoquer les insultes et le conducteur du semi-remorque). Quand on change de salle de spectacle et qu’on choisit soi-même la pièce à jouer, on s’offre toujours le meilleur rôle.

Le BlablaBus, à l’aller, on avait deux chauffeurs qui se relayaient. Si l’occasion se représente, j’oublierai FlixBus. Une catastrophe.

Fin du voyage. Paris Bercy, sa station qu’on laisse pourrir pour un futur extérieur de film postapocalyptique. Un rat passe devant nous, on est bien chez nous. Arrivés tout juste pour choper les derniers métros. Ma copine retrouve sa trousse de toilette. Et je ne sais toujours pas où j’ai bien pu égarer ce fichu bonnet.

Iamsterdam ;)


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Carol, Todd Haynes (2015)

Code Haynes: Therese and The Carolarchate

Note : 2.5 sur 5.

Carol

Année : 2015

Réalisation : Todd Haynes

Avec : Cate Blanchett, Rooney Mara, Sarah Paulson, Kyle Chandler

Ce qu’il y a de pénible parfois avec certains films hollywoodiens, c’est leur manière bien convenue de suivre les évolutions de la société toujours avec un temps de retard ; ou pire, en essayant de se conformer le plus possible aux codes politiquement corrects du moment, c’est cette manie d’épouser en retour un certain nombre de stéréotypes et de préjugés. Au lieu d’être un cinéma de la subversion, comme ses auteurs voudraient probablement le laisser penser, ce cinéma-là devient en fait le porte-étendard du conservatisme et de la bonne conscience d’une certaine élite. Les libéraux (de gauche) aussi ont leur petit conservatisme à Hollywood. La gauche caviar, on dirait en France.

Quand ce n’est pas sur le racisme que Hollywood se vautre magistralement, c’est sur l’homosexualité. Rien de mieux pour traiter ces sujets autrefois délicats et pourtant encore d’actualité qu’une bonne histoire de jadis. Vous allez voir combien on est subversifs en évoquant des mœurs d’une autre époque en soignant décors et costumes !

Et le résultat est souvent le même. En cherchant à normaliser ce qui fâche (plus grand monde en dehors des habituels réactionnaires), on oublie la nuance (ce qui est pourtant la base de toute représentation juste du monde), et l’on multiplie les clichés en ne manquant pas d’enfoncer en beauté les portes ouvertes.

Aucune idée de ce qu’avait pu en faire Patricia Highsmith dans son histoire originale (qui n’a rien d’un polar), mais en lisant le résumé, une maladresse amusante saute aux yeux. Nous sommes donc au début des années 50, Thérèse travaille dans un grand magasin au rayon jouets à l’approche de Noël. C’est là qu’elle rencontre Carol, une cliente fortunée qui cherche un cadeau pour sa fille. Pour Patricia Highsmith, Carol repart avec une poupée du magasin. Ça ne devait pas être jugé assez gay friendly pour Todd Haynes et son adaptatrice, alors pour se conformer à l’air du temps, ils changent (maladroitement, parce que ce troc n’a aucun intérêt dramatique) la poupée pour un train électrique. Là, il y a quelque chose qui m’échappe : si l’on adapte un roman, on en respecte au moins l’esprit, surtout si l’on estime que c’est précisément cet esprit, subversif pour l’époque, qui doit être rendu à notre époque. Pourquoi s’évertuer à adapter ce détail ? Autant écrire un scénario original…

Bref, le problème est ailleurs. Todd Haynes troque la relation hétérosexuelle d’un drame romantique classique pour une autre homosexuelle, mais ce faisant, conserve dans son schéma narratif de romance classique toute une flopée de stéréotypes de couple qui n’aide en rien à concevoir la relation exposée comme saine. Parce que c’est bien joli de chercher à illustrer la normalité d’un couple homosexuel, si c’est au contraire pour exposer ce qu’on peut trouver de malsain dans certains rapports amoureux hétérosexuels, ce n’est pas vraiment donner une bonne image de l’homosexualité féminine. Le sujet serait précisément le caractère malsain de cette relation, pourquoi pas : les homosexuels ont tout autant « droit » d’avoir des relations malsaines que les hétérosexuels. Sauf que ce n’est pas du tout le sujet du film, et que, précisément, ce malaise ne semble pas imputable à l’œuvre originale (du moins, de ce qu’on peut en comprendre à travers les seuls événements), mais bien à la manière de présenter les choses, les rapports amoureux, homosexuels donc, entre ces deux femmes.

On croirait presque voir un conservateur approuver du bout des lèvres le mariage gay… Ce n’est pas tout de le dire, derrière la posture, encore faut-il être sincère et convaincu par ce qu’on finit par admettre. Et j’ai du mal à penser que Haynes et ses actrices, en allant ainsi vers des caricatures (non plus en rapport au genre, mais au statut social), œuvrent sincèrement pour ce qu’ils prétendent faire. L’opposition entre les deux femmes est bien trop caricaturale pour être honnête et perçue comme saine et naturelle. Procès d’intention peut-être de ma part, mais je ne peux concevoir que tant de clichés puissent servir et illustrer la normalisation de mœurs autrefois rejetées. À qui s’adresse le film ? Non pas à des conservateurs qui seraient, encore à notre époque, outragés par des amours homosexuelles, mais à un petit cercle d’intellectuels du cinéma qu’on brosse dans le sens du poil. Encore une fois, pourquoi doit-on toujours passer dans ce genre d’histoires par une forme puissamment néoclassique entourant le film de tant d’artifice qu’il empêche son sujet de respirer et de dire quelque chose de notre époque ? Pourquoi les histoires d’« homos » et de « Noirs » devraient-elles toujours être celles de nos grands-pères ou de nos arrière-grands-pères ? Le racisme a-t-il disparu, l’homophobie n’est-il plus d’actualité ?

Ce qui me choque le plus dans le film, c’est donc la nature de la relation entre les deux femmes. Telle que présentée par Todd Haynes et ses interprètes, cette relation n’a rien de sain. Non pas parce qu’elle concerne deux femmes, mais parce qu’elle implique un rapport de domination fortement déséquilibré. Et puisque ce déséquilibre tend plus à s’accentuer qu’à se réduire au fil du récit, j’en viens personnellement, et logiquement, à penser qu’il ne pose aucun problème à Haynes. D’un autre côté, on louera le film pour ses efforts à mettre en scène les amours interdites entre deux femmes. Mais hé oh, non ! Qu’importe qu’on ait affaire à des hétérosexuels ou à des homosexuels : une relation prétendument amoureuse basée sur un rapport de domination ne peut être que malsaine. On peut s’évertuer à pointer du doigt les privilèges dont profitent les hommes dans leur relation avec les femmes, si l’on trouve parfaitement normal de trouver exactement le même type de relations malsaines basées sur la domination de l’un sur l’autre dans un couple homosexuel, c’est bien qu’on n’a rien compris au problème des inégalités tant au niveau des privilèges dont jouissent les hommes sur les femmes dans notre société qu’au niveau du regard porté sur les couples du même sexe. Une relation à l’autre, a fortiori dans une relation amoureuse, le principe, c’est l’harmonie, le respect mutuel, l’assistance, la compréhension et l’écoute de l’autre, l’égalité… Une femme qui en domine une autre, socialement, psychologiquement, et qui fait passer ses intérêts, ses désirs, avant ceux de son amoureuse, moi ça me choque. Pourquoi ? Parce qu’un individu qui fait jouer sa supériorité sur un autre, qui conditionne l’existence de l’autre à ses seuls valeurs et désirs, que ces individus soient des hommes ou des femmes ne change rien au fait que c’est bien le principe, et non le sexe, qui rend ce rapport de domination difficile à supporter.

De quelle domination parle-t-on dans Carol ? D’abord, une domination liée à l’âge qui conditionne, semble-t-il, beaucoup le jeu des actrices (on peut avoir un grand écart d’âge entre deux personnages, rien n’indique que cela soit la cause d’une domination du plus âgé sur son cadet). Todd Haynes insiste même sur ce point. Le cliché du personnage mûr influençant un autre plus candide qui trouvera forcément un intérêt à suivre les conseils avisés de son aîné… Cela pourrait participer à illustrer un amour naissant sauf que ce rapport, presque de nature initiatique, ne débouche que sur des caprices du plus âgé. Il joue ainsi de sa domination/supériorité sur l’autre, ne cherche pas du tout un partage réel des idées, une remise en question de la tutelle exercée ou une sensualité dans laquelle ce rapport de domination s’effacerait peu à peu naturellement.

Pour croire en une telle idylle (ou y adhérer), il aurait fallu lisser un peu ce rapport de domination dans lequel un des deux personnages semble jouer en permanence de cette supériorité d’âge sur l’autre. Or, jamais on ne sort du cliché : jamais la cadette n’aura de conseils ou de remarques à adresser à son amoureuse ni même contestera sa prétendue maturité, bref sa « supériorité ». Sans que cela pose problème, le fait que le personnage plus âgé domine l’autre est donc présenté comme un rapport tout ce qu’il y a de plus normal. L’un domine, l’autre subit.

Le plus problématique est ailleurs. Le rapport qui conditionne toute la relation entre Carol et Thérèse, c’est un rapport de classe sociale. Là encore, rien ne présuppose que deux personnages avec une telle différence de milieu ne puissent développer des rapports sains et égaux. Ce serait même intéressant à mettre en scène : lutter contre un autre préjugé, celui de croire que rares seraient ceux qui arrivent à s’émanciper de leur milieu pour construire une relation parfaitement égalitaire. Sauf que les actrices et Haynes insistent sur cette différence en permanence. Tout y ramène, et un tel déséquilibre met mal à l’aise.

En fait, pour se rendre compte du piège des stéréotypes dans lequel Haynes et ses interprètes semblent être tombés, il faudrait extrapoler un peu et changer le rôle de Carol pour un autre masculin. On verrait alors à quel point ces déséquilibres et ces rapports de force, au sein de ce qu’on nous présente comme un couple « comme les autres », posent problème. Quand un tel rapport de domination s’installe au sein d’un couple, c’est peut-être perçu par certains comme de l’amour, mais ce n’est en tout cas pas un amour sain. Si ça ne l’est pas quand c’est un homme qui joue de sa domination sur une femme, ça ne l’est pas plus quand c’est une femme qui joue de sa domination sur une autre femme.

L’impression laissée au final par cette tendance à exposer un personnage privilégié exerçant sa domination sur un autre censé être dominé sans même que l’idée chez cet autre fasse en lui jaillir une saine envie de révolte, c’était grosso modo la même que j’avais éprouvée avec A Single Man. On jouait beaucoup moins sur cette domination sociale et d’âge, mais c’était tout de même présent, et cela nous était présenté comme normal, voire distingué. Or, j’ai du mal à concevoir comme « normale » une relation amoureuse si elle repose sur un rapport de domination dont jouent tout aussi bien l’un et l’autre (le personnage dominé, dans ce cas, s’il accepte toujours bien volontiers sa soumission, tient plus du vulgaire fantasme pour celui qui l’imagine — je ne peux pas imaginer que cela produise autre chose que des troubles et des névroses chez l’individu ainsi soumis, et les nier, c’est se représenter des personnages tels qu’on voudrait qu’il soit, autrement dit des objets soumis à nos désirs, non des personnages avec une psychologie propre).

Si le but du film était d’illustrer ce qu’est un amour homosexuel, Haynes semble tout à coup oublier ce qu’est l’amour. Se mettre au niveau de l’autre, se détourner de son milieu social, de son âge, de sa culture, et se retrouver dans les yeux de l’autre, au-delà des apparences et des stéréotypes. Des regards furtifs puis appuyés (il n’y en aura qu’un, lors du plan final, que la musique omniprésente rendra inoffensif), de la timidité partagée parce que l’autre nous impressionne et nous attire, une connivence au-delà des mots, des convenances, des sourires partagés, et surtout de la sensualité, la recherche très vite du corps de l’autre…

Tout ça n’est pas le propre de l’hétérosexualité. Or, il semblerait que l’homosexualité qu’on nous présente ici soit dépourvue de toutes ces choses évidentes qui définissent l’amour, l’attirance sentimentale et sexuelle. Un regard libidineux d’une femme envers une autre qu’elle convoite parce que susceptible de se laisser dominer par elle n’est pas plus moralement convenable parce qu’elle est une femme et parce qu’il faudrait accepter toutes les formes d’amours entre personnes du même sexe : ça reste l’approche d’un dominant sur un autre qu’il considère comme un être inférieur, et dès lors, une proie, un serviteur, un objet. Pas de l’amour.

Et si le sujet n’est pas l’amour, mais la domination d’une femme sur une autre (pourquoi cette relation, présentée dans les faits comme sincères, porterait-elle tant préjudice à Carol pour la garde de sa fille si c’était le cas ?), comment expliquer qu’il y ait si peu de confrontations et de désaccords entre les deux femmes ? Non, la domination n’est pas le sujet du film, ce n’est qu’une caractéristique de la relation entre les deux femmes, et si elle n’évolue pas et n’est pas sujette à controverse entre les deux femmes, c’est que le sujet est ailleurs (les conséquences de cette relation sur le parcours des deux femmes).

Comment ce rapport de domination permanent, assumé et stéréotypé prend-il forme ? Carol prend l’initiative d’une rencontre, offre des cadeaux à Thérèse, se montre capricieuse, prodigue des conseils à sa cadette, est toujours pleine de certitude, et quand elles commencent à avoir un peu d’intimité, c’est toujours elle qui domine (physiquement et psychologiquement) et qui prend l’initiative. De son côté, Thérèse est une petite nature docile, peu confiante dans la vie, soumise, voire aliénée, que ce soit dans son travail ou dans son rapport aux autres (en particulier avec l’homme qui la convoite et à qui elle a du mal à dire clairement non), et rêve de photographie, mais n’ose pas se lancer, etc. Autant d’éléments susceptibles d’opposer l’une et l’autre dans un seul registre : celui de la domination de l’une sur l’autre.

Et la faute à Todd Haynes. Parce qu’en réalité, je suis persuadé qu’en lissant les stéréotypes de classe et d’âge, en évitant de faire jouer aux actrices le premier degré, bref en y mettant un peu de nuances, on aurait pu croire et adhérer à une telle relation amoureuse et se concentrer sur le réel sujet du film (les conséquences de leur relation). Choisir Cate Blanchett pour le personnage de Carol était, de loin, la plus mauvaise idée possible à mon avis. Parce que si on la voit souvent jouer ce genre de personnages, ses manières m’ont toujours semblé trop grossières pour pouvoir être crédibles en femme du monde. Les personnes de classes élevées jouent sur la délicatesse retenue, elles exposent rarement leurs émotions, sont très précautionneuses, voire souvent introverties ou suspicieuses ; et quand elles exploitent des personnes de classes inférieures, elles s’efforceront de laisser apparaître tout le contraire (noblesse oblige, leur supériorité ne peut évidemment pas provenir de l’exploitation des autres). Or Blanchett cabotine comme une fille de nouveaux riches avec leur arrogance bien à elles, pleine de pédanterie, qui n’a qu’un but manifeste : vous faire sentir inférieur à elles. Même principe en choisissant Rooney Mara et en l’empêchant de jouer sur certaines nuances : insister sur la fragilité de Thérèse ne fait qu’aller dans le sens de sa domination. Il aurait été bien plus intéressant de proposer une Carol plus fragile, avec plus d’incertitude, d’hésitation, pour compenser la domination sociale qu’elle exerce déjà naturellement sur Thérèse.

Tout cela pèse lourd quand le récit prend une tournure dramatique et que cette relation antisociale interfère dans la vie du personnage dont le film tire son titre (même là, Carol domine). Un divorce se profile et cette relation compromet les chances de Carol d’obtenir la garde de sa fille. Les stéréotypes se multiplient des deux côtés : les difficultés se profilent pour celle qui a le plus à perdre (celle qui avait déjà tout, une famille, une place dans la société), alors que l’avenir de la dominée semble tirer bénéfice, au moins symboliquement, d’une relation avec sa maîtresse, accréditant par là l’idée (préconçue) qu’un dominé a toujours intérêt à entretenir une relation (malsaine et déséquilibrée) avec un dominant… Pour son propre bien.


Liens externes :

Xiao Wu, artisan pickpocket, Jia Zhangke (1997)

Note : 4 sur 5.

Xiao Wu, artisan pickpocket

Titre original : Xiao Wu

Année : 1997

Réalisation : Jia Zhangke

Avec : Hongwei Wang, Hongjian Hao, Baitao Zuo

Tribulations d’un Chinois en Chine, ou l’errance permanente tant morale que physique, la rédemption entraperçue venant comme chez Bresson d’une femme, et puis la chute.

Jia évoque lui-même Le Voleur de bicyclette comme source d’inspiration, d’autres, Antonioni ou Hou Hsiao-hsien, et c’est vrai qu’il y a peu de dialogues et qu’on se rapproche beaucoup dans son cinéma du concept de l’incommunicabilité. Mais ce qui me frappe personnellement dans ce type d’écriture, c’est sa proximité avec celle d’un cinéaste postérieur usant de mêmes techniques narratives pour faire dialoguer peu à peu ses séquences entre elles, laissant ici ou là des indices, des éléments, qui seront repris, rediscutés, souvent transformés par la suite pour mieux montrer la subjectivité des choses et l’impossibilité de les juger correctement. Cette écriture, c’est celle d’Asghar Farhadi.

Pourtant l’Iranien est très volubile, très dense, tout le contraire en apparence du cinéma de Jia Zhangke et de ce premier long métrage en particulier. Mais les deux se retrouvent sur cette qualité, propre à certains auteurs disons non-commerciaux, européens et moyen-orientaux pour l’essentiel, de ces trente dernières années, à montrer des événements à l’apparence anodins qui, peu à peu, dialoguent entre eux. Ce n’est pas seulement l’utilisation parcimonieuse et parfois imperceptible de quelques leitmotivs, c’est l’évocation aussi de certains sujets parfois seulement abordés à l’oral, en apparence toujours anodins, auxquels on ne prête évidemment pas attention quand ils sont évoqués pour la première fois, qui peuvent revenir sous une autre forme, parfois ironique, ou pour évoquer tout autre chose, une évolution, derrière laquelle on peut ou non y lire une signification.

Ces petites évocations d’apparence anodines sont les véritables sujets de ces films. Il faut de la patience en tant que spectateur parfois, parce qu’il arrive qu’on n’y voie rien de ces évocations ou indices, et que ces rapports soient trop lâches ou insignifiants à nos yeux (Hou Hsiao-hsien, par exemple, me passe par-dessus la tête).

Le parcours presque fonctionnel que va prendre la bague dans le récit, pour prendre un exemple évident, est dans ce registre assez amusant : d’abord imaginée pour aller au doigt de sa belle, Xiao Wu se résout à l’offrir opportunément à sa mère après que sa belle a disparu ; cette même mère qui, doutant de la valeur de l’objet et quémandant de l’argent à ses mômes qui ne viendra pas, l’offrira à sa bru, et avant que Xiao Wu décide de la récupérer à la réapparition, croit-il, de sa belle…

Une belle qui d’ailleurs est une autre réussite, et un symbole même, de ce type de construction narrative : dans un récit fait d’allusions, de souvenirs, elle ne devient elle-même plus qu’allusion et souvenir. Une fois que Xiao Wu pense s’en faire sa petite amie, elle disparaît, ce qui ne fera que plonger un peu plus le pickpocket dans des errances sans fin…, et qui pour le spectateur, alors qu’il ne s’y attend pas (le personnage étant alors parti pour occuper l’espace central du récit avec le personnage principal), provoque une sorte de manque et d’incompréhension qui pourrait s’apparenter à la disparition prématurée de Janet Leigh dans Psychose. La force des hors-champ. Ce qui n’est plus peut encore hanter longtemps le cadre. C’est bien le principe des allusions et évocations diverses qui parsèment ainsi tout le film et le dépasse.

Les personnages principaux disparaissent (comme des quartiers entiers qu’on s’apprête à raser), mais on ne cesse de penser à eux, tout comme certains éléments de séquences passées qui s’invitent par petites touches dans le cadre ou les dialogues, passant du hors-champ au cadre quand ils n’auraient jamais dû y revenir : une interview de l’ancien condisciple de notre “artisan” devenu commerçant respectable et respecté évoquant son futur mariage ; une interview que Xiao Wu verra plus tard à la télévision après avoir rendu visite à cet ancien ami en essayant de gagner sans succès ses faveurs… Xiao Wu qui refuse de chanter dans un karaoké ?… On le montre par la suite chanter, seul dans un bain public… Pourquoi faire discuter les acteurs sans fin quand les séquences peuvent le faire à leur place ? Tout est comme ça. Des fils de récit qui dansent, se nouent, se défont, et arrivent, grâce à l’habileté de leur auteur, à ne jamais s’emmêler.

Avec Xiao Wu, artisan pickpocket, c’est la preuve encore que pour réaliser un film, nul besoin d’un matériel de fou et de gros moyens : il suffit d’une écriture. Jia Zhangke, né dans un trou perdu de Chine, réussit à pondre un cinéma personnel, sans les moyens d’aucune maison de production locale. Il aurait filmé en vidéo que ç’aurait été pareil. Sa qualité dépasse celle des images. Un Jia Zhangke en Chine, pourtant, mais combien voit-on de films sur Youtube ou ailleurs capables de nous proposer ça ? Une écriture sans moyens. 1997, une époque qui aurait dû être charnière comme l’avait été dans les années 60 un cinéma militant et personnel à la portée de tous (et certes disparu aujourd’hui). Au tournant du siècle, de nouvelles technologies apparaissent pour faciliter justement l’accès à l’écriture cinématographique, l’ouverture du monde… Pourtant, là encore, le vide. On cherche à l’écran les talents, quitte à ce qu’ils disparaissent par la suite. On ne voit rien, et il semblerait que Jia ait été le seul à profiter de ce tournant… avec encore un matériel du siècle dernier. Chapeau (et disparition).

Dernière chose concernant l’acteur, parce que sans, on peut rarement faire de bonnes choses (Jia le sait bien, il fera souvent tourner Zhao Tao, devenue sa femme, mais surtout une admirable actrice) : il aurait été si simple de rendre ce pickpocket antipathique, mais par sa personnalité et son talent, Wang Hongwei, arrive à la rendre un peu impassible (à la Antonioni), mais aussi beaucoup sympathique notamment grâce à une forme d’humour parfois imperceptible mais réelle (la fantaisie, toujours).

 


 

 

 

 

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Institut Benjamenta, les frères Quay (1995)

Note : 2.5 sur 5.

Institut Benjamenta (ou ce rêve qu’on appelle la vie humaine)

Titre original : Institute Benjamenta, or This Dream People Call Human Life

Année : 1995

Réalisation : les frères Quay

Avec : Mark Rylance, Alice Krige, Gottfried John

Le passage de l’animation au film en prises réelles, ou du court-métrage au long, parfois même aussi du film expérimental au film narratif, est toujours une entreprise périlleuse pour qui s’y aventure, et dans ce registre, le premier long de Stephen et Timothy Quay, auteurs remarqués de films d’animation expérimentaux, est à ranger parmi les réussites mitigées de l’histoire du septième art. Ce passage nécessite souvent certains aménagements pour se conformer aux attentes d’un public différent, moins exigeant, et on sait que parfois cela nécessite des ajustements plus radicaux qu’on peut rarement obtenir lors d’un premier long. On se souvient par exemple, dans un autre style, mais peut-être avec le même type de difficulté, qu’il aura fallu que Jeunet s’émancipe de plus en plus de Caro pour gagner en visibilité. Il faut en tout cas beaucoup de talent(s) pour parvenir à ce qui peut ressembler pour beaucoup à un écueil impossible à dépasser.

De talent, les frères Quay en ont assurément, mais au vu de ce premier long, je crains qu’il leur manque encore le nécessaire pour se frotter à des domaines, des techniques, des impératifs, qu’ils pouvaient laisser de côté pour des courts-métrages d’animation expérimentaux.

La première difficulté est peut-être d’arriver à garder un style propre, faute de quoi, en plus de ne pas trouver un nouveau public, on s’éloigne de celui, souvent de niche, qui nous connaît et nous apprécie pour la marque bien spécifique qui a fait notre style. Je n’ai vu qu’un court des frères Quay, mais au moins sur ce point, il semblerait qu’il n’ait pas trop eu à travestir leur talent pour s’attaquer au long. La force des frères Quay réside sans aucun doute dans l’imaginaire, le foisonnement étrange, lumineux, féerique de leur scénographie. Et cela, même avec un film largement tourné en prises réelles, c’est un style qu’on reconnaît au premier coup d’œil. Les frères Quay ont choisi de filmer en noir et blanc, en studio, et de placer leur histoire dans une période mal définie, peut-être même résolument intemporelle, et située dans un espace, un pays, pas plus identifiable (tout fait penser, dans les noms, les manières, à quelque chose de germanique, et c’est adapté de Robert Walser, auteur suisse de contes et nouvelles du début du XXᵉ siècle, mais l’univers recomposé semble largement fantasmé par les frères Quay). Le principal intérêt du film, et sa force pour certains, provient incontestablement de son pouvoir évocateur, sensoriel, de son imagination, de ses reconstitutions surréalistes d’un monde évoquant parfois Kafka.

Le hic, quand on en arrive là je dirai, ce qu’on n’en est encore qu’au début du chemin. On ne fait qu’entrer dans les forêts, et les dangers y sont nombreux… Le premier écueil, le principal à mon sens, c’est le passage du film expérimental, animé souvent d’une maigre intrigue prétexte à toutes les possibilités visuelles, à un film narratif. L’idée d’adapter un texte préexistant était probablement un bon réflexe plutôt que de s’essayer maladroitement à en écrire une, mais au lieu de s’en servir, c’est un peu comme si les frères Quay avaient cherché le plus possible à s’en écarter, afin d’avoir toujours autant recours à des éléments non narratifs. Ce qui aurait pu passer pour une astuce, dans l’exécution, devient au fur et à mesure comme un moyen d’échapper à un univers (le récit) qui ne leur appartient pas, et dont ils n’osent se rendre maîtres. Ils font en quelque sorte le pari qu’un spectateur pourra suivre la suite des éléments narratifs parsemés ici ou là comme le ferait le Petit Poucet pour ne pas nous y perdre, tandis qu’eux vagabonderaient plus librement sans ne plus avoir à se soucier de cet élément moteur d’un film qu’est la narration.

Ainsi, volontairement, le récit est perpétuellement évanescent, proche du rêve, et se proclamant volontiers influencé par les contes et les histoires féeriques. Cela en devient à la fois la qualité (visuelle) du film et son principal défaut. Un défaut qu’on pardonnerait tout à fait si le film ne les multipliait pas par ailleurs et si au-delà de cela, il y avait du génie chez les frères Quay qui forcerait le respect et une certaine forme de complaisance.

Malheureusement, si les frères Quay peuvent interroger ou émerveiller le regard par leurs dispositifs visuels, on juge un long-métrage sur tout autre chose. En particulier sur des éléments aussi bêtes que la mise scène, le rythme, la direction d’acteurs, la capacité à raconter une histoire, l’alchimie qui peut surgir ou non de ces éléments réunis…

Le principal défaut du film, quand on en arrive à s’interroger sur ce qui pèche, c’est que la mise en scène ne semble se cantonner qu’à un travail de scénographie (d’art direction ou de production designer, pour ses conceptions anglo-saxonnes du terme, englobant tous les aspects visuels d’un film). C’est important quand il est question de créer un univers, de donner à voir au spectateur, le plonger dans une ambiance, mais pour raconter une histoire, il faut également que le dispositif narratif et technique puisse être mis au service d’une action prenant corps et se développant en diverses situations devant nos yeux. Pour cela, le découpage technique doit servir de ponctuation au récit, afin que le spectateur entre petit à petit dans l’univers (narratif cette fois), mais aussi la direction d’acteurs, qui doit donner le rythme, l’élan aux scènes… Et malgré les excellents acteurs, malgré une volonté perceptible de tendre vers un cinéma purement de mise en scène et d’ambiance, ça ne prend jamais, un peu comme une musique qu’on lance et qu’on est obligé de relancer en permanence parce qu’elle n’adopte pas le bon tempo, parce que les musiciens ne partent pas au même moment ou ne jouent pas la même partition. J’aimerais dire que certains savent, connaissent certaines règles de mise en scène permettant de proposer ainsi un cinéma fait d’ambiances, de non-dits, de poésie, mais il est vrai que des cinéastes semblent parfois posséder ce quelque chose sans avoir recours à un quelconque savoir-faire. Certains savent raconter des histoires drôles, d’autres pourront toujours comprendre tous les processus déployés par ces orateurs pour faire rire leur auditoire, ils n’arriveront pas forcément à avoir le même succès. Raconter une histoire, même (il faudrait même dire « surtout ») en choisissant de n’en garder que l’essentiel pour se permettre de montrer « autre chose », « autrement », on sait, ou on ne sait pas. (Il en va de même pour le spectateur d’ailleurs, qui peut être plus ou moins réceptif à telle ou telle manière de raconter. Aucun doute sur le fait qu’un autre spectateur puisse me contredire sur le fait que le film « raconte parfaitement l’histoire choisie ».) Le problème est peut-être moins que les frères Quay ne savent pas raconter comme il le faudrait que le fait qu’ils ne veulent tout bonnement pas prendre le risque de s’y essayer. Proposition intéressante, mais c’est peut-être un peu se défiler : bien sûr, c’est un long, on fait comme si, et en fait, non, pas tout à fait. Courageux, mais chacun pourra décider de la réussite de la proposition.

Dans le détail, les points qui me questionnent : pas de mise en contexte au début du film (du moins, cela reste très vague et insuffisant à mon goût) ; des enjeux de départ qui deviennent de plus en plus fous à mesure que les personnages interagissent ; une psychologie trouble avec des acteurs forçant certaines émotions, mais qui sans mise en contexte ou sans situation paraissent toujours plus confuses et étranges. Concernant le contexte toujours, il me semble préférable, le plus possible, de suggérer l’existence d’un monde extérieur, même sans le montrer, pour faire vivre le hors-champ et faire ainsi confiance à l’imagination du spectateur pour se fabriquer lui-même le film dans sa tête. Même dans un univers carcéral, suggérer l’extérieur peut se faire de différentes manières et apporter beaucoup au récit et au plaisir que prend le spectateur à suivre une histoire, surtout quand elle possède comme ici un tel niveau de fantaisie. Le parti pris des réalisateurs de tourner en studio permet, certes, de tout contrôler et de garantir une constance dans leur style personnel, mais sans faire pour autant de leur film un véritable huis clos, le film pâtit de cet aspect cloisonné, studio, difficilement concevable dans un long-métrage. Il est immédiatement rattaché à un manque de moyens ou d’ambition.

Le choix des prises directes et l’apport d’acteurs d’excellente qualité vont au contraire dans le sens d’une plus grande « démocratisation » du style des frères Quay, mais on les sent malgré tout assez peu à l’aise à les insérer dans leur univers. Certaines séquences se revendiquent du cinéma muet, et même s’il est vrai que certains plans sont joliment structurés, dès qu’il est question d’y mettre du rythme, pour retranscrire au mieux une situation, disposant malgré tout des voix des acteurs, des répliques, bref, toute une partition propre au parlant, plus rien ne marche comme dans un film muet. Autre aspect sonore qui détonne et peine à convaincre : la musique, assez dissonante, qui n’aide pas à entrer dans le film ou à comprendre certaines situations.

Pour le positif, gardons malgré tout en mémoire les excellents décors (la gestion du hors-champ devrait rentrer en compte quand on évoque le « décor ») et surtout la photographie. Nombre de cinéphiles pourraient d’ailleurs se satisfaire de l’univers visuel proposé tant il est vrai qu’il est riche : brillance des éléments humides, rais de lumière dans la poussière, fumigènes éclairés, fausse neige tourbillonnante, reflets scintillants, flous, transparences…, tout y passe. Et c’est en soi une satisfaction.

Le film ressort le 4 décembre à Paris au Reflet Médicis ainsi qu’en banlieue et province.



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Manuel de féminicorrect par Libé

Les capitales

Orthographe

J’espère qu’après avoir vu un imbécile dans Libé partir en croisade contre le terme « féminazie », d’autres partiront de la même façon contre ces expressions intolérables que sont grammar nazi ou ayatollah de l’orthographe. Texte magnifique, je crois que j’ai même dû pleurer à l’évocation du terme « psychanalyse ». La grande pensée française en action, celle qui va toujours dans le sens du vent.

Le politiquement correct avec ce genre d’individus « qui a la carte » atteint un niveau avec ce texte… Curieusement, autour de moi, je vois très rarement utilisé un terme comme féminazie, en revanche, ça empeste partout du politiquement correct. Alors, expérience personnelle, j’ai peut-être de mauvaises fréquentations. Mais non, ce n’est pas ça, c’est juste que bien plus que le « patriarcat » (j’attends toujours qu’on me le montre), le politiquement correct est partout. En particulier dans ce genre de discours, surtout très utiles pour son auteur à rappeler que lui aussi il en est un, un collaborateur des grandes opprimées de notre époque : les féministes. Quel courage. Que fait-il, lui, le nanti, pour la cause des femmes, il ouvre sa jolie gueule pour vilipender les affreux jojos qui usent du terme « féminazie », parce qu’attention, ceux-là, ce sont forcément les mêmes qui sont aux manettes de l’affreux « patriarcat » (vous savez le machin totalitaire qui fomente depuis toujours pour que ne soient laissées aux femmes que les miettes).

Désolé de le dire aux féministes, ou à ceux qui font juste semblant, le politiquement correct ne fera pas avancer la cause des femmes. Ça donne bonne conscience à une armée d’hypocrites qui en réalité sont en plein dans ce qu’ils dénoncent. Derrière les beaux discours et les pouces tendus vers le ciel, faudrait voir les actes, la pratique. Si tant de monde semble aller dans le même sens, alors très bien, on se revoit dans dix ans, quand « féminazie » sera une insulte passible de trois ans de prison par exemple (puisqu’à le lire, il semblerait que le discours antiféministe — assez peu répandu dans la parole publique — semble être plus grave que les discriminations dont souffrent les femmes), et on regarde alors s’il y a moins de disparités entre les hommes et les femmes.

Mais… si les deux principaux vecteurs populaires pour changer « les mentalités » sont le politiquement correct et le féminisme extrémiste, ce que j’en dis, c’est que ce sont des jolies postures qui arrangent tout le monde sur le moment (surtout ceux qui profitent de leur situation d’homme, et ce n’est pas forcément les mêmes qui usent de termes comme « féminazie »), et quand il faudra passer aux actes, étrangement, j’ai comme l’impression qu’il y aura toujours un grand écart dans ces dix, quinze ou vingt ans. Ce n’est pas comme ça que ça marche. Renforcer le politiquement correct, ce n’est que renforcer l’hypocrisie de ceux qui disent être d’accord tout en participant activement dans leur vie professionnelle ou personnelle à surtout rien changer, sinon à grandir encore et toujours la différence entre les paroles et les actes, et cela qu’ils soient hommes ou femmes, parce que là-dessus, il n’y a pas de discrimination : hommes et femmes sont, tout autant l’un que l’autre, victimes des biais amenant à adopter des comportements sexistes (ah, mince, ce n’est pas la faute du patriarcat alors ?). Et pour lutter contre des biais, des stéréotypes, des mauvaises pratiques, faudrait faire quoi par exemple, au lieu de balancer des bonnes intentions ou de crier au loup linguistique ? Eh bien, on éduque, et que ça ne suffit pas, on est proactif et on contrebalance certains écarts par exemple par l’instauration de politiques de discrimination positive. C’est curieux, dès qu’on parle de mesures concrètes, il n’y a plus personne pour gueuler. Si des inégalités persistent, ça profite à qui ? Certainement pas à moi.

Crier la main sur le cœur que c’est la faute du patriarcat s’il y a des inégalités quand on est soi-même un privilégié, faut oser. Mais faut avouer que c’est surtout bien pratique. Identifier un grand méchant inatteignable, factice, dirigé par personne et qu’on peut trouver nulle part, le mal absolu quoi, ça permet surtout de se préserver, soi, des bonnes pratiques. Toute la différence entre le discours et les actes. Parce que parler de « féminazie », c’est du discours, et ç’a très peu d’impact en fait sur les comportements. Moi je milite pour plus d’actes, et quand je lis des conneries de ce genre dans Libé, j’ai comme l’impression qu’on ne va pas dans le bon sens, et surtout qu’on fait semblant d’y aller. Un peu comme une troupe de nageurs courageux qui se retrouvent devant la mer en hiver, parmi lesquels on entendrait des « on y va ! » histoire d’entraîner les autres quand on fait mine d’y aller. Dans dix ans, on verra si après ces beaux discours que tout le monde applaudit pour se réchauffer, la troupe s’est mise à l’eau ou si elle continue de parler littérature.

Le Destructeur, Georg Wilhelm Pabst (1954)

Note : 2 sur 5.

Le Destructeur

Titre original : Das Bekenntnis der Ina Kahr

Année : 1954

Réalisation : Georg Wilhelm Pabst

Avec : Curd Jürgens, Elisabeth Müller, Albert Lieven

Quel est donc ce pays étrange et merveilleux qui n’a pas de nom de ville, de pays, qui même semble ne pas avoir connu la Seconde Guerre mondiale ?

C’est tellement aseptisé que ça ne ressemble plus à rien : un pays imaginaire d’Europe qui pourrait tout aussi bien être une Allemagne d’avant-guerre fantasmée car sans une trace de nazisme, l’Allemagne de l’Ouest, l’Autriche voire la Suède… Quelle étrange impression de nous montrer un pays sans rien savoir de son époque, de son environnement politique, social, culturel ou architectural. Difficile d’avoir des informations sur le roman original, c’en est d’autant plus inquiétant, mais il semblerait bien qu’il s’agisse de l’Allemagne de l’Ouest un peu moins de dix ans après la fin de la guerre. Comment peut-on raconter une histoire, en particulier quand une grande partie de cette histoire se déroule quelques années auparavant dans un long flash-back sans avoir la moindre référence à ce qui se passe autour de soi ?! C’est comme si toute référence contextuelle avait été gommée pour ne plus montrer qu’un pays imaginaire… Une manière pour le moins étonnante de ne pas avoir à évoquer (un regard sur) certains démons pour mieux se concentrer sur une histoire qui en vaut à peine le coup, et probablement assez bourgeoise pour divertir le public allemand à qui il faut à nouveau vanter les vertus de la société de consommation et la supériorité des petits tracas domestiques sur toute autre considération dangereusement politique.

L’argument laisse rêveur. Un homme à femmes qui passe son temps à les tromper (répliques collectors : « Pourquoi m’as-tu trompé ? » « Certainement pas par amour. Par curiosité je pense. » Voilà, l’occasion s’est présentée alors on a fait l’amour…) et que le personnage principal du film (sa femme et sa meurtrière, pourtant) semble défendre en permanence. Même son meurtre (et son suicide raté) passe pour être un service rendu à son salaud de mari. Une morale pour le moins étonnante (j’ai dû écrire dix fois ces mots dans le commentaire). Un goujat de première qui passe pour un séducteur et qui ne voit jamais le mal de ce qu’il fait ; et des gourdes assez abruties pour tomber dans ses bras et le défendre… La femme, même quand elle décide de tuer son mari, elle reste victime de son emprise incompréhensible et prend toute la part de sa responsabilité sans jamais la justifier par le comportement de son mari (des hommes aujourd’hui en rêveraient d’une telle docilité).

Faut dire qu’à part jouer les salauds innocents qui pensent avec leur bite, Curd Jürgens n’a pas grand-chose du séducteur. Comment est-ce que cet acteur (assez bon au demeurant) a-t-il pu développer par la suite une carrière d’icône aristocratique et romantique dans une ribambelle de films internationaux à succès, alors même qu’à la voir dans ce film, on a l’impression qu’il a toujours été vieux… ? Voilà un nouveau mystère. Parce qu’il faut voir ce que c’est que la classe allemande de l’époque, et qui explique pour une bonne part les coupes mulet à venir : Curd Jürgens n’est pas fichu de porter un costard ou un pull à sa taille, rien ne lui va, il est bâti comme une cafetière hottentote. Et c’est moi ou il porte une perruque ? La classe, pour sûr.


 

 


 

 

 

 

 

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Les Secrets d’une âme, Georg Wilhelm Pabst (1926)

Note : 2.5 sur 5.

Les Mystères / Secrets d’une âme

Titre original : Geheimnisse einer Seele

Année : 1926

Réalisation : Georg Wilhelm Pabst

Avec : Werner Krauss, Ruth Weyher, Ilka Grüning

Amusant de voir, presque un siècle après, toutes les vertus qu’on pouvait alors prêter à la psychanalyse…

Moins amusant, et hasard des programmations, le film est projeté à la Cinémathèque française (rétrospective Pabst) le jour d’une manifestation contre ce que certains appellent désormais des féminicides. Or, le film commence précisément par le meurtre d’une femme, hors champ, qui semble avoir réveillé un instinct de tueur chez un mari bien comme il faut. Un bon petit-bourgeois donc, qui prendra lui-même conscience que point en lui, depuis le meurtre de cette voisine, une étrange attirance pour les couteaux, et une perverse pulsion à chercher à les fourrer dans le ventre de sa femme… Joli symbole phallique, on est bien chez docteur Freud…

Là où ça devient assez original, il faut le reconnaître (mais hautement improbable), c’est qu’après avoir exposé les troubles et pulsions meurtrières de ce bon monsieur, celui-ci a la bonne idée, assez rapidement comme on décide d’aller chez le coiffeur, de faire appel à la psychanalyse pour le soigner. Est-ce qu’on a déjà vu un meurtrier courir chez le psy lui avouer ses pulsions intimes ? Hum… Autre chose amusant à cet instant, c’est que la raison pour la laquelle ce bon petit-bourgeois part courir voir le psy, c’est qu’il a pris conscience des conséquences que ça entraînerait pour lui de tuer sa femme. Incommodant, c’est sûr, un meurtre, ce n’est jamais innocent, ça doit être en tout cas plus problématique que de perdre son salaire aux jeux. Un crime est si vite commis… Le type n’a pas une petite poussée moralisante lui disant que tuer c’est mal, non, ce qui lui fait prendre conscience de la situation, c’est, bon sang… qui repassera mes chemises et me préparera la soupe si je la tue ! C’est certain, il y a plein de maris violents qui ne se sont jamais posé la question comme ça… Tous les assassins d’ailleurs ont des pulsions de meurtre qu’ils répriment comme une mauvaise envie de pisser, et les nouvelles sciences du comportement nous expliquent que tout cela est lié à des causes bien déterminées enfouies profondément dans notre subconscient (sic).

Attention, on pourrait penser que le film, ou la société dépeinte d’alors, celle qui estime que ce serait vraiment trop bête de se passer d’une repasseuse de chemises, soit un chouïa sexiste, notons qu’à un moment, dans un flash-back censé expliquer les sources enfantines de ce mal meurtrier, la future femme de notre petit-bourgeois, alors âgée de six ou sept ans, a préféré donner une poupée à son cousin et non à son futur mari ! Une… poupée. Une poupée… à un garnement, à un mâle ! Et sans que cela ne pose problème ni à la société d’alors, ni… à notre docteur Freud de circonstance qui écoute tout ce récit depuis l’hypnose qu’il est en train de mener sur son patient. Bref, le féminisme n’est pas le sujet ici, mais plutôt le traitement psychanalytique qui va dès lors se mettre en place : de cet événement réveillé par l’hypnose, on en déduira que le mari souffre depuis cet épisode traumatisant d’une jalousie inconsciente vis-à-vis du cousin tant aimé par sa petite femme ; et peut-être même que ce traumatisme a eu un effet castrateur sur lui devenu adulte, puisque, voyez-vous, la psychanalyse (comme l’astrologie autrefois) a toujours réponse à tout. Alors, si notre bonhomme, assassin refoulé et conscient de l’être, n’arrive pas à avoir d’enfant avec sa femme, s’il a des envies de meurtres à son attention, et s’il est un peu jaloux inconsciemment de son cousin, tout cela n’est que la conséquence logique de ce traumatisme enfantin durant lequel sa future épouse offrait une progéniture symbolique à son cousin plutôt qu’à lui-même… La vie est tellement simple, merci à la psychanalyse d’éclairer le monde, et ainsi depuis un siècle de guérir les meurtriers ou autres patients de divers troubles désireux de faire chuter les statistiques de la criminalité… Oh, wait.

Heureusement, puisque la psychanalyse est là, tout est bien qui se finit bien. Le mari violent, ou psychopathe, ou… on ne sait pas trop parce que sa pathologie est hautement imaginaire (je doute que la jalousie pathologique se manifeste de cette façon…, réveillée par la connaissance un peu troublante d’un meurtre commis chez des voisins…), guéri, à la fois de ses pulsions de meurtre, mais aussi (ô gloire à la psychanalyse !) de son impuissance, puisque l’épilogue nous le montre tout ragaillardi par un « heureux événement ». Voilà un bambin qui ne manquera pas à son tour de refouler ses banales pulsions meurtrières après une non pas moins banale déception amoureuse, histoire que la psychanalyse puisse sauver le monde et les gros frustrés encore pendant des siècles…

(On remarquera encore avec amusement qu’un psychanalyste peut aussi avoir du bon sens et proposer des idées qu’un siècle après on n’arrive toujours pas à mettre en œuvre : la mesure d’éloignement du mari susceptible de…, ben, de tuer sa femme. Un mari violent, c’est lui qui dégage et retourne chez maman. Pas le contraire. Et ça, je ne sais pas si c’est une idée du docteur Freud, j’en doute même, mais s’il y avait une bonne idée à tirer de tous ces tours de charlatans, c’est bien celle-là.)



 

 

 

Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1926

 

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Bubù, Mauro Bolognini (1971)

Bubù (de Montparnasse)

Note : 3 sur 5.

Bubù

Année : 1971

Réalisation : Mauro Bolognini

Avec : Massimo Ranieri, Ottavia Piccolo, Antonio Falsi

La même histoire souvent avec Bolognini : c’est beau, techniquement accompli, mais un choix de sujet et de direction des acteurs assez déconcertants. Tout est à l’image de ses musiques de film d’ailleurs : d’une qualité honnête, mais jamais sans grand génie, un peu fade, et pas toujours utilisées à propos.

Concernant ce Bubù, j’avoue ne pas bien comprendre le mélange entre le Paris de la Belle Époque et celui manifestement de Turin. Apparemment à court de budget, il aurait resitué son sujet dans le nord de l’Italie, mais la moindre des choses aurait été de changer les répliques prévues évoquant un contexte parisien. D’autant plus qu’avec la postsynchronisation, ça ne devait pas être si compliqué à faire.

Pour en revenir à la direction d’acteurs, ce qui m’échappe, c’est que le cinéaste ne se révèle pas si mauvais à les situer dans l’espace, les cadrer, les faire bouger, mais dès qu’il est question de faire des choix d’interprétation, je ne suis plus. On n’en arrive pas au même point que L’Héritage, mais on troque l’antipathie des personnages pour l’apathie : il peut arriver n’importe quoi à notre petite Berta (en dehors d’un drame assez prévisible lié à ses pratiques sexuelles, il ne lui arrive pas grand-chose), ça nous fait ni chaud ni froid.

(On remarquera la grande créativité des affichistes : à cinq ans d’intervalle, on retrouve la même affiche que pour L’Héritage. Ce qui résume d’ailleurs assez bien le cinéma de Bolognini des années 70.)

De rares grands films chez Bolognini. Le plus souvent, la qualité est assurée par une distribution heureuse… Pas vraiment flatteur pour lui.


L’Héritage, Mauro Bolognini (1976)

Note : 3 sur 5.

L’Héritage

Titre original : L’eredità Ferramonti

Année : 1976

Réalisation : Mauro Bolognini

Avec : Anthony Quinn, Dominique Sanda, Fabio Testi, Adriana Asti

Oui, c’est décoratif, la photographie est magnifique, mais non, ça ne fait pas tout.

L’exposition est particulièrement bancale, avec une réunion de famille qui sonne comme un dénouement. Admettons, c’est original, cohérent avec le reste. Problème, ça n’aide pas vraiment à rentrer dans le sujet (du moins Bolognini ne me semble pas s’y prendre de la meilleure des manières pour nous exposer au mieux ses personnages).

La direction d’acteurs surtout laisse à désirer. Aucun des acteurs ne parvient, et c’est probablement une volonté du cinéaste, à rendre son personnage sympathique. Si on est habitué à voir Anthony Quinn jouer les bougons de service, ça passe encore ; disons qu’il reste dans le registre pathétique d’un Harpagon qu’on peut moquer ou détester : c’est son rôle de principal opposant du récit. En revanche, si la sœur s’en tire sans trop de dommage pour un rôle réduit au minimum, les deux frères, malgré deux personnalités opposées, demeurent des personnages antipathiques. Et là encore, je crains que ce soit, pour beaucoup, lié à l’interprétation de leur acteur respectif jouant sans nuance des personnages gonflés de bêtise.

La palme dans cette distribution de têtes à claques revient à l’interprétation de Dominique Sanda qui, de mémoire, ne m’a jamais paru proposer autre chose dans ses films italiens que des personnages louches et profondément antipathiques. Elle voudrait les rendre machiavéliques et intelligents, mais ne parvient qu’à les rendre stupides et sans charme.

Le charme, c’est précisément ce qui fait qu’on regarde un acteur et adhère à son personnage. Les pires d’entre eux, les tyrans, les escrocs, les psychopathes, pour arriver à maintenir le doute dans la tête du spectateur, pour arriver à les rendre fascinants pour eux, et donc attirer malgré eux, malgré ce qu’ils savent sur eux, un peu de leur sympathie, il faut jouer tout sauf la “fonction” qu’ils occupent dans l’histoire. Un escroc ne peut pas être crédible en insistant sur le côté manipulateur. Certes, au théâtre ou ailleurs, il faut que le spectateur puisse déceler la connivence avec lui, comme autant de petits clins d’œil qui lui sont adressés pour qu’il comprenne qu’il est en train de se jouer de l’Harpagon de service. Ne faire plus que ça, c’est s’enfermer dans un stéréotype qui dessert le personnage. Il faut même limiter le plus possible cette connivence pour que le public puisse douter au fond de ses mauvaises intentions, le défendre presque, et cela, surtout quand par ailleurs les actions passées qu’on l’a déjà vu effectuer, et qui sont la preuve de sa roublardise, rendent parfaitement inutiles les clins d’œil de ce genre ou les interprétations uniformes de “fonction” du personnage.

Dominique Sanda dé…masquée !

« Je joue un escroc, donc je fronce les yeux pour prendre un air méchant et manipulateur ». Non, un escroc, surtout un escroc, s’il est un escroc, on ne le reconnaît pas parce qu’il a l’air méchant, mais au contraire parce qu’il a tout l’air d’être un honnête homme. Pas la peine d’en rajouter en jouant les salauds : on sait déjà, par ses actions, par ses mensonges, que, nous, on peut déceler, parce qu’on repère scènes après scènes les incohérences du discours, et donc ses manipulations, qu’un personnage est un salaud. Si à cette panoplie de la parfaite escroc girl, on rajoute des petits airs appuyés de salopes, c’est perdu, non seulement parce qu’on ne peut pas y croire (si nous, on repère ces petits airs, pourquoi est-ce que ses victimes ne finissent pas par le voir ?), mais surtout parce qu’en fait, on n’aime pas suivre des personnages profondément antipathiques. Les pires crapules, on aime les voir évoluer parce qu’ils savent aussi nous séduire. Et Dominique Sanda ne séduit pas, elle aguiche comme une prostituée pourrait le faire chez Fellini, qu’on voit passer de loin et qu’on oublie aussitôt.

Et pour en revenir à Bolognini, qu’est-ce que c’est que cette nécessité de foutre des acteurs à poil dans la moitié des scènes, alors que rien dans la situation ne l’impose ? L’air du temps sans doute, mais ce que ça peut être laid. Un peu parce que Dominique Sanda, en particulier, si elle ne semble pas trop revêche à montrer des bouts de ses seins, ne me paraît surtout pas bien à l’aise à le faire (on peut être tout à fait consentant mais être incapable d’être à l’aise avec sa propre nudité). Son personnage rendu profondément antipathique n’aide pas non plus, il faut le dire… Il y a en elle aucune véritable sensualité, et donc de désir chez nous de la voir ainsi dévêtue. On la sent un peu gourde, un peu comme une adolescente qui s’essaierait pour la première fois à des talons hauts… « Ouin, ouin, je suis une méchante ! Je suis foutrement intelligente et machiavélique !… Oups, j’ai glissé sur ma robe… Me voilà toute nue ! Pas grave, je suis une salope… » On y croit. (Et je m’acharne sur elle, juste parce qu’elle a le rôle principal. Les autres, c’est pire. Et les mecs se retrouvent également parfois à poil — enfin, un seul pour être honnête, celui évidemment qui est passé à la salle de sport.)

Ironiquement, on filera à Dominique Sanda un prix d’interprétation à Cannes. Le dicton de l’époque pour les jurés, c’était « pas vu, pas prix ». Ils ont dû voir. (Les journalistes italiens, sans doute un peu plus prudes, récompenseront, à raison, Adriana Asti pour son rôle de frangine — habillée — et effacée.)


 

 


 

 

 

 

 

Liens externes :


 

Symbol, Hitoshi Matsumoto (2009)

Dans la peau de Mireille Mathieu…

Note : 2.5 sur 5.

Symbol

Titre original : Shinboru

Année : 2009

Réalisation : Hitoshi Matsumoto

Oui, le problème avec l’absurde, c’est qu’il faut en trouver l’issue. Ça ne peut jamais être à mon sens qu’un décor, un point de départ, à une quête bien mieux définie : dans l’idéal, avec une histoire d’amour et un objectif tout ce qu’il y a ensuite de bien conventionnel.

C’est un peu pour les mêmes raisons que Dupieux me fait ni chaud ni froid, et plus précisément pourquoi Dans la peau de John Malkovich pour moi un chef-d’œuvre. L’absurde, c’est la sauce soja qui vient à propos et qui vient s’ajouter au plat principal, pas l’inverse.

Le montage parallèle ici, par exemple, semble vouloir donner une clé, une issue, pour sortir de l’absurde, et ce n’est qu’une pirouette, une blague potache presque, qui ne sonne pas très bien à nos oreilles après avoir patienté et espéré tout ce temps une résolution ou une explication. La seule issue possible pour Matsumoto avec une histoire résolument et intrinsèquement absurde, c’est la surenchère absurde vers un absolu pseudo-métaphysique qui aura toujours de pratique de n’avoir jamais explication à donner à tout ce charivari.

Comme dans un palais des glaces, la seule finalité du procédé, c’est lui-même : l’absurde pour l’absurde, par l’absurde. On voit bien que ça mène nulle part et que le but n’est que d’offrir au spectateur un parcours “déformant” hors des sentiers battus. Une fois qu’on a compris où on était, on a juste envie de se gratter les couilles une dernière fois et d’en sortir. Toute la différence entre un récit proposant un dénouement et un autre ne proposant comme seul horizon possible que… la porte de sortie. À l’image d’un deus ex machina, la résolution du problème ne peut venir que d’un élément extérieur au récit. Matsumoto ne sort en fait jamais de sa salle de jeu.

Dans un univers où tout est possible, sans barrières à son imagination, ça n’a plus beaucoup d’intérêt pour le spectateur. Ce n’est plus qu’une facilité de scénario, un procédé toujours, un prétexte, à ne rien raconter d’autre que des étrangetés sans fondement, alors qu’à mon sens, le parcours du spectateur, à travers l’identification au personnage principal chemine dans un récit bien plus complexe qu’un simple “procédé”, répété cent fois. Son récit d’ailleurs a toutes les caractéristiques d’un court métrage gonflé artificiellement en long. Un court aurait très bien pu montrer une telle situation absurde sans avoir jamais à en donner une explication et donc une porte de sortie. Un univers réellement clos, sans interprétations possibles, et sans intégration d’une histoire parallèle censée à un moment du récit venir interagir avec la première. Il y a des sujets, ou des styles, qui ne se prêtent pas au long. Une histoire drôle, brève et efficace, ne gagnera rien à être étalée sur la durée. Quand le principal atout d’une histoire, c’est son procédé, inutile de venir broder autour. On illustre, on pose ça devant le spectateur, et on se barre, le laissant avec ses incertitudes.

Symbol, Hitoshi Matsumoto (2009) (69)

Quand on pense aux « plus courtes sont les meilleures », sérieusement, l’idée de la sauce soja, on la sent venir à des kilomètres, et je ne suis pourtant pas un habitué des prémonitions de ce genre. Quand on attend des plombes alors qu’on imagine la suite, ce n’est ni du suspense ni drôle, on espère juste que le personnage va saisir l’humour des petits pénis comme tout le monde et leur fera remarquer avant la chute. Le contraire est lourd.


 


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