La Rue de la honte, Kenji Mizoguchi (1956)

La fin du paradis

La Rue de la honte

Note : 4 sur 5.

Titre original : Akasen chitai

Année : 1956

Réalisation : Kenji Mizoguchi

Avec : Machiko Kyô, Aiko Mimasu, Ayako Wakao, Michiyo Kogure, Daisuke Katô

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Étonnant rapprochement avec Suzaki Paradise. Les deux sont tournés la même année, adaptés de deux romans du même auteur (Yoshiko Shibaki, lauréate du prix Akutagawa en 1941[1]) et parlent du même quartier de prostituées à Tokyo. Le film de Kawashima reste à la porte du « paradis », comme une sorte de purgatoire, le bar se trouvant juste en face du pont menant au quartier, alors qu’ici on y est en plein dedans. Parmi tous les films de prostituées sur cette époque, c’est sans doute le plus cruel, le plus dur, le plus déprimant.

Le film dépeint la vie de quatre ou cinq prostituées, dans une maison d’un de ces quartiers, en plein débat sur l’interdiction au parlement japonais de la prostitution. Mizoguchi était un « client » et avait entretenu des rapports avec des prostituées, mais la description n’en est pas pour autant flatteuse, au contraire. Entre la femme mariée obligée d’entrer dans la maison pour nourrir son mari et son enfant ; les vieilles prostituées qui cherchent en vain un habitué pour se « caser » ; la pin-up venant de sa province qui regarde des films de Marilyn Monroe et qui manque de mettre son père dans son lit ; la mignonne manipulatrice qui roule un client, comme son père a lui-même été ruiné, pour réunir assez d’argent pour monter une affaire loin de la prostitution (jouée par Ayako Wakao, l’infirmière dévouée de LAnge rouge, la muse de Masumura) ; la mère, que son fils surprend dans la rue à racoler le client ; et enfin la gamine placée par ses parents pour ramener de l’argent, et qui va devoir vendre sa virginité… Le cauchemar. La même désespérance que dans Suzaki Paradise, sauf que là, au lieu de voir les papillons retomber après s’être brûlé les ailes, on y est au cœur. Le monde cruel et infernal, n’est pas seulement regardé de l’extérieur avec un mélange de crainte et de fascination, comme un chat qui attend tous les soirs à la même heure la sortie des poubelles ; non, on y est. Les deux faces d’un même problème.

La musique est bien trouvée. Pas de violons attendrissants, mais au contraire une musique moderne bien grinçante qui sonne comme un film d’épouvante. L’image de fin est saisissante avec la gamine osant à peine aguicher le client, avec en fond, ces notes de musique affreusement dissonantes… Dernier plan de la carrière du maître. Qui semble nous dire : je m’en vais, débrouillez-vous maintenant avec ça. Flippant. Et en effet, la question de la prostitution au Japon, en particulier de la prostitution enfantine, n’a jamais été résolue. Non pas parce que comme partout ailleurs, on ne peut pas arrêter les dernières formes possibles de prostitution, mais parce que non seulement les usages et les structures non pas changés tant que ça, mais surtout les mentalités elles non plus n’ont pas évolué.


[1]Laureats_du_Prix_Akutagawa

Et pour plus d’infos sur son travail, son entrée dans le livre Japenese Women Writers dont quelques pages sont disponibles : lien

(Ni La Rue de la honte ni Suzaki Paradise ne semblent être cités dans ce bouquin toutefois)


La Rue de la honte, Kenji Mizoguchi 1956 Akasen chitai | Daiei Studios

Les Contes des chrysanthèmes tardifs, Kenji Mizoguchi (1939)

Mizo calligraphe

Les Contes des chrysanthèmes tardifs

Note : 4 sur 5.

Titre original : Zangiku monogatari

Année : 1939

Réalisation : Kenji Mizoguchi

Avec : Shôtarô Hanayagi, Kôkichi Takada, Gonjurô Kawarazaki

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Le fils d’un grand acteur vit dans l’ombre de son père. On rit de ses talents médiocres ; personne n’ose lui dire. Alors, il décide de partir et de se faire tout seul…

Beaucoup d’histoires nippones fonctionnent en tableaux. C’est une des meilleures manières de raconter. Cela permet un regard distant, objectif sur les événements, de ne pas forcer le trait. La compassion envers les personnages se fait petit à petit, en suivant leur destin chaotique, et non en usant de focalisations mièvres et lourdes pour appuyer, et être certain que le spectateur a compris où on veut en venir.

Le principe est simple, mais difficile à mettre en place. Le but, c’est d’avoir une situation de base dans chaque scène (tableau). Tout paraît anodin, on est au cœur de la vie du personnage, on assiste à son train-train quotidien ; ça se laisse regarder, on est comme un fantôme atterrissant au hasard sur une période de la vie d’un homme, sans comprendre au début pourquoi on est là. Sinon, par hasard.

Au bout d’un moment (et l’on peut attendre longtemps), un nouvel élément contrarie le destin des protaganistes (en général, un seul : ici, un acteur, mais ça peut être une prostituée comme dans La Vie d’O’Haru femme galante). Les personnages décident alors de l’attitude à adopter (des décisions qui poussent à un changement de vie) et là où parfois quelques récits commencent, c’est ici qu’il s’achève dans cette construction en tableaux. Dans un récit linéaire, ce qui compte c’est de montrer consciencieusement les conflits, toutes les étapes incitant les personnages à les résoudre ou à y échapper. Ici, c’est au contraire le récit qui cherche à échapper à toutes ces descriptions. Inutile de s’attarder sur les tergiversations, on sait, en gros, ce qui va se passer. Le pire, l’inattendu.

On prend donc de la hauteur. Place à l’ellipse.

Nouveau tableau, nouvelle scène d’introduction anodine. Sorties d’un contexte plus général, ces scènes n’ont aucun intérêt. C’est à nous, fantômes-spectateurs de ce destin, de faire le lien avec ce qui précède. On sait quelles décisions les personnages ont prises dans le tableau antérieur, et l’on est là pour voir si les objectifs, les attentes, les espoirs ont été atteints. L’intérêt en tant que spectateur consiste à se construire une image mentale de cette histoire, plutôt qu’elle nous soit imposée sous nos yeux. Et le plaisir, il naît de la crainte de voir les désirs des personnages se réaliser ou non. La compassion d’un dieu fantôme, spectateur des tracas des simples hommes.

Et ainsi de suite. C’est comme un château de cartes : les nouvelles se superposent aux précédentes pour former la base d’un nouvel étage et l’on se demande par quelle magie tout cela arrive encore à tenir.

Prendre ainsi de la hauteur en ne se préoccupant que de l’essentiel (les intersections de la vie des hommes), c’est surtout une manière efficace d’entrer en empathie avec ces hommes en prise avec leurs contradictions, leurs contraintes. On se demande si leurs vertus et leurs forces mentales suffiront à avancer. Au lieu de suivre en détail le parcours sur un seul épisode de la vie d’un héros, on le suit et le juge sur tout son parcours. Comme si c’était ce qui comptait vraiment. La vie comme initiation. La nôtre. Je t’ai montré le kaléidoscope de la vie d’un homme, penses-tu être capable de faire autrement ? On n’est pas loin de la distanciation qu’affectionnait Brecht. Il utilisait la même technique, et instinctivement (ou pas), beaucoup d’auteurs adoptent ce point de vue. Un point de vue qui semble au départ une omniscience confortable et dont on comprend peu à peu qu’elle n’est destinée qu’à nous interroger sur notre propre parcours. Pour remplir ce vide entre les ellipses, il faut bien y mettre un peu de logique, mais aussi beaucoup d’imagination. Et l’imagination, on ira la chercher dans notre propre expérience. Le dieu fantôme, spectateur de la vie, se rappelle son passé perdu et reprend forme humaine. Certains spectacles sont dans le « monstrer » : le monstre est devant nous, on en rit, on en a peur, l’éloigner de nous, cet étranger, c’est une forme d’identification du trouble, du non conforme ; on le voit pour ne plus le voir. Et d’autres spectacles sont dans les « démonstrer » : inutile de chercher les monstres. S’ils existent, ils sont à l’intérieur de nous. Les premiers confortent les enfants ; les seconds nous apprennent à devenir des hommes.

La mise en scène de Mizoguchi met tout en œuvre pour souligner cette distanciation. Il place loin la caméra, capte souvent toute une scène en plan-séquence, parfois même d’une pièce voisine ou de l’extérieur (la scène est une boîte confidentielle qu’il serait malvenu de venir contrarier avec des gros plans). Le rythme, il arrive à en donner dans la composition de ses plans, faits de mouvements de caméra minimalistes. Notre œil est comme jamais pris au dépourvu : quand il place une caméra à un endroit, c’est qu’il sait qu’à un moment les personnages vont y venir (même de loin) et qu’on pourra les suivre… en tournant la tête, paresseusement, de quelques degrés. Encore une fois, certains spectacles veulent donner l’impression d’improvisation en suivant les mouvements des personnages. Ici, on les précède. Comme si tout était déjà joué et que l’intérêt était ailleurs.


Les Contes des chrysanthèmes tardifs, Kenji Mizoguchi 1939 Zangiku monogatari | Shochiku


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Suzaki Paradise, Yuzo Kawashima (1956)

De l’autre côté du pont

Suzaki Paradise

Note : 5 sur 5.

Titre original : Suzaki Paradaisu: Akashingô

Année : 1956

Réalisation : Yûzô Kawashima

Avec : Michiyo Aratama, Yukiko Todoroki, Seizaburô Kawazu

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Excellente découverte. Les films de Kawashima sont difficiles à trouver. Il partage avec Naruse les mêmes scénaristes. Par exemple, Toshirò Ide, auteur des excellents Comme une épouse et comme une femme, Au gré du courant et Le Repas. Kawashima a co-réalisé l’excellent Courant du soir (dans lequel on retrouve les deux acteurs principaux de celui-ci). Bref, ce n’est pas un Naruse, mais ça y ressemble. En prime, on gagne Michiyo Aratama, la femme de Tatsuya Nakadaï dans La Condition de l’homme ou dans Le Sabre du mal, la bourgeoise dans Kiri no hata, l’héroïne de Nuages d’été, du Pauvre Cœur des hommes, etc.

Un couple se retrouve à la rue à errer sans savoir où aller. Lui est sans emploi, elle, une fille du quartier à geisha (hanamachi), Suzaki Paradise, qu’elle vient de quitter pour s’enfuir avec lui. Le destin les ramène très vite aux portes de ce quartier dont on accède par un pont sur lequel une gigantesque pancarte accueille les visiteurs comme à l’entrée d’un parc d’attractions ou d’un cirque. Ils demandent du travail à un petit bar juste à la sortie du quartier où la patronne cherche une serveuse. Elle les accueille et trouvera un travail à l’homme tout près, chez un livreur de nouilles. Souvent tentés par la petite malhonnêteté, ils s’écartent peu à peu l’un de l’autre, éloignés seulement de quelques pâtés de maisons : le travail de serveuse et les habitudes de fille de bar de la fille attisant à raison la jalousie de l’homme. D’un autre côté, la patronne du bar attend son homme parti rejoindre une fille dans ce zoo humain qu’est Suzaki Paradise…

La force du film, ce sont d’abord ses personnages à la limite de la rupture. Ils donnent au film une tonalité de film noir social. Ils sont comme des papillons tournant autour des lumières de Suzaki Paradise. Une lumière qui fait vivre tous les commerces à l’extérieur de la ville : la plupart des clients de passage sont ceux qui sortent du quartier, on y trouve souvent aussi des filles souhaitant tenter leur chance à l’extérieur et qui se retrouvent fatalement ici pour commencer leur fuite ou leur périple incertain. Ce quartier, c’est le feu qui réchauffe mais qu’il ne faut pas trop approcher pour éviter de se brûler. C’est aussi, non pas le paradis, mais une sorte d’enfer auquel il est difficile d’échapper. Ce bar situé à sa sortie, c’est une sorte de purgatoire où on voit les âmes errantes aller et venir… On ne décide pas de s’arrêter dans ce petit bar pour boire une bière, on s’y échoue. Voilà pourquoi la fille, malgré la passion qu’elle a pour son homme, et répondant à ses réflexes de fille du quartier, s’agrippe au premier homme qui lui promettra une meilleure situation, quitte à y laisser son homme… De son côté, lui, en s’éloignant du bar, ne voit pas l’ange à sa porte, prête à l’aider, au cœur admirable… Il n’en a que pour sa poule. Il faut qu’il y ait un passé fort les unissant tous les deux. On le devine, parce qu’on a souvent vu cette histoire racontée à l’intérieur même des quartiers. Pas besoin donc de l’évoquer, pas besoin d’expliquer leurs rapports. Ambiance crépusculaire. Et maintenant qu’on s’est échappés, comment vivre ? La fin du rêve, qui est là, juste en face, qui luit de ses lumières scintillantes…, et qui pourrait encore pourquoi pas les sauver. Comme deux camés en cure de désintoxication qui peinent à se défaire de leur drogue.

L’écueil, c’était de résister à faire de cette fille, un personnage antipathique. On comprend ses raisons, ses contradictions. C’est une âme perdue qui ne peut se nourrir que d’amour. Son homme est un raté, il faut être pragmatique, et pour survivre, s’éloigner du quartier de la prostitution, il faut paradoxalement… se prostituer, user de ses charmes. C’est que comme toujours, le monde des geishas est subtil et difficile à comprendre. On pourrait les comparer à des escort girls. Des filles qui servent à boire aux clients, et plus si affinités… Ces deux-là sont paumés et tentent de se rattacher à la vie avec ce qu’ils peuvent. Chacun sa branche pour ne pas tomber à l’eau… On décide de partir ensemble, mais une fois partis, on se rend compte que, même accompagnés, on est toujours seuls. Comme deux amants décidant de se suicider : au final, il faut bien que l’un des deux meure le premier, sans être sûr de ce que fera le second…

C’est désespéré, beau, tragique. L’ambiance et les décors sont merveilleux (ambiance humide, comme si la sueur qui sortait du Suzaki Paradise retombait ici). Et tous les personnages sont fabuleux : aucun méchant, ce qui sert d’opposant, c’est ce quartier, dont il faut arriver à s’échapper.

La même année, Mizoguchi, pour son dernier film, adaptera également Yoshiko Shibaki, avec La Rue de la honte. Les deux films se répondent magnifiquement. Le désespoir, à l’intérieur des quartiers avec la même ambiance crépusculaire. Et le désespoir, à l’extérieur, quand finalement une de ces filles décide d’échapper à ce monde. Aucune issue possible.


On se regarde beaucoup en silence dans le film. L’occasion pour Michiyo Aratama d’exprimer toute une palette d’expressions intériorisées :

Suzaki Paradise, Yuzo Kawashima 1956 Suzaki Paradaisu: Akashingô | Nikkatsu

Le Duel silencieux, Akira Kurosawa (1949)

De la beauté du renoncement

Le Duel silencieux

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Shizukanaru kettô

Année : 1949

Réalisation : Akira Kurosawa

Avec : Toshirô Mifune, Takashi Shimura, Miki Sanjô, Chieko Nakakita

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Simple, court et intense. Peu de personnages, un seul lieu (une clinique, voire le seul bureau du docteur, un ou deux couloirs, l’entrée et c’est tout), un seul drame. On ne peut pas faire plus minimaliste. Le film donnerait presque l’impression d’être éclairé à la lampe torche. Dilemme entre passion et devoir, l’opposition entre le destin (un seul coup du sort, une connerie qui aura un impact sur toute la vie du médecin) et la volonté de voir celle qu’on aime protégée de cette infection qui nous tiraille… La tenir à l’écart. Magnifique.

Mifune lutte plus avec sa dignité qu’avec la maladie. Il ne révèle rien et s’interdit de partir avec sa belle. Un duel silencieux, un sacrifice aussi. Un renoncement. Il la voit souffrir en lui cachant la réalité, mais c’est toujours moins douloureux que de lui mentir ou de lui dire la vérité…

Étonnant de voir Mifune dans un personnage de médecin fragile, introverti, humble. Ce qu’aurait voulu Kurosawa pour Barberousse… Ah, ce que ça peut être con un acteur… Tu n’es pas mal Toshiro aussi comme ça ! En saint !… Toujours plus gratifiant de jouer les salauds ou les personnages pleins de contradictions, hein… Pas besoin de ça ici. La subtilité, elle est dans ce dilemme que doit affronter le médecin. Pas la peine d’en rajouter dans le jeu d’acteur. La complexité du personnage est déjà là. Un silence, une gueule impassible, et on a tout compris.

Il y a Shimura aussi. Jouer les hommes ordinaires, ça ne l’a jamais dérangé, lui. Ni les vieux. 15 ans d’écart seulement entre les deux acteurs. Takashi, tu veux jouer le père de Toshira dans mon prochain film ? — Mais oui vas-y, je prends !


Le Duel silencieux, Akira Kurosawa 1949 Shizukanaru kettô | Daiei Studios, Daiei, Film Art Association


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Printemps tardif, Yasujirô Ozu (1949)

Les Quatre Saisons, premier mouvement

Printemps tardif

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Banshun

Année : 1949

Réalisation : Yasujirô Ozu

Avec : Chishû Ryû, Setsuko Hara

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Du Ozu pur jus. Le premier d’une longue série. L’exploration des relations familiales après-guerre. Le style détaché, l’humour léger et la mélancolie tragique induite dans le devoir familial… Magnifique, troublant. Parce que tout au long du film, on essaie de comprendre le comportement du personnage principal, ses proches aussi. Et finalement, on ne pourra qu’émettre des suppositions parce qu’on n’aura jamais la réponse. Une ambiguïté qui semble bien être recherchée par Ozu.

Naruse et Ozu s’échangent les mêmes acteurs, c’en est amusant. Le même genre de personnages aussi. On a nos repaires. Seules les situations changent.

L’histoire est très simple. Noriko a 28 ans et vit avec son père, veuf, depuis des années. Elle est heureuse de cette situation. Setsuko Hara rayonne. Elle respire le bonheur comme très souvent dans ses films ; elle ne demande rien de plus. La tante de Noriko et sa meilleure amie commencent à s’inquiéter qu’elle ne soit pas encore mariée. Son père avoue bien qu’il profite un peu d’elle, mais il ne s’est jamais vraiment posé la question ; elle est heureuse, et à lui aussi, ça lui convient très bien comme ça. Noriko flirte de temps en temps avec deux hommes : un jeune homme qui travaille pour son père et un autre qui a l’âge de son père (il ne faudrait pas trop s’éloigner de papa). Le premier va bientôt se marier et Noriko, malgré les relations rapprochées qu’elle entretient avec lui, n’a jamais songé à se marier avec lui… ; alors que lui n’aurait pas été contre. L’homme mûr, lui, va également se marier en seconde noce. Rapports étranges, donc. Un autre personnage commence à pousser Noriko à chercher un mari : une fille divorcée, assez libérale et un peu provocatrice. C’est la meilleure, et la seule à ce qu’on peut en voir, amie de Noriko. Elles sont comme des gamines à se tenir la main… Quand elle la pousse à son tour à se marier, Noriko exprime clairement son refus. Fini le bonheur du début du film. On la bassine tout le temps avec ça. Finalement, elle va accepter de se marier avec un homme qu’on ne verra jamais. Un homme qui ressemble à « Gary Cooper » (reprise d’une blague dans un film de Shimazu, Yaé la petite voisine où un autre personnage est censé ressembler à Fredric March). Enfin…, du bas du visage, et puis… seulement les lèvres, enfin même ça, ce n’est pas sûr. On ne saura même pas s’il est beau ou non, juste que c’est un bon parti et qu’il est plus vieux qu’elle. Elle ne retrouvera plus jamais son bonheur passé. Tout le monde pense lui faire plaisir en lui recherchant et en la poussant à trouver le mari idéal, et bien sûr, elle, voudrait qu’on la laisse tranquille…

C’est le début pour Setsuko Hara d’une carrière d’à peine une décennie où elle jouera exclusivement les filles asexuées, aux plaisirs simples, masquant sa timidité derrière un grand sourire gêné, signature de l’actrice, autant que le sourire niais, amusé, distant et intemporel de Chishû Ryû. Ces deux-là, vous pouvez les laisser dans une pièce et revenir deux minutes après, ils auront encore cette expression à la fois détachée et malicieuse, ne s’insurgeant de rien, se laissant bercer par la vie. Des extraterrestres… ou des chats. Deux Joconde. C’est le mystère Ozu.

L’autre mystère, il est bien sûr de savoir pourquoi, Noriko refuse de se marier. Elle dit être heureuse avec son père, alors pourquoi changer ? Plusieurs hypothèses soulevées par le film. Il est dit brièvement qu’elle n’a pas eu une enfance facile parce qu’elle a passé la guerre dans une usine de travail forcé et parce qu’elle ne mangeait pas à sa faim. On ne saura rien d’autre sur son enfance, ni jamais rien sur la mort de sa mère. On a ici une première raison psychologique, celle qu’elle n’a pas pu profiter de son enfance et qu’elle était ainsi en quête de ce qu’elle avait perdu en s’occupant de son père. Elle pourrait ainsi vouloir remplacer sa mère. L’inceste n’est jamais évoqué, ce n’est donc pas une possibilité (la sexualité est, me semble-t-il, toujours absente chez Ozu, sans doute parce que c’est une excitation, un désir, et que le monde que Ozu commence à décrire ici et qu’il s’efforcera de décrire encore dans ses prochains films, est trop détaché de ces notions — Ozu, le maître zen). L’autre piste, c’est qu’elle a si peur du changement, face à un monde qui s’occidentalise de plus en plus, que rester près de son père est une éventualité plus sécurisante pour elle. Ensuite, il y a l’hypothèse de son homosexualité. Même si la sexualité est absente chez Ozu, on peut imaginer un amour platonique, et son rapport avec sa meilleure amie est ambigu. Quand elle est pressée par sa tante, elle vient la voir, sans doute pensant trouver en elle un appui, elle qui est divorcée ; pourtant, elle aussi voudrait la voir mariée. Bref, on ne saura jamais, parce qu’elle ne dit rien. Laissez les chats dormir !…

Fascinant. Ozu joue si bien l’ambiguïté, qu’il finit son film sur une scène dans un bar à saké avec le père et la meilleure amie. Le père qui a réussi à convaincre sa fille d’accepter le mariage en lui disant que lui aussi songeait à se remarier, lui avoue qu’il lui a menti. Tout aussi étonnant de voir ces deux personnages à la limite du flirt le soir du mariage, comme autrefois Noriko avec l’homme mûr ou le jeune qui travaillait pour son père… L’ironie tragique, c’est de suggérer que ces deux-là pourraient se marier (malgré leur différence d’âge) alors qu’ils sont les deux seuls amours (platoniques) de Noriko. Un jeu de relations croisées… écrit en pointillé.



Bourgeon de juillet

Au bras de son papa

Fleurira peut-être

Printemps tardif, Yasujirô Ozu 1949 Banshun | Shochiku

The Pornographers, Shohei Imamura (1966)

Les Bêtes

The Pornographers

Note : 5 sur 5.

Titre original : Erogotoshi-tachi yori: Jinruigaku nyûmon

Année : 1966

Réalisation : Shôhei Imamura

Avec : Shôichi Ozawa, Sumiko Sakamoto, Ganjirô Nakamura, Chôchô Miyako, Haruo Tanaka, Masaomi Kondô, Kô Nishimura

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Il y a quelque chose de singulier de voir ce titre dans un film de 1966. Tout le monde n’est pas historien de la pornographie. On se demande ce qu’on peut bien trouver dans un tel film… En fait, ce n’est pas tant la pornographie qui y est au centre de tout, c’est juste une activité. L’activité de personnages timbrés. On est bien chez Imamura.

Il faut voir l’espèce de boule de nœuds que forme cette famille recomposée avec les névroses de chacun, leurs désirs, leurs mensonges…

Le pornographe vit chez une veuve. Celle-ci garde précieusement une carpe qui, selon elle, est la réincarnation de son mari. (Voilà qui pourrait laisser penser que c’est légèrement tordu, mais la carpe, elle ne s’en sépare jamais, elle est même dans la chambre à coucher, et chaque geste d’elle est un signe que lui envoie son premier mari…) Elle tient un salon de coiffure pitoyable. Jamais un client, et pour cause, personne ne travaille dans cette baraque. On reste au pieu toute la journée…

Deux enfants. Un garçon qui devrait être à l’université mais qui ne vit que pour lui-même, et qui, déjà, entretient une relation gentiment incestueuse avec sa mère. Ce sont des bêtes, on se renifle, on répond à ses instincts primaires, à ses désirs immédiats… — Une fille. 15 ans. Ne va jamais à l’école et ne pense qu’à une chose : se faire culbuter par son beau-père… Alors, quand il ne veut pas (alors qu’il veut, puis non…), elle se donne à n’importe qui, traîne, s’enivre…

Le père, le pornographe du titre du film, fait donc des films de cul (on ne voit rien) et est aidé par un gars qui explique ne pas aimer les femmes, leur corps. C’est mieux de se tripoter devant des films. Vers la fin, il dit avoir enfin changé : il se serait assagi. Désormais, il est avec… sa sœur, qui est comme une mère pour lui. Attention, il ne se passe rien, là-dessus, il n’a pas changé…

Le pornographe, on y arrive le père : son activité lui permet de gagner un peu d’argent. Un peu. Activité interdite. Il passe quelque temps en prison et intéresse la mafia locale (on peut dire qu’il ne lui arrive rien de bon — certains ont le don de s’attirer des ennuis). Par des brefs flashbacks, on apprend qu’il a été lui-même victime d’inceste… et qu’il est responsable d’un accident de la fille de la coiffeuse qui en garde une imposante cicatrice à la jambe. Reste-t-il avec elle par culpabilité ? Mystère. Ce qui est sûr, c’est qu’il l’aime sa coiffeuse. Mais il est aussi attiré par sa fille… Il arrive à réprouver ses pulsions, mais ça se complique quand on n’est pas le seul à avoir un grain.

Tout ça va se finir dans le surréalisme le plus étrange. On pense à Fellini et à son automate dans Casanova. Puisque les hommes ont des pulsions qu’ils ne contrôlent pas, puisque les films sont interdits, puisque même les orgies ne le satisfont plus (il faut dire qu’il y trouve sa fille…), il va construire une poupée grandeur nature… Il finit fou, croyant donner vie à sa poupée — ce qui était déjà arrivé à sa femme dans une scène assez mémorable. La scène finale, c’est en somme ce qui leur arrive depuis longtemps : des péniches qui ont perdu les amarres et qui dérivent sans s’en rendre compte. C’est exactement ça, pendant tout le film, ils sont conscients de rien. Ils ne sont pas dénoués de culpabilité mais la réflexion va rarement bien loin. Le but, c’est quand même de satisfaire à ses besoins premiers.

L’une des scènes les plus hilarantes à ce propos, c’est une scène où les pornographes filment une séquence entre un vieil homme, qui va jouer au docteur, et une jeune fille, qui va jouer une écolière (déjà le fantasme de l’écolière au Japon…). (Au passage, il semblerait que la pédophilie n’ait jamais été une question embarrassante au Japon ; la pornographie infantile n’y est toujours pas punie et la prostitution infantile y a toujours été très présente). Les deux metteurs en scène se rendent compte que la fille est une débile mentale. Passé l’étonnement et une petite réflexion pour la forme, ça ne les dérange pas plus que ça. Sauf qu’essayer de mettre en scène une débile mentale, ce n’est pas de tout repos. Et là, la débile s’effondre en larmes, et le vieux vient la réconforter en lui disant que « son papa est là »… Il faut les voir les deux les traiter de détraqués ! L’hôpital qui se fout de la charité…

La scène se poursuit avec les deux zouaves, dans un bain public. La caméra prend ses distances comme toujours, l’air de dire « je ne cautionne pas ces bêtes-là » (un plan-séquence de loin, brute, rien à dire, pas expliqué, pas commenté). Ils s’interrogent sur la moralité d’entretenir des rapports sexuels avec une fille handicapée mentale. Ils restent à côté de la plaque : « Qui a dit que c’était interdit », etc. On rit jaune mais voir de tels zigotos, c’est assez fascinant.

Le film est au début un peu compliqué à suivre. Il faut s’y retrouver avec les flashbacks (tout le film en est un lui-même, comme une mise en abîme, un clin d’œil). Mais quand tout prend forme petit à petit, parce que c’est un vrai puzzle, ça devient génial. Il y a d’abord sans doute un roman (de celui qui écrira plus tard le Tombeau des lucioles — si, si, rien à voir pourtant). On est dans les années 60, un tel sujet, avec de tels personnages, il faut oser. Il faut ensuite le génie de mise en scène d’Imamura (deux palmes d’or, il faut le rappeler). Il a une manière d’arriver à rentrer rapidement dans une scène qui est remarquable. Tout est fluide, les acteurs sont naturels. Une des marques de ses mises en scène futures : une certaine forme de naturalisme, de crudité. Le travail sur le son par exemple est un vrai modèle. Son avec léger écho en plaçant la caméra derrière l’aquarium pour donner une atmosphère étrange ; sons répétitifs comme une musique… Impressionnant. La séquence de délire avec une musique rock m’a fait penser à du Tarantino. Voire une scène à la Paul Thomas Anderson avec caméra à l’épaule pour suivre son personnage dans un bar… C’est que le film a bien quelque chose à voir avec Boogie Night. La même distance vis-à-vis des personnages. La même fascination pour des personnages barrés. Une manière décomplexée d’aborder la sexualité. Des personnages naïfs, à la limite de la bêtise, mais toujours montrés avec bienveillance. Il y a cette même volonté de rentrer d’un coup dans un milieu (ici surtout une famille) et de rentrer dans la chambre à coucher, sans forcément montrer ce qu’il s’y passe. On parle de cul, mais on ne voit rien et ce n’est pas vulgaire. Ça aurait été le piège. Le sujet, ce n’est pas la sensualité, le voyeurisme, le sensationnalisme, ce sont les personnages sur une autre planète. Ces bêtes, sans aucune décence, sans aucun sens moral, avec pour seules limites celles imposées par leur imagination.

Bref, une histoire de cul parfaitement recommandable. Un nœud tendu de bout en bout — et qui finit par craquer de la seule manière possible, en s’éteignant dans le gouffre de la folie.

Jubilatoire.


The Pornographers, Shohei Imamura 1966 Erogotoshi-tachi yori Jinruigaku nyûmon | Imamura Productions, Nikkatsu


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L’Ange rouge, Yasuzô Masumura (1966)

Johnny got his gun in her hands

L’Ange rouge

Note : 4.5 sur 5.

Titre original : Akai tenshi / Red Angel

Année : 1966

Réalisation : Yasuzô Masumura

Avec : Ayako Wakao, Shinsuke Ashida, Yûsuke Kawazu, Ranko Akagi

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Le cinéma japonais des années 60 est décidément pas mal tourné vers sa sale guerre, assez semblable à notre 14-18 : la guerre sino-japonaise. (C’est le cadre du triptyque de Kobayashi, La Condition de l’homme.)

Comme d’habitude, on voit la volonté de montrer l’horreur de la guerre. En choisissant comme personnage principal une infirmière, on privilégie l’horreur de l’après, le carnage presque, pour y trouver assez étrangement une sorte de chirurgie du désir que certains ne trouveront pas à leur goût. On est très loin de ce que pourrait être un film patriotique. Une grande partie du film repose sur la nécessité de couper membres après membres, souvent sans anesthésie. Une boucherie.

L’autre côté du film, anesthésiant sans doute, est celui qu’on adopte en suivant le point de vue de l’infirmière. Le film ose parler d’un sujet tabou dans toutes les guerres, voire dans tous les hôpitaux. La sexualité des patients et… des infirmières. En l’occurrence de sa sexualité à elle, vu qu’il n’est pas question des autres infirmières. C’est assez troublant au début. On a du mal à comprendre où le récit veut en venir. Surtout, sans psychologie, sans volonté de la part de l’infirmière de se révolter après un premier viol collectif (qui est là suggéré alors que par la suite, on verra tout). Puis, on s’y fait. Pas la peine d’expliquer, de comprendre son comportement. Il est facile de concevoir que personne n’agisse normalement dans ces conditions de vie extrême.

Les soldats sur le front, sur leur lit d’hôpital, aussi, ont une sexualité. Même les soldats mutilés, incapables de se tripoter… Le mélange de pitié, d’horreur parfois et d’érotisme fait vraiment une sauce étrange. On pourrait être pas loin de la nécrophilie. Pourtant non, ces hommes sont bien vivants. Même le médecin désabusé, impuissant et shooté à la morphine. Et elle surtout. On ne sait rien de son passé. Pratique, pas de psychologie, rien. La guerre, c’est un monde fermé où rien n’entre et d’où personne ne s’échappe. C’est cru, mais sensuel. La chair dans tous ses états. L’infirmière a des désirs, comme les autres. Elle tombe même amoureuse… Une passion froide, clinique. On passe une envie sexuelle comme on ampute le dernier blessé : il faut que soit radical et sans sentiments. Ces sentiments tardent alors à venir. L’amour sous chloroforme, auquel on substitue la morphine. Il faut du temps pour se désintoxiquer, dans une chambre, petit nid d’amour alors que les bombes commencent à tomber. Si les soldats sont mutilés à vie, il reste un brin d’espoir pour ces deux-là, l’infirmière et son chirurgien-boucher, pour réapprendre à se toucher. L’espoir, on ne le voit pas longtemps, pour nous rappeler qu’il existe et qu’il n’appartient plus à ce monde. On rêve d’ailleurs et la guerre vous rattrape très vite. Quand ce n’est pas le sang ou le foutre qui gicle entre les doigts, les jambes qu’on ampute en remerciant de ne pas avoir perdu l’essentiel, reste le choléra pour bien vous dégoûter de la guerre.

On ne sait pas trop bien où le film veut en venir. Il peut n’être que démonstratif. Pas un film de guerre, pas un film d’amour. Il évoque juste une période noire de l’histoire. Une boucherie où le rôle des femmes, celui des femmes soldats, les infirmières, n’est pas forcément évident. L’image de l’infirmière, au cinéma, c’est souvent, le personnage implacable, l’ange impénétrable, résolu à secourir les pauvres soldats en train de crever. Bah l’infirmière, elle a aussi son histoire, et la vie des anges n’est pas rose.

Singulier et utile comme film. Ça me rappelle une infirmière qui s’était fait virer parce qu’elle avait confondu l’hôpital avec un bordel. Il doit se passer des choses étranges et indicibles dans un hôpital. L’idée de l’euthanasie est moins taboue que l’idée de la sexualité des mourants et des infirmières. Un hôpital, c’est un mouroir, c’est sérieux. On est là pour y crever. L’idée qu’on puisse s’y toucher, s’y tripoter, s’y aimer, n’est pas acceptable.

édit 2013 :

L’Ange rouge a été un de mes premiers Yasuzô Masumura et la vision du reste permet de revoir celui-ci sous un angle nouveau :

Masumura avait déjà adapté Yoriyoshi Arima en démarrant la franchise antimilitariste Yakuza Soldier avec l’acteur et producteur Shintarô Katsu (Hanzo the razor), et en l’achevant sept ans après. Je n’ai vu que ce dernier épisode, le seul sous-titré à ma connaissance, et on a encore affaire à une histoire d’amour impossible entre un soldat bourru et tête à claques — Katsu, forcément — et une espionne chinoise. L’antimilitarisme est là, comme le grotesque, les excès, l’insolence, les rebelles.

Quand on regarde sa filmographie et qu’on voit deux films comme A Wife Confesses (Une femme confesse) et Hanzo the razor, on pourrait se poser des questions… Et finalement, il y a bien un lien (une fois n’est pas coutume, je vais verser dans la politique des auteurs). On peut voir A Wife Confesses d’abord comme un film sur la résistance d’une pauvre petite bonne femme à qui on veut faire payer sa beauté, ou l’Ange rouge… comme un ange dévoué. Ce qui l’intéressait dans ces films, c’était ces personnages en marge, qui n’ont rien à faire des conventions et qui sont toujours seuls face aux autres. Ils n’ont qu’une envie : faire un doigt d’honneur à l’humanité tout entière. Ils ne veulent pas se justifier : ils vous regarderont juste avec un regard noir et iront faire des conneries pour se venger, tester leurs limites ou se prouver qu’ils existent. C’est un humour noir, glaçant, désabusé, qui est l’héritage de la fin des illusions dans une nation d’abord euphorique et expansionnisme après la sortie d’un isolationnisme forcé, après une Première Guerre mondiale gagnée aux côtés de ses futurs ennemis, après l’occupation de la Mandchourie, les horreurs du tout militaire, et finalement l’humiliation de la capitulation et de l’occupation américaine. C’est le temps des contestations (qu’on voit bien pareil également dans Le Faux Étudiant avec ce regard amer sur les petits groupes d’étudiants communistes). Il y a une certaine abdication face aux valeurs autrefois louées et vénérées (et même face aux nouvelles — comme le communisme —, on est plus dans le nihilisme). Il n’y a donc rien de beau dans « ce sacrifice de l’ange rouge » : les bons sentiments, Masumura les exècre. Alors, reste la sexualité… comme une drogue, comme de la morphine en réponse à la désolation et la perte des illusions. La seule drogue qui reste à des bêtes. Et si le médecin, en a lui, de la morphine (et si ça le rend moins animal, moins vulnérable à sa propre bestialité, à sa sexualité) les malades eux n’ont rien. Si l’infirmière « s’offre » à ses patients, ce n’est ni par « angélisme » ni par désir, c’est que tout le monde est bien malade, non pas des blessures et des amputations, mais bien d’un désenchantement généralisé : les malades comme l’infirmière.

À la même époque, il y a les films tout aussi désabusés d’Imamura. C’est même lui qui aurait un peu initié le mouvement de la nouvelle vague nippone en écrivant le scénario de Chronique du soleil à la fin d’Edo. Déjà une comédie noire et foutraque. Comme un symbole, le film se déroule, comme son nom l’indique, à la fin de la période d’isolement du Japon ; et le film semble être un doigt d’honneur aux films de Mizoguchi : assez du beau, assez de la tradition, place à la crudité nue, à la bestialité de l’homme, à sa folie destructrice. Ayako Wakao était déjà la rebelle en 1956 dans le dernier film du maître. En 1957, Imamura écrit donc Chronique du soleil et Ayako retrouve pour la première fois Masumura dans Ao-zora Musume. Si Masumura est parfois un peu baroque (et le sera de plus en plus, jusqu’au mauvais goût), Imamura était, dans ces 60’s, complètement rock’n’roll. Les deux sont dans la contestation, l’insolence et ont ce désir de montrer les bassesses des hommes et de la société. Le regard noir porté sur le monde, toujours. Les hommes sont des monstres grotesques…


L’Ange rouge, Yasuzô Masumura 1966 Akai tenshi | Daiei Studios

Le Visage d’un autre, Hiroshi Teshigahara (1966)

Nô mais !

Le Visage d’un autre

Note : 4 sur 5.

Titre original : Tanin no kao

Année : 1966

Réalisation : Hiroshi Teshigahara

Scénario : Kôbô Abe

Avec : Tatsuya Nakadai, Mikijirô Hira, Kyôko Kishida, Eiji Okada, Minoru Chiaki, Hideo Kanze, Kunie Tanaka, Etsuko Ichihara

Difficile de classer ce film singulier. Horreur ? Science-fiction ? Drame psychologique ? C’est surtout un film excellent, même si parfois un peu dur à suivre. On n’est clairement pas dans le divertissement. Refus d’employer une musique d’accompagnement (il y a parfois une musique d’ambiance moderne à la Pierre Boulez, ça donne le ton) ; effets expérimentaux ou recherche formelle héritée du muet ou du cinéma d’art et d’essai ; jeu minimaliste, voire théâtral ; écriture qui va à l’essentiel ; sens obscur ou symbolique du sujet… Certains trouveront ça trop hermétique, d’autres, fascinant.

Okuyama est victime d’un accident industriel. Défiguré, il doit en permanence vivre avec un bandage pour cacher et protéger son visage. Façon Claude Rains dans LHomme invisible, Rock Hudson dans SecondsL’Opération diabolique, ou encore Bogart dans Les Passagers de la nuit. Face à ses doutes, à la vision des gens sur sa nouvelle vie et son nouveau “visage”, son psy lui propose l’implantation d’un masque. Il suffit de prendre un modèle, construire le masque d’une texture issue des progrès de la médecine, et de lui implanter. Il pourra l’enlever et le remettre à sa guise.

Le psy le met en garde face aux dangers de dédoublement de personnalité, mais Okuyama souffre de voir le regard des gens, de ses proches, changer sur lui. Qu’importe le visage, pourvu qu’il en ait un. Qu’il puisse à nouveau se fondre dans la masse.

L’opération est une réussite. Okuyama qui vient de prendre une chambre dans une résidence avec son visage bandé y retourne, le tenancier ne le reconnaît pas. Il commence à mener une double vie sans que personne ne le reconnaisse, sauf la fille retardée mentale du tenancier. Premier élément de trouble : il ne se rappelle pas l’avoir rencontrée alors qu’il portait son nouveau visage (là, on songe à L’Inconnu de Browning, à Cronenberg, aux Mains d’Orlac de Robert Wiene où un homme se fait implanter les mains d’un assassin…).

Okuyama retrouve son psy dans un bar à bières (il faut voir la singularité du truc, on est presque dans Blue Velvet avec une Japonaise qui chante en allemand !) pour lui faire part de son intention de se faire passer pour un autre homme et qu’il va tenter de séduire sa femme. Son psy le met en garde et remarque qu’il est déjà un tout autre homme. Potentiellement dangereux, car sans identité, donc à sa manière invisible aux yeux de la loi par exemple.

Okuyama suit sa femme, la séduit, l’amène dans sa résidence, passe la nuit avec elle… Au matin, il est furieux et lui dit que c’était trop facile. Il commence à enlever son masque, mais elle lui avoue qu’elle l’avait reconnu. « On cherche dans un couple à vivre sans masque, sans fard, je voulais voir ce que cela faisait à nouveau de vivre ainsi. »

Okuyama s’enfuit, furieux, et agresse une passante. Il est arrêté, mais on trouve dans sa veste la carte de visite de son psy. Celui-ci le fait libérer en prétextant que c’est un fou évadé. Ils sortent. Dans la rue, ils ne voient que des passants sans visage. Okuyama poignarde son psy.

Le film est entrecoupé de scènes d’une autre histoire, plus courte, qui, semble-t-il, n’existe pas dans le roman initial. L’idée était de rattacher cette histoire à la condition des victimes défigurées par les bombes atomiques de 1946. Il s’agit d’une jeune femme séduisante… dont le côté gauche est brûlé. Elle vit avec son frère et finira par se suicider (troublante scène d’inceste en tout cas).

Il faut vraiment parfois s’accrocher, mais c’est passionnant à suivre. On pense tour à tour à Franju (visage figé), La Jetée (les images immobiles), Resnais (L’Année dernière à Marienbad, surtout dans le jeu de montage, l’ambiance sourde et hiératique comme dans une tombe, les dialogues abscons). Le travail sur le montage (inserts simultanés du même décor avec un personnage différent) ou le placement de la caméra (plongées pour l’essentiel), l’ambiance (lumière dans le bar à bières où les figurants disparaissent au rythme de l’intensité de la scène, comme dans une mise en scène de théâtre), tout ça vaut le coup d’œil.


Le Visage d’un autre, Hiroshi Teshigahara 1966 Tanin no kao | Teshigahara Productions, Tokyo Eiga Co Ltd

La Femme des sables, Hiroshi Teshigahara (1964)

Un pâté de sable immuable, comme une cathédrale dans le désert… Un pâté de sable immuable comme…

La Femme des sables

Note : 5 sur 5.

Titre original : Suna no onna

Année : 1964

Réalisation : Hiroshi Teshigahara

Avec : Eiji Okada, Kyôko Kishida, Hiroko Itô, Kôji Mitsui, Sen Yano, Ginzô Sekiguchi

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Du grand art. On touche au chef-d’œuvre incontestable. Rien qui dépasse. Une histoire singulière. Un thriller mythique perdu entre deux dunes. Et une tension sans cesse maintenue par l’art exceptionnellement maîtrisé de la mise en scène (Prix du Jury à Cannes et Teshigahara en course pour l’oscar du meilleur réalisateur — une première, semble-t-il, pour un film étranger).

Jumpei est un maître d’école qui profite de trois jours de congé pour se livrer à sa passion, l’entomologie. Il rêve de trouver dans le désert une espèce inconnue qui fera sa renommée. Se retrouvant coincé à ne pouvoir rentrer en ville, un villageois lui propose de trouver quelqu’un pour l’héberger. On l’amène à une étrange bicoque perdue au milieu des dunes, plongée comme dans un trou et à laquelle on accède par une échelle rudimentaire. La « femme de maison » qui l’accueille ne quitte plus les lieux depuis que son mari et sa fille y ont été ensevelis et s’évertue depuis à lutter contre l’invasion du sable et l’extrême humidité qui rongent chaque jour un peu plus l’habitation.

Le lendemain, Jumpei se lève pour quitter son hôte mais l’échelle pour remonter à la surface du monde a disparu. Il comprend qu’il est tombé dans un piège et qu’il va devoir aider la femme à remplir des sacs pour le compte d’une coopérative de villageois qui revend ce sable salé, interdit dans le bâtiment, sur le marché noir (on fait la même chose aujourd’hui au Maroc…).

On comprend petit à petit. Pas beaucoup de dialogues. Très peu d’explications. C’est comme un puzzle qu’il faut réagencer au fil des informations qui filtrent. Lentement, comme le sable qui dégouline du toit, comme l’humidité qui remonte du sol… Tout le début est un mystère. Pourquoi la femme s’évertue-t-elle chaque nuit à libérer la maison du sable ? Que font les villageois de ce sable ? Mais l’essentiel (une fois que ce qui n’est pas loin d’être la base d’un thriller est lancé) ce sont les rapports entre les deux personnages. Lui, condamné comme un chien à rester tenu en laisse ; elle, acceptant sa condition d’esclave. Pour elle, rien n’existe en dehors de ce trou. Tout ce dont elle avait besoin, c’était d’un homme pour continuer sa laborieuse et absurde tâche (on retrouvera d’ailleurs la même idée, proche de l’obstination des dévots, dans Profonds désirs des dieux). Elle fait donc tout pour mettre à l’aise celui qui est appelé par les villageois, d’abord « son aide », puis « son mari ». Les parois sont infranchis-sables, friables. Plus il tentera de s’évader, plus il s’enfoncera. Il est comme perdu sur une île déserte, piégé tel Ulysse par les vents contraires, piégé par la nymphe Calypso qui le retiendra plusieurs années sur son île : sept ans, comme les sept années de disparition dont il est mention ici dans le dernier plan du film. Résigné, impuissant, réduit à la condition d’insecte.

Ils sont rationnés en eau, il faut donc apprendre à moins la gaspiller. Le sable s’incruste partout et irrite la peau. La pourriture aussi. Ce n’est pas seulement un trou, c’est une sorte de four humide. Une prison de sable capable de vous ensevelir à la moindre tempête ou tremblement de terre. Une véritable aventure et ce n’est qu’un huis clos.

Le caractère absurde de leur tâche rappelle le mythe de Sisyphe, condamné à monter un bloc de roche au sommet d’une montagne le jour de la marmotte. Pas loin non plus de Beckett, comme prisonnier de Godot. Huis clos prétexte à opposer deux individus, à les placer comme sous un microscope, façon big brother télévisuel, et attendre de voir ce qu’il se passe. Le pourquoi de leur présence dans cet enfer de sueur et de silice importe finalement peu et restera plus ou moins un mystère. C’est un peu aussi le sens de certains thrillers sadiques. Des Chiens de paille à Délivrance, en passant par l’Obsédé, voire Saw, Cube, les motivations des “sadiques” sont quasiment inconnues. Voire gratuites. Le plaisir d’avoir l’emprise sur l’autre. Cette emprise qu’ont les villageois sur le couple, leur permet de leur demander de s’exécuter telles des bêtes devant eux : peut-être alors permettront-ils à Jumpei de quitter ce trou pour voir la mer. Ça en dit long sur la condition humaine dès lors qu’on a le pouvoir absolu sur l’autre, dès lors qu’on sait qu’il n’y a pas de loi sinon celle imposée par le bourreau ou le tyran.

Jumpei trouvera le moyen de s’évader, à l’occasion d’une négligence de ses ravisseurs. Mais qui l’attend chez lui ? Pourquoi partir ? Aimait-il seulement les hommes ? Quel genre d’insectes sont-ils ? On n’apprendra rien de sa vie d’avant. Ce n’est pas un personnage, c’est une image de l’homme. D’ailleurs, il semble avoir trouvé mieux ici que les insectes pour « se faire un nom ». Ayant trouvé l’origine de l’humidité, il pense pouvoir développer l’invention de citernes se remplissant la nuit par capillarité avec l’humidité contenue dans le sable. La fin est tout aussi absurde que le fait de vouloir préserver une maison de l’ensevelissement. Tout est vain. Toute tâche semble parfaitement inutile. Est-il enfin libre pour autant ? Libéré de ces formulaires énumérés au début du film comme pour signifier que nos existences ne sont plus légitimées que par ces bouts de papier ? A-t-il trouvé une infime partie de liberté, ici, dans ce trou comme on trouve de l’or en filtrant des tonnes de sable à travers un tamis ? A-t-il accepté sa condition, comme elle, et comme un chien qui se moque bien d’être tenu en laisse tant que sa gamelle est pleine ? N’est-il pas ici, comme à la ville, lié à sa condition d’exploité ? N’est-ce pas une vie tout aussi vaine de devoir travailler pour s’éloigner de ses soucis ? Pour garder ce qu’il reste à sauver de l’oubli ? Comme dans En attendant Godot, les questions se remplissent par sacs entiers et les réponses ne viennent jamais. L’interprétation, c’est comme l’humidité qui remonte par capillarité et qui finit par s’imposer sans que jamais on ne la voie travailler ; elle s’immisce partout en nous, mais on ne peut lui donner aucune consistance tangible, aucun sens. Toutes les explications sont valables et aucune n’est véritablement appliquée dans le récit qui garde ainsi son mystère et sa dimension universelle.

Voilà pour l’histoire, son mystère.

L’autre atout majeur du film, c’est évidemment sa mise en scène. La musique criarde. Violons tout sauf mélodieux, qui rappellent sensiblement Shining. Les inserts évocateurs, presque subliminaux du sable, des dunes presque vivantes, sensuelles. Ces gros plans, parfois très gros plans de parties du corps pour signifier l’animalité des hommes, suggérer la difficulté de vivre ou le désir. Ce serait presque plus un sujet et une approche qu’affectionne Imamura. La sensualité est mise en scène de manière admirable dans deux ou trois scènes. Pas de dialogues ou très peu. Juste le langage des corps. Pas de champ-contrechamp. Chaque plan est une invention visuelle. Ces deux corps qui s’attirent l’un à l’autre, se désirent. Il n’y a pas d’amour, pas de passion ou de schéma de séduction classique (je te séduis, je te gagne, je te prends…). Ce n’est pas l’acte sexuel comme récompense et le stéréotype du héros délivrant la princesse. C’est une pulsion animale. Condamnés à vivre là, ensemble, ils vivent sans se connaître, parce qu’ils n’ont pas ou plus d’histoire. Ils ne sont plus que des mains servant à remplir des sacs de sable. Quand ils ne travaillent pas, ils mangent, cherchent à se prémunir du sable et de la moisissure. L’accessoire, la culture, l’appétit de l’autre, viennent au bout de quelques mois. Avant ça, leurs corps peuvent se retrouver, se désirer follement, poussés par l’instinct. Mais ils ne s’aiment pas. C’est une passion charnelle, délivrée de tout sens moral, de psychologie ou de remords (elle est veuve, et lui n’a, pour ainsi dire, pas de passé : c’est un homme quelconque — l’homme). Deux insectes capturés au hasard et plongés dans un bocal pour satisfaire à notre curiosité et à nos caprices… Les entomologistes, c’est nous. À cet instant, les très gros plans sont un microscope. En 1964, avant Oshima et son Empire des sens, ces gros plans de corps suintants, étouffants, se désirant l’un à l’autre, ça devait être quelque chose.

Si on devait retourner la fin de la Planète des singes, à la place de la Statue de la liberté, on pourrait bien y voir ce film projeté sur une toile, émergeant tout juste d’un monde qui a déjà recouvert tout le reste. Certaines œuvres sont des châteaux de sable échappant à leur triste destin. Érigées dans la simplicité, elles se figent dans leur perfection en des chefs-d’œuvre non éphémères. La Femme des sables est de celles-là.


Teshigahara aura essentiellement mis en scène les histoires de Kôbô Abe.


La Femme des sables, Hiroshi Teshigahara 1964 Suna no onna | Toho Film (Eiga) Co. Ltd., Teshigahara Productions

La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi (1952)

Le Jeu de l’oie

La Vie d’O’Haru, femme galante

Note : 5 sur 5.

Titre original : Saikaku ichidai onna 

Année : 1952

Réalisation : Kenji Mizoguchi 

Avec : Kinuyo Tanaka, Tsukie Matsuura, Ichirô Suga

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Rigueur extrême du scénario construit comme un opéra avec une alternance entre des scènes de coups durs et des scènes de renouveaux relatifs. C’est un peu comme un éventail à deux faces séparé par des encarts de dimension égale. Le récit ne s’écarte jamais de cette structure. On sait ce qu’on va voir, on sait ce qui nous attend, on sait que le personnage principal va au-devant d’ennuis qui vont la plonger un petit peu plus dans le trou. Ça donne un caractère mythologique à l’histoire. Comme une fable. La démonstration de la condition des femmes au XVIIᵉ siècle au Japon. Le film est plus long qu’à l’habitude. Un petit 2 h 15. On ne voit pourtant pas le temps passer. Les scènes sont rapides et s’enchaînent sans difficulté (même si à l’intérieur des scènes le rythme est lent, filmé en plan très long : les personnages sont filmés le plus souvent dans le même plan, ça évite les champs contrechamps, même si on perd un peu de psychologie, en identification).

L’histoire et la méthode de La Vie d’O’Haru, femme galante fait penser aux histoires courtes habituelles qu’on écrit dans la littérature nippone. Il m’arrive de temps en temps de lire quelques anecdotiques d’Histoires qui sont maintenant du passé, du genre appelé setsuwa, et ça me fait vraiment penser à ça, même si l’époque est encore plus ancienne dans ce type de récit. Rashomon, tourné peu de temps après, utilisait la même forme (récits courts, flashback, volonté de raconter une fable, c’est-à-dire une histoire remarquable, significative, au lieu de raconter une histoire familière ou au contraire épique), mais dans le type de récit, c’est totalement différent, puisqu’ici, on ne s’attache qu’à un seul personnage. Il n’y a pas d’enjeu non plus vu qu’on comprend vite qu’il s’agit du récit d’une lente chute vers la misère, c’est purement démonstratif et informatif, Peu de tension sur la durée, ce qui crée une certaine distance : on connaît le rythme de la scène, donc on sait quand arrive la « catastrophe » qu’il va y avoir opposition, conflit et qu’elle va devoir partir. On n’est pas loin de Brecht : la distance, nous écartant de toute continuité dramatique, nous donne à réfléchir sur cette chute lente et inévitable (d’autant plus souligné que le flashback nous montre la « fin » dans une forme de « regardez comment j’en suis arrivée là »). Et c’était bien le sens des récits à l’époque. Ils avaient une valeur moralisatrice. Même si aujourd’hui, un tel récit n’est plus ancré dans une tradition bouddhique, et le message de la fable colle parfaitement au XXᵉ siècle avec une dénonciation presque féministe de la condition des femmes. Et on s’identifie, s’émeut d’autant moins pour ce personnage, en voyant qu’elle subit sans jamais se rebeller de ces incroyables vicissitudes. On s’émeut un peu parce qu’elle garde toujours une dignité dans ses mésaventures, mais on est plus curieux, interpellé par une telle dégringolade à la fois inéluctable et injuste.

Pour faire court, O’Haru, la fille d’une famille de bonne noblesse d’Edo. Celle-ci tombe amoureuse d’un homme qui lui fait la cour mais qui est de rang inférieur. La relation finit (très vite hein, comme j’ai dit : une scène pour exposer la situation, puis une scène pour la détruire et provoquer sa fuite) par se savoir. Le déshonneur s’abat sur sa famille qui doit quitter la capitale. Elle est placée successivement dans des maisons de prostitution. Elle passe alors de main en main si on peut dire. Elle est d’abord remarquée par un riche seigneur dont la femme est stérile et lui donne un héritier. Une fois fait, on la prie d’aller voir ailleurs. Elle retourne chez son père qui la replace dans une institution de concubines (difficile de comprendre quoi exactement pour un Occidental). Elle atterrit chez un couple dont la femme la jalouse (attention « crêpage de chignon »). Elle pense trouver enfin l’amour avec un marchand d’éventail, conscient de son passé et l’acceptant ainsi, mais le brave meurt assassiné en achetant un cadeau à son amoureuse (et en oubliant de rédiger un testament à son avantage). Elle se réfugie dans un monastère, mais on vient lui réclamer des sous, elle ne peut pour s’acquitter de cette « dette » qu’offrir ses vêtements. Nue, elle retrouve sa condition de prostituée (un plan de paravent nous suggère que le bonhomme profite de la situation et c’est à cet instant qu’on la surprend). La voilà à la rue, mendiant… On lui fait une fausse joie en lui faisant croire que son fils, héritier d’une grande famille, la veut à ses côtés, en réalité, on veut l’emprisonner (pour qu’elle arrête « ses mœurs de débauchée ») Elle ne se plaint jamais. Never explain never complain, la noblesse des petites gens qui tombent de haut. On peut perdre son titre, sa famille, ses ressources, sa réputation, mais la véritable noblesse, c’est de rester digne (à l’époque, c’était sans doute plus ça le message, alors qu’aujourd’hui on le voit plus comme une œuvre féministe, or le récit montre bien qu’il ne dénonce pas, la distance permet justement que chacun puisse tirer la morale qu’il souhaite, et c’est sans doute en quoi l’œuvre touche à l’universel).

Kinuyo Tanaka dans ce rôle de O’Haru est excellente, ça n’étonnera personne. Pas franchement belle (on rit même un peu quand le vieux noble, tellement exigeant la remarque au milieu de toutes) mais elle a ce charme des femmes distinguées japonaises : pleine de retenue, de dignité, d’attention, et aussi parfois de fermeté (comme dans cette scène où elle refuse de s’humilier en s’abaissant pour chiper la monnaie que lui jette un client). Avec toujours ce petit mouvement de tête si caractéristique qui semble exprimer quand il est léger la fierté timide et « outragée » (l’air de dire « non mais dis donc ! ») et qui, quand il est plus accentué, exprime la folie, le dédain (son interprétation dans la scène des statuts de bouddha est incroyable : avec peu de moyens, elle arrive à exprimer la plus grande détresse et suggérer même un début de folie).


La Vie d’O’Haru, femme galante, Kenji Mizoguchi 1952 Saikaku ichidai onna | Koi Productions, Shintoho Film Distribution Committee


Sur La Saveur des goûts amers :

Les Indispensables du cinéma 1952

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