La Fin d’Hitler / Le Dernier Acte / Der letzte Akt, Georg Wilhelm Pabst (1955)

Note : 4 sur 5.

La Fin d’Hitler / Le Dernier Acte

Titre original : Der letzte Akt

Année : 1955

Réalisation : Georg Wilhelm Pabst

Avec : Albin Skoda, Oskar Werner, Lotte Tobisch

Une tension permanente et des acteurs phénoménaux : si Albin Skoda réussit l’incroyable défi d’interpréter Hitler, c’est surtout Oskar Werner qui impressionne. Si le premier joue tout en puissance et en vocifération (sans jamais tomber dans la caricature, joli exploit), le second joue plus en subtilité, en charme, avec une écoute et une imagination assez sidérantes, un charisme aussi, une précision, et une capacité à jouer sur différents niveaux ou tonalité qui me laisse sans voix… Un exercice (c’est un quasi-huis clos) à montrer à tous les prétendants acteurs.

La mise en scène de Pabst est également pleine d’inventivités. Les mouvements de caméra et les gros plans arrivent à illustrer la tension de fin de règne qui souffle durant tout le film. Certaines surimpressions sont magnifiques, tout comme les jeux d’ombre (comme ce visage casqué de soldat placé devant la porte du dictateur s’apprêtant à se suicider et qui restera dans l’ombre). La dramatisation en revanche de l’inondation de la station de métro est probablement de trop, laissant penser à une pièce rapportée pour sortir opportunément du bunker (même s’il s’agit d’un fait historique, présenter l’épisode comme un dernier caprice du Führer me paraît bien inutile, le reste parle déjà proprement contre lui).

La musique également est parfois un peu too much, notamment lors du dernier plan : alors qu’ils sentent les troupes soviétiques fondre sur Berlin, les derniers fidèles brûlent en hâte les corps d’Adolf Hitler et d’Eva Braun (cette précipitation était bien assez dramatique pour devoir ajouter une musique sur ce finale). Tout ce qui précède n’en est pas moins un joli tour de force, et ceux ayant le souvenir de La Chute avec Bruno Ganz y retrouveront la même atmosphère à la fois crépusculaire et hystérique. Il faut peut-être aussi apprécier le cinéma tourné comme du théâtre filmé. Difficile de faire autrement. Du théâtre donc, mais également, surprise du chef, un peu de champagne et de danse (plus beau passage du film d’ailleurs).

 


 

 

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Ça s’est passé à Rome / La giornata balorda, Mauro Bolognini (1960)

Note : 4 sur 5.

Ça s’est passé à Rome

Titre original : La giornata balorda

Année : 1960

Réalisation : Mauro Bolognini

Avec : Jean Sorel, Lea Massari, Jeanne Valérie, Rik Battaglia

Excusez du peu : histoire de Moravia, scénario de Pasolini et mise en scène de Bolognini…

Le film est resté longtemps aux oubliettes, et pour cause, la société, à travers la journée d’un jeune père de famille, pauvre, tout juste sorti de l’adolescence, errant d’un notable à l’autre de la ville en recherche d’un emploi, présente un tableau assez peu flatteur de la jeunesse pauvre de la fin des années 50, et des rapports humains dans leur ensemble. D’emploi, notre jeune père errant n’en trouvera pas, du moins d’honnête, et au contraire, il aura le temps et le loisir, si on peut dire, et cela en à peine quelques heures, d’avoir des aventures sexuelles avec trois femmes différentes… La première, sur un toit, amie d’enfance après qui il court un long moment, et dont le harcèlement lourdingue serait de nos jours considéré comme un viol (même si elle ne semble pas bien lui en vouloir après — mais on rappelle que trois hommes sont aux commandes du projet, la vision proposée se mêle donc parfois à certains fantasmes, en l’occurrence ici, celui qu’une femme forcée à faire la mort y trouvera quand même son compte et, autrement, que le fait de dire “non” participe à un jeu de séduction auquel, finalement, elle prendrait toute sa part…). La seconde est une prostituée ramassée sur la route à la sortie de Rome et qui semble tout droit sortir d’un défilé de mode (celle-ci est pourtant sympathique avec lui, mais le goujat partira sans payer — ça, c’est un homme !). Et la troisième, une femme de la haute ou de la grande… escroquerie. C’est avec cette dernière que se passe l’essentiel de l’après-midi, sur la plage, sur la route ou sur le chemin du retour vers Rome (après une escapade coupable, ou maladroite, c’est selon, dans les buissons).

À voir ce magnifique parcours, telle une sorte de voyage initiation de l’absurde ou de la pérégrination sociale en quête de tram capable de ne pas vous laisser sur le bord de la route…, il faut croire qu’aucune issue n’est possible. Le constat est implacable : une seule méthode pour réussir et s’élever dans l’échelle sociale, le vice. Soit en se prostituant aux plus riches que soi, soit en magouillant (le plus certainement en travaillant au service d’un grand magouilleur institutionnel). La société ne se résume qu’en des hommes, des femmes, des bites, des vagins, des exploités, des exploitants, des escrocs, des victimes, des notables et des indigents, des parents et de la marmaille à nourrir… Implacable. C’est noir de chez noir. Et une curieuse resucée du néoréalisme à l’heure des nouvelles vagues européennes.

L’entrée en matière de Bolognini sonne d’ailleurs très surréalisme, mais sa technique n’en est pas moins admirable : travelling en contre-plongée sur une cour d’immeuble où le linge ondule dans le vent et sur leurs fils, mouvement en avant, une pirouette en passant sous une passerelle, puis mouvement arrière… Le tout avec le bruit des habitants le plus souvent indistincts et quelques accords de musique annonçant la tonalité noire du film… Comme une descente progressive dans les enfers (ou les égouts, dirait Hugo) de Rome.

Ça s’est passé à Rome, Mauro Bolognini 1960 La giornata balorda | Euro International Films, Produzioni Intercontinentali, Transcontinental Films

Avec ses faux airs de Christophe Rippert, Jean Sorel, s’il avait croisé le chemin de réalisateurs plus généreux, aurait peut-être eu une carrière à la Alain Delon. Ça se joue à rien parfois. (La même année, il apparaît là encore dans une coproduction franco-italienne, Les Adolescentes. Et cinq ans plus tard à nouveau avec Mauro Bolognini dans Les Poupées. Deux pépites, pourtant.)


 

 


 

 

 

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Le relou aux yeux de velours de la Cinémathèque

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Il y a un type un peu pénible à la Cinémathèque qui erre dans pas mal de séances et qui, avec son petit air de gendre idéal au sourire hypocrite, cherche à s’asseoir systématiquement juste à côté d’une fille que la plupart du temps il ne connaît pas. Sa technique d’approche ne change jamais d’un iota, et je ne l’ai pratiquement jamais vu finir entre deux mecs, seul, ni même surpris à papoter avec des hommes. Honnêtement, à force de voir ce type un peu relou, je plains les filles qui le voient débarquer, et qui manifestement, puisqu’assez souvent ils sont amenés à taper la discute, ne les intéresse pas… Si des gamines ou des jeunes femmes pensaient être à l’abri dans ce repère de vieillards bourrus, de désaxés mal sapés et d’homosexuels cultivés, c’est raté. Elles sont peut-être plus tranquilles qu’ailleurs, mais le lourd aux yeux de velours rôde…

N’étant moi-même pas dragueur et n’ayant jamais assisté à ce type d’approches, je suis étonné de voir qu’avec celui-ci, la technique diffère rarement et qu’elle est même quasi systématique, voire payante (pour ce qui est d’arriver à se placer à côté d’une jeune fille, ce qui pour certaines séances n’était pas gagné d’avance — parce qu’elles sont rares, les jeunes filles, peut-être même contribue-t-il à les raréfier un peu plus).

D’abord, le bonhomme, d’une vingtaine d’années, propre sur lui, genre intello avec un bouquin sous le bras, mais sans sac ni cartable parce que c’est pour les ploucs, arrive toujours aux séances ni trop tôt (si ça lui arrive, il attend à l’extérieur, histoire peut-être de voir qui déboule dans la salle), ni trop tard. Juste comme il faut pour que la salle soit déjà un peu remplie (il faut qu’il y ait déjà des demoiselles près de qui se vautrer amicalement, et s’il arrive parmi les premiers non seulement il ne trouvera personne à son goût, mais surtout, s’asseoir volontairement près d’une fille alors qu’il y a plein de places ailleurs paraîtrait bien trop suspect à ses yeux) ; mais pas trop remplie non plus, sinon il risque de ne pas trouver de place à côté de son élue. J’imagine que le garçon calcule son entrée parce que je le vois presque toujours arriver entre deux eaux si on peut dire et faire en fonction de l’affluence. Le pire pour lui sans doute serait de se retrouver coincé à ne plus pouvoir changer de place une fois décidé. S’il se retrouve seul sans avoir mis le grappin sur une belle, il fait alors mine de regarder autour de lui et dans toute la salle, l’air toujours alerte, disponible, pour voir s’il n’y a pas quelqu’un qu’il connaît dans les alentours (ce qui peut arriver, même avec des filles l’ayant probablement snobé à leur entrée, mais qui restent toujours, de ce que j’en vois, aimables avec lui — pas au point toutefois, apparemment, de lui envoyer un message pour lui dire à quelles séances elles assisteraient ou pour lui faire de grands signes pour lui signifier leur présence…). On peut alors presque lire sur son visage son désarroi quand une jolie fille entre dans la salle et se faufile n’importe où loin de lui, ou quand, déjà placé à côté de l’une d’elles, à force de jeter des regards à peine furtifs, se rend compte qu’elle ne lui plaît pas (j’ai bien ri une ou deux fois quand il s’est retrouvé à côté de femmes ayant au moins le double de son âge…). Les filles qui savent, les vrais canons, n’arrivent probablement pas juste avant que le film commence par hasard. Je ne suis pas familier des autres cinémas parisiens, mais j’ai cru comprendre que c’était une pratique habituelle chez certains dragueurs ou relous de service. Lui a ça de particulier qu’il exerce dans un lieu où on ne va pas rencontrer tant que ça de filles de son âge (ah, la passion des vieux films chiants, son plus gros handicap…), et il faut qu’il ne soit pas bien discret pour que je finisse par m’en rendre compte. Sans répit le gars, jamais il renonce.

Avant de s’installer près de sa proie, dès qu’il entre dans la salle, il reste debout un instant et balaie du regard les spectateurs presque un par un (un peu comme je fais, mais de mon siège, c’est mon côté vieux con à regarder les bagnoles passer depuis sa terrasse de café), et presque toujours, il choisit une zone en plein milieu. C’est là où idéalement les jeunes femmes se placent presque toujours (soit pour se faire draguer et se trouver ainsi bien en vue des jeunes mâles, soit, et c’est plus probable, parce que paradoxalement, en plein milieu, elles ont l’impression d’être vues par le plus grand monde et de se sentir ainsi en sécurité, voire protégées par les spectateurs assis autour d’elles déjà jugés non suspects). Son attitude quand il rejoint ainsi sa belle est des plus étranges : tout en se frayant un chemin parmi les spectateurs déjà assis sur les côtés, il jette toujours des regards vers sa cible, un peu comme quand on reconnaît quelqu’un dans une rangée et qu’on désire le rejoindre. Une fois au bout de son périple (ça fait souvent beaucoup de monde à déranger pour rejoindre la fille placée en plein milieu), c’est un peu comme si le flan retombait d’un coup. On le sent un peu gêné, timide même, et si la demoiselle lui jette un œil, il répond par un grand sourire maladroit en indiquant qu’il se mettra à côté d’elle (je ne suis pas assez près pour entendre s’il demande l’autorisation ou si la place est prise, mais le garçon vient avec une telle bouille de gendre idéal qu’il est probablement difficile de lui refuser, même si les filles l’ont vu venir de loin et comprennent les intentions du petit malin — le gars a un radar à la place du cœur, je ne l’ai jamais vu s’asseoir à côté d’une femme un peu revêche ou d’une grande gueule hérissée lui signifiant vertement son désir de mâter seule un vieux film hongrois).

La suite n’est pas moins pathétique. En général, les demoiselles ne semblent pas bien enclines à discuter. Dans l’immédiat en tout cas. (Je pense que toutes les filles françaises ont tendance à se renfermer quand elles sentent qu’elles vont se faire draguer, parfois même avec plaisir si le macho de circonstance leur plaît, ou qu’un relou vient empiéter sur leur espace). Il reste toujours un peu de temps avant que le film commence, et parfois ça tourne un peu au malaise. Le garçon, même si je pense qu’il sait garder une certaine distance de courtoisie (plutôt du genre dragueur des beaux quartiers, insistant, mais poli, insistant, mais poli, insistant, mais… relou, là), est particulièrement expressif, et pour le moins, incapable de cacher ses regards en coin (à moins que cette insistance visible soit précisément une technique pour signifier son intérêt à sa proie). Quand il jette un œil qu’il croit discret sur la fille à côté de lui, c’est comme si tout son corps s’animait pour émettre un signal : « Attention, je mâte ! » (Rien de concupiscent dans ces regards, on sent plus un pauvre chéri émettant des appels du pied pour engager une conversation. C’est juste d’une obséquiosité un peu folle s’il multiplie les regards de gentil garçon et les grands sourires avenants et si la fille a le courage de lui jeter un regard ou est disposée à répondre avec les mêmes simagrées — au lieu d’avoir un Mister Bean, on se retrouverait alors avec deux clowns aux attitudes débiles et muettes, mais la situation ne s’est encore jamais présentée sous mes yeux…)

Ici, deux cas de figure. Soit, certaines femmes apprécient de se faire draguer lors d’une séance, flattées ou curieuses de voir, histoire de lui laisser une chance à celui-là… (Par les temps qui courent, ce ne sont probablement pas les plus nombreuses.) Soit, elles flippent et s’agacent de voir un tel relou prendre ses aises juste à côté d’elles. L’approche est si insistante qu’elle peut réellement confiner au malaise.

Bref, le garçon doit savoir, au moins, se tenir tranquille lors des séances (je rassure les demoiselles qui me lisent et que je sais très nombreuses… à m’éviter dans les salles). Je n’ai jamais entendu aucun cri, aucune plainte (en tout cas ostensible). Le mec est juste un peu relou, un peu collant, et un peu récidiviste.

Je ne connais pas ses intentions. Avec ses airs de premier de la classe, difficile de savoir s’il cherche des coups d’un soir ou le grand amour. Quoi qu’il en soit, voilà plusieurs mois que je le vois adopter à de nombreuses séances la même technique, et manifestement sans grand succès, car le garçon est rarement accompagné. Rarement. Parce qu’il est vrai que ces derniers temps, il semble avoir atteint un assez haut niveau de drague pour discuter avec les filles à côté de qui il était assis (en tout cas je l’imagine, vu que je n’assiste pas à toutes ses tentatives). Des filles de son âge, souvent seules elles aussi. Reste à voir si elles lui répondent par simple politesse ou s’il les agace. Si certains cinémas se vident peu à peu des femmes arrivées un certain âge, ce n’est peut-être pas toujours parce qu’elles ont trouvé leur homme ou cessé d’être cinéphiles : elles en ont peut-être assez de croiser des types à qui elles répondent poliment, mais dont elles n’ont rien à faire. Mystère… (Moi, je cause à mes pieds, et je dévisage tous les spectateurs sans discrimination : des jolies qui viennent se placer au centre, aux habitués du fond de la classe et qui parlent fort ou aux vieux qui arrivent une heure à l’avance pour choper leur place préférée sur le côté. C’est comme ça qu’avant le film, j’ai droit à mes courts-métrages, à mes épisodes Netflix. Y auraient des automobiles, je me mettrais à les compter. Comme il n’y en a pas, je garde un œil sur le relou aux yeux de velours, et j’essaie de repérer avant qu’il arrive sur quelle fille il pourrait jeter son dévolu.)

Et si je dis tout ça aujourd’hui, c’est qu’à la dernière séance, il m’a bien fait rire, le lourdaud.

Technique habituelle : arrivé ni trop tôt ni trop tard, un regard discret vers le milieu de la salle depuis l’allée, et là, il repère une habituée de son âge qu’il ne peut pas ne pas avoir remarquée après toutes ces séances (oui, il y a beaucoup d’habitués, même jeunes). D’habitude, la demoiselle est accompagnée d’un beau barbu à l’air un peu endormi, alors l’occasion est trop belle, notre rat de cinémathèque se fraie un chemin vers sa belle, grand sourire générique, travelling posé, panoramiques en coin. Et puis, premier faux pas, je vois s’installer trois rangées derrière lui une fille qui, il me semble, discutait avec lui la veille : si celle-ci n’a pas la tête dans les étoiles, il me paraît assez peu probable qu’elle n’ait pas repéré notre bonhomme assis à deux pas devant elle. Soit elle ne l’a pas vu en se posant, soit elle l’a vu après et n’a pas osé intervenir (surtout le voyant à côté d’une autre), soit, ben, elle l’évite… (Quoi qu’il en soit, elle m’a paru déguerpir bien vite à la fin de la séance.)

Et puis la chute inévitable, deuxième faux pas, assez prévisible : le petit barbu, finissant sa sieste, entre dans la salle (je riais déjà, mais j’ai l’esprit mal tourné), se présente devant l’allée et rejoint son amie… Malaise, slam tilt, new ball, essaie encore…

C’est con, mais ça m’amuse.


Des nouvelles du dragueur de la Cinémathèque en ce mercredi de mi-février. Je n’avais pas vu le bonhomme depuis un bon moment, faute peut-être de suivre les mêmes rétrospectives, et le voilà qui ramène sa bonne bouille de vainqueur pour l’ouverture de la rétrospective… Léonide Moguy. On ne rit pas, c’est un événement. Moguy est un cinéaste semble-t-il féministe très populaire dans les années 30 dont on ne sait plus rien aujourd’hui faute d’avoir été loué par les cahiéristes des années 50 et qui ont pu pendant tout le reste du siècle dicter ce qu’était l’histoire du cinéma français ; on n’imagine pas notre séducteur maison venir exercer ses talents lors d’une telle ouverture. C’est qu’il doit mieux flairer les coups que moi, parce que tout inconnu qu’il est, le Moguy a fait quasiment salle comble dans la grande salle (avant que ses autres films soient balancés sans grande considération à la cave).

Bref, je le vois donc apparaître, garni d’une barbe de dix jours, alors que la salle est déjà bien remplie. Pas n’importe où. Posté à mi-salle sur les marches dans le coin droit en faisant semblant de voir s’il n’y a pas quelqu’un dans le coin qu’il connaît. Le radar de jolies nénettes est en action, et bientôt en émoi : il a trouvé sa cible, dérange cinq ou six personnes pour se faufiler en plein milieu d’une rangée juste devant la mienne. Restait une place en plein milieu à côté d’une jeune et grande blonde. Le jackpot pour un dragueur, quoi. Et puis technique habituelle… Vas-y que je demande l’autorisation de m’asseoir et que j’engage la conversation.

Pas vu le reste. Il se trouve qu’une fille accompagnée de sa très chère mère est venue troubler mon attention en venant se placer juste à côté de moi au moment où le garçon entamait sa drague. Troublé encore quand, alors qu’elle s’était mise à côté de moi, elle s’est rendu compte que le siège était cassé et a changé de place vers la gauche…

Puisque les femmes du Tout-Paris me lisent, sachez qu’il y a un siège cassé dans la grande salle. Votre mission si vous l’acceptez : y attirer le dragueur de la cinémathèque. (En vrai, le siège ne me paraissait pas si cassé que ça ; j’ai comme l’impression que c’était un prétexte pour se foutre un peu plus loin.)

(Simple commentaire naïf, mais, sérieusement…, ne viendrait-il jamais à ces filles l’idée de se barrer à une autre place en voyant ce lourdaud déranger toute une rangée pour se mettre juste à côté d’elles ? C’est quoi, de la naïveté de leur part, de la flatterie ? Parce que moi ça me fait rire, c’est chaque fois un nouveau sketch, mais quel emmerdeur ne faut-il pas être pour multiplier ce genre de tentatives pathétiques dans un même endroit… Il se ferait bien remettre à sa place une bonne fois pour toutes, sans esclandre, juste des nanas se barrant sans lui adresser le moindre regard, il comprendrait que ce ne sont pas des manières… Vous êtes trop naïves, ou trop indulgentes avec ce genre d’énergumènes.)


Hé ben…, ça drague à la Cinémathèque, mais pour une fois, le relou aux yeux de velours n’y est pour rien.

Film un peu glauque hier où une Charlotte Rampling de vingt ans chante les seins à l’air dans un uniforme nazi. En ces temps de crise du nouveau coronavirus, il semblerait que certains aient paradoxalement envie de se rapprocher de leurs semblables… parfois bien plus vieux. (De là à penser à un complot de la jeune génération vis-à-vis des plus vieux, ces derniers étant les plus vulnérables dans cette épidémie…)

Avant le film, un bonhomme de bien cinquante ans, plutôt laid mais soucieux manifestement de s’accorder avec la jeunesse sur le plan vestimentaire, et assez entreprenant malgré le petit parfum de suspicion permanent traînant à la suite des vieux pervers, entame la discussion avec une petite rousse de pas vingt ans assise derrière lui. Les mêmes maladresses d’approche qu’un jeune inexpérimenté, mais le soin des gens polis. Le bonhomme est vite mis en confiance par la jeune rousse qui lui répond avec autant de maladresse, mais flattée, semble-t-il, et assez ouverte à la discussion. En ni une ni deux, le quinquagénaire en blouson de cuir, et qui doit bien faire trente centimètres de plus que sa belle rousse, propose de venir s’asseoir auprès d’elle, dérange deux demi-rangées assez peu garnies, et poursuit son approche séductrice.

Étrange couple en tout cas, et au contraire de l’habituel dragueur des lieux, le quinqua semble avoir des chances de conclure.

Autre épisode à la limite de la gérontologie, aujourd’hui même pour un navet en 3D. J’ai oublié mes lunettes, à la limite pour un film 3D, ce n’est pas bien grave, mais je change de ma place habituelle et me rapproche de l’écran. Je me mets aussi tout près de la rangée pour pouvoir sortir rapidement dans le cas peu probable où j’arrive à choper la séance qui suit dans la salle d’à côté. Je laisse juste une place à côté de moi pour ne pas trop être excentré, et là je vois une gamine se faufiler comme une anguille sur le siège de droite. Je sens comme un regard insistant posé sur moi. On ne m’a pas fait ça depuis que j’ai quinze ans (et en réalité, je n’ai même pas souvenir d’avoir été autre chose que témoin de cette technique puérile et féminine visant à attirer l’attention de mâles). Oui, parce que pour une fois, le dragué (et le vieux), c’est moi. (À moins que ce soit pour se foutre de ma tête.)

Bref, la jeune fille, buste entièrement tourné vers moi, gesticulant de tout son petit corps pour réveiller mes indicateurs d’alerte endormis : « Hou, hou ! Je suis là, je te regarde ! » Je tourne la tête un peu méfiant voire pétrifié un peu comme on le fait en se sentant épié par un serpent à sonnette. Je ne suis pas forcément rassuré quand je vois une petite brune asiatique d’une vingtaine d’années que j’ai déjà vue plusieurs fois et qui feint, ou qui a, quinze ans d’âge mental. Plutôt jolie, elle pointe impétueusement son menton vers moi dès que je la regarde et viendrait presque me sauter sur le bras avec les siens comme le ferait un chiot pour réclamer un sucre. Je lui demande un truc tout aussi idiot que ce qu’elle dégage avec ses lunettes 3D posées sur le nez, mais pas refroidie par mon manque total de repartie, elle continue de japper dès que je détourne la tête pour attirer mon attention. Mal tombée l’énergumène, en plus d’être vieux, j’ai l’amabilité et la conversation d’un glaçon.

Et là, alors que la salle commence à être bien remplie pour une séance à 16 heures en début d’une épidémie géronticide (il y a beaucoup de jeunes dans la salle), j’entends quelqu’un interpeller dans ma direction. Je tourne la tête, et derrière la petite brune qui joue avec ses lunettes, je vois la plus belle femme du monde qui me demande si la place deux ou trois sièges sur ma gauche est libre. Je reste deux secondes dans le vague, je me sens d’un coup projeté dans un roman de Philip K. Dick. Mais non, je n’ai rien pris, j’ai mes lunettes dans les mains et le film n’a pas commencé. La place était libre, le reste est brouillard.

En vingt secondes, j’ai eu le temps de me faire draguer pour la première fois de ma vie par un personnage de cartoon grandeur nature et de croiser le regard de la plus belle femme du monde (qu’un autre se chargera de draguer). Le relou aux yeux de velours a perdu une bonne occasion de venir exercer ses talents aujourd’hui.


Et revoilà notre don juan pour une masterclass dominicale susceptible de réunir de jolies célibataires bien éduquées. J’ai manqué son entrée en scène, mais celle-ci intervient sensiblement toujours à la même période. Je l’ai senti passer d’un côté de la salle à l’autre en la traversant dans mon dos, signe qu’il avait peut-être repéré sa cible de loin et qu’il passait de l’autre côté pour passer à l’action. Bref, il se présente dans une rangée, se rapproche du centre, et demande à une demoiselle s’il peut se mettre à côté d’elle. Manque de chance, elle lui répond qu’elle garde la place pour quelqu’un : manifestement, une nouvelle fois (puisque c’était déjà arrivé), le relou est venu s’enquérir d’une fille dont le bonhomme s’est absenté quelques minutes. Le voilà donc obligé de s’asseoir à côté d’un jeune garçon faisant très « élève d’école de cinéma payée par papa », habillé chiquement, visage poupon et coiffure à la mode. Triste voie sans issue pour le relou de la Cinémathèque.

Il aurait attendu vingt secondes, sa proie était là, se présentant deux rangées derrière la sienne. Une magnifique brune à la frange sévère, le nez long et étroit, venant s’asseoir dans un no man’s land improbable au centre de la salle. Se sachant chassé par sa duchesse du jour, le relou se tourne et se retourne, l’œil vide et perdu, et tombe inévitablement sur la petite brune. Va-t-il changer de place ? Non, il rend les armes. Il sera encore temps peut-être de mettre la main sur elle à la sortie…

Dommage pour lui. Non seulement la petite brune était charmante, peut-être deux fois plus jeune que le pull tout peluché qu’elle portait, mais ne cessait de donner des signes au garçon assis à deux fauteuils sur sa droite que « si seulement… elle était libre ». Pas de vaine, vraiment, même si quelque chose me dit qu’elle n’était pas de nature à se laisser faire (la frange, ça peut être radical en donnant un air sévère voire rebelle). À vouloir amadouer le garçon sur sa droite, elle m’en a même déconcentré un bon moment à se tricoter les cheveux trois heures durant avec les plus jolis doigts du monde… Ce n’est pas gentil d’offrir malgré soi ce spectacle à des types transparents qu’on finirait presque par rendre gaga en essayant d’en séduire d’autres. Le relou a manqué sa sortie ; le garçon sur la droite l’a suivie du regard en se demandant s’il devait la suivre ; mais tous les célibataires ce dimanche finiront un peu plus leur semaine, seuls, à se lamenter sur leur oreiller : « À un cheveu, ça s’est joué à un cheveu… ».

Gageons que le relou, la prochaine fois, calculera son entrée un peu plus tard.


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Swallow, Carlo Mirabella-Davis (2019)

Note : 3 sur 5.

Swallow

Année : 2019

Réalisation : Carlo Mirabella-Davis

Avec : Haley Bennett

Étrange objet acidulé qu’on goberait volontiers comme un bonbon sans confession avant de finir étouffé par une fausse route à force de ne plus voir le bout de l’alambic narratif.

L’actrice est remarquable en revanche. C’est sur elle qui repose tout le film et l’essentiel de l’intérêt du film (autant qu’un film puisse reposer entièrement sur la performance de son acteur principal). Entre dépression retenue susceptible de la faire craquer à tout instant, et légèreté, et même une certaine fantaisie (qui est à mon sens souvent une marque de talent), c’est un grand écart difficile à réaliser. Une sorte de Bill Murray au féminin.

C’est très correctement réalisé, avec un bon sens du rythme, un excellent sens de la musique, une volonté appréciable de passer par des montages-séquences en guise d’amuse-bouche narratif, ou par la fantaisie (par le biais de son actrice principale donc) pour illustrer une histoire. Malheureusement, c’est bien par là que le bât blesse. Le sujet est bon, mais il ne part en fait d’aucun contexte préexistant susceptible de nourrir la suite, et une fois exposé, on sent trop que le récit cherche une issue. Il en trouve un quand, dans la seconde partie du film, elle décide de s’échapper et de rejoindre son père afin de le mettre face à ses responsabilités, mais cela devient un tout autre sujet que celui exposé au début. Parce que oui, une histoire, c’est un peu comme avec le pica (trouble de nutrition dont est affecté notre personnage principal et qui consiste à avaler tout et n’importe quoi) : ça commence par un objet, celui-ci évolue dans le tube digestif, et ce même objet doit ressortir, après pas mal de pérégrinations, intact. Ici, comme par magie, on passe d’un sujet à l’autre… Si le pica était un prétexte à en venir à une histoire personnelle (au demeurant assez originale elle aussi), il aurait fallu l’amener d’une tout autre façon, à commencer par ne pas le mettre au centre du film pendant si longtemps.

Parce qu’au final, d’un sujet assez bien vendeur car original, on en vient rapidement à se demander s’il ne faudrait pas le mettre au rayon des fausses bonnes idées, de celles qui allèchent les babines mais qui révèlent peu à peu un potentiel dramaturgique faible. Ce qui me fait dire assez souvent que l’originalité n’a rien d’une qualité en soi, c’est un atout qu’il faut savoir sortir habilement de sa manche et arriver à transcender assez rapidement sans quoi on s’appuie trop sur lui en oubliant les qualités principales du jeu narratif. Sans compter que si on réduit l’originalité à une capacité à choisir des sujets, à l’imagination parfois aussi, eh bien cela est, me semble-t-il, donné à beaucoup de monde. Tout le monde dispose d’une imagination, et tout le monde est original. La grande difficulté, toujours, c’est de transcender ce premier état, de structurer ses bonnes idées pour qu’elles donnent l’impression d’aller toutes vers la même direction. L’art, il est là. Pas à choisir ses sujets (même si c’est un début).


 

 


 

 

 

 

 

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Notre nazi, Robert Kramer (1984)

Note : 3 sur 5.

Notre nazi

Année : 1984

Réalisation : Robert Kramer

Notre nazi est de ces films dont il est impossible de dire s’ils nous ont plus ou non et qui pour autant sont loin de nous laisser indifférents. Plus qu’une expérience cinématographique, sa vision en devient presque un acte historique, intellectuel, politique… avorté. On voudrait y chercher un sens, force est de constater qu’il n’y en a aucun. Son réalisateur, embarqué par un autre pour suivre le tournage de son film (sorte de making-of avant l’heure), n’est que le témoin d’un événement étrange, fou, un acte de réalisation un peu dingue derrière lequel se cachent d’étranges objectifs. Même si tout cela est bien rendu par le montage, si Robert Kramer se cache généralement assez bien derrière son sujet, il n’en reste pas moins que ce dont il est le témoin, retransmis, on peut le croire, assez fidèlement à ce qu’il a pu voir, plus que du cinéma documentaire, c’est du reportage ou une chronique d’un de ces moments rares où plus rien n’a de sens, où tout semble partir en sucette et où personne ne contrôle plus rien. Robert Kramer n’avait sans doute aucune idée de ce dans quoi il mettait les pieds, on peut donc difficilement chercher dans son film une quelconque intentionnalité de cinéaste. Ce qu’on y voit, c’est ce qu’on juge, ou essaie de juger, pas le film même. L’événement dépasse le film et son réalisateur. Ses réalisateurs. Et peut-être aussi beaucoup ses spectateurs.

Pour comprendre le niveau de surréalisme et de malaise atteint par le film, il me faut évoquer ce qui s’y joue. Le langage, avec sa distance, est probablement plus apte à en faire ressortir l’absurdité…

Un cinéaste sans nom, ou presque, Thomas Harlan, s’apprête à réaliser un film dans lequel on apprend vaguement qu’une sorte de retournement de l’histoire y est proposé, car un petit groupe de militants y séquestrerait un ancien nazi pour l’interroger sur ses crimes… Or, et c’est le premier faux pas du film (filmé) qui entraînera tous les autres, le rôle joué par le nazi est précisément joué, et en connaissance de cause parce qu’il a été précisément été choisi pour ça, par un criminel de guerre nazi, reconnu comme tel par un tribunal, ayant passé des années en prison, et relâché pour cause de maladie (ce n’est plus qu’un vieil homme inspirant parfois la sympathie avec ses « bonnes manières » comme dira Harlan, et il a toute sa tête — du moins, on voudrait le penser, la suite permet de penser qu’il est sans doute presque autant fêlé que celui qui l’a appelé pour réaliser son film). En vue de ce magnifique projet autonauséabond, Harlan convoque son homologue américain, Robert Kramer (surtout connu pour le film qu’il tournera plus tard, Route One USA) pour produire un film sur son film, dans son film, sur le plateau… Quand un projet n’est pas simple, il a raison, autant se compliquer encore plus la tâche.

Si Thomas Harlan est un inconnu aux yeux de l’histoire du cinéma, son nom ne l’est pas tout à fait, puisque c’est celui du réalisateur du film de propagande nazie le plus connu : Le Juif Suss. Thomas Harlan est le fils de Veit Harlan. Cigarette à la main, intellectuel investi et volubile, Harlan explique face caméra la différence entre un criminel de guerre comme Filbert (le vieux SS, acteur principal de son film) qui a toujours cherché à minimiser ses crimes, et son père, fort sympathique selon lui (ce qui est presque un crime à ses yeux dans les circonstances de l’époque… — bonjour Docteur Freud), ayant réalisé ses films durant la guerre en parfait ingénu, et relaxé après-guerre par les tribunaux chargés de juger de son niveau de responsabilité, dirigés selon lui, même, par un ancien criminel de guerre… On a un peu comme l’impression de voir un petit enfant ayant souffert du sort de son père (tout à la fois justifié à ses yeux et injuste : il a souffert de toute évidence de savoir qui a été son père, mais bien plus encore semble-t-il que ce même père semblait n’avoir aucun remords de ce passé…, la schizophrénie n’est pas loin) et qui chercherait en vain à pointer du doigt un « vrai méchant » pour le livrer aux chiens de la bien-pensance d’une Allemagne honteuse de son passé.

Le tournage commence. Le montage de Kramer est un peu agaçant à se focaliser surtout sur la forme au détriment de son sujet : on comprend mal l’objet du tournage, parfois les situations sont confuses, il capture et rend des déclarations qui, sorties de leur contexte, n’ont pas beaucoup de sens, ou qui au contraire, en prennent peut-être un peu trop. Ça part ainsi dans tous les sens, et autant le cinéaste qu’on voit filmer que celui témoin du tournage de l’autre, aucun ne semble savoir ce qu’il fait. L’improvisation semble permanente. On interroge les techniciens, leur malaise parfois, ou au contraire la sympathie non feinte qu’ils peuvent avoir pour le vieil homme. Kramer filme Filbert quand Harlan filme Filbert, si bien qu’on a du mal à savoir ce qui tient parfois de la répétition et du film (de Harlan — qu’il serait par conséquent intéressant de voir pour se faire une idée…, puisqu’il existe). Les répliques semblent n’avoir souvent aucun sens. Harlan fait dire n’importe quoi à son acteur SS qui se laisse manipuler sans peine. Filbert se casse la gueule et manque de se fracasser la tête contre une table, se relève penaud sans rien dire, des membres de l’équipe courent à son aide, Harlan fulmine, et on continue le tournage comme si de rien était… À ce moment, on est nous-mêmes en tant que spectateurs, partagés entre ce qu’on sait de ce vieux bonhomme, de ses crimes reconnus, de sa peine purgée, et de son air hagard, encore lucide, mais qui manifestement cherche à garder un semblant de dignité face à une équipe de tournage ne sachant pas bien comment le prendre… On guette un peu le moment où, face à une déclaration, on pourra enfin le haïr, juger. On reste aux aguets en prenant soin de ne pas se laisser prendre par son air de chien battu, son absence totale de haine ou de mépris à l’égard de ceux qui connaissent ses crimes…

Et puis Harlan a une idée. Kramer le film en possession de documents que le fils de l’ancien réalisateur du régime nazi présente comme des preuves de nouveaux crimes commandités par l’ancien SS et acteur de son film, et pour lesquels il n’aurait pas été jugé. Malaise. Où est la limite entre la fiction, la réalité et un tribunal improvisé… ? Harlan garde tout ça sous le coude et prépare sa revanche, son coup de théâtre foireux, sans en dire ou en montrer beaucoup plus encore à ce moment à Kramer qui continue de filmer le tournage innocemment.

Un peu ignorant et mal à l’aise avec l’opinion qu’ont de lui les techniciens présents sur le plateau, Filbert se rapproche de cet autre curieux personnage qui filme en même temps que l’autre, et qui, sans doute à ce moment, un peu en délicatesse avec son réalisateur, cherche un peu d’appui ou de réconfort, auprès d’un autre. La réponse de Kramer alors, pleine d’innocence toujours, belle et naïve comme celle que pourrait avoir un lycéen dans cette position, mais peut-être aussi la seule possible, la plus saine, la plus « étrangement logique » au milieu de ce qui ne peut l’être : « Je pense que vous êtes un dangereux criminel. Vous avez été jugé pour vos crimes. Je n’ai aucun respect pour vous. Mais c’est vrai, en même temps, vous êtes vieux et vous me faites un peu de peine. » (Je paraphrase.) La logique schizophrène du « en même temps », déjà. Le vieux bonhomme, qui attendait de toute évidence une consolation aux interrogatoires qu’on lui faisait subir dans la fiction et en coulisses depuis le début du tournage, remercie outré le cinéaste pour son honnêteté et se barre. « Vous me reprochez des crimes qu’on m’a obligé de faire ! » Malaise.

La suite n’est pas moins édifiante. Alors que Harlan tente de sortir les vers du nez de son officier SS mélangeant outrageusement le réel et la fiction, celui-ci se laisse aller à quelques confidences lui arrachant quelques larmes. Personne n’y comprend rien : rappelons que le tournage s’effectue en langue allemande, que l’acteur (sa jeune interprète) et le réalisateur parlent allemand, le reste de l’équipe est français sans parler un mot d’allemand, et le cinéaste chargé de réaliser le film sur le film est Américain francophone. La confusion est totale sur le plateau, et Kramer (réalisant un film en vidéo en français, puisque les inscriptions sont en français) pousse la confusion jusqu’à ne jamais traduire les nombreux passages en allemand par la suite (la Cinémathèque a eu la bonne idée, elle, de nous sous-titrer le tout en anglais pour au moins disposer de ces traductions, mais en travestissant « l’œuvre » de Kramer, en quelque sorte, volontairement plus confuse). Un petit comité se forme alors, et le cinéaste, fils du bon élève Harlan, fait la leçon à son équipe en leur expliquant la situation : selon lui, et ils ne devraient pas s’y tromper, les larmes de ce criminel, si elles ne sont pas feintes, ne sont aucunement la conséquence de tardifs remords pour les crimes commis par un officier SS, mais les pitoyables larmes d’un homme regrettant que les maladresses politiques de son frère lui aient interdit toute promotion dans le régime nazi. Merci professeur pour ces explications, mais même avec la traduction, et tel que c’est monté par Kramer, on peut douter de cette interprétation. Et quand bien même ce vieillard pleurerait sur son sort passé, les petits commentaires putrides qui viennent à sa suite sont du plus mauvais effet. L’ostracisme froidement délibéré, bêtement complotiste qu’on adresse à un plus faible que soi et qu’on accuse des vétilles pour expliquer les maux de la terre, ça commence comme ça. Un criminel de guerre pleure l’arrêt brutal de sa carrière, la mort de son frère, l’ostracisme très relatif de ses proches dans les hautes sphères du nazisme… La belle affaire. Il a déjà été reconnu par un tribunal que c’était un fils de pute, s’émouvoir de telles futilités laisse assez songeur sur le sens des priorités de ceux, coupables, d’un tel débinage. Agir en connard envers un autre connard ne te rend pas meilleur que lui. Tu lui apportes même malgré toi un peu de légitimité : entre connards, le criminel sera toujours le plus fort. Il faut donc laisser les criminels à leur place et éviter de chercher à leur tailler un costard, c’est à la société de le faire, pas aux petits tribunaux improvisés sur des plateaux de cinéma…

Arrive le clou du spectacle, la petite manigance fomenté par Harlan pour agiter de moisi ce qu’il y a encore de vivant dans ce bocal au formol. Harlan sort son papier qu’il présente comme une preuve devant l’ancien officier SS de crimes pour lesquels il n’aurait pas été jugé. Filbert fait ce que tout criminel de guerre fait dans cette situation (ou plutôt face à un vrai tribunal) : il nie. Seulement, ce n’est pas tout, loin de vouloir seulement mettre Filbert face à ses responsabilités en lui présentant des documents comme des preuves de ses crimes, Harlan lui impose en plus la confrontation avec deux hommes supposés survivants d’un de ses massacres. C’en est trop pour l’ancien SS, il cherche à quitter le plateau, mais le réalisateur l’en empêche, pointe sur lui sa caméra (Kramer en fait autant), s’ensuit une bousculade qui frise le harcèlement et le lynchage. On déplume Filbert de sa perruque, il se retrouve à moitié nu, et on l’abreuve de questions qui n’ont évidemment plus aucun rapport avec du cinéma. Cut. Kramer nous raconte, un poil cynique, la suite : le tournage a continué, et le film a pu se faire, l’acteur dira même par la suite que ce film aura été indéniablement le plus grand événement de sa vie…

Surréaliste.


 


 

 

 

 

 

Liens externes :


 

Crise, Georg Wilhelm Pabst (1928)

Note : 3.5 sur 5.

Crise

Titre original : Abwege

Année : 1928

Réalisation : Georg Wilhelm Pabst

Avec : Gustav Diessl, Brigitte Helm, Hertha von Walther

La haute société de 1928 ne connaît pas la crise.

Mélodrame parfois follement répétitif rehaussé par quelques fulgurances. La séquence du cabaret est interminable, par exemple, mais de jolis travellings sur la face livide de Brigitte Helm. Un humour également, qui vient souvent étrangement à rebours, voire à rebrousse-poil, mais qui fait toujours mouche. Et une « art direction » digne de Hollywood.

La description des humeurs de la femme (forcément changeantes voire contradictoires) me paraît assez bien faite, assez amusante même, malgré le ton résolument dramatique de ses revirements pathétiques : il faut voir notre héroïne se dévêtir dans l’atelier de son amant en sachant que son mari est à la porte, regarder pleine d’insolence forcée son mari quand l’amant un peu nigaud se résout à ouvrir, et qui se décompose en voyant que son mari s’apprête à tourner les talons et qu’elle le dégoûte ou se désintéresse d’elle. On croirait voir une petite fille jouant au docteur qui s’amuse à lui montrer, à lui interdire, à lui montrer… On frôle peut-être la caricature, mais il y a un peu de vrai dans tout ça.


 

 


 

Ne pas confondre esclavagisme et racisme. Une méprise qui n’aide pas à la lutte des stigmatisations, ostracismes ou différentes xénophobies.

Les capitales

Violences de la société

Discoursusation résultat de commentaires sur le colonialisme.

 

L’esclavagisme, c’est une idéologie dont la finalité est de tirer profit de la négation de l’autre. Sa barbarie n’en est pas sa finalité, mais le moyen. L’esclavagisme institutionnel a aujourd’hui disparu : ses victimes sont rares et les lois les protègent.

Le racisme en revanche est rarement idéologique. Il existe, c’est vrai chez les suprémacistes blancs, par exemple. Mais le racisme, c’est surtout un biais cognitif auquel nous sommes tous potentiellement… esclaves. Il est partout. Tous, cela signifie, tous, sans distinction de couleur de peau. Le racisme ne fait aucune distinction entre ceux qui s’en rendent, parfois sans le savoir, coupables. On ne peut pas lutter contre le racisme si on ne s’attaque qu’à ses idéologues et à ses expressions les plus extrêmes dans nos sociétés, ou si on le confond avec une barbarie dont plus grand monde n’est victime aujourd’hui (certaines sociétés sont plus permissives que d’autres, et des exemples peuvent ça et là faire l’objet de poursuite, mais l’esclavagisme institutionnel, lui, a disparu).

Le racisme, c’est la peur de l’autre, sa mise à l’écart pour sa différence apparente ou supposée. Et c’est avant tout un réflexe, ou un raccourci, intellectuel qui dans l’histoire humaine (ancienne, hein) a probablement servi à renforcer les liens de son propre groupe. Ce qui, dans l’évolution humaine a plutôt servi l’espèce, est devenu chez l’homme civilisé un lourd fardeau à l’origine non seulement de la mise à l’écart des moutons noirs du groupe, mais aussi des luttes entre clans, puis des guerres (parfois même préventives : la peur de l’agression du voisin justifie l’agression du voisin). La peur de l’autre serait ainsi ce qui nous maintiendrait à la fois en vie et ce qui nous pousserait à nous combattre. Le racisme est présent en chacun de nous, c’est un processus cognitif biaisé contre quoi on apprend plus ou moins à lutter. Mais pour cela, encore faut-il en comprendre l’origine.

Ça touche donc tout le monde, le racisme est partout, il touche tout le monde : le racisme n’est pas… discriminant. Le « racisme de couleur », c’est son exemple le plus évident, mais la stigmatisation peut tout aussi bien toucher les vieux, les pauvres, les femmes, les étrangers, les imbéciles, les homos, les nains, les roux, les juifs, les gros, les malades, les riches, les Noirs, les jaunes, les musulmans et… les Blancs. Même si pas grand monde ira se plaindre que, parfois, les groupes privilégiés soient stigmatisés. Mais je ne parle pas ici de juste de pas juste, mais des origines d’un biais cognitif. C’est exactement le même processus cognitif qui est à l’œuvre qu’il s’attaque à tel ou tel groupe, et c’est ce même processus qui est derrière les idéologies ouvertement racistes, quand celles-ci n’ont pas en plus d’autres buts, mais qui ne viennent jamais que se plaquer sur des biais déjà existants.

Maintenant, dire qu’il y a des victimes de racisme plus importantes que d’autres, bien sûr. Dire que la discrimination des Noirs ou des musulmans en France sont sans commune mesure avec le racisme anti-blanc, c’est autre chose que de dire que le racisme anti-blanc ne peut pas exister… par principe. Parce que ça, c’est nier l’essence du racisme, c’est prétendre que seuls ceux qui en sont majoritairement victimes peuvent en être victimes.

The Assassin, Hou Hsiao-hsien (2015)

Note : 2.5 sur 5.

The Assassin

Titre original : Ci ke Nie Yin Niang

Année : 2015

Réalisation : Hou Hsiao-hsien

Pour faire simple, je n’ai rien compris et, très vite, lassé par une mise en scène qui fait illusion dans un film contemporain mais fait pschitt ici, je n’avais plus l’intention de comprendre. Hou Hsiao-hsien n’est pas pour moi, il me parle chinois.

Après, c’est décorativement parlant très joli. Les intérieurs sont soignés et les extérieurs sont époustouflants. Ça n’a juste pour moi aucun intérêt. Dès le premier panneau, j’étais déjà aux pâquerettes, et en retrouvant le style de mise en scène inutilement lent de Hou Hsiao-hsien, j’ai commencé à m’agacer.

Le pire entre tous ces effets n’aidant pas à suivre une ligne de récit particulièrement fine et fragile, la gestion du son avec ces hors-champ de nature, en particulier le vent, poussés à fond les manettes. C’est un peu comme essayer de lire du Corneille avec du Led Zeppelin en arrière-fond.

Je le dis souvent, si un réal fait tous les efforts possibles pour que ce soit moi qui en fasse le plus en retour, il n’y a aucune raison que j’accepte de me faire avoir de la sorte : les efforts, c’est à lui de les faire pour que j’en fasse, peut-être pas le minimum parce qu’aucun plaisir ou intérêt ne peuvent se faire en laissant son cerveau à la cave, mais pas trop (d’effort). C’est comme ça qu’on m’a appris à donner à voir au théâtre ; c’est comme ça que j’entends être servi au cinéma. Je peux à la limite en faire pour des génies, mais Hou Hsiao-hsien avec l’ensemble de ses manières adoptées pour cacher son manque de savoir-faire en matière de mise en scène, ne m’aide pas plus à ce niveau.


 

 


 

Doctor Sleep, Mike Flanagan (2019)

Hommage à la hache

Note : 1 sur 5.

Doctor Sleep

Année : 2019

Réalisation : Mike Flanagan

Avec : Ewan McGregor et le fantôme de Kubrick

Quelle idée saugrenue de vouloir proposer une suite du film de Kubrick… Parce que c’est bien ça dont il est question, non pas d’une suite adaptée du roman de Stephen King… Peut-être même qu’on peut voir ça comme une mise au point, voire comme un règlement de compte, adressé par le biais d’un tiers, de l’auteur du Maine vis-à-vis de Stanley Kubrick.

On sait que l’auteur avait moyennement apprécié l’adaptation de son roman, à cause des coupes et adaptations un peu trop larges à son goût faites par Kubrick. Stephen King ne s’était jamais fait à l’idée qu’un autre (génie) puisse s’approprier sa chose et en faire un succès cinématographique, presque contre son gré. Pourtant Kubrick semble avoir bien (de mémoire) simplifié le roman pour en faire un objet purement cinématographique, et King l’a sans doute compris très vite : le Shining de Kubrick ne lui devait plus grand-chose, c’est ça qu’il avait du mal à accepter. Voir un autre pointer du doigt ce qui ne convient pas, d’abord d’un simple point de vue dramaturgique, puis pour ce qui est de l’adaptation à l’écran, alors que King s’est toujours vanté d’être un maître dramaturge, ça ne passe pas. Pourtant Stephen King doit une fière chandelle à Kubrick : une grosse partie de ceux qui le lisent vient à lui pour les adaptations de Carrie et de Shining. Toutes les autres sont des merdasses clairement inadaptables. Pour beaucoup parce que Stephen King n’est pas le génie qu’il croit, et en particulier parce que ses romans reposent presque toujours sur un même principe : une bonne idée de départ, une narration d’abord efficace, et puis un récit qui ne sait plus quoi faire de ses idées et qui s’empêtre dans la surenchère et les idées toujours plus grotesques pour tenter d’en venir à bout.

D’ailleurs, il me semble bien que Stephen King, agacé par le film de Kubrick, aurait commandé une seconde adaptation plus fidèle à son roman. La chose a été faite, et c’est une merde. Qu’est-ce que ç’aurait pu être d’autre.

Le problème avec cette adaptation, et sans présumer de ce que King a pu y fourguer dans sa suite, c’est qu’elle prend en permanence référence au film de Kubrick. Or, si la suite est une mise au point de King, il n’y a aucune logique à voir le film reprendre les idées transformées par Kubrick ; pire, à en retourner des scènes (sorte de sacrilège digne de la construction d’un hôtel sur un ancien cimetière indien). Là où ça sent même presque le règlement de compte, c’est quand le film évoque l’histoire de la chaudière. On sait que Kubrick a enlevé cette idée idiote par laquelle King tentait de mettre un terme à son histoire (Carrie repose sur le même principe cathartique me semble-t-il) pour achever son film sur la mort de Jack dans le labyrinthe évoquant plus une certaine tradition fantastique qu’horrifique (en lieu et place d’une morte violente, on assiste plutôt à une mise en sommeil du « mal » puisqu’il est ici congelé). Cette idée idiote de la chaudière est pourtant reprise ici en suivant paradoxalement les transformations apportées par Kubrick (puisque l’hôtel n’a pas explosé comme dans le roman de King) pour… réutiliser la même idée foireuse de King ! Donc si on suit la logique : Kubrick supprime l’idée de la chaudière estimant qu’elle est nulle, Flanagan se réfère en permanence au film de Kubrick en prétendant lui faire hommage, mais reprend l’idée pour son film que Kubrick avait lui-même supprimée en la trouvant géniale. Si ce n’est pas de la bêtise, c’est de la provocation. Et tout le film est comme ça. Si dans un premier temps, il semble vouloir rendre hommage au film de Kubrick pour en reprendre la logique narrative, c’est pour mieux s’en détourner en se rapprochant des défauts de l’écriture de King. Et qu’en est-il de la logique du roman de Stephen King puisque l’hôtel dans sa version a bel et bien fini incendié ?… J’avoue ne pas avoir le courage de voir à quel point l’adaptation de Flanagan, cette fois, est fidèle. Mais je serais curieux de savoir ce qu’en pense en retour King de cette nouvelle adaptation si, à nouveau, on se fout de sa gueule avec cette histoire de chaudière (ou encore plus avec les références permanentes plus au film qu’à son roman — à moins qu’il s’agisse donc d’une mise au point…).

J’en reviens d’ailleurs assez souvent au même constat ces derniers temps où les « hommages » et les références pleuvent : un film perd instantanément toute crédibilité dès qu’il inclut dans son récit ou sa mise en scène une quelconque référence à un film préexistant. Seul genre échappant à cette quasi-règle, la parodie. Inutile de préciser que Doctor Sleep est dépourvu de second degré.

Au-delà des séquences bêtement reproduites (il faut un sacré toupet, ou au moins de l’inconscience, pour refaire des séquences d’un film avec des acteurs d’aujourd’hui), si le film dure 2 h 30, c’est bien que dans sa construction, il se rapproche plus d’un rythme et d’une écriture de série que de cinéma. Il faut ainsi attendre plus d’une heure pour que tous les éléments à introduire le soient, et qu’on sente enfin un semblant de sentiment de précipitation, d’opposition réelle entre les personnages (il faut noter ainsi qu’il faudra attendre plus de deux heures pour voir les deux principaux protagonistes du film se rencontrer, ce qui fera dire à Rose : « Salut, t’es qui en fait, toi ? », on croit rêver). Avant ça, on passe d’une époque à une autre, d’un espace à un autre, tout ce petit monde se débat dans un récit à part et ne se rencontre pas ou peu. Ce qui doit déjà passablement marcher à l’écrit, mais qui au cinéma, passé le premier acte, ne pardonne pas : on s’ennuie et on se demande quand le film va enfin commencer. Signe donc que, comme souvent, le récit de King est trop dense, et que paradoxalement, c’est toujours sur ces premiers actes qu’il arrive toujours à séduire : la force de ses histoires, c’est qu’elles sont souvent imbriquées fortement dans le réel et que l’horreur est à ce stade plus dans ce qu’on imagine que ce qui se décrit réellement d’horrifique ou d’étrange sous nos yeux. Dès qu’il faut en venir au concret, montrer des superpouvoirs (le film a parfois des accents d’Xmen…), des fantômes, ça ne marche plus, sauf à en faire comme chez Kubrick des fantômes qu’on suspecte fortement d’être des démons intérieurs de Jack, des visions de Danny. C’est bien le doute entre réalité et fantastique, démence et horreur, qui faisait la réussite du film de Stanley Kubrick. Parce que Kubrick n’avait aucun intérêt à montrer des personnages se débattre avec des fantômes. Il avait décelé dans le roman ce potentiel, avec un père de famille alcoolique, mais il insistera bien plus, lui, sur la démence de Jack peu à peu vampirisé par l’esprit de l’hôtel, et donc la capacité de cette situation à maintenir en permanence en nous le doute sur ce que nous voyons à l’écran. Là où l’alcoolisme chez Kubrick ne sert que de déclencheur à la folie, chez Stephen King, c’est la cause désignée permettant la vulnérabilité par où les fantômes pourront s’infiltrer et donc le rendre violent.

Ironiquement, l’une des seules propositions que le présent film reprend à son compte dans le roman de King, c’est l’alcoolisme de Danny qu’il aurait ainsi hérité de son père. En insistant lourdement encore. Comme avec le reste : ce qui, toujours, chez Kubrick, pouvait être interprété comme des délires ou des visions des personnages, ne peut plus l’être ici quand on voit se multiplier les « preuves » de toute une palette d’éléments fantastiques et de leur intrusion dans le réel. Plus aucun doute possible, plus de folie, on est dans un grand cirque où tout est possible.

Pour le reste, preuve que le film s’inspire plus du film que de ce que, potentiellement, King aurait pu écrire dans sa suite : Dick Halloran est mort, puisque Danny continue de voir ses apparitions et de suivre ses conseils (on rappelle d’ailleurs que c’est une des idées un peu à la con de Kubrick dans son film : lancer une sorte de fausse piste avec le retour attendu de Halloran, qui est tué à la hache par Jack dès son retour à l’hôtel — dans le roman, il semble bien qu’il ne soit pas tué, ce qui vient donc en totale contradiction avec ce qu’on nous présente ici puisque c’est un fantôme — sorte d’apparition à la Obiwan Kenobi pour l’acteur jouant précisément ce même personnage à l’écran…). Il est question également de la chambre 237, et donc la chaudière n’a pas explosé comme dans le roman…

Tout cela n’a donc aucun sens. Plus un hommage, j’y vois surtout un sacrilège, une exhumation, où Flanagan se permet d’utiliser tout l’imaginaire de Kubrick, jusqu’à en refaire des séquences entières, pour mieux le ramener ensuite vers un style brouillon à la Stephen King.

Parmi les séquences refaites, il faut par exemple souligner que Flanagan pousse le délire de reproduction jusqu’à choisir une actrice imitant « parfaitement » la voix insupportable de Shelley Duvall (oui, parce qu’une des idées honteusement géniales de Kubrick, c’était bien de proposer une fille tellement insupportable qu’on en viendrait presque à s’identifier un peu trop bien au mari tueur : jouer sur les zones de flou, c’est ça le génie de Kubrick). Mais autre détail significatif : si l’actrice jouant Wendy imite Shelly Duvall, elle est bien plus jolie, un peu comme s’il était inconcevable qu’un acteur moyennement beau puisse apparaître à l’écran. C’est un truc de casting habituel des séries B : un bon acteur, c’est un acteur beau (et cela vaut à l’évidence bien plus encore pour les actrices). Si on fait le compte ici, tous, sans exception, sont beaux : le petit qui reprend le rôle de Danny (qui dans le film original était plutôt du genre commun, mais avec ce petit quelque chose d’étrange qui justifiait sa présence) est beau, la gamine qui joue Abra est belle (avec en plus ce petit air insupportable des enfants stars qui les rapproche déjà plus des adultes que des enfants), sa mère, pareille, et les deux filles de la secte sont des canons… Quel talent… Une logique de casting qui m’échappe. À l’image de la logique de tout le reste en somme.



Liens externes :


Exposition Léonard de Vinci 1519-2019, Louvre

Les capitales

Expos & voyages 

Pour mémoire, retour sur mon passage à l’exposition consacrée à Léonard de Vinci, au Louvre, pour les 500 ans de sa mort. Ce n’est pas mon habitude de partager ces visites sur le site (les images postées sont gourmandes, mais elles seront mieux ici que dans un catalogue en ligne que je ne regarde jamais). J’antidaterai d’ailleurs, et peut-être, des expositions passées, même si c’est plutôt récemment que je me suis mis à « lever le bras avec mon smartphone », comme je l’ai entendu dire par une visiteuse agacée lors de cette dernière exposition. Je ne suis pas spécialiste d’art (je n’ai fait que deux jours en histoire de l’art avant de me faire jeter), mais je suis plutôt bien accompagné ; et comme j’ai une mémoire de moineau, je préfère recopier ce qu’on me raconte généreusement. Plus globalement, je partage ici un ressenti, une exporience, sur les à-côtés d’une expo tant il y a parfois à dire…

Comme c’était donc prévisible, l’exposition est blindée de monde, même si on n’en est qu’à la seconde semaine. Mais compte tenu du fait, déjà, que le Louvre est submergé ces derniers temps par les visiteurs venant principalement voir la star des stars, la Joconde, alors même qu’on l’avait refourguée dans une autre salle, et foutre ainsi un bordel monstre dans les allées…, tout cela présageait un bordel identique pour l’exposition. Il est presque devenu évident désormais que le plus grand musée du monde est devenu trop petit pour ses visiteurs. On finira bien un jour par ne plus dédier qu’un seul espace dans la capitale pour exposer celle qui fait venir le gros des visiteurs du Louvre. C’est d’ailleurs la grande absente de l’exposition ; difficile à comprendre ce qui empêchait le Louvre à déménager Mona Lisa dans une salle de l’exposition après son précédent déménagement. Elle y aurait sans doute eu plus sa place sur le grand mur dédié à la reproduction de la Cène exécutée du vivant de De Vinci par Marco d’Oggiono. Le morceau est évidemment bien plus grand que le tableau de Léonard de Vinci, mais elle aurait très bien pu tenir sur ce mur où les visiteurs se pressent en masse pour voir la chose avant de se rendre compte qu’il s’agit d’une copie…

C’est d’ailleurs un peu le problème de l’exposition. On sait que les musées italiens ont quelque peu traîné les pieds pour prêter leurs pièces au Louvre, et comme on sait que Léonard de Vinci a très peu peint, si on pouvait au départ espérer tendre vers l’exhaustivité, il suffit qu’une pièce manque à l’appel pour qu’on ait un peu l’impression, parfois, que les restaurateurs de l’exposition aient dû faire les fonds de tiroir pour compléter la chose. La copie de la Cène appartenant au Louvre, ça fait grand le tiroir. Je précise au passage que si la Joconde n’est pas présente, elle est l’objet (si on s’y prend assez tôt si j’ai bien compris, en en faisant la demande dès l’entrée), dans une salle dédiée, à une expérience de réalité virtuelle…

Je reviens sur les problèmes d’affluence. Le Louvre fait manifestement n’importe quoi dans la gestion des flux de visiteurs et de son personnel (de sous-traitance) chargé de délimiter les entrées. Plusieurs queues immenses s’étalent dans les différentes entrées du musée, mais on ne sait pas pour quoi les visiteurs attendent. Des panneaux sont disposés aux entrées, et même quand on a fini de faire la queue pour savoir enfin pourquoi on la faisait, on n’y comprend pas beaucoup plus tant les indications ne veulent strictement rien dire et ne correspondent pas à ceux pourquoi les visiteurs croyaient attendre (forcément, quand on se faufile dans une queue sans savoir vers quoi elle mène, on a des surprises). Par où je suis passé, deux files, deux entrées, longues sur plusieurs centaines de mètres, et un seul employé qui tentait vainement d’expliquer, visiteur après visiteur, qu’ils n’auraient pas dû prendre cette file, mais l’autre, etc. Presque aussi utile que les panneaux incompréhensibles, l’employé, incapable de lever la voix (ou qui ne peut plus le faire après plusieurs minutes de service) pour disposer comme il faut les visiteurs… Tout le monde râle : des personnes accréditées et prioritaires pensant être dans la bonne file alors que tous les autres devraient, à les entendre, se reporter dans l’autre file, aux étrangers fascinés par la logique française en matière d’organisation, ou le bon père de famille expliquant ostensiblement arrivant au bout de sa file et à tous ceux de l’autre file qu’ils n’ont pas à y être et que leur place est derrière lui… Et tout ce petit monde est passé, semble-t-il, avant ça par le même cirque online, le site du Louvre ayant inventé l’équivalent du ticket dans les administrations : tu arrives sur le site, et tu fais la queue. Une petite animation t’indique qu’il y a du monde, et qu’il te faut attendre pour accéder au site. Ah ? Sauf qu’arrivé sur le site en question, le temps que tu te connectes et arrives sur la page désirée, ça rame encore alors qu’après tout le temps d’attente ça ne devrait pas ; et tu peux même finir par repasser par la page « queue » avec le petit bonhomme animé parce que tu n’es pas arrivé à la page attendue… (Hé, les mecs, si une fois sur le site, ça rame à mort, c’est qu’il y a encore trop de monde et qu’il faut augmenter le temps d’attente. Parce que là, tu as des milliers de pèlerins sur le site qui y passent dix fois plus de temps qu’il ne leur en faudrait pour prendre un billet ou autre, et qui y passent une plombe, ralentissant du même coup le flux des nouveaux arrivants…)

Bref, une fois que tu es rentrée, tu prends le soin de déposer des affaires dans un casier (c’est mieux quand tu as une trotte à prévoir), tu n’oublies pas de prendre l’excellent fascicule disposé à l’entrée de l’exposition qui te permettra de te passer du volumineux audiophone, et zhoo, tu te rues dans les premières salles de l’exposition.

Première impression : c’est sombre, trop sombre. Tu te dis que finalement, l’audioguide c’était pas plus mal parce que tu ne peux pas lire ton fascicule. Quel est l’imbécile qui t’a conseillé de préférer le fascicule à l’audioguide ?… Deuxième impression : ça n’avance pas. Logique, aucune raison de penser que la queue à laquelle tu pensais échapper une fois à l’intérieur se dématérialisera façon sfumato.

En fait, c’est un peu plus compliqué que ça : je suis resté deux minutes coincés dans un bouchon, non pas parce que ça n’avançait pas, mais parce que la salle était bloquée des deux côtés par des guides et leur troupe. Faut bien que les guides puissent travailler, mais ce n’était pas de chance, ça laissait penser aux arrivants qu’il y avait une « queue », augmentant du même coup la troupe et formant un engorgement de mauvais augure. Il n’en était rien, il faut surtout apprendre à se faufiler parmi les visiteurs pour passer d’une œuvre à une autre.

Et c’est là encore où le bât blesse, parce que toi, tout respectueux de l’ordre que tu es, tu voudrais suivre les œuvres telles qu’elles sont disposées dans ton précieux fascicule. Sauf que les commissaires de l’exposition sont de petits facétieux : aucune logique toujours, et tu passes une bonne partie de ton temps à essayer de fureter d’un mur à un autre pour comprendre l’ordre à suivre. Quand il est si difficile de se faire un chemin dans les salles, ça pose quelques problèmes. Alors, tu finis par le faire à la française : tu regardes, tu profites, tu relèves le numéro, et chose étrange et amusante, il se trouve que l’ordre est respecté dans le fascicule et qu’on peut ainsi facilement s’y référer (c’est aussi un bon moyen pour passer à côté d’une œuvre, mais ne faisons pas la fine bouche, j’ai croisé tant de visiteurs démunis, perdus, lorgnant avec envie et incompréhension sur les fascicules de ceux qui avaient eu la chance de ne pas passer à côté à l’entrée). (J’ai même vu à un moment trois petites vieilles se ruer sur un livret en chinois abandonné par un visiteur en fauteuil roulant — qui ne semblait pas Chinois, preuve peut-être qu’il n’en disposait pas de première main — et cela seulement à l’avant-dernière salle.)

Le Christ et saint Thomas, Andrea del Verrrocchio (Orsanmichele à Florence)

Une fois arrivé dans la première salle, le ton est donné, c’est donc comme déjà indiqué, très, trop, obscur, on profite d’un magnifique bronze prêté par un musée de Florence, et d’une suite interminable d’études minuscules pour des draperies, et là tu commences à faire la grimace à l’idée que toute l’exposition est comme ça.

Heureusement, bien en vue, un premier dessin du maître attire l’œil, c’est Paysage de la vallée de l’Arno, avec déjà une petite incongruité : l’annotation en miroir dans le coin gauche du dessin.

Paysage de la vallée de l’Arno, Léonard de Vinci (Cabinet des dessins et des estampes, Florence)

Vient alors la vedette inattendue de l’exposition : la réflectographie infrarouge, qui sonne un peu comme du « au Louvre, on n’a pas toutes les œuvres de Léonard, mais on a des idées ». J’exagère un peu, ma guide personnelle me rappelant que le beau Léo était un peu comme moi, qu’il aimait peaufiner ses tableaux jusqu’à plus soif, et qu’au final, ben, des œuvres achevées, il n’y en avait pas tant que ça (c’est même rappelé plusieurs fois dans les panneaux au mur de l’expo « oui, bon, ça va, on vous rappelle que de Vinci n’a pas tant produit que ça ! »). Toujours est-il qu’avec une quinzaine de chefs-d’œuvre (même si aussi surprenant que cela puisse paraître, j’ai l’impression d’entendre aux infos qu’on en découvre tous les jours, et cela pas plus tard qu’aujourd’hui), c’est toujours plus que ce que je peignerai jamais (oui, moins j’ai de cheveux, plus je peigne).

Qu’est-ce donc que la réflectographie infrarouge ? C’est cette technique permettant de voir ce qui se cache derrière les premières couches de peinture, et ainsi de découvrir les techniques préparatoires d’un peintre, ses ajouts, ses ratés (ses repentirs, quand on a fait plus de deux jours d’histoire de l’art), etc. C’est la première fois, j’avoue, que je vois de tels objets (non artistiques) dans des expositions, mais il faut avouer que c’est follement précieux pour comprendre les œuvres (parfois absentes, ah, ah, d’une exposition). Ç’a donc un pouvoir à la fois didactique et… évocatif.

La plus belle, même absente de l’exposition, est donc ainsi scannée par réflectographie, et certains détails ou travaux préparatoires y apparaissent, mais également la problématique fente susceptible un jour de la défigurer. Madame del Giocondo est donc accoudée à un bras de fauteuil (j’avais point vu).

Réflectographie infrarouge de La Joconde, de Vinci (C2RMF / Elsa Lambert)

Le plus spectaculaire de la technologie concerne d’autres tableaux. Pour Portrait de jeune homme tenant une partition, il semblerait que la partition en question ait été ajoutée sur le tard… Autre revirement, plus spectaculaire encore, celui de Saint-Jérôme pénitent, que Léonard de Vinci avait d’abord peint torse nu (et avant de décider qu’il était urgent de laisser l’œuvre inachevée). La réflectographie dévoile surtout le massacre dont a été victime le tableau au cours du XIXᵉ siècle, sa partie centrale ayant été tout bonnement découpée…

 

Saint-Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Musée du Vatican)


Réflectographie infrarouge Saint Jérôme pénitent, Léonard de Vinci (Vatican Museums)

Le procédé permet ainsi de dévoiler les détails d’un tableau laissé inachevé par Léonard : L’Adoration des mages.

Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

Ou encore avec La Vierge à l’Enfant (Madone Benois) :

La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)


Réflectographie de La Vierge à l’Enfant, ou Madone Benois, Léonard de Vinci (L’Ermitage)

Deux des plus célèbres portraits féminins du maître, disposés l’un à côté de l’autre, sont également passés au scanner : La Belle Ferronnière et La Dame à l’hermine. Une proximité qui s’explique à la fois par la nature des sujets (apparemment deux maîtresses d’un même bonhomme) et par celle du bois utilisé puisque les deux panneaux seraient issus du même tronc.

Réflectographie infrarouge, La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre / C2RMF / Elsa Lambert)


Réflectographie infrarouge, La Dame à l’hermine, de Vinci (Musée national de Cracovie)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine (appartenant au Louvre) est exposé dans ce coin de l’exposition, ayant probablement inspiré de Vinci pour Portrait de jeune homme tenant une partition et pour La Belle Ferronnière. (Portrait de trois quarts, fond noir uni et regard caméra ou presque.)

Le Condottiere, d’Antonello de Messine, flou (Louvre)

Une liberté inspirée peut-être par Andrea del Verrocchio :

Étude de tête d’enfant, Andrea del Verrocchio (Kupferstichkabinett, Berlin)

Quand on pense à Léonard de Vinci, on pense souvent à ses sourires énigmatiques, mais que dire de ses regards… Celui, doux et paisible de La Scapigliata (présent à l’exposition), ou celui à la Lady Di, en coin et par en dessous de La Belle Ferronnière ou enfin celui-ci pour une étude de La Vierge aux rochers :

Étude de tête de femme / figure pour l’ange de La Vierge aux rochers (Bibliothèque Royale de Turin)

Celui du portrait de Ginevra de’ Benci, ici sous réflectographie infrarouge, n’est pas moins… étrange :

Réflectographie infrarouge du portrait de Ginevra de’ Benci, de Vinci (National Gallery of Art, Washington)

Alors, quand on pense que La Joconde doit essentiellement sa réputation à un vol rocambolesque de la Belle Époque, on est en droit de se demander si La Belle Ferronnière, par exemple, ayant subi le même sort, n’en aurait pas bénéficié en retour d’une popularité équivalente. Les commissaires de l’exposition en ont fait d’ailleurs l’égérie de leur exposition. (L’avantage de La Joconde sur ses autres portraits, c’est aussi et surtout qu’il est achevé. Léonard semble avoir négligé par exemple de terminer le bas de sa Belle Ferronnière, que tel un digne héritier des découpeurs de tableaux du maître, je m’empresse ici de rogner. Habitude étrange chez de Vinci tout de même, parfois, à passer des années à peaufiner l’essentiel de certains tableaux tout en négligeant des zones, certes plus décoratives, mais qu’il aurait pu achever en deux trois mouvements…)

La Belle Ferronnière, de Vinci (Louvre)

Léonard amateur de cheval, parce qu’un cheval dans un tableau, ç’a tout de même de la gueule :

Tête de cheval en réflectographie, détail, de L’Adoration des mages, Léonard de Vinci (Galerie des offices de Florence)


Réflectographie de L’Adoration des mages, de Vinci (détail) (Galerie des Offices de Florence)

L’exposition nous propose également quelques huiles sur bois de Marco d’Oggiono ou de Boltraffio. Jeune Fille couronnée de fleurs, de ce dernier, est magnifique :

Boltraffio, Jeune Fille couronnée de fleurs (North Carolina Museum of Art)

Pour l’occasion, La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste a été prêté par la National Gallery de Londres, dessin préparatoire pour La Vierge à l’Enfant avec sainte Anne.

La Vierge, l’Enfant Jésus avec sainte Anne et saint Jean-Baptiste, de Vinci (National Gallery, Londres)

Le cœur de l’exposition est dédié à la « science » de Léonard de Vinci. De nombreux manuscrits, de croquis ou de notes écrites à l’envers (comme tout génie qui se respecte, Léonard était gaucher) y sont présentés. Les deux plus célèbres étant L’Homme de Vitruve (un prêt soigneusement gardé et truffé de capteurs clignotants) et l’Hélicoptère.

L’Homme de Vitruve, de Vinci (Gallerie dell’Accademia, Venise)


L’Hélicoptère, de Vinci (Institut de France)

Sa majesté la Reine Elizabeth II y est allée aussi de son petit prêt :

Anatomie, étude des muscles du cou, de l’épaule et du bras, Léonard de Vinci (Collection royale, Château de Windsor)

On nous propose ensuite un retour à Florence avec une magnifique huile sur bois d’Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina à laquelle, dans les contours, on peut opposer les cuisses rondelettes du petit Jésus de La Madone aux fuseaux (pour ce qui en tout cas ici de la copie et version américaine, celle dite Madone Landsdown exposée ici, la version originale attribuée à Léonard seul étant perdue).

Aristotile da Sangallo : La Bataille de Cascina (Earl of Leicester and Trustees)


Madone Landsdown, Léonard de Vinci et atelier (collection particulière)

Aux sourires énigmatiques de Léonard, on peut aussi y opposer ses jolies gueules grandes ouvertes :

Étude pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)


Étude de figure pour Lutte pour l’étendard, de Vinci (Szépmuvészti Muzeum)

Expression que nous ferions sans doute si on devait compter les revirements, non pas du maître, mais des experts, quant à la paternité ou non attribuée à Léonard de Vinci pour certains tableaux ces dernières années… L’exposition s’achève presque comme un pied de nez à toutes ces histoires avec, à deux pas du Saint Jean-Baptiste de Léonard, un Salvator Mundi, pas celui, dit de Cook, qui semble selon la rumeur passer des jours heureux sur le yacht d’un prince saoudien après avoir affolé les compteurs (et les polémiques) chez Christie’s, mais celui, dit de Ganay, dont la paternité est tout aussi incertaine, et que le Louvre, ironiquement ou prudemment, se propose d’attribuer (comme parfois lors de cette exposition) à « l’Atelier » de Léonard de Vinci. Autrement dit, à lui et… à ses disciples. On est sûrs au moins de ne pas se tromper ! (On ne sait pas qui est l’heureux propriétaire particulier — le Louvre aurait décliné l’offre d’une vente —, une chose est sûre, je préfère cette version à celle qui se promène on ne sait où sur les mers et qui, d’après son état lors de sa réapparition inespérée, semble avoir pas mal bourlingué par le passé…)

Saint Jean Baptiste, de Vinci (Louvre)


Salvator Mundi, version de Ganay, de Vinci et atelier

Merci pour cet exposé les amis, la boutique m’attend. Je m’en vais acheter pour mon radeau pneumatique un ou deux marque-pages à contempler les jours de gros temps.